Les pétitions lancées sur le site ne servent pas qu'à donner bonne conscience à leurs signataires. Elles engendrent souvent des résultats au-delà de tous les espoirs.

par Arthur Scheuer | 8 min | 09/11/2018

C’était le jour de sa première leçon de musique. Dans ce supermarché de New Delhi, un matin d’avril 2005 particulièrement chaud, Laxmi Agarwal s’imagine déjà tenant son archet entre ses doigts. Sur la route de Tughlaq pour rentrer chez elle, la jeune adolescente est tirée de ses pensées par un ami de son frère. Solennel, celui-ci lui demande sa main. Mais le romantisme ne dure pas. Face à son refus, il lui jette du vitriol au visage, avant de partir en courant.

Laxmi est secourue par un chauffeur de taxi qui l’amène à toute vitesse à l’hôpital de Safdarjang. À neuf reprises, les médecins tentent d’apaiser la douleur qui lui ronge la peau. La dernière opération la tient sous aide respiratoire pendant quatre jours. Laxmi survit. C’est une victoire pour ses proches et pour toutes les victimes d’attaques à l’acide, dont elle va devenir l’avocate.

Il n’y a pas si longtemps, il était possible d’acheter légalement de l’acide dans n’importe quel magasin d’Inde. Quelque 1000 attaques sont perpétrées avec la substance chaque année dans le pays. Huit ans après en avoir subi les conséquences, Laxmi Agarwal décide de répliquer. Elle lance une campagne sur la plateforme de pétitions Change.org et contraint la Cour suprême indienne à agir, forte de plus de 27 000 signatures et appuyée par des manifestations à travers le pays. Aujourd’hui, seuls certains magasins sont habilités à vendre de l’acide et il est impossible d’en acheter sans autorisation.

« Grâce à une toute petite pétition rédigée à New Delhi, cette femme remarquable a permis à un groupe marginalisé de la société indienne de s’exprimer et de protéger fièrement les prochaines générations », sourit Paula Peters, vice-présidente de Change.org. Et des histoires comme celle-ci, Paula en a des tas.

Fédérer pour faire le bien

Au début des années 2010, Paula Peters, alors âgée de 26 ans, travaille en tant que consultante à la création de la première plateforme de pétition en Allemagne pour Greenpeace. À cette époque, elle réalise avec le Printemps arabe l’impact que peut avoir l’engagement civique et la force fédératrice des réseaux sociaux. L’Allemande insiste alors pour que l’association de défense de l’environnement passe par Internet pour mobiliser les citoyens.

Crédits : Paula Peters/Twitter

Mais alors que la plateforme est prête à être mise en ligne, Greepeace prend peur. « Ils pensaient qu’ils perdraient trop de contrôle s’ils autorisaient cela sous leur marque », regrette-t-elle. Elle assiste, impuissante, à l’enterrement du projet. Par chance, Change.org la contacte six mois plus tard et lui propose de prendre la tête de sa filiale allemande. « Ce qui est drôle, c’est que Greenpeace a fini par lancer la plateforme que j’avais aidé à créer deux ans et demi après », ajoute-t-elle, « mais cela n’a jamais fonctionné parce qu’il était trop tard. »

À ses débuts chez Change.org, Paula Peters doute que le mouvement puisse se propager en dehors des États-Unis, où le pourcentage d’engagement civique est particulièrement haut. « Mais j’avais tort ! » est-elle ravie de reconnaître. « Cela a fonctionné partout. Les gens, où qu’ils soient, ont soif d’être libres, d’avoir un espace pour s’organiser et de porter leur voix ou celle des autres. »

Sous sa direction et en seulement un an, Change.org passe de 60 000 à 1,5 million d’utilisateurs. Au fil des ans, elle poursuit sa route jusqu’à devenir vice-présidente de l’organisation. Si ses doutes initiaux se sont dissipés, elle est consciente des limites de son travail. « Nous avons tous commencé en étant idéalistes, avec l’idée qu’Internet était une force au service du bien. Mais elle est aussi très souvent utilisée par des pouvoirs autoritaires. »

À l’heure où la bienveillance est prônée par de plus en plus d’acteurs de l’industrie technologique, l’action globale de Change.org est plus que jamais sur le devant de la scène au Web Summit. En effet, depuis quelques mois, les géants du web dévoilent leurs bonnes résolutions. Sur la Centre Stage de l’Altice Arena de Lisbonne, le secrétaire d’État français chargé du numérique Mounir Mahjoubi n’est pas en reste, lorsqu’il appelle à un « Internet au service des humains et de la planète, où la performance est au service des valeurs ».

