fbpx

par Arthur Scheuer | 10 novembre 2016

Gueule de bois

La nuit a été courte pour tout le monde. Aux envi­rons de deux heures du matin heure de Lisbonne (3 h à Paris), le live des élec­tions améri­caines a commencé à prendre un tour imprévu et angois­sant. Lorsque Donald Trump a remporté les États clés d’Ohio et de Floride, respec­ti­ve­ment vers trois et quatre heures du matin au Portu­gal, l’an­goisse a laissé place au choc. Choc qui n’a fait que s’in­ten­si­fier jusqu’à l’aube, où il a été offi­ciel­le­ment annoncé que le candi­dat répu­bli­cain le plus haï de l’His­toire devrait désor­mais être appelé « M. le président ». À 8 h 30 aux abords des pavillons du Web Summit, il plane une ambiance délé­tère. Le soleil écla­tant des jours précé­dents a cédé la place à la grisaille et le froid est mordant. Les béné­voles du grand événe­ment tech de cette fin d’an­née, d’ha­bi­tude souriants et alertes, ont l’air un peu ailleurs tandis qu’ils aiguillent les parti­ci­pants vers l’en­trée du site. Tout le monde semble à côté de ses pompes et curieu­se­ment silen­cieux. Visages tirés, lèvres pincées, cernes sous les yeux. À l’in­té­rieur pour­tant, rien n’y paraît, c’est l’ef­fu­sion habi­tuelle. Bien­tôt, c’est à nouveau la foule, les beats techno, les logos Face­book, Cisco, Airbus qui s’af­fichent hauts et forts pour faire oublier ce qu’il vient de se passer.

d5
Les androïdes rêvent-ils de Donald Trump ?
Crédits : DR

Peut-être qu’il ne s’est rien passé. Peut-être qu’il s’agis­sait seule­ment d’un mauvais rêve collec­tif. On pour­rait presque y croire, tant cette annonce est cauche­mar­desque pour le monde de l’in­no­va­tion tech­no­lo­gique, majo­ri­tai­re­ment suppor­ter d’Hillary Clin­ton. Ce qui frappe d’em­blée lorsqu’on discute avec les entre­pre­neurs du milieu ou qu’on assiste aux confé­rences orga­ni­sées cette semaine à Lisbonne, c’est l’op­ti­misme résolu, la posi­ti­vité débor­dante qui élec­trise la commu­nauté tech dans son ensemble. Rien n’au­rait dû se mettre en travers de leur Sentier d’Or, surtout pas Donald Trump, dont l’am­bi­tion de « rendre sa gran­deur à l’Amé­rique » passera possi­ble­ment par un frei­nage brutal de la mondia­li­sa­tion. Comme l’ex­plique John Kennedy, jour­na­liste irlan­dais pour Sili­con Repu­blic, les grandes comme les petites entre­prises de la tech « sont toutes mondia­li­sées » et redoutent la pers­pec­tive d’un rapa­trie­ment forcé. « Asto­nish­ment », dit John – stupé­fac­tion. C’est le senti­ment qui s’est emparé de lui au réveil lorsqu’il a appris la nouvelle. Il s’était endormi bercé par l’as­su­rance que demain, tout irait mieux. De mon côté, j’ai informé un confrère français de la situa­tion vers neuf heures. Il n’avait pas pris la peine de véri­fier l’évi­dence : Hillary Clin­ton était forcé­ment deve­nue cette nuit la première femme prési­dente des États-Unis. Un des compa­triotes de John, jour­na­liste lui aussi, a la double natio­na­lité. Il songeait à émigrer aux États-Unis l’an­née prochaine, mais il n’en fera rien. « J’ai envie de rendre mon passe­port améri­cain », dit un autre en passant. Un corres­pon­dant du Wall Street Jour­nal en Europe renché­rit : « On vit des heures déses­pé­rées. » Ces hommes ne se connaissent pas mais essaient mutuel­le­ment de se récon­for­ter, en parta­geant leur peine et leur angoisse. Ils parviennent à retrou­ver un sourire, mais il ne traduit aucune joie. Juste l’hé­bé­te­ment.

