L'infiltré Bob Musella raconte comme les hommes de Pablo Escobar venaient blanchir l'argent du cartel colombien dans la capitale.

par Arthur Scheuer | 24 juin 2016

En décembre 1986, pour le compte de l’US Customs (un service fédé­­ral améri­­cain dépen­­dant du dépar­­te­­ment du Trésor), Robert Mazur s’est glissé dans la peau de Bob Musella pour infil­­trer le cartel de Medellín, dirigé par Pablo Esco­­bar. « J’étais auto­­risé par le gouver­­ne­­ment à blan­­chir de l’argent », raconte-t-il. Sa couver­­ture allait durer 18 mois et condui­­rait au coup de filet le plus spec­­ta­­cu­­laire de la guerre contre les drogues. Pour incar­­ner à la perfec­­tion le rôle de Bob Musella, Robert Mazur avait « tout inventé, jusqu’à son CV ».

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Robert Mazur va être inter­­­prété au cinéma par Bryan Crans­­ton
Crédits : Back Bay Books

« Je savais bien qu’ar­­ri­­ve­­rait un moment où il me faudrait donner des détails sur son passé bancaire, profes­­sion­­nel et person­­nel. J’avais donc construit tout cela méti­­cu­­leu­­se­­ment avec l’aide de banquiers. » Ayant débuté à l’IRS, l’agence améri­­caine char­­gée de la collecte des impôts et des taxes, et pour­­suivi sa carrière dans une unité spéciale du dépar­­te­­ment du Trésor, Robert Mazur connais­­sait tous les rouages du système finan­­cier inter­­­na­­tio­­nal – même les plus obscurs.


Pour les membres du cartel, il était à la tête d’une société de conseil en inves­­tis­­se­­ments finan­­ciers capable de blan­­chir leur argent et de le réin­­ves­­tir à travers des socié­­tés écrans à l’étran­­ger. Il avait élaboré un système d’une rare ingé­­nio­­sité qui leur permet­­trait théo­­rique­­ment d’être à l’abri des auto­­ri­­tés.

Au mois de mai 1988, Mazur et trois autres agents sous couver­­ture se sont rendus à Paris pour rencon­­trer des membres éminents du cartel de Medellín, ainsi que les respon­­sables de la succur­­sale pari­­sienne de la BCCI, une banque pakis­­ta­­naise aux acti­­vi­­tés douteuses.

Sa mission ? Convaincre les hommes du cartel de faire appel à ses services pour blan­­chir l’argent de la drogue, faire avouer aux banquiers qu’ils étaient bien conscients des acti­­vi­­tés de leurs clients et enre­­gis­­trer le tout sur bande pour prépa­­rer leur arres­­ta­­tion massive lors d’une fausse céré­­mo­­nie de mariage, cinq mois plus tard.

Une tâche extrê­­me­­ment déli­­cate qui le condui­­rait des plus grands hôtels de la capi­­tale au bois de Boulogne, en passant par les dance­­floors hallu­­ci­­nés du Paris de la fin des années 1980.

Tous les dialogues qui suivent resti­­tuent les paroles exactes des prota­­go­­nistes, retrans­­crites à partir des bandes qui ont servi à incul­­per les membres du cartel.

Les hommes du cartel

Hôtel de la Trémoille, Paris, 22 mai 1988 Des effluves de scotch inondent soudain la chambre quand Mora et Ospiña [deux cour­­tiers du cartel] font irrup­­tion, le sourire aux lèvres et les yeux injec­­tés de sang. Ils ont picolé durant le trajet de Medellín à Paris. Bien que j’aie passé quelques soirées avec eux, leurs excès me paraissent incon­­ci­­liables avec leur job : cerbère finan­­cier d’un impi­­toyable cartel colom­­bien. Ça n’em­­pêche pas Ospiña de me deman­­der s’il peut taper dans le mini­­bar. Il n’a pas encore son compte.

