par ARTURO SANTOS BORBUJO | 0 min | 16 juin 2016

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On a quelque chose à vous dire

Quand Piper a commencé à se confron­­ter au système judi­­ciaire, nous n’avons parlé à personne de notre situa­­tion à l’ex­­cep­­tion de quelques proches. C’était une déci­­sion à la fois prag­­ma­­tique et guidée par l’émo­­tion. À la fin des années 1990, Piper a mis fin à sa carrière dans les publi­­re­­por­­tages et la bulle Inter­­net. Elle était à l’époque direc­­trice artis­­tique d’une agence en ligne qui semblait être rache­­tée et/ou chan­­ger de nom tous les trois mois. Son job consis­­tait souvent à regar­­der par-dessus l’épaule d’un gamin de 20 ans pour s’as­­su­­rer qu’il codait plutôt que de jouer à EverQuest, et pour­­tant elle tenait à le garder : il était impor­­tant de rester actif pour ne pas avoir à penser à l’ave­­nir. Ou à nos frais judi­­ciaires, qui ne cessaient d’aug­­men­­ter. Sans comp­­ter cette donnée cruciale : quand un de vos amis ou un membre de votre famille a toutes les chances d’al­­ler en prison, le sujet menace de conta­­mi­­ner toutes les conver­­sa­­tions. Même celles que nous avions avec les rares personnes au courant de la situa­­tion étaient épui­­santes.

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Larry et Piper
Crédits : Ryan Pflu­­ger

La réac­­tion la plus agaçante était sans doute l’in­­cré­­du­­lité de ceux qui ne pouvaient pas croire qu’une femme blanche de la classe moyenne puisse aller en prison pour trafic de drogues. C’est une opinion écœu­­rante à de multiples niveaux, proba­­ble­­ment parce que c’est vrai dans une certaine mesu­­re… cela impliquait qu’on pouvait s’en sortir grâce à l’argent. Mais le pire, c’était de savoir que Piper irait en prison. Je ne savais pas exac­­te­­ment quand ni pour combien de temps avant qu’elle ne se présente devant le juge, par un matin glacial de décembre 2004. Elle a plaidé coupable à une accu­­sa­­tion de blan­­chi­­ment d’argent et écopé d’une sentence rela­­ti­­ve­­ment clémente de 15 mois d’in­­car­­cé­­ra­­tion dans une prison fédé­­rale. Piper était à la fois morte de peur, folle de rage et dépri­­mée. Elle avait peur parce qu’elle ne savait pas à quoi s’at­­tendre une fois à l’in­­té­­rieur. On connaît peu de choses sur la vie des femmes en prison – la série télé des années 1980 Priso­­ner: Cell Block H et les mémoires de la meur­­trière de l’in­­ven­­teur du régime Scars­­dale, Jean Harris, ne mènent pas bien loin. Elle était en colère parce que tout cela ressem­­blait à un véri­­table gâchis : on gâchait les ressources du gouver­­ne­­ment ; on gâchait la vie d’une citoyenne active et aujourd’­­hui respec­­tueuse des lois, dix ans après que le crime avait été commis ; et on gâchait l’op­­por­­tu­­nité de lui faire faire des années de TIG – elle aurait pu travailler auprès de toxi­­co­­manes, parler aux jeunes des erreurs qu’elle avait commises, ou conseiller des jeunes femmes en diffi­­culté. Enfin, elle était dépri­­mée parce que passer six ans en sachant que vous pouvez être envoyé en prison n’im­­porte quand brise­­rait n’im­­porte qui, même ma petite amie invin­­cible. De mon côté, je tenais le coup. Il y avait des moments où je repen­­sais au choix qu’a­­vait fait Piper d’en­­freindre la loi et cela me mettait hors de moi. Je n’étais pas fâché parce qu’elle avait pris une mauvaise déci­­sion quand elle était jeune et bête. J’étais fâché parce que je ne pouvais pas m’em­­pê­­cher de faire le calcul de tout le temps et l’éner­­gie mentale que nous coûtait cette épreuve, du temps qui ne nous serait jamais rendu. Même avec toute la médi­­ta­­tion du monde, la plupart des gens que je connais ne pour­­raient jamais se faire une raison en vivant si long­­temps avec une épée de Damo­­clès au-dessus de la tête. Une épée dont vous ne pouvez vous empê­­cher de penser qu’elle s’est plan­­tée dans le cœur de vos plus belles années.