Cela n’immunise pas Change.org contre les critiques. Selon ses contempteurs, son activisme « pantouflard » offre une bonne conscience en échange d’un clic de souris. Cette accusation de « slacktivisme » est aussi vieille qu’Internet et pour Paula Peters, rien n’est aussi simple qu’on veut bien le croire. « La première étape, effectivement, est aisée, mais je n’ai jamais vu une campagne gagner juste parce que les gens signaient la pétition », réplique-t-elle.

L’équipe de Change.org

Il faut pour cela qu’un groupe de personnes motivées la portent et arrivent à fédérer une communauté d’internautes prêts à se mobiliser. La plupart des gens doutent de leur pouvoir et pensent n’avoir aucun poids. « C’est notre travail de leur prouver, encore et encore, qu’ils peuvent y arriver, en leur montrant des exemples, et ce depuis la création de Change.org », conclut Paula Peters.

Du blogging aux pétitions

L’histoire de Change.org est indissociable de l’histoire de son fondateur, Ben Rattray. Ce dernier a grandi à Santa Barbara, en Californie. Enfant, il rêvait de fouler le macadam de Wall Street, « vêtu d’un costume à double boutonnage ». Il rêvait à cette fortune qui pourrait un jour être la sienne, ce qu’il considérait à l’époque comme un gage de réussite. Il avait déjà presque tout prévu : il imaginait prendre sa retraite de la finance à 35 ans, avant de passer à la politique.

Le virage qu’il n’attendait pas lui est tombé dessus lors de sa dernière année à Stanford, où il étudiait les sciences politiques et économiques. L’un de ses frères a fait son coming out et par la même occasion, une réflexion qui le marquerait à tout jamais. « Quand je suis rentré chez moi pour les vacances de Noël, mon petit frère m’a dit quelque chose qui m’a totalement pris par surprise : qu’il était gay. Puis il m’a dit que le plus dur, quand on ne fait pas son coming out, c’est de voir tout autour de soi des gens biens refuser de lutter contre les discriminations à l’égard des personnes LGBT – des gens comme moi », raconte-t-il.

Ben Rattray
Crédits : Change.org

Pétris de honte, Ben Rattray a arrêté ses études pour se lancer dans ce qu’il appelle « la poursuite d’une action collective efficace ». Quand il a assisté à l’arrivée en fanfare de Facebook, Rattray s’est rendu compte de l’importance d’un réseau social. C’est ainsi qu’en 2007, il a créé Change.org.

Dans l’esprit de Rattray, les trois premières années de sa jeune entreprise ont été placées sous le signe du sacrifice et de l’échec. Au début, Change.org était une plateforme que des blogueurs et des journalistes enrichissaient avec des articles parlant d’environnement, d’injustice sociale ou de droits humains. « Il n’y avait à ce moment-là qu’un petit outil destiné à lancer des pétitions, développé avec les moyens du bord », se souvient-il. « C’était davantage un moyen de montrer qu’on avait aimé un article. » Un gadget, en somme. Mais Rattray a bien vite remarqué que les utilisateurs du site se servaient presque exclusivement de l’outil de pétitions pour lequel il avait jusque là si peu de considération. Il tenait quelque chose.