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En fouillant le bar, Ospiña m’ex­­plique dans un espa­­gnol inar­­ti­­culé que les hommes de Don Chepe veulent inves­­tir un million de dollars dans la Banque de crédit et commerce inter­­­na­­tio­­nal (BCCI) de Paris, et quatre autres dans une banque alle­­mande contrô­­lée par l’oncle d’Arm­­brecht [ancien pilote, opéra­­teur du cartel]. Pour eux, ces inves­­tis­­se­­ments sont une goutte d’eau dans l’océan. Le scotch a eu raison de la vigi­­lance d’Os­­piña et sa langue se délie. Il m’ex­­plique qu’il est impor­­tant que je convainque les asso­­ciés de Don Chepe que je suis la bonne personne pour blan­­chir l’argent de leur société et le réin­­ves­­tir en toute sécu­­rité.

Mais il me met en garde : Armbrecht est un homme très puis­­sant. Un autre homme assis­­tera aux réunions en tant que porte-parole de Don Chepe : Santa­­gio Uribe [frère de l’an­­cien président de Colom­­bie Álvaro Uribe], l’avo­­cat et consi­­gliere qui super­­­vise la plupart des opéra­­tions du cartel. Ospiña veut retrou­­ver Armbrecht et Uribe pour le dîner, mais Nazir Chinoy [mana­­ger de l’agence française de la BCCI, une banque pakis­­ta­­naise] nous a déjà invi­­tés à se joindre à lui, Howard, Hassan [tous deux banquiers à la BCCI] et leurs familles : Armbrecht et Uribe devront attendre. Ospiña entre dans une colère noire. Comment puis-je me permettre de faire attendre Armbrecht ? Je me défends en expliquant que je ne suis pas à Paris unique­­ment pour gérer leurs affaires. Je dois lui faire comprendre que je ne suis pas à sa botte.

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Le dicta­­teur Manuel Noriega
Il est actuel­­le­­ment empri­­sonné au Panama

Les Colom­­biens ont des couilles et aucun scru­­pule : combi­­nai­­son dange­­reuse. Il ne faut montrer aucune faiblesse et demeu­­rer aussi confiant, froid et calcu­­la­­teur qu’eux. Ils flairent la peur et le moindre détail qui pour­­rait trahir que leur inter­­­lo­­cu­­teur n’est pas celui qu’il prétend être.

L’argent du cartel est prin­­ci­­pa­­le­­ment placé dans des banques au Panama et los duros [les chefs du cartel] ont sérieu­­se­­ment besoin d’al­­ter­­na­­tives. L’argent dimi­­nue et l’ac­­cro­­chage entre Manuel Noriega, le comman­­dant en chef des Forces armées panaméennes, et les États-Unis a créé une impasse bancaire. Si nous parve­­nons à leur vendre notre système alter­­na­­tif, nous mettrons la main sur une grosse partie de leur busi­­ness.

Mais Ospiña a trop bu et nous avons autre chose de prévu ce soir. D’après Mora, d’autres membres du cartel se join­­dront d’ici quelques jours à Armbrecht et Uribe, avec Don Chepe parmi eux. C’est un détail impor­­tant. Nous serons en infé­­rio­­rité numé­­rique, aussi j’ai besoin de plus d’in­­for­­ma­­tions sur l’en­­tou­­rage. Impos­­sible que Don Chepe voyage sans protec­­tion. Mora s’inquiète égale­­ment pour Ospiña, son compor­­te­­ment ne sera pas du goût d’Arm­­brecht et Uribe. Nous devons nous distan­­cier de sa conne­­rie.

Mora nous aide à établir une stra­­té­­gie pour le rendez-vous avec les hommes de Don Chepe. En tant que pilote, Armbrecht s’im­­plique rare­­ment dans les affaires d’argent. Pour autant, son opinion a beau­­coup de poids dans le cartel, au sein duquel son inté­­grité et son intel­­li­­gence sont très appré­­ciés. Son soutien nous serait précieux. Demain, Don Chepe arri­­vera avec un concur­rent qui se fait appe­­ler El Costeño Mama Burra. Emir [mon parte­­naire dans l’opé­­ra­­tion d’in­­fil­­tra­­tion du cartel, agent de l’US customs] éclate de rire. Grosso modo, son surnom signi­­fie « le baiseur d’ânes de la côte Nord ». La DEA le connaît sous le nom d’Eduardo Marti­­nez, un des blan­­chis­­seurs les plus influents du cartel.

