par Arthur Scheuer | 31 août 2016

Mark Bowden est l’au­­teur du livre-réfé­­rence sur l’as­­cen­­sion et la chute de Pablo Esco­­bar : Killing Pablo. Il retrace au cours de cet entre­­tien la traque du narco­­tra­­fiquant colom­­bien par les forces conju­­guées de la Police natio­­nale colom­­bienne et de la DEA, ainsi que par un mysté­­rieux groupe de vigi­­lantes aux mains du Cartel de Cali qui se faisait appe­­ler « Los Pepes ».


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Un peintre colom­­bien repré­­sente la mort d’Es­­co­­bar
Pablo Esco­­bar Dead
Fernando Botero, 2006

El Patrón

Comment Pablo Esco­­bar est-il devenu le plus grand trafiquant de son époque ? C’est en partie dû au fait que le marché de la cocaïne a connu un boom drama­­tique à la fin des années 1970 et au début des années 1980. À l’époque, Pablo était déjà un baron du crime à Medellín, il se trou­­vait donc dans une posi­­tion idéale pour augmen­­ter la produc­­tion de cocaïne et orga­­ni­­ser un vaste réseau de distri­­bu­­tion. Il est parvenu à prendre rapi­­de­­ment le contrôle de l’in­­dus­­trie parce qu’il était bien plus violent que la plupart des acteurs du busi­­ness de la cocaïne de l’époque. Le marché était aux mains d’une sorte d’aris­­to­­cra­­tie en Colom­­bie, qui s’en­­grais­­sait grâce au trafic. Et Pablo était d’une nature plus brute et plus violente que ses concur­­rents. Il s’est fait une place au sein de l’in­­dus­­trie par la force, et c’est comme ça qu’il a fini par diri­­ger toute l’opé­­ra­­tion. Mais Pablo ne dési­­rait pas seule­­ment deve­­nir un homme riche et puis­­sant, il avait aussi l’am­­bi­­tion quelque peu roman­­tique d’être vu comme une figure natio­­nale de premier plan. Il voulait que les gens l’aiment, il voulait deve­­nir un leader colom­­bien célèbre. Il avait une ambi­­tion sans borne et après avoir amassé une immense fortune, il a commencé à vouloir se mêler sérieu­­se­­ment des affaires poli­­tiques de la Colom­­bie. Pensez-vous que c’est ce qui l’a tué ? Oui. Je pense que si Pablo s’était contenté de faire fortune et de diri­­ger son trafic, il serait proba­­ble­­ment encore vivant aujourd’­­hui. Mais au lieu de ça, il a commencé à tenter de se faire une place au sein du gouver­­ne­­ment et de se mêler de la vie poli­­tique du pays. Il s’est attiré les foudres du pouvoir colom­­bien et des jeunes artistes et intel­­lec­­tuels du pays, qui étaient contre l’idée qu’un narco­­tra­­fiquant puisse obte­­nir un mandat poli­­tique légi­­time.



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Esco­­bar n’au­­rait pas dû se lancer en poli­­tique