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La prison de Danbury

Malgré tout, ces senti­­ments restaient la plupart du temps en sour­­dine tant que nous étions en plein milieu du proces­­sus. S’éner­­ver alors qu’elle flip­­pait de devoir partir ou qu’elle essayait de trou­­ver ses repères dans ce monde nouveau pour elle aurait été contre-produc­­tif. Je suis peut-être devenu plus irri­­table pendant le séjour de Piper en prison, mais je suis égale­­ment devenu plus patient. Tandis que la sentence finale appro­­chait, Piper a fait ce qui ressem­­blait à un coming out (« J’ai été recon­­nue coupable d’un crime… ») et nous avons orga­­nisé une fête d’adieux (« … et je vais devoir m’en aller pendant un petit moment ») pour annon­­cer la nouvelle à notre cercle d’amis étendu. En l’en­­ten­­dant, ils écarquillaient les yeux. Les gens nous posaient des ques­­tions confuses ou nous serraient la main chaleu­­reu­­se­­ment. Si nous avions l’air si calme, c’est que nous étions tous les deux prêts à affron­­ter son passage en prison puis à reprendre le cours de nos vies. Nous sommes deve­­nus bons à ce genre de décla­­ra­­tions, comme une pièce de théâtre dont nous aurions connu le texte par cœur. J’ai aussi réalisé que lorsqu’on raconte une chose pareille à ses amis, ils prennent l’ad­­di­­tion. J’ai commencé à réser­­ver dans de meilleurs restau­­rants pour ces petits rassem­­ble­­ments. La façon dont nos amis ont réagi à la nouvelle nous en a appris autant sur eux que sur nous. Notre amie Candace a explosé : « Putain c’est pas vrai ! Je savais que vous prépa­­riez un truc énorme ! Certains d’entre nous pensaient que vous bossiez pour la CIA. » Michael, d’ha­­bi­­tude un de nos amis les plus sévères – Répu­­bli­­cain de son état –, n’au­­rait pas pu se montrer plus compa­­tis­­sant et sa mère est deve­­nue la corres­­pon­­dante préfé­­rée de Piper durant l’an­­née qui a suivi.

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Les sand­­wichs au pastrami de chez Katz’s Deli­­ca­­tes­­sen

Tout en mangeant un sand­­wich au pastrami de chez Katz’s Deli, notre ami Gary nous a dit : « Je vais vous dire la même chose que ce que j’ai dit à des amis mariés qui ont récem­­ment décou­­vert que la femme avait un cancer. Je leur ai dit que personne ne devrait avoir le cancer, mais que s’il y avait un couple qui pouvait résis­­ter à cette épreuve, c’était bien eux. » En d’autres termes : Si l’un de vous deux doit aller en prison, mieux vaut que ce soit toi chérie, parce qu’au moins tes amis savent que tout ira bien pour toi. Il m’a regardé, on s’est tous regardé, et on est tombés d’ac­­cord en silence. Larry, en revanche, ne survi­­vrait pas derrière les barreaux.