En grais­­sant la patte des agents de la Banco de Occi­­dente au Panama, Marti­­nez a blan­­chi des dizaines de millions de dollars pour le cartel. Aucun doute, il tentera de nous discré­­di­­ter aux yeux de Don Chepe. D’après Mora, si nous parve­­nons à convaincre Armbrecht de placer son million de dollars à la BCCI de Paris, Don Chepe verra cela comme un gage de confiance et Marti­­nez comme une menace. Mora joue gros pour nous – jusqu’à sa tête.

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Ils sont sept, nous sommes deux. Mauvais ratio. Nous ne pouvons pas appe­­ler de renfort : s’ils ont l’im­­pres­­sion d’être surveillés, on est morts. Nous n’avons ni armes, ni badges, ni aucun pouvoir en France. À peine quelques contacts à l’am­­bas­­sade améri­­caine. Les services de douane français sont au fait de notre présence ici, mais ne s’en préoc­­cupent pas. Nous devons rester prudents à chaque rendez-vous.

Une partie d’échecs

Lais­­sant Ospiña dans les vapes à son hôtel, Emir, Kathy, Linda [trois agents de l’US Customs, Kathy joue ma fian­­cée dans l’opé­­ra­­tion] et moi allons dîner comme prévu avec les banquiers de la BCCI. Comme d’ha­­bi­­tude, Chinoy nous invite dans un des plus grands restau­­rants de la capi­­tale. Entre deux plats, il me glisse à l’oreille : « J’ai l’in­­ten­­tion de voya­­ger aux États-Unis dans deux mois. J’ai­­me­­rais beau­­coup vous y voir, ainsi que les asso­­ciés que vous juge­­rez utile de me présen­­ter. Je pense que nous pouvons nous entrai­­der. »

« Sans aucun doute », lui dis-je. « Je serais ravi de vous présen­­ter quelques-uns des membres de “ma famille”, avec qui je partage la respon­­sa­­bi­­lité d’as­­su­­rer la sécu­­rité de nos finances. Ce serait un plai­­sir de vous comp­­ter parmi nous. Vous avez été si bien­­veillant… J’ai l’im­­pres­­sion que nous nous connais­­sons depuis des années. » « Merci Bob », répond Chinoy. « Le senti­­ment est partagé. »

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Le moment est venu de mettre à exécu­­tion le plan élaboré avec Kathy. Pour clore l’af­­faire, nous devons réunir toutes nos cibles à Tampa, en Floride. Si nous ne les attra­­pons pas sur le terri­­toire améri­­cain, ils s’en­­fui­­ront en Colom­­bie ou au Pakis­­tan, hors de portée d’une extra­­­di­­tion. Impos­­sible de fixer une date aujourd’­­hui, mais on peut les convier à un événe­­ment qui se dérou­­lera d’ici cinq à douze mois et voir comment ils réagissent. Toutes nos cibles semblent nous appré­­cier et croient sérieu­­se­­ment que Kathy et moi sommes fian­­cés…

« Nous commençons à plani­­fier notre mariage », dis-je à Chinoy. « Nous allons orga­­ni­­ser une somp­­tueuse céré­­mo­­nie qui se dérou­­lera sur deux jours, et tous les membres impor­­tants de ma famille seront présents. Y compris les membres de notre comité, si vous voyez ce que je veux dire. Je sais que nous venons à peine de nous rencon­­trer, mais je vous consi­­dère non seule­­ment comme un ami, mais aussi comme quelqu’un de très impor­­tant dans la marche de notre orga­­ni­­sa­­tion. Je serais très honoré si vous accep­­tiez, vous et votre famille, notre invi­­ta­­tion à prendre part à la céré­­mo­­nie. Nous n’avons pas encore arrêté de date, mais ce sera au plus tôt pour le mois d’oc­­tobre. »

« Eh bien, merci beau­­coup », répond-il en voyant là une oppor­­tu­­nité en or. « Nous serions ravis d’y assis­­ter et nous ne manque­­rions cela pour rien au monde. Je vien­­drai avec Munira et les enfants. » Trop facile. Peut-être que le coup du faux-mariage est une bonne idée, fina­­le­­ment.