Quand est-ce que les États-Unis ont commencé à se dire qu’il fallait se débar­­ras­­ser d’Es­­co­­bar ? Les États-Unis tentaient de mettre fin au narco­­tra­­fic en Colom­­bie bien avant qu’Es­­co­­bar ne rejoigne la partie. Il n’était qu’un des nombreux patrons de cartels auxquels s’in­­té­­res­­saient les Améri­­cains. Mais ce qui a préci­­pité l’im­­pli­­ca­­tion totale des États-Unis dans l’af­­faire, c’est l’at­­ten­­tat qu’il a fomenté contre le vol 203 Avianca, à bord duquel il y avait un Améri­­cain. Pablo n’était plus seule­­ment un narco­­tra­­fiquant richis­­sime, il était soudai­­ne­­ment devenu une menace terro­­riste. Comment en est-il arrivé là ? Esco­­bar avait été élu comme membre du Congrès suppléant, et lorsqu’il a tenté d’avoir son siège au Congrès, il a été dénoncé publique­­ment par Luis Carlos Galán, une figure poli­­tique majeure du pays qui envi­­sa­­geait proba­­ble­­ment de deve­­nir le prochain président de la Colom­­bie. Galán et d’autres s’op­­po­­saient à ce qu’un person­­nage comme Pablo Esco­­bar soit convié dans les cercles du pouvoir étatique. Pablo, qui a litté­­ra­­le­­ment été mis à la porte du Congrès, était fou de rage. Il s’est senti telle­­ment insulté qu’il a commencé à s’en prendre physique­­ment à ses enne­­mis poli­­tiques – en les assas­­si­­nant au besoin. Il est entré en guerre contre l’État colom­­bien et la Colom­­bie a riposté. Poli­­ti­­ciens, juges et poli­­ciers sont deve­­nus les enne­­mis offi­­ciels d’Es­­co­­bar, ils ont rassem­­blé leurs forces pour l’ar­­rê­­ter. Mais Esco­­bar avait suffi­­sam­­ment de ressources et d’hommes pour contre-attaquer violem­­ment. Les choses se sont enve­­ni­­mées à tel point que, durant la campagne prési­­den­­tielle, certains candi­­dats ont été assas­­si­­nés. Luis Galán étaient de ceux-là. C’est dans ce contexte que César Gavi­­ria, qui avait été le direc­­teur de campagne de Galán, s’est offi­­ciel­­le­­ment déclaré candi­­dat. Et c’est dans une tenta­­tive de tuer Galán qu’Es­­co­­bar a piégé le vol d’Avianca et tué tout le monde à bord. Mais au dernier moment, Gavi­­ria n’est pas monté dans l’avion. Ce sont les Améri­­cains qui lui ont dit de ne pas monter à bord ? Non, ça c’est ce qu’ils montrent dans la série. Je ne sais plus exac­­te­­ment de quoi il retour­­nait, il me semble que certains détails rela­­tifs à la sécu­­rité n’étaient pas réglés. En tout cas, ce n’est pas le fait de Steve Murphy, que j’ai très bien connu. Steve Murphy était un genre de super flic. Il faisait partie de la DEA et croyait très sincè­­re­­ment en sa mission. Quant à Javier Pena, il était natu­­rel pour lui de parti­­ci­­per aux opéra­­tions de la DEA en Amérique du Sud étant donné ses origines – l’es­­pa­­gnol était sa langue mater­­nelle. Il avait une longue expé­­rience de la Colom­­bie. Quand ils ont commencé à travailler à Bogota, leur job au sein de la DEA était très habi­­tuel, mais ils se sont retrou­­vés à jouer un rôle beau­­coup plus impor­­tant à mesure qu’a grandi l’in­­té­­rêt des États-Unis pour Esco­­bar.

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L’at­­ten­­tat du vol Avianca a tout changé

À quel point était-il popu­­laire et d’où cela venait-il ? Il était extrê­­me­­ment popu­­laire. Pablo Esco­­bar est devenu un genre de héros en Colom­­bie, comme c’est souvent le cas des gens issus de milieux modestes qui s’élèvent contre l’es­­ta­­bli­sh­­ment ou le régime auto­­ri­­taire d’un pays. Ils s’at­­tirent la sympa­­thie des humbles. Esco­­bar était un pur produit de Medellín. Pablo avait été élevé au sein de la classe moyenne colom­­bienne. Sa mère était ensei­­gnante, son père avait du boulot, ils n’étaient pas pauvres et Pablo a reçu une bonne éduca­­tion. Il a grandi dans un envi­­ron­­ne­­ment rela­­ti­­ve­­ment confor­­table à Medellín, mais il n’en a pas moins commencé très tôt à trem­­per, non pas dans le trafic de drogue, mais dans la petite crimi­­na­­lité. C’était tout sauf un étudiant studieux, au grand dam de ses parents. Il avait rejoint une bande de garçons qui accom­­plis­­saient divers méfaits à Medellín. Quand il était tout jeune, ils ont même kidnappé un impor­­tant proprié­­taire terrien et ont demandé une rançon pour le relâ­­cher… À l’époque, il y avait beau­­coup d’am­­bi­­va­­lence au sein du pouvoir fédé­­ral colom­­bien, et une struc­­ture en classes telle­­ment marquée qu’une bonne partie des habi­­tants du pays avaient le senti­­ment que le gouver­­ne­­ment ne les repré­­sen­­tait pas et qu’il n’avait pas leurs inté­­rêts à cœur. Un type comme Pablo Esco­­bar, qui défiait ouver­­te­­ment le pouvoir en place, s’est logique­­ment attiré leur soutien. Pablo avait soif de pouvoir poli­­tique, il a donc investi une partie de sa fortune colos­­sale dans des projets immo­­bi­­liers pour les familles défa­­vo­­ri­­sées de Medellín, des terrains de foot­­ball, toutes sortes de gestes de géné­­ro­­sité bien visibles qui lui atti­­raient la sympa­­thie des gens de Medellín. Je suppose qu’une partie de ses actions étaient moti­­vées par la réelle affec­­tion qu’il avait pour le peuple, mais d’autres étaient calcu­­lées, car il avait besoin de leur soutien dans sa campagne. Se lancer en poli­­tique est une des choses dont il avait toujours rêvé. Mais il faut comprendre que le trafic de drogue en Colom­­bie avait une dimen­­sion poli­­tique à l’époque. Le pays s’en­­ri­­chis­­sait grâce à l’ad­­dic­­tion des Améri­­cains et des Euro­­péens à la cocaïne. Aux yeux d’Es­­co­­bar, la Colom­­bie avait été lais­­sée sur la touche de l’éco­­no­­mie inter­­­na­­tio­­nale et son peuple était oppressé par des struc­­tures de pouvoir orga­­ni­­sées de manière à ce que les gens restent pauvres. Un produit comme la cocaïne pouvait donc être vu comme un moyen de réin­­té­­grer l’élite des pays riches et puis­­sants du monde.