Foie gras

Nous sommes au prin­­temps 2013 et je regarde une avant-première de la série qui allait bien­­tôt sortir sur Netflix, Orange Is the New Black. Un mec appelé Larry, qui me ressemble assez, fait sa demande en mariage à une blonde aux yeux bleus prénom­­mée Piper, qui ressemble à la plus jeune cousine de ma femme. Ils sont sur la plage, comme c’était le cas lorsque je lui ai fait ma demande, et il sort la bague d’un sac en plas­­tique hermé­­tique, comme je l’ai fait. Larry Bloom, dans une de ses meilleures tirades, s’ex­­plique : « Il faut que je boucle ce truc avant que tu t’en ailles, Pipes. » Je suis presque sûr d’avoir dit ça aussi, mais même si ce n’est pas le cas, après cette scène, ceux de mes amis qui s’op­­po­­saient à Jason Biggs l’ont adopté. Pour info, je ne l’ai jamais appe­­lée « Pipes ». Quand Piper a vendu l’op­­tion de son livre à Jenji Kohan, la créa­­trice de Weeds, on a demandé à un certain nombre de personnes de signer ce qu’on appelle des « droits de vie ». En bref : une certaine version de nos vies peut être présen­­tée dans la série, et nous accep­­tons tous de ne pas pour­­suivre en justice les créa­­teurs même si le person­­nage basé sur nous est montré comme étant snob, chiant, domi­­na­­teur, petit ou n’im­­porte quoi. Piper a dû accor­­der une confiance énorme à Jenji.

Piper a beau­­coup d’ins­­tinct et elle n’est pas du genre à prendre des risques.

Si la série avait été irréa­­liste, salace ou tout simple­­ment mauvaise, cela aurait pu nuire au livre de Piper, qui est une fenêtre sérieuse, acces­­sible et large­­ment dénuée de sexe sur le monde des prisons pour femmes améri­­caines. Il s’agis­­sait égale­­ment de mémoires écrites par quelqu’un qui redou­­tait de le faire. Piper est une personne réser­­vée qui n’a raconté son histoire que parce qu’elle pensait qu’elle pour­­rait ainsi amener les gens à lire un livre sur la prison qu’ils n’au­­raient sûre­­ment pas lu autre­­ment. À travers le « cheval de Troie » qu’elle incar­­nait, qui pour­­rait leur rappe­­ler leur fille ou leur nièce, les lecteurs auraient un aperçu du monde riche et complexe qu’est celui des prisons pour femmes : qui sont-elles, que se passent-ils quand elles y entrent et dans quel monde sont-elles relâ­­chées une fois libé­­rées ? L’ac­­cueil qu’a reçu le livre Orange Is the New Black a donné l’op­­por­­tu­­nité à Piper de parler des réformes qu’il faudrait entre­­prendre sur le système carcé­­ral – une oppor­­tu­­nité offerte à peu de prison­­niers. Aujourd’­­hui bien sûr, la déci­­sion qu’elle a prise de confier une œuvre si person­­nelle à une étran­­gère – quoique primée aux Emmy Awards – semble évidente. Mais à l’époque, ça ne l’était pas du tout. Piper a beau­­coup d’ins­­tinct (enfin, à une grosse excep­­tion près) et elle n’est pas du genre à prendre des risques. Elle aimait beau­­coup Jenji et lui a fait confiance pour qu’elle fasse honneur à son livre et aux problèmes qu’il soulève, tout en faisant ce pour quoi elle est payée : une super série. De notre côté, nous faisions confiance à Piper, alors nous avons tous signé. À l’ex­­cep­­tion de son frère, qui ne fait jamais rien comme les autres. Quand la série a commencé à être mise sur les rails, Jenji nous a posé une ques­­tion : pouvait-elle appe­­ler les person­­nages prin­­ci­­paux Piper et Larry ? Un choix diffi­­cile. Si la série faisait un carton, ce serait génial d’être « la vraie Piper », mais « le vrai Larry » ? Je me deman­­dais pourquoi ils tenaient tant à utili­­ser un prénom qui a atteint l’apo­­gée de sa popu­­la­­rité dans les années 1940. Mais sans trop réflé­­chir, j’ai accepté.