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Paris, 1988

Après dîner, Howard nous raccom­­pagne en voiture et impro­­vise une petite balade dans Paris, en passant près du bois de Boulogne. Nous roulons tranquille­­ment le long de ruelles étroites quand il nous fait remarquer la présence d’une douzaine de pros­­ti­­tuées, qui sourient et agitent la main vers nous. Howard tire une longue latte sur sa ciga­­rette et me dit avec son accent très british : « Tu vas trou­­ver ça incroyable, Bob. Ce sont des trans­­sexuelles et en fonc­­tion de leur natio­­na­­lité elles occupent certaines zones du bois. Si tu es inté­­ressé par une Véné­­zué­­lienne, tu es au bon endroit. Et là-bas, par exemple, elles viennent de diffé­­rents pays d’Afrique. C’est génial, non ? » En effet.

~

Le lende­­main, Mora informe Emir qu’Arm­­brecht est prêt à commen­­cer les négo­­cia­­tions. Mieux vaut d’abord le rencon­­trer en privé. L’at­­ti­­tude d’Os­­piña a détourné leur atten­­tion et j’ai besoin qu’Arm­­brecht se concentre à nouveau sur ce qui est impor­­tant. On ne s’en sortira pas à six dans la même pièce si chacun essaie de tirer la couver­­ture sur soi. Sans comp­­ter que les gens méfiants ont tendance à s’ef­­fa­­cer quand ils rencontrent de nouvelles personnes. Ambrecht doit savoir que je suis tout aussi prudent que lui. S’il est vrai­­ment de la partie, il compren­­dra.

Avec l’aide de Mora, j’or­­ga­­nise le rendez-vous dans le hall d’en­­trée du George V, où réside Armbrecht, à quelques rues de Hôtel de la Trémoille. Selon Mora, Armbrecht s’ha­­bille simple­­ment, mais n’en mérite pas moins mon plus beau costume. Je lui ai décrit ma tenue, il n’aura donc aucun mal à me trou­­ver. J’opte pour  une alcôve isolée au premier étage et lance mon magné­­to­­phone. En atten­­dant sa venue, j’étu­­die l’im­­pres­­sion­­nante tapis­­se­­rie du XVIIe siècle qui s’étale du sol au plafond, à quelques mètres du canapé victo­­rien dans lequel je suis confor­­ta­­ble­­ment installé.

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L’en­­trée de l’hô­­tel George V
Crédits : DR

Armbrecht devra s’as­­seoir à ma droite, tourné vers le reste de la pièce. Je ne tiens pas à ce que nous soyons face à face, c’est trop agres­­sif. J’adopte une posture idéale pour discu­­ter : ni jambes, ni bras croi­­sés, rien à cacher. Un homme d’ap­­pa­­rence modeste s’ap­­proche de moi avec assu­­rance. Il porte un jeans, des santiags, une chemise écos­­saise et une veste en daim marron. Il s’as­­sied près de moi sans un mot, sourit et hoche la tête. « Je suis désolé pour tous les contre­­temps qui m’ont empê­­ché de vous rencon­­trer plus tôt », dis-je pour commen­­cer.

« Je ne l’ai pas pris person­­nel­­le­­ment », répond Armbrecht après une longue pause. « Certaines personnes ont tendance à compliquer les choses… Il y a quelqu’un qui se met en travers de nous, et je n’aime pas l’y voir. » Il parle d’Os­­piña. Son anglais est teinté d’un drôle d’ac­cent, produit de ses origines germano-colom­­biennes. Je pour­­suis : « Je vous présente mes excuses. Il y a eu un manque de commu­­ni­­ca­­tion entre nos inter­­­mé­­diaires, mais Dieu merci nous sommes réunis aujourd’­­hui, et c’est tout ce qui importe. »

Il semble que la vie d’Os­­piña ne tient plus qu’à un fil.