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Le jeune Pablo Emilio Esco­­bar Gavi­­ria

La cocaïne injec­­tait des milliards de dollars dans l’éco­­no­­mie colom­­bienne et Pablo Esco­­bar affir­­mait ouver­­te­­ment qu’elle était un outil indis­­pen­­sable pour rele­­ver le peuple et la nation colom­­biens. Cela lui permet­­tait de prétendre que ce qu’il faisait n’était pas un crime et qu’il s’agis­­sait en réalité d’un geste patrio­­tique. Le pensait-il vrai­­ment ? Je pense qu’il était sincère. Mais ce n’était pas un intel­­lec­­tuel, il n’était pas très cultivé. Il avait une compré­­hen­­sion naïve et limi­­tée de l’his­­toire colom­­bienne, ainsi que de la poli­­tique et de l’éco­­no­­mie mondiales. Mais il avait ressenti la colère du peuple. Je crois qu’il a utilisé ces argu­­ments – de façon très cynique dans certains cas – pour se présen­­ter comme un homme du peuple et comme un héros natio­­nal car cela servait ses inté­­rêts. Il voulait à la fois amas­­ser une fortune colos­­sale et deve­­nir très puis­­sant. Pour lui, ces deux choses allaient de pair. Ce à quoi il faut ajou­­ter que le gouver­­ne­­ment colom­­bien s’est allié avec les États-Unis dans sa tenta­­tive de mettre fin au trafic de drogue. Le simple fait qu’ils s’al­­lient aux Améri­­cains a suffi à faire des narco­­tra­­fiquants comme Pablo Esco­­bar des patriotes aux yeux des Colom­­biens, qui s’op­­po­­saient à l’exis­­tence d’un gouver­­ne­­ment corrompu et mani­­pulé par les États-Unis. C’était la façon dont les narco­­tra­­fiquants voyaient les choses et la façon dont ils étaient vus par les Colom­­biens. Comment un homme qui n’était pas un grand penseur, comme vous dites, peut deve­­nir une des dix personnes les plus riches du monde ? Forbes l’avait classé 7e homme le plus riche du monde en 1989. Grâce à la cocaïne. C’était devenu un produit telle­­ment lucra­­tif que Pablo a fini par étendre son pouvoir et sa fortune bien au-delà de ses rêves les plus fous. Je pense que ses ambi­­tions ont grandi à la mesure de son succès. Ce n’était pas quelqu’un d’idiot, et il était indé­­nia­­ble­­ment très doué pour faire marcher ses affaires, même s’il s’agis­­sait d’un busi­­ness diffi­­cile. Mais il savait ce qu’il faisait. Pour autant, ses vues sur la poli­­tique, le droit, l’his­­toire de son pays ou le rôle de la Colom­­bie dans le monde n’étaient pas très inté­­res­­santes, et il avait une façon très cartoo­­nesque de se compa­­rer à Simón Boli­­var.