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Jason Biggs joue Larry Smith dans la série
Crédits : Netflix

C’était une déci­­sion bien plus impor­­tante que nous ne l’ima­­gi­­nions. Il est très marrant de voir une version adap­­tée des moments les plus intenses et les plus intimes de votre vie à la télé, et de savoir que des millions de gens l’au­­ront vu en même temps que vous et qu’ils se seront forgés une opinion sur « Piper et Larry ». C’est une chose de voir quelqu’un lire le livre de votre femme dans le métro, mais c’en est une autre de faire la queue pour aller voir un film à Brook­­lyn et d’en­­tendre un mec devant vous dire à la fille qui est avec lui : « Le kiosque devant lequel on vient de passer ressemble exac­­te­­ment à celui où Larry d’Orange Is The New Black achète tous les jour­­naux qui ont publié son article. » C’est comme vivre une expé­­rience de hors-corps, mais du corps de quelqu’un d’au­­tre… vous voyez ce que je veux dire ? C’est aussi très étrange d’être ému par votre propre demande en mariage, réci­­tée par quelqu’un d’autre. Parfois, j’au­­rais souhaité avoir dit certaines des choses que Jason Biggs (qui joue Larry) dit à Taylor Schil­­ling (qui joue Piper) et d’autres fois, j’étais contra­­rié que les auteurs n’aient pas utilisé certaines de mes répliques. Plon­­geons dans la série : Saison 1, Épisode 1, 19 minutes 30. Nous aussi étions sur l’eau, mais posés sur un gros rocher entouré de sable, au milieu d’une baie de la côte de Nouvelle-Angle­­terre, et pas sur la plage immense que vous voyez dans la série. J’avais bien rangé la bague dans un sac plas­­tique hermé­­tique, mais il n’y en avait pas qu’une seule, et il n’y avait pas de diamants. Je savais que Piper ne voudrait pas d’une grosse pierre. À la place, je lui ai donné sept petites bagues élégantes prove­­nant de son bijou­­tier préféré, une pour chaque année que nous avions passée ensemble. À la diffé­­rence de Larry Bloom, je n’ai pas filmé le moment sur mon portable, mais seule­­ment parce qu’au début des années 2000, les télé­­phones portables ne faisaient pas de vidéo. Je peux vous assu­­rer que si la scène se dérou­­lait aujourd’­­hui, je le ferais, et Piper, comme son person­­nage, s’écrie­­rait : « Oh, espèce d’en­­foiré ! » en réali­­sant que la caméra tourne.

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Piper et Larry à leur mariage
Crédits : Larry Smith

« Qu’a­­vez-vous fait la nuit précé­­dant l’en­­trée de votre fian­­cée en prison ? » C’est une ques­­tion qu’on me pose beau­­coup, et à laquelle je n’au­­rais jamais imaginé devoir répondre avant d’ap­­prendre le passé de Piper. Dans la version télé­­vi­­sée de nos vies, notre dernier dîner est consti­­tué d’un rôti de porc partagé avec des amis dans un Browns­­tone de Brook­­lyn. Nous n’avons pas fait ça. Nous vivions encore dans l’East Village. Nous n’avons pas partagé notre dernière nuit avec qui que ce soit, d’ailleurs, même nos meilleurs amis. J’ai fait ce que je fais lors des occa­­sions spéciales : je cuisine. Un gros steak, saignant comme les aime Pepper, avec des frites maison et ma fameuse salade aux légumes verts, au bleu, à la poire et aux edamames, plus une bouteille de vin rouge au top, le tout servi devant The Big Lebowski. Nous avons mangé du foie gras en entrée, dont les restes ont servi à prépa­­rer le sand­­wich au foie gras qu’elle raconte, dans son livre, avoir mangé dans la salle d’at­­tente de la prison de Danbury. Dans la série, il s’est trans­­formé en sand­­wich à la burrata qui, selon moi, n’est pas ce dont on a envie avant d’en­­trer en prison. Les scènes dans lesquelles Larry Bloom dépose Piper Chap­­man à la prison sont presque l’exacte réplique de ce qu’il s’est passé – les mots, les gestes, les baisers d’adieux – et elles sont doulou­­reuses à voir. Nous nous sommes garés à l’ex­­té­­rieur de la prison pour que Piper puisse trier une pile de photos qu’elle avait le droit d’em­­por­­ter avec elle dans un sac plas­­tique trans­­pa­rent, chaque cliché repré­­sen­­tant un souve­­nir de ce qu’elle ne pour­­rait pas être et de ce qu’elle serait privée pendant un moment. Nous avons roulé jusqu’à l’en­­trée de la prison, et le garde croyait que nous étions des visi­­teurs. Il a paru perplexe lorsque nous lui avons dit que Piper était là pour « se rendre ». Plus tard, j’ap­­pren­­drais que Piper s’en sortait bien dans l’en­­semble et qu’elle avait appris les ficelles du métier de tout prison­­nier : survivre à l’in­­té­­rieur. Je ne le savais pas à l’époque. C’était un jour triste et effrayant pour nous deux. tumblr_n2j6ehjgy71tvm5h4o1_1280