« La personne qui s’est mise en travers de notre chemin, et de celui de Mora… cette personne a de gros problèmes person­­nels, à tout le moins. L’en­­nui, c’est qu’il les laisse inter­­­fé­­rer avec son travail, et je suis venu pour travailler, par pour faire du tourisme. » « J’es­­père vous comp­­ter parmi nous lors du dîner de ce soir », lui dis-je. « Si vous n’avez rien prévu d’autres, nous adore­­rions… » « Merveilleux », coupe-t-il. Je saisis l’oc­­ca­­sion pour ajou­­ter qu’E­­mi­­lio travaille avec tous mes clients sud-améri­­cains.

« Il nous sert d’in­­ter­­prète et veille à la récep­­tion des choses que nous devons rece­­voir, avant de faire parve­­nir les béné­­fices à nos clients aux États-Unis » – un langage codé pour parler de trans­­fert de fonds. « À vrai dire Bob, j’ai­­me­­rais en savoir davan­­tage sur les arran­­ge­­ments que propose votre société finan­­cière là-bas. Quels sont les méca­­nismes que vous employez et comment fonc­­tionnent-ils ? Et quelles garan­­ties pouvez-vous nous donner ? Car si cet arran­­ge­­ment est bon, et il semble qu’il le soit, la quan­­tité d’argent à gérer serait consi­­dé­­rable. » « Ce serait effec­­ti­­ve­­ment judi­­cieux », dis-je après une pause calcu­­lée. « Cela nous donnera l’op­­por­­tu­­nité de voir si nous pouvons aller plus loin. Je n’ai aucune raison de penser le contraire. Je comprends tout à fait qu’il vous faut en savoir plus sur moi, et je pense que vous le méri­­tez. Je ne vois rien qui nous empêche de clari­­fier ce qui doit l’être. »

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Les tapis­­se­­ries du George V
Crédits : Condé­­nast Trave­­ler

« Je n’osais pas vous le deman­­der, mais puisque vous le propo­­sez, j’ac­­cepte avec plai­­sir. Je suis sûr que ce sera très inté­­res­­sant. » « Oui, je pense que nous gagne­­rions à mieux nous connaître. Comme on dit aux États-Unis, je suis prêt à bais­­ser mon froc le premier et à vous en dire un peu plus à mon sujet. » Il rit.

« Bob, j’es­­père que vous compre­­nez ma posi­­tion. Je reste très prudent et pour certaines choses… je préfère avoir toutes les cartes en main. » « Si nous ne parta­­gions pas le même état d’es­­prit, ni vous ni moi ne serions assis là, et nous ferions proba­­ble­­ment un autre métier. Nous sommes sur la même longueur d’ondes vous et moi. »

« Parfait. »

Les négo­­cia­­tions

Armbrecht m’ex­­plique que Santiago Uribe, l’avo­­cat, sera présent lors de nos réunions. Son opinion est très impor­­tante pour Los duros. Puis il recom­­mence à se plaindre d’Os­­piña, ce qui serait suscep­­tible de poser problème si je ne l’aver­­tis pas que je le connais. « Je suis parti­­cu­­liè­­re­­ment atta­­ché à l’ami­­tié que j’ai pu nouer, grâce à Gonzalo, avec monsieur Ospiñ… » « Oh merde ! » « …mais rassure-vous, Gonzalo est notre repré­­sen­­tant en Colom­­bie. » « Ah, très bien », dit-il, soulagé. « Nous travaillons depuis des années avec Gonzalo. C’est la personne en qui j’ai le plus confiance. »

Je mets Armbrecht au courant de mon passif avec la BCCI, lui racon­­tant en détails comment je me suis laissé convaincre, il y a trois ans, de travailler avec des clients sud-améri­­cains. Je lui propose de venir me voir aux États-Unis, où je pour­­rai lui montrer toute notre instal­­la­­tion. Je lui explique comment les comptes de nos socié­­tés écrans nous permettent de dépo­­ser en toute sécu­­rité de l’argent aux États-Unis, avant de le faire sortir clan­­des­­ti­­ne­­ment vers des banques offshore grâce à notre service de fret aérien. Armbrecht s’inquiète du million de dollars que j’exige en certi­­fi­­cats de dépôt avant d’ac­­cep­­ter de gérer de plus grosses quan­­ti­­tés d’argent.