La traque

Parlez-nous de la rela­­tion d’Es­­co­­bar avec les groupes de guérille­­ros révo­­lu­­tion­­naires. Elle était désas­­treuse, car l’un des moyens de subsis­­tance des FARC et de l’Armée de libé­­ra­­tion natio­­nale (ELN) – les deux orga­­ni­­sa­­tions rebelles colom­­biennes de l’époque – était de kidnap­­per de riches Colom­­biens. Il se trouve que certains des Colom­­biens les plus riches étaient les narco­­tra­­fiquants et ils s’en prenaient à leurs familles. Quand la série de kidnap­­pings a commencé, Pablo Esco­­bar a mis sur pieds les auto­­de­­fen­­sas, qui sont deve­­nus plus tard un groupe para­­mi­­li­­taire extrê­­me­­ment violent en Colom­­bie. Les choses ont dégé­­néré et une guerre a commencé les rebelles des FARC et de l’ELN. Je ne pense pas que Pablo avait vu les choses arri­­ver, mais lorsque les hosti­­li­­tés ont commencé, il était sur le pied de guerre pour orga­­ni­­ser ses hommes et combattre les guérille­­ros respon­­sables de ces enlè­­ve­­ments.

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Pablo Esco­­bar et son fils devant la Maison-Blanche

Le pays était-il si violent avant l’ar­­ri­­vée d’Es­­co­­bar ? La violence était très présente en Colom­­bie depuis les années 1940. Il y a toute une période qu’on appelle La Violen­­cia, durant laquelle les partis poli­­tiques étaient en guerre les uns contre les autres. La Colom­­bie dans les années 1950, 1960 et 1970 était déjà un endroit très violent, et je pense que l’es­­sor de l’in­­dus­­trie de la cocaïne n’a fait qu’em­­pi­­rer la situa­­tion, notam­­ment parce qu’elle permet­­tait à des crimi­­nels comme Pablo Esco­­bar de consti­­tuer des armées privées et de dispo­­ser d’un véri­­table arse­­nal, assez impor­­tants pour affron­­ter les auto­­ri­­tés aussi bien que leurs propres enne­­mis. C’est pourquoi Esco­­bar a pu litté­­ra­­le­­ment entrer en guerre contre le gouver­­ne­­ment. Quand le degré de violence à Bogota et dans d’autres endroits du pays est devenu insou­­te­­nable, le président Gavi­­ria, sous la pres­­sion et malgré ses réti­­cences, s’est résolu à accep­­ter de tran­­si­­ger avec Pablo Esco­­bar : le narco­­tra­­fiquant devrait plai­­der coupable pour un crime mineur et il serait mis en prison pendant deux ans. Mais on lui a permis de construire sa propre prison, dont les gardes étaient ses propres hommes. C’était une vaste blague. Mais cela a néan­­moins mis un terme aux violences entre les narco­­tra­­fiquants et le gouver­­ne­­ment. L’ac­­cord a cepen­­dant fini par être rompu car Pablo conti­­nuait à diri­­ger son trafic depuis l’in­­té­­rieur de la prison. Et il y exécu­­tait des gens qui l’avaient trahi – du moins dont il avait l’im­­pres­­sion qu’ils l’avaient trahi. Le gouver­­ne­­ment était dans un tel embar­­ras qu’ils ont pris la déci­­sion de le trans­­fé­­rer dans une véri­­table prison. Mais Pablo s’est échappé et il a repris sa guerre contre le gouver­­ne­­ment. C’est à ce moment-là que le gouver­­ne­­ment colom­­bien a donné toute lati­­tude aux Améri­­cains pour les aider à le retrou­­ver et le tuer, ou l’ar­­rê­­ter. Comment cela s’est-il passé ? Durant plusieurs mois, un groupe de vigi­­lantes du nom de Los Pepes a assas­­siné de nombreux parte­­naires d’af­­faires de Pablo Esco­­bar. Ils ont fini par l’iso­­ler jusqu’au point où il fuyait de maison en maison à Medellín avec un ou deux de ses asso­­ciés. Avec l’aide des États-Unis, la police natio­­nale colom­­bienne a formé une équipe de recherche qui a appris à utili­­ser des systèmes de traçage élec­­tro­­nique perfec­­tion­­nés. Lorsque Pablo Esco­­bar passait un coup de fil depuis son télé­­phone cellu­­laire, ils pouvaient loca­­li­­ser l’en­­droit où il se trou­­vait, bien plus effi­­ca­­ce­­ment que ce qu’Es­­co­­bar l’ima­­gi­­nait. Le jour où il a été tué, il est resté long­­temps au télé­­phone avec son fils, pour mettre une stra­­té­­gie au point et discu­­ter avec lui. L’un des membres de l’équipe de recherche, qui condui­­sait dans les rues de Medellín avec l’ap­­pa­­reil, a réussi à loca­­li­­ser la prove­­nance de l’ap­­pel. La police natio­­nale colom­­bienne a agi assez vite pour surprendre Esco­­bar chez lui. Il a été abattu sur le toit de la maison dans laquelle il se cachait, alors qu’il tentait de s’en­­fuir.