9/11

La peur d’un repli sur soi systé­mique téta­nise les géants du web améri­cains. Alexis Ohanian, cofon­da­teur de Reddit, l’évoque sur scène durant sa confé­rence. « En tant qu’in­dus­trie, on ne peut pas penser seule­ment améri­cain. Nos clients, nos parte­naires sont étran­gers », dit-il. Avant de se confier au public. « Ce qui me fait le plus peur, c’est la pers­pec­tive d’un repli sur nous-mêmes et d’un regain de xéno­pho­bie. L’im­mi­gra­tion est telle­ment dans l’ADN de l’Amé­rique… ce serait un désastre. » L’en­tre­pre­neur new-yorkais d’ori­gine armé­nienne, parti­san d’un Inter­net ouvert, espère seule­ment que le président Trump sera diffé­rent du candi­dat Trump : « L’iso­la­tion­nisme et le carac­tère xéno­phobe de sa campagne étaient très pertur­bants. J’es­père que nous n’y serons pas confron­tés à l’ave­nir. »

alexisohanian
Alexis Ohanian
Crédits : Reddit

Sean Rad adopte un ton plus mesuré. Pour le PDG de Tinder, « ce qui est impor­tant, c’est que les Améri­cains ont choisi leur candi­dat ». C’est pour lui l’ex­pres­sion d’un choix démo­cra­tique qui leur donne le devoir « de soute­nir les déci­sions du nouveau président ». Avec 50 millions d’uti­li­sa­teurs à travers le monde, dont plus de 80 % ont entre 16 et 24 ans, il estime que Tinder avait le devoir de s’en­ga­ger dans la campagne. « C’est la première élec­tion où tous les Mille­nials peuvent voter. Nous tenions à avoir un impact sur l’élec­tion », explique Sean Rad. En mars dernier, Tinder a lancé aux États-Unis l’opé­ra­tion Swipe the Vote, qui propose aux utili­sa­teurs de s’en­ga­ger sur des sujets en swipant à gauche ou à droite lorsqu’une carte Swipe the Vote se présente. Le 1er novembre, les résul­tats ont montré que 47 % des utili­sa­teurs de Tinder prévoyaient de voter pour Trump, et 53% pour Clin­ton. (Le 8 novembre, la version française de l’opé­ra­tion est sortie à l’oc­ca­sion des Primaires de la droite.) Pour David Kogan, le direc­teur de l’agence Magnum Photos à l’ini­tia­tive de sa réin­ven­tion digi­tale, « le résul­tat était complè­te­ment inat­tendu ». L’An­glais mange sur le pouce dans une petite loge du salon réservé aux confé­ren­ciers. Il a beau n’avoir pas dormi de la nuit, il conserve son flegme et son élégance. « La nuit dernière, nous couvrions l’élec­tion de façon tout à fait normale jusqu’à ce que l’his­toire prenne un tour­nant drama­tique avec la victoire de Trump », raconte-t-il. « Au cours de ma carrière de jour­na­liste, j’ai eu l’oc­ca­sion de couvrir plusieurs fois l’élec­tion prési­den­tielle améri­caine pour la télé­vi­sion et la radio. » Kogan a travaillé pour la BBC, Reuters Tele­vi­sion et Sky News. Il s’agit pour lui d’un vote « contre l’es­ta­blish­ment poli­tique améri­cain à côté duquel les sondages sont passés, comme avec le Brexit. Les gens l’ont cru quand il a dit qu’il chan­ge­rait les choses. Personne ne sait vrai­ment quel poli­ti­cien sera Trump car il ne l’a jamais été, nous verrons s’il applique ou pas les promesses drama­tiques qu’il a faites durant sa campagne. » La victoire de Donald Trump était sans aucun doute inat­ten­due pour ce monde ultra-connecté, aussi para­doxal que cela puisse paraître. Pour­tant, à sa péri­phé­rie, une voix avait prédit sa victoire dès cet été.

Cette voix, c’était celle de Michael Moore. Le docu­men­ta­riste primé à Cannes il y a 12 ans pour Fahren­heit 9/11 s’est large­ment converti au numé­rique ces dernières années. Présent et suivi par des centaines de milliers de personnes sur six réseaux sociaux, Moore a sorti en octobre sur iTunes un nouveau film inti­tulé Michael Moore in TrumpLand, tourné et monté dans l’ur­gence. Mais malgré son ambi­tion affi­chée de réduire l’inac­tion chez les Mille­nials, son auteur a publié le 21 juillet dernier une lettre ouverte sur son site inti­tu­lée « 5 raisons pour lesquelles Trump va gagner », poin­tant du doigt la mollesse des Améri­cains et le taux d’abs­ten­tion­nisme galo­pant du pays, où près de 50 % de la popu­la­tion reste bien au chaud loin des urnes. Néan­moins, si seuls les 18–34 ans avaient voté, Hillary Clin­ton aurait remporté l’élec­tion par une écra­sante majo­rité. Une force qui pour­rait peser en 2020, après l’amère leçon du 9 novembre. swipethevote_v2_blog-1

LISEZ ICI LA SUITE DE CETTE HISTOIRE

LES IA VONT-ELLES NOUS SAUVER DE DONALD TRUMP ?

ulyces-trumpdigital-couv01


Couver­ture : Donald Trump par DeepD­ream. (The Daily Dot)

PLUS DE SCIENCE