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Santiago Uribe est le frère de l’ex-président colom­­bien

« Pourquoi consi­­dé­­rez-vous cela comme une exigence, ne s’agit-il pas plutôt d’un échange de bons procé­­dés ? » Nous n’au­­rions pas pu opérer sans l’aide des banques, il fallait donc qu’on leur donne un os à ronger. Je lui donne un aperçu complet du système avant d’ajou­­ter solen­­nel­­le­­ment : « Si je prends cette respon­­sa­­bi­­lité, j’en­­gage non seule­­ment ma répu­­ta­­tion, mais aussi ma vie. Si je faisais les choses diffé­­rem­­ment, vous ne feriez pas affaire avec moi. » « Le problème, c’est le liquide », dit-il. « Nous en avons beau­­coup. »

Leur argent est dissé­­miné à plusieurs endroits et ils veulent trans­­for­­mer ce cash en certi­­fi­­cats de dépôt, mais ils veulent égale­­ment que les choses soient bien faites. « La meilleure option est toujours la plus simple », lui dis-je pour le rassu­­rer. « On essaie donc de faire simple. Comme on ne peut faire confiance qu’à soi-même, j’achète les avions moi-même, je les répare moi-même et je les pilote moi-même. Je fais les tran­­sac­­tions sur mes comptes person­­nels, ici en Europe. Je ne paie jamais en liquide, jamais… Personne n’est au courant de ce que je fais. Nous essayons de faire les choses simple­­ment, et le plus simple est d’im­­pliquer le moins de gens possible. »

Je marque une pause pour le lais­­ser inté­­grer mes paroles avant de conclure : « Dans la rue, c’est Domin­­guez [Emilio Domin­­guez est l’alias de mon parte­­naire Emir Abreu] qui gère. Pour le reste, tout repose exclu­­si­­ve­­ment sur mes épaules. » « Bien », dit-il. « Au delà de ce million qui n’est pas grand chose, nous prépa­­rons une autre opéra­­tion. Une grosse somme d’argent desti­­née à la sécu­­rité de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. Personne ne doit mettre la main dessus. Nous avons 30 millions de dollars au frais à Louis­­ville, dans le Kentu­­cky. Et je ne peux pas en dire plus car je n’en sais pas plus, mais on pour­­rait inves­­tir 50 ou 100 millions de dollars de plus, voire davan­­tage. C’est une somme impor­­tante que nous souhai­­tons mettre de côté pour servir d’as­­su­­rance à l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. Si la machine est bien huilée, on peut réité­­rer l’opé­­ra­­tion. Je pour­­rais même convaincre beau­­coup d’autres personnes de s’in­­té­­res­­ser à ce systè­­me… Nous sommes des hommes d’af­­faires impor­­tants, mais nos affaires doivent rester discrètes. Nous n’ache­­tons pas de villas immenses ou de buil­­dings. Nous préfé­­rons rester dans l’ombre pour gérer notre orga­­ni­­sa­­tion. Et nous privi­­lé­­gions le liquide, c’est plus pratique. »

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Blan­­chir de l’argent demande d’être équipé
Crédits : Robert Mazur

« J’ai beau­­coup parlé de moi, j’ai hâte d’en savoir plus sur vous. » Sa réponse me permet­­tra de juger s’il est à l’aise avec moi. Il marque une pause.

« Je suis pilote profes­­sion­­nel… Je volais pour Avianca. J’ai piloté des 707 et des 737 pendant sept ans. J’ai fait des études de méde­­cine pendant quelques années, mais ça ne m’a pas plu. Mon père est alle­­mand et j’ai vécu en Europe, aux États-Unis et en Amérique latine. Je suis très ouvert d’es­­prit car j’ai eu l’oc­­ca­­sion de côtoyer de nombreuses cultures diffé­­rentes. Je suis aussi un leader né. Je dirige tout constam­­ment et j’ai une soif inta­­ris­­sable d’ap­­pren­­dre… Si je suis au cœur de tout ça, c’est parce que dans la vie on s’aperçoit qu’on ne peut pas faire confiance à grand monde. Mon problème, c’est que les gens me font très vite confian­­ce… J’ai l’es­­prit d’ana­­lyse et je ne commets pas de grosses erreurs. »

Tu es sur le point d’en faire une, me dis-je.