Détenu-e-s

Voilà les cinq choses les plus stupides que les gens m’ont demandé pendant les 13 mois d’in­­car­­cé­­ra­­tion de Piper : « Vas-tu aller la voir ? » « Un an pour lire et se remettre en forme ? Ça me semble plutôt pas mal. » « Main­­te­­nant qu’elle a du temps libre, tu penses qu’elle pour­­rait lire mon roman avant qu’il ne soit publié ? » « A-t-elle accès à ses mails ? » « Ta copine est en prison ? Cool. » Tout le monde se deman­­dait comment la sépa­­ra­­tion nous affec­­te­­rait, indi­­vi­­duel­­le­­ment et en tant que couple. Ils s’inquié­­taient un max. De la violence (pour elle). De notre sexua­­lité (le manque que cela implique­­rait pour nous deux). Du stress (pour nous et nos familles). Et de la santé (Ils présu­­maient qu’elle irait bien mais qu’il y avait de bonnes chances pour que je me nour­­risse d’un bol de céréales et que je descende une demi-bouteille de vin rouge tous les soirs pour le dîner). Piper était convaincu qu’on peut survivre à n’im­­porte quoi pendant un an, et que personne ne devait s’inquié­­ter pour elle. C’est tout elle : indé­­pen­­dante avec des nerfs d’acier. J’ai grandi avec une vision diffé­­rente du monde des femmes, dans lequel elles étaient souvent un peu névro­­sées et en manque d’af­­fec­­tion. Être avec Piper a été une révé­­la­­tion et un soula­­ge­­ment. L’in­­con­­vé­­nient c’est que ce manque avait tendance à me manquer, et ça n’était pas le point fort de Piper. Mais je n’étais pas du tout ravi de savoir qu’elle allait devoir apprendre à se repo­­ser sur moi de façon radi­­cale. Dépo­­ser les armes n’a pas été facile pour elle, non plus que de réali­­ser ce qui lui serait plus tard d’une grande aide : elle n’était pas seule.

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Dans la salle des visites de la prison
Crédits : Larry Smith

On avait une logis­­tique bien huilée pour gérer son absence. Avant qu’elle ne parte, nous avions créé thepi­­pe­­bomb.com, un site sur lequel je pour­­rais publier ses nouvelles et des infor­­ma­­tions sur les droits de visite, comment lui envoyer des livres, lui écrire des lettres, etc. La veille du jour où elle s’est présen­­tée à la prison, Piper a créé une FAQ inti­­tu­­lée « Piper Kerman va en prison ». Elle  répon­­dait à des ques­­tions comme : « À quoi ressemble une prison ? », « Est-ce que Martha Stewart sera là ? » et ma préfé­­rée : « Comment va Larry ? Devrais-je l’in­­vi­­ter à dîner ou quelque chose comme ça ? » Larry avait besoin qu’on soit aux petits soins pour lui, bien évidem­­ment. J’avais un job à mi-temps qui était de m’oc­­cu­­per de la vie de Piper pendant qu’elle purgeait sa peine. Je payais ses factures, empê­­chais sa boite mail de débor­­der et signais pour ses colis, en me deman­­dant si elle avait vrai­­ment arrêté d’en­­ché­­rir pour trou­­ver des fripes sur Ebay. Je commençais par ma propre visite hebdo­­ma­­daire puis gérais les autres de façon à ce qu’elle ne voit pas trois personnes au cours d’un week-end et personne le suivant. Contrai­­re­­ment à Piper Chap­­man, la véri­­table Piper avait une vaste commu­­nauté de personnes venues de tous hori­­zons à l’ex­­té­­rieur, qui mouraient d’en­­vie de la voir. Par moments, j’avais l’im­­pres­­sion d’être à la croi­­sée du président d’un fan club carcé­­ral et la mère dévouée d’un joueur de foot, jonglant avec le plan­­ning de son enfant.