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Pablo Esco­­bar en tenue de révo­­lu­­tion­­naire mexi­­cain

Comment les choses ont-elles évolué après sa mort ? Le trafic de drogue a conti­­nué. Les patrons du cartel de Cali, une autre orga­­ni­­sa­­tion majeure du narco­­tra­­fic colom­­bien, a appris des erreurs d’Es­­co­­bar : ils ont appris comment soudoyer les hauts fonc­­tion­­naires, comment mener leurs acti­­vi­­tés illé­­gales sous le radar, et surtout à ne jamais s’en prendre à l’État lui-même. Les gens qui s’en­­ri­­chissent grâce au trafic de la cocaïne, aujourd’­­hui encore, en Colom­­bie et partout ailleurs, ne défient pas direc­­te­­ment le gouver­­ne­­ment. Ils le corrompent acti­­ve­­ment. La situa­­tion béné­­fi­­cie aux deux parties. Pour­­tant, on a vu dans des endroits comme le Mexique, où certains des leaders de cartels sont des sortes de Pablo Esco­­bar d’aujourd’­­hui, sans être aussi riches ni aussi puis­­sants, se lancer dans une guerre ouverte contre  l’État. Ce qui se passe dans certaines villes du Mexique de nos jours est une rémi­­nis­­cence de la guerre des narcos en Colom­­bie d’il y a 20 ou 30 ans. Ces crimi­­nels sont si riches qu’ils peuvent s’of­­frir des armées et des milices privées, et qu’ils ont les moyens de mettre à mal le pouvoir collec­­tif de leur pays. C’est un immense problème. Est-il possible d’en venir à bout ? Je pense que le seul moyen pour mettre un terme au problème du trafic de drogue serait de réfor­­mer en profon­­deur la légis­­la­­tion sur la drogue en Amérique du Nord et en Europe, pour qu’on ne traite plus l’abus de drogues comme un délit crimi­­nel mais comme un problème de santé publique. Adop­­ter une telle approche est la seule façon, à mes yeux, de réduire la valeur des drogues illi­­cites en circu­­la­­tion. Cela fini­­rait par affa­­mer et tuer les grandes entre­­prises du narco­­tra­­fic qu’on connaît sous le nom de cartels. Est-ce que c’est ce qu’il se passe avec la léga­­li­­sa­­tion progres­­sive de la marijuana aux États-Unis ? Ça commence à arri­­ver, oui. Je pense que notre approche du problème de l’ad­­dic­­tion était jusqu’ici extra­­or­­di­­nai­­re­­ment à côté de la plaque. De mon point de vue, le fait que les gens soient atti­­rés par les amphé­­ta­­mines, les hallu­­ci­­no­­gènes et toutes les drogues qui altèrent leur conscience pour les faire se sentir mieux fait partie de la nature humaine. Je ne crois pas qu’on puisse en chan­­ger cet aspect. Si on crimi­­na­­lise cette acti­­vité et qu’on fait d’une drogue un produit illé­­gal, comme nous avons pu le faire avec l’al­­cool aux États-Unis pendant la Prohi­­bi­­tion, on provoque une infla­­tion de sa valeur marchande, à tel point que les gens préfèrent risquer d’avoir des ennuis avec la loi pour pouvoir l’ache­­ter et la revendre, jusqu’à créer des orga­­ni­­sa­­tions souter­­raines extrê­­me­­ment riches et puis­­santes qui posent un véri­­table problème à l’État. Pensez-vous qu’il serait souhai­­table de procé­­der de la même façon avec des drogues plus dures ? Je pense que cela fait partie des choses qui ont l’air plus diffi­­ciles à faire qu’elles ne le sont en réalité. Bien sûr, je ne pense pas que léga­­li­­ser les drogues élimi­­ne­­rait complè­­te­­ment les problèmes liés à la drogue, comme pour l’al­­cool. Mais en faisant cela, on fait ensuite face à d’autres problèmes. Des problèmes de santé publique – c’est un chal­­lenge très diffé­rent. Mais si le but est d’anéan­­tir ce vaste marché inter­­­na­­tio­­nal de la drogue, il faudra d’abord cesser de la consi­­dé­­rer comme un produit de contre­­bande. ulyces-escobarbowden-04


Traduit de l’an­­glais par Tancrède Cham­­braud et Nico­­las Prouillac d’après l’en­­tre­­tien réalisé par Arthur Scheuer.  Couver­­ture : Pablo Esco­­bar en plein discours.