« J’ai­­me­­rais que monsieur Ospiña soit complè­­te­­ment écarté de cette affaire », conti­­nue-t-il. « Je ne l’aime pas… Je crois qu’il s’est débrouillé pour que nous ne puis­­sions pas nous rencon­­trer vous et moi. Quant à ses préfé­­rences sexuelles, il peut faire ce qu’il veut, je m’en fiche… mais il a essayé de me faire entrer dans ses délires. Je n’aime pas ça… Et je n’aime pas l’idée qu’il soit au courant de quoi que ce soit. D’après moi, c’est quelqu’un qui est faci­­le­­ment sous pres­­sion et ça le rend vulné­­rable. »

Il propose que nous retour­­nions à mon hôtel. Si Ospiña est là, nous coupe­­rons court à notre rencontre et nous repren­­drons la discus­­sion plus tard, sans lui. S’il n’est pas là, nous pour­­rons pour­­suivre avec Uribe et prendre le temps de répondre aux ques­­tions qui restent en suspens.

La procu­­ra­­tion

Nous trou­­vons Emir, Mora et Uribe dans la chambre. Pas de salu­­ta­­tions, nous sommes là pour affaires. Armbrecht va droit au but. Il fixe Mora droit dans les yeux et demande d’un ton ferme : « Je veux savoir exac­­te­­ment quel rôle il a joué dans les tran­­sac­­tions. » Une fois encore, il parle d’Os­­piña. « Oui, oui, euh… » bégaye Mora. « J’ai… rencon­­tré cette personne en novembre. Ils me l’ont présenté à Medellín, euh… Ils m’ont parlé de clients poten­­tiels car c’est un inter­­­mé­­diaire. Rien de plus… et si, il a essayé de conclure les deals sans parler de Don Chepe. »

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Mora prend ses distances, mais il en dit assez pour qu’Os­­piña ne soit pas tué avant d’avoir quitté Paris. Il précise que c’est Ospiña qui l’a présenté à Don Chepe, mais Armbrecht et Uribe s’en fichent. « Je ne veux pas de lui », tranche Armbrecht. « Moi non plus », renché­­rit Uribe. Les vices d’Os­­piña l’ont mis dans une situa­­tion déli­­cate. Il était ivre hier soir, mais même sobre il parle trop. Sans comp­­ter qu’il sures­­time sa posi­­tion. « C’est un homme stupide, en plus d’être un connard gros­­sier », dit Armbrecht. Uribe lui murmure quelque chose à l’oreille. « La violence ne résout rien », répond Armbrecht.

Il semble que la vie d’Os­­piña ne tient plus qu’à un fil. Une fois leur agace­­ment exprimé, il est temps pour moi d’ex­­pliquer le système à Uribe. J’ex­­pose comment la BCCI nous a aidé à dissi­­mu­­ler l’ori­­gine de nos fonds, puis je décris les docu­­ments prépa­­rés par l’avo­­cat à Zurich, pour la société de Gibral­­tar. La Nice­­sea Ship­­ped Ltd. a été montée pour abri­­ter le million de Don Chepe sur son compte à la BCCI de Paris. Pour rassu­­rer Armbrecht et Uribe, je les préviens que je nous ai orga­­nisé un rendez-vous avec Nazir Chinoy.

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Une enseigne de la BCCI

« J’au­­rais aimé avoir un petit schéma de toute cette acti­­vité, pour que nous visua­­li­­sions tous clai­­re­­ment comment se déroule le proces­­sus »,  dit Armbrecht. « Sans problème. » Je dessine un diagramme expliquant le fonc­­tion­­ne­­ment détaillé de notre système, étape par étape. Il est impres­­sionné.

Au terme de ma présen­­ta­­tion, je tente quelque chose qu’au­­cun flic n’au­­rait jamais osé faire : « Vous êtes tous invi­­tés chez moi à Tampa. De là, nous pour­­rons aller à New York, et comme l’af­­faire est gérée par mon cousin, vous pour­­rez rester inco­­gnito là-bas. Vous n’au­­rez même pas besoin de donner vos noms. Je me dis qu’il est préfé­­rable que vous voyez de près comment fonc­­tionnent les opéra­­tions, pour vous assu­­rer que les choses sont gérées de façon sérieuse. Cette invi­­ta­­tion reste valable à tout moment où vous juge­­rez utile de venir voir par vous-même. » « Merci », répond froi­­de­­ment Armbrecht.

Mora inter­­­vient pour appuyer ma propo­­si­­tion. Il souligne que je souhaite m’as­­su­­rer de la sécu­­rité de nos opéra­­tions, initia­­le­­ment mises en place pour nos clients améri­­cains. Nous propo­­sons un forfait complet : on ne se contente pas de dépla­­cer l’argent, on le réin­­ves­­tit. « C’est pourquoi nous sommes ici », dit Armbrecht, « afin d’exa­­mi­­ner tout cela et d’éta­­blir en défi­­ni­­tive un méca­­nisme complet, dont nous béné­­fi­­cie­­rons gran­­de­­ment sur le long terme. » Les années que nous avons passées à orga­­ni­­ser l’opé­­ra­­tion sont sur le point de payer. Nous ne sommes plus seule­­ment un de leurs prin­­ci­­paux blan­­chis­­seurs, nous sommes en passe de deve­­nir une de leurs banques.

Armbrecht nous adresse enfin un signe de confiance : il souhaite que j’ob­­tienne procu­­ra­­tion sur Nice­­sea Ship­­ping afin qu’une tierce personne puisse gérer le compte avec lui. « Comme il m’est arrivé de me trom­­per dans les noms aupa­­ra­­vant, si l’un d’entre vous pouvait me l’écrire quelque part… » Armbrecht s’avance et note : « Gerardo Moncada ». ulyces-medellinparis-04Bingo.

Un autre ponte du cartel appa­­raît sur le radar. On ne le sait pas encore à ce moment-là, mais Moncada n’est autre que Don Chepe, le respon­­sable de l’opé­­ra­­tion et l’un des bras droits de Pablo Esco­­bar. Armbrecht se frotte le menton pensi­­ve­­ment. « Que se passe-t-il si vous dispa­­rais­­sez ? » Tout le monde rit sauf moi. Je sais qu’il est sérieux. « C’est la raison pour laquelle vous me manda­­tez. Tout le monde sait où j’ha­­bite. Tout le monde sait où je travaille. » Ma réponse le surprend quelque peu. « Je ne pensais pas à cela », dit-il. « Mais s’il vous arrive quelque chose, un acci­dent. Il faut toujours envi­­sa­­ger ces éven­­tua­­li­­tés. » C’est la raison pour laquelle j’ai obtenu deux procu­­ra­­tions sur ses comptes.

Si Bob Musella meurt, la gestion revient à Armbrecht et son orga­­ni­­sa­­tion. « C’est vrai », dit-il. « C’est une excel­­lente chose. Oui. Ce ne sont que des ques­­tions, des ques­­tions et toujours plus de ques­­tions. Bien, bien, bien. » On frappe à la porte. C’est Ospiña. Armbrecht ment en disant que nous nous sommes rencon­­trés par hasard et qu’il commence tout juste à me ques­­tion­­ner sur la sécu­­rité de notre système. La conver­­sa­­tion tourne en rond pendant une heure et demi. Ospiña ne sait pas qu’il est écarté de l’af­­faire, mais il n’ap­­pren­­dra rien de plus sur l’opé­­ra­­tion.

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COMMENT ROBERT MAZUR A RÉUSSI À PIÉGER LES HOMMES DU CARTEL

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Traduit de l’an­­glais par Natha­­lie Delhove, Adélie Floch et Nico­­las Prouillac d’après un extrait du livre de Robert Mazur The Infil­­tra­­tor: My Secret Life Inside the Dirty Banks Behind Pablo Esco­­bar’s Medel­­lin Cartel, paru chez Back Bay Books. Couver­­ture : Pablo Esco­­bar/Paris, 1988. (Créa­­tion graphique par Ulyces)


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