Les faits lui ont donné raison. À Cape Town, en Afrique du Sud, Nosizwe Nomsa Bizana est décédée le 16 décembre 2007 d’une méningite, apparue à cause du VIH qu’elle avait contracté suite à un viol correctif atroce. « En Afrique du Sud, des lesbiennes sont violées par des gens qui prétendent les “guérir” de leur homosexualité », explique Paula Peters. Folle de douleur, sa fiancée, Ndumie Funda, a créé quelques mois plus tard l’association Luleki Sizwe, en hommage à sa compagne de toujours mais également à une amie très chère, Luleka Makiwane, qui avait subi le même sort.

Ndumie ne s’est cependant pas arrêtée là. En 2010, elle a lancé une pétition sur Change.org qui appelait le gouvernement de son pays à mettre sur pied une commission pour enquêter sur ces actes barbares. Elle a suivi le modèle de pétition « étape par étape » proposé par le site. Ce texte posté depuis son vieil ordinateur des townships de Cape Town a tôt fait des miracles. Elle a reproduit le même procédé sur Avaaz.org, pour porter son message encore plus loin. Au total, elle a récolté près d’un million de signatures.

Mais surtout, un mouvement sans précédent s’est mis en place. « Des personnes aussi vulnérables en Afrique du Sud que des femmes noires lesbiennes sont sorties dans la rue, ensemble, pour protester devant le gouvernement sud-africain », relate Paula. Sous pression, le gouvernement a alors modifié sa politique et lancé une enquête nationale sur le sujet. C’est ainsi que Ben a réalisé le potentiel inouï de sa plateforme. Il a complètement modifié le site, faisant la part belle aux pétitions en ligne, pour enchaîner les campagnes victorieuses.

Construire plus de ponts

Aujourd’hui, outre le fait qu’elle propose à tout citoyen de lancer sa pétition, la plateforme organise également des campagnes pour différentes organisations à travers le monde, comme Amnesty International. En France, Change.org a fait son apparition sur les moteurs de recherche en 2012 et affirme aujourd’hui compter plus de 12 millions d’utilisateurs à travers l’Hexagone.

« Il faut construire des ponts et de la solidarité entre les gens. » — Ben Rattray

Le futur de Change.org sera sans doute marqué par les mêmes questions qui ont accueilli sa naissance : quel est l’impact de la technologie sur la démocratie ? Comment changer les mentalités pour le bien social ? Les fake news et la polarisation qui enferment l’internaute dans ses certitudes restent des défis majeurs pour Change.org, plus que pour toute autre autre plateforme.

En outre, Ben Rattray souhaite aller vers encore plus de solidarité et invite le secteur de la tech dans son ensemble à faire de même. Sur Change.org, la majorité des 25 000 campagnes lancées chaque mois sont locales, et la plupart traitent de la responsabilisation sociale des entreprises. « Je pense qu’il y a là une incroyable opportunité, non pas juste d’augmenter la participation civique à un niveau local, mais de mettre en avant des sujets tels que l’environnement, la situation des sans-abris, le trafic humain… » explique Rattray au cours d’une table ronde organisée au Web Summit ce 8 novembre. « Il faut construire des ponts et de la solidarité entre les gens, et pour cela, leur proposer des thèmes qui les rassemblent tous. »

Change.org annonce aujourd’hui 30 860 victoires dans 196 pays. Leur retentissement est principalement local, mais parfois aussi national voire global, comme avec la campagne « Bring Back Our Girls » : plus d’un million de personnes ont apporté leur soutien aux jeunes Nigérianes enlevées par Boko Haram en 2014. Plus récemment, la campagne « Justice for Noura » a également dépassé les frontières.

En 2017, Noura Hussein, Soudanaise de 18 ans mariée de force, a été condamnée à la peine capitale pour avoir tué son violeur. Le 26 juin 2018, après des mois de campagne encouragée par Change.org et 1,7 million de signatures, la justice soudanaise a annulé la sentence de mort de la jeune fille, pour la commuer en une peine de prison de cinq ans. Une fois de plus, Change.org a crié victoire, cette fois-ci de concert avec plus de 1,7 millions d’internautes. Une preuve de plus que l’organisation a un impact positif considérable sur le réel, une pétition numérique après l’autre.


Couverture : Ben Rattray/Ulyces.co


 

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