J’AI INFILTRÉ PENDANT 18 MOIS LE CARTEL DE MEDELLÍN AU TEMPS DE PABLO ESCOBAR 

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Robert Mazur, alias Bob Musella, a blan­­chi l’argent du cartel colom­­bien tout en enquê­­tant pour l’US Customs Service. Il raconte son histoire incroyable.

Les propos ayant servi à réali­­ser cette histoire ont été recueillis par Arthur Scheuer au cours d’un entre­­tien avec Robert Mazur. Les mots qui suivent sont les siens.

I. L’in­­fil­­tré

Je viens d’une famille italo-améri­­caine pauvre, et nous vivions dans un quar­­tier pauvre de Staten Island, à New York. Le premier appar­­te­­ment dans lequel j’ai habité compor­­tait trois chambres. Quatre familles y logeaient : mes grands-parents, les deux sœurs de ma mère, moi, mon frère, mon père et ma mère. Mes parents travaillaient très dur, mon père cumu­­lait deux ou trois emplois à la fois. Ils dési­­raient plus que tout aider leurs enfants à avoir une meilleure vie que la leur. Déjà à l’époque, leur objec­­tif était de nous tenir éloi­­gné de la mauvaise graine du quar­­tier dont j’ai plus tard, en tant qu’agent infil­­tré, prétendu faire partie. Ils tenaient à faire de mon frère et moi les premiers membres de la famille à entrer à l’uni­­ver­­sité. C’est arrivé. Nos écono­­mies étaient maigres quand j’ai fait mes premiers pas à la fac, et j’avais besoin d’un job pour payer mes livres. J’ai décro­­ché un entre­­tien par l’in­­ter­­mé­­diaire de l’uni­­ver­­sité me permet­­tant de deve­­nir ce qu’ils appe­­laient un étudiant « coopté » au sein d’une orga­­ni­­sa­­tion. Il s’agis­­sait d’une unité spéciale de l’IRS. À l’époque, on l’ap­­pe­­lait la « divi­­sion du rensei­­gne­­ment », c’est elle qui s’était char­­gée de monter le procès d’Al Capone. Une fois engagé, je travaillais deux jours par semaine, le week-end et l’été. Mon rôle se limi­­tait à porter les valises des gars, je n’ai rien fait de très impor­­tant et je n’ai traité aucun dossier.  Je faisais des photo­­co­­pies, de la retrans­­crip­­tion d’en­­tre­­tiens, je n’étais pas sur le terrain. Un des dossiers les plus impor­­tants concer­­nait Frank Lucas, le plus gros trafiquant d’hé­­roïne de Manhat­­tan. Nous étions char­­gés de pour­­suivre la banque au sein de laquelle il blan­­chis­­sait de l’argent. Ironie du sort, son nom était la Chemi­­cal Bank, la « banque chimique ». ulyces-mazurinfiltre-01 Les cour­­tiers de Lucas avaient pour habi­­tude de se poin­­ter à la banque avec des sacs pour récu­­pé­­rer du cash. J’ai commencé à m’aper­­ce­­voir que pour suivre les mouve­­ments du crime orga­­nisé, il fallait suivre l’argent car il conduit toujours à ceux qui tiennent les rênes de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion crimi­­nelle, à qui les billets appar­­tiennent. Sitôt diplômé, ils m’ont offert un boulot. J’ai bossé sur des affaires assez impor­­tantes avant d’être trans­­féré en Floride, où l’on m’a inté­­gré à un groupe de travail avec les agences de douanes améri­­caines. Quelques temps après, j’ai accepté de deve­­nir agent des douanes. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à mettre tout en œuvre pour traduire en justice les patron du cartel de Medellín car nous étions en Floride, en pleine zone de guerre. Des massacres étaient commis dans les super­­­mar­­chés, où des types se tiraient dessus à l’aide de mitrailleuses au beau milieu des rayons. Mon équipe tentait d’iden­­ti­­fier les donneurs d’ordre et les blan­­chis­­seurs d’argent. Je suis arrivé à la conclu­­sion que le meilleur moyen de le faire était d’in­­fil­­trer le système plutôt que de suivre la trace de l’argent a poste­­riori, ce qui n’est pas toujours possible. Je me suis donc porté volon­­taire pour deve­­nir un agent infil­­tré pendant une longue période.

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