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On dit souvent que les proches des prison­­niers « purgent leur peine avec eux ». Ce dont nous nous sommes rendus compte assez vite, en tant que petits copains et maris de déte­­nues, c’est que nous purgions égale­­ment la peine les uns avec les autres. Dès le début, Piper et moi savions que nous devions nous voir physique­­ment autant que possible pour notre bien à tous les deux. Les visi­­teurs sont la bouée de sauve­­tage des prison­­niers. Ils sont essen­­tiels pour de nombreuses raisons, mais au final je pense que nous leur rappe­­lons – aux prison­­nier comme aux autres – que les personnes incar­­cé­­rées sont des personnes qui nous manquent à l’ex­­té­­rieur. D’après une étude de 2006 réali­­sée par Hedwig Lee de l’uni­­ver­­sité de Washing­­ton et Chris­­to­­pher Wilde­­man de l’uni­­ver­­sité de Yale, plus de 17 % des femmes améri­­caines ont un membre de leur famille incar­­céré. Le lieu le plus joyeux et le plus triste qu’il m’ait été donner de voir dans ma vie était le parloir de la prison de Danbury le jour de la fête des mères. La plupart des proches de prison­­niers n’avaient pas autant de chance que moi. Je n’avais pas à batailler pour trou­­ver de l’argent supplé­­men­­taire à mettre sur le compte de cantine de Piper, grâce auquel elle pouvait ache­­ter du café ou du denti­­frice. J’avais une voiture et je pouvais me payer sans souci l’es­­sence néces­­saire pour parcou­­rir les 112 km jusqu’à la prison durant les heures de visites le week-end. La semaine, lorsque je venais du centre-ville, j’avais la chance que mon travail chez Men’s Jour­­nal me permette de finir assez tôt pour prendre un train pour Danbury. Je doute qu’un poste à Wall Street ou à Walgreens m’au­­rait permis autant de flexi­­bi­­lité.

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Les femmes de la prison de Danbury

Je venais presque toutes les semaines, créchant parfois à l’hô­­tel du coin pour pouvoir reve­­nir le lende­­main. Le parloir de la prison, qui était à l’époque ouvert du jeudi au dimanche (ils ont ensuite restreint les heures au samedi et dimanche seule­­ment), ressem­­blait à une mater­­nelle mal entre­­te­­nue avec ses chaises et tables bancales, sa pein­­ture écaillée et des inscrip­­tions comme : « Souris, Dieu t’aime. » Quand je loupais une visite parce que j’étais envoyé en repor­­tage par le maga­­zine, je me sentais mal. Et quand je n’ai pas pu y aller parce que j’étais en week-end sur une plage du Mexique, avec six personnes qui ne faisaient pas partie d’un réseau inter­­­na­­tio­­nal de trafic de drogue, je me suis senti mal. La salle des visites n’était pas remplie que d’hommes, mais ceux d’entre nous qui étaient là pour leurs femmes et leurs petites amies entre­­te­­naient un lien spécial. Comme aux toilettes pour hommes du Giants Stadium, où le trader se joint au plom­­bier dans la commu­­nion des chants, nous étions réunis par une cause commune. On se sentait à la fois un peu à poil et un peu penauds, mais nous étions profon­­dé­­ment loyaux et nous soute­­nions la même équipe. J’ai tissé de bons liens avec un type nommé Ray qui, comme moi, se retrou­­vait dans le parloir toutes les semaines. Ray était opti­­miste, toujours un sourire chaleu­­reux sur le visage. Sa copine, Yoga Janet (alias la véri­­table Yoga Jones) était une jolie blonde, comme Piper, qui était en prison pour des délits en lien avec la drogue, comme Piper. Après les visites du jeudi ou du vendredi, quand je quit­­tais le travail tôt et que je prenais le train depuis la ville, Ray me rame­­nait souvent dans sa cocci­­nelle Volks­­wa­­gen, du jazz dans les enceintes, allé­­geant la peine au fur et à mesure que Danbury s’ef­­façait du paysage – nous la retrou­­ve­­rions sept jours plus tard.

Ache­­ter un Coca Light à sa fian­­cée au distri­­bu­­teur du parloir était une des plus grandes preuves d’amour qu’on pouvait lui donner.

Quand Piper a appris que John, le mari d’une de ses amies codé­­te­­nues, était mon voisin à Brook­­lyn, je me suis arrangé pour lui donner un coup de main à l’oc­­ca­­sion quand je m’y rendais, avec son bébé qui roupillait à l’ar­­rière. John travaillait pour une firme de conseil en mana­­ge­­ment et, contrai­­re­­ment à moi, ses amis et collègues de travail n’avaient aucune idée de la situa­­tion de son épouse. Les femmes repré­­sentent la frange de prison­­niers qui connaît la crois­­sance la plus rapide aux États-Unis (d’où le titre Orange Is the New Black), il n’y a donc jamais eu autant de personnes dans la situa­­tion de John et sa famille dans le pays. Je n’étais pas père quand Piper était incar­­cé­­rée, mais je le suis à présent. Ce que vivent les enfants et les familles quand les mères sont envoyées en prison est indé­­fen­­dable. Peu importe la confi­­gu­­ra­­tion du covoi­­tu­­rage, on s’ap­­pré­­ciait tous entre maris et petits amis de déte­­nues. On parlait beau­­coup logis­­tique, comme si la prison était un puzzle à résoudre ou un match de foot imagi­­naire à gagner. Combien de « temps libre » (le bon point carcé­­ral pour bonne conduite) ta femme a-t-elle obtenu ? Dans quelle maison de tran­­si­­tion sera-t-elle trans­­fé­­rée après la prison ? Durant tout ce temps, personne d’autre dans ma vie ne connais­­sait la réalité de ce qu’on vivait, personne d’autre n’au­­rait pu comprendre pourquoi ache­­ter un Coca Light à sa fian­­cée au distri­­bu­­teur du parloir était une des plus grandes preuves d’amour qu’on pouvait lui donner. Et je ne sais pas pourquoi, mais nous ne parlions jamais de sexe.

Les fleurs sauvages

Qu’on soit clair : des méca­­nismes sexuels extrê­­me­­ment frus­­trants se sont mis en place. Plus cela faisait de temps que Piper était enfer­­mée, plus elle deve­­nait atti­­rante. Le jour où je l’ai dépo­­sée, ses yeux étaient gonflés de larmes et cerclés de cernes dues au manque de sommeil et à l’ex­­cès d’al­­cool. Une fois en prison, on peut être une larve et s’af­­fa­­ler pour regar­­der le pire de la télé­­vi­­sion avec le casque dispo­­nible en maga­­sin (42,90 $, quand ils en avaient), manger de la nour­­ri­­ture merdique et prendre du poids. Ou bien on peut lire tout ce qui vous passe sous la main, vivre de concombres, de choux-fleurs crus et de beurre de caca­­huètes, et courir en cercle comme un rat autour d’une piste. Piper a choisi la deuxième option. Chaque semaine, ses muscles étaient de plus en plus dessi­­nés, et j’avais de plus en plus envie d’elle. Pour ne pas arran­­ger les choses, une déte­­nue douée de ses mains lui avait fait un panta­­lon kaki très très très serré.

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Jason Biggs et le couple

Les règles de la prison auto­­risent un baiser rapide à l’ar­­ri­­vée et un autre à l’heure du départ. Après avoir passé du temps dans cette salle, semaine après semaine, j’étais un peu plus à l’aise. Un après-midi, un de nos longs baisers a été bruyam­­ment inter­­­rompu par le gardien que nous surnom­­mions « La star du porno gay » en raison de sa ressem­­blance avec une illus­­tra­­tion de Tom of Finland (vous devez le connaître sous le nom de « Porns­­tache » dans la série). Il a beuglé à travers le parloir : « Gardez vos distances ou vous déga­­gez d’ici ! » Un moment humi­­liant pour moi et effrayant pour Piper. « Tu dois arrê­­ter ça, Larry », m’a-t-elle engueulé. « Ils peuvent me mettre à l’iso­­le­­ment pour ça. » Ce gardien était le pire, mais il n’était pas le seul à jouer un rôle dans notre rela­­tion. Ils contrô­­laient les moindres détails de la vie des déte­­nues et, les jours de visites, ils contrô­­laient celles de tout le monde. Même si cela ne pèse pas lourd par rapport à la fouille au corps, aux attou­­che­­ments et à la déshu­­ma­­ni­­sa­­tion globale que les prison­­nières vivent au quoti­­dien, ça me tuait de devoir me soumettre à leur auto­­rité. On fran­­chis­­sait la porte, on crachait nos chewing-gums, on étei­­gnait nos télé­­phones et on devait se taper les conne­­ries du Bureau des prisons. Et on y répon­­dait bête­­ment avec la plus extrême des cour­­toi­­sies (ce qui corres­­pond à l’idée que je me suis toujours faite de la lobo­­to­­mie), comme si cela pouvait nous aider à obte­­nir les faveurs du gardien. Ça ne fonc­­tionne pas au DMV et ça ne fonc­­tionne pas plus au Bureau des prisons. Quand un détenu pose une ques­­tion (Pourquoi le programme d’édu­­ca­­tion géné­­rale a été suspendu ? Pourquoi la piste de course est fermée ?), le refrain auquel ils ont souvent recours est : « On ne vous doit rien. » Ce prin­­cipe orga­­ni­­sa­­teur (ne rien attendre) s’étend aux amis et à la famille du détenu. Mon vieux colo­­ca­­taire de San Fran­­cisco, David, est arrivé une fois dans une tenue peu conve­­nable (un short) et on lui a demandé de faire demi-tour. Vous avez oublié votre carte d’iden­­tité ? Vous aurez eu beau leur montrer la même carte durant vingt semaines consé­­cu­­tives, si le gardien est de mauvaise humeur, vous déga­­gez. Quand on y pense (et nous étions quelques-uns à le faire) qui voulait être gardien de prison quand il était petit ? La plupart des gardiens avec lesquels j’ai discuté voulaient certai­­ne­­ment faire autre chose de leur vie. À présent, ils essaient juste d’af­­fron­­ter chaque jour­­née, et si on leur en donne l’op­­por­­tu­­nité, ils peuvent vous montrer une lueur d’hu­­ma­­nité. Il y avait une gardienne qui se montrait toujours gentille et respec­­tueuse, elle appe­­lait toujours Piper dès mon arri­­vée. J’ai discuté avec elle durant toute l’an­­née et j’ai appris entre autres qu’a­­vant ça, elle était exter­­mi­­na­­trice. Elle s’est un peu refroi­­die après ma répri­­mande pour le baiser et m’a prévenu : « On m’a dit de garder un œil sur vous. » Mais je savais qu’elle ne faisait que son travail. Au fur et à mesure que les saisons passaient, le soleil a tourné au point de taper direc­­te­­ment sur son bureau, derrière lequel elle était instal­­lée avec ses lunettes de soleil miroir, comme si elle s’était perdue sur le chemin du tour­­nage de Termi­­na­­tor 5. On peut voir telle­­ment de choses et de gens en obser­­vant la prison et ses alen­­tours : des crimi­­nels, ou du moins des condam­­nés ; des personnes complè­­te­­ment démo­­ti­­vées, embau­­chées pour les « répri­­man­­der » et s’oc­­cu­­per d’eux ; une insti­­tu­­tion telle­­ment à la dérive et insen­­sée qu’il est diffi­­cile d’en espé­­rer quoi que ce soit de mieux. Mais ce que toutes les personnes qui fran­­chissent les portails d’une prison ont en commun, c’est qu’à un moment de leur vie, les choses ne se sont pas dérou­­lées comme ils l’avaient prévu. FCