Malgré une fortune immense, une popularité monumentale et des projets foisonnants, Elon Musk souffre.

par Arthur Scheuer | 10 min | 03/10/2018

Elon Musk ne lâche rien. « Vilain par nature 😉 », a tweeté le milliardaire le 1er octobre en partageant le clip d’ « O.P.P. », du groupe de rap phare des années 1990 Naughty By Nature. Trois jours plus tard, Tesla a annoncé qu’il maintenait son patron en place contre la demande de l’U.S Securities and Exchange Commission (SEC). Alors que l’organisme fédéral américain de réglementation et de contrôle des marchés financiers demandait au groupe de lui retirer ses fonctions exécutives, Musk a menacé le conseil d’administration de partir le cas échéant. Or c’est lui qui a sauvé le constructeur d’automobiles électriques de la faillite pour en faire le symbole du futur des voitures. Il reste donc, avec une amende de 20 millions de dollars à payer et le menace d’un nouvelle décision du SEC.

 

Elon Musk s’est attiré les foudres du SEC le 7 août dernier en annonçant sa volonté de privatiser Tesla sur les réseaux sociaux assurant à ses 22,8 millions d’abonnés que tout était en ordre. S’il est depuis revenu sur sa décision, le PDG accuse le coup. « Cette action injustifiée de la SEC m’attriste profondément et me déçoit », a-t-il fait savoir dans un communiqué à l’annonce de la décision. « J’ai toujours pris des mesures en faveur de la vérité, de la transparence et des investisseurs. L’intégrité est la valeur la plus importante à mes yeux et les faits montreront que je ne me suis jamais compromis d’aucune façon. » Des raisons d’être triste, il en a quelques-unes.

Un ours blessé

Elon Musk est au sommet. Depuis l’étage de l’usine Tesla basée à Fremont, au sud de la baie de San Francisco, il domine toute la chaîne de montage de la Model 3. Protégé du bruit des machines par une vitre épaisse et assis dans un canapé rouge, l’entrepreneur américain profite confortablement du spectacle. En juin, après de nombreux retards, 5 000 véhicules ont fini par être livrés. Ce n’est pourtant pas du soulagement qui se lit sur le visage de Musk.

L’atmosphère est un peu trop ouatée ce mercredi 15 août 2018. Avec ses cheveux longs et un t-shirt noir à l’effigie de sa marque, le patron a l’air de sortir du lit. D’ailleurs, il a du mal à se mettre en route. « En fait, euh, mmh, ce qu’il faut, c’est une voiture que les gens aiment », hésite-t-il, peinant à donner les raisons de son succès. « Il se trouve que, euh, mmh… Si vous êtes à une soirée ou avec des amis ou euh… peu importe, vous allez parler des choses que vous aimez ; si vous appréciez quelque chose, vous n’y ferez pas tellement attention, mais si vous l’aimez… vous allez en parler. » Elon Musk a l’amour au bout des lèvres, mais les mots ont du mal à sortir. Ses phrases sont heurtées et ses sentiments contrariés.

Crédits : OnInnovation

Deux jours plus tôt, la rappeuse Azealia Banks l’a copieusement insulté sur Instagram. Elle a notamment prétendu qu’il s’est mis en couple avec une de ses partenaires de studio, la chanteuse Grimes, « juste parce qu’il avait besoin d’une cavalière au Met Gala pour cacher sa petite bite à [son ex-compagne] Amber Heard» La femme qui partage aujourd’hui son quotidien se serait même épanchée. Musk, ajoute Banks, « prend des stéroïdes et porte des implants capillaires pour se convaincre qu’il est un mâle alpha. »

La vie sentimentale du PDG est aussi saccadée qu’une chaîne de montage. Divorcé de l’auteure Justine Wilson en 2008, il a convolé avec l’actrice Talulah Riley avant de s’en séparer pour l’épouser à nouveau. Une fois cette relation oubliée pour de bon, il a passé un an aux côtés de l’actrice Amber Heard. Ça ne s’est pas mieux terminé. « Je viens de rompre avec ma petite amie », confiait-il en novembre 2017. « J’étais vraiment amoureux, c’est très douloureux. Enfin, elle a rompu avec moi plus que le contraire, je pense. » Officiellement en couple avec Grimes depuis mai 2018, Musk n’en a pas moins des airs d’animal blessé.

« C’est un grand homme, déterminé et puissant, comme un ours », décrit sa première femme, Justine Wilson. « Il peut être espiègle et drôle, et faire le fou avec vous, mais il s’agit toujours bel et bien d’un ours. » Quand il se sent menacé, l’Américain sort les griffes. Un mois plus tôt, le sous-marin qu’il a demandé à ses équipes de concevoir pour sauver des enfants bloqués dans une grotte en Thaïlande a été sèchement refusé. « Il peut se le mettre où je pense », a réagi Vern Unsworth, l’un des coordinateurs du sauvetage. « Désolé, espèce de pédophile », a contre-attaqué Musk.

Crédits : Justine Wilson

Sa frustration est sentimentale et professionnelle. Au lendemain de la visite de l’usine Tesla, à Fremont, le New York Times publie une interview d’Elon Musk. « Cette année a été la plus difficile et douloureuse de ma carrière », se lamente-t-il. « C’était insoutenable. » Le père de cinq enfants travaille d’après ses dires près de 120 heures par semaine. Il trouve toutefois le temps de répondre quand on lui reproche, sur Twitter, d’accuser quelqu’un de pédophilie sans preuve. « Et vous ne trouvez pas que c’est étrange qu’il ne m’ait pas poursuivi ? » rétorque-t-il le 28 août.

Il faut dire que l’entrepreneur est difficile à suivre, à l’image de sa famille.

Une famille en or

Elon Musk ne se contente pas d’une position de surplomb. Quand il quitte l’étage de l’usine Tesla basée à Fremont, c’est souvent pour lever les yeux. L’entrepreneur se rêve en pionnier. Il veut être le premier à aller sur Mars comme ses grands-parents furent les premiers à voyager, en avion à un seul moteur, d’Afrique du Sud à l’Australie. Son grand-père a gagné une course de Cape Town à Alger et son arrière-grand-mère fut la première femme chiropractrice du Canada. « Sans vouloir paraître orgueilleuse, je dirais que notre famille est singulière », dit sa sœur, Tosca Musk. « Nous prenons plus de risques. »

La mère d’Elon, Maye, a 22 ans quand elle se marie avec son père, Errol, en Afrique du Sud, en 1970. Diététicienne et mannequin canadienne, elle s’installe avec l’ingénieur à Pretoria, où elle donne naissance à son premier enfant neuf mois plus tard, le 28 juin 1971. Suivent un garçon et une fille. « J’ai deux enfants brillants, mais Elon est un génie », vante Maye. « Je peux expliquer Tosca et Kimbal, mais pas Elon. » L’aîné deviendra bientôt entrepreneur en série. Il en a les capacités, lui qui est « en avance en tout », selon sa mère. L’intérêt prématuré du garçon pour la lecture l’expédie à l’école avant l’heure.

« Elon était le plus jeune et le plus intelligent en classe », relate Maye. Il n’était pas seulement en décalage avec ses camarades, mais avec le pays entier. « C’est assez dur en Afrique du Sud », selon Kimbal. « La culture est dure, plus dure que ce que vous pouvez imaginer. Les gosses ont mené la vie dure à Elon et cela a eu un gros impact sur sa vie. » D’autant, d’après Tosca, « qu’il n’y avait pas de recours. En Afrique du Sud, si vous êtes le bouc émissaire, vous devez quand même aller à l’école. Il faut vous lever le matin et y aller. Il détestait ça. » Il y a néanmoins un point sur lequel Musk n’est pas si original : comme d’autres enfants isolés par les moqueries, il se réfugie devant un ordinateur.

Elon souffre de sa première séparation à l’âge de huit ans, lorsque Errol quitte Maye. Ses liens avec lui sont depuis abîmés, bien que les trois enfants partent chaque année en voyage avec leur père. Ils participent aussi à un curieux jeu. « Mon père était très strict », reconnaît Tosca. « Alors que tout le monde avait des domestiques en Afrique du Sud, il nous faisait jouer à un jeu qui s’appelait “Amérique, Amérique”. Nos devions faire tout ce qu’un enfant américain fait. Nous devions nettoyer la maison, tondre la pelouse, ce genre de corvées américaines. » Mais c’est apparemment loin d’être l’unique raison pour laquelle Musk et son père ne sont pas en bons termes. En réalité, il a choisi de couper les ponts définitivement avec lui.

Crédits : Errol Musk

« Mon père est une personne abominable, vous n’avez pas idée », révélait-il au magazine Rolling Stone en novembre 2017, les yeux pleins de larmes et des trémolos dans la voix. « Mon père conçoit des plans pour faire le mal. (…) Il a commis presque tous les crimes auxquels vous pouvez penser. C’est tellement grave, vous ne le croiriez pas. » On sait effectivement assez peu de choses sur Errol Musk – qui a balayé les propos de son fils d’un revers de main. Il aurait possédé la moitié des parts d’une mine d’émeraudes en Afrique du Sud, mais d’après son fils, la fortune n’a duré qu’un temps.

Remarié pendant 18 ans, il a divorcé de sa deuxième épouse Heide avant d’avoir un enfant, à 72 ans, avec Jana, la fille d’Heide – autrement dit sa belle-fille de 30 ans, qu’il connaît depuis qu’elle a quatre ans. Ce scandale intime, révélé dans tous les tabloïds du monde en mars 2018, est le seul indice dont on dispose pour comprendre que l’évocation de son père puisse tirer des larmes au milliardaire.

Dommages collatéraux

À l’âge de 16 ans, Elon projette d’ouvrir une salle de jeux d’arcade près de son lycée avec Kimbal, d’un an son benjamin. « Nous avions un bail, des fournisseurs, mais ça ne s’est pas fait », maugrée ce dernier. « La Ville nous en a empêché, nous n’avons pas obtenu d’autorisation. Nos parents ne le savaient pas et ils ont été stupéfaits de l’apprendre, surtout mon père. » À la sortie du lycée, Elon traverse l’Atlantique. Visant les États-Unis, il se rend d’abord au Canada où se trouve une partie de la famille et y rencontre sa première femme, Justine, à la fac. Elle le suit quand il traverse la frontière pour continuer ses études en Pennsylvanie.

Elle traîne Elon devant un conseiller pour éviter la rupture. C’est un échec.

« Je ne pense pas que les gens se rendent compte qu’il est devenu fort en grandissant », souligne Justine. « J‘étais une enfant très seule et lui aussi, c’est une des choses qui m’a attirée chez lui. Il comprenait la solitude, et comment se construire avec. Il a dû faire beaucoup d’efforts pour apprendre un tas de choses qui sont naturelles chez beaucoup de gens. Il n’a pas reçu les mêmes leçons que la plupart d’entre nous. » Deux ans après leur mariage, en 2000, le couple a son premier enfant. Malheureusement, le bébé arrête de respirer dix semaines après la naissance et meurt dans les bras de sa mère. Malgré la peine, Elon « va de l’avant », d’après Justine, qui y voit « une technique de survie ».

Elon Musk va tellement de l’avant qu’il revient peu chez lui. Quand il vend ses parts dans PayPal à eBay, récoltant 175 millions de dollars, en 2002, le Sud-Africain a déjà fondé SpaceX pour pallier ce qu’il considère comme un manque d’ambition de la NASA. Deux ans plus tard, il entre au capital de Tesla alors que sa femme accouche de jumeaux grâce à une fertilisation in vitro. La technique favorisant les grossesses multiples, elle donne naissance à des triplés en 2006. Le couple éduque ainsi cinq garçons, dont deux autistes – selon Justine, un seul est encore considéré comme tel.

Au printemps 2008, elle traîne Elon devant un conseiller pour éviter la rupture. C’est un échec. « Elon fait ce qu’il veut », analyse-t-elle. « Si vous voulez la même chose, la vie peut être très excitante. C’est comme ça qu’il séduit les gens : il exploite un rêve commun. Mais cela a forcément un prix pour les autres, parfois pour ses proches. Quelqu’un doit payer. » Cette fois, il règle la note sans broncher. D’un seul élan, Musk divorce, se recase avec l’actrice Talulah Riley et prend les commandes de Tesla. Cette course échevelée ne va pas sans stress. Les investissements dans SpaceX et Tesla ne portent pas tout de suite leurs fruits, en sorte que « sa faillite personnelle était un sujet de conversation quotidien », remet Kimbal.

Elon Musk en culotte courte

Ces soucis ne durent guère. Si SpaceX est encore au sol, le décollage de l’action de Tesla fait gonfler la fortune d’Elon Musk, estimée à deux milliards de dollars en 2012. En divorçant cette année-là, Talulah Riley part avec 4,2 millions sans toutefois disparaître de sa vie. Elle veille sur son sommeil et son alimentation pour lui éviter l’hubris. C’est sans doute pourquoi ils se disent de nouveau oui en 2013. Tout réussit alors au patron. En quelques années, Tesla fait de la concurrence aux grands constructeurs automobiles et SpaceX aux géants de l’aviation et du spatial. Musk subvertit l’industrie du transport au sol, fait une incursion dans l’intelligence artificielle et le stockage d’énergie.

Aussi le retrouve-t-on en couverture de magazines, sur les plateaux de télévisions, dans Les Simpson et South Park, et jusque dans des chansons. Fort d’un investissement d’un milliard d’euros apporté par Google et Fidelity, SpaceX devient partenaire de la NASA et met en branle le fantasme martien de son patron. Dans le même temps, Tesla dévoile un logiciel capable de faire de la Model S un véhicule autonome. En juin 2016, une défaillance de celui-ci entraîne la mort d’une cycliste. Musk ne semble pas particulièrement affecté. Toujours, il va de l’avant. « 1,3 million de personnes meurent dans des accidents de voiture chaque année. Pourtant, il suffit qu’une personne meure à cause d’un véhicule Tesla et on considère les voitures autonomes comme peu sûres », retweete-t-il.

En 2017, Musk annonce que SpaceX emmènera des particuliers autour de la Lune dès l’année suivante. Il déclare aussi vouloir coloniser Mars et lance la production de la Model 3. Toutes ces promesses ont un coût. « Quelqu’un doit payer », rappelle Justine Wilson Musk. Plusieurs centaines d’employés de Tesla ont fini à l’hôpital, d’après une enquête du Guardian. Et la société accumule malgré cela les retards. Alors, début 2018, Musk s’en prend aux médias, insulte un analyste financier lors d’une conférence téléphonique avec des investisseurs. La tension qui l’étreint est si palpable qu’on lui conseille de lâcher quelques manettes.

Maintenant que les 5 000 véhicules Tesla promis sont sortis d’usine, « le pire est derrière d’un point de vu opérationnel », admet Musk. « Mais d’un point de vue personnel, le pire est à venir. »


Couverture : Elon Musk est triste.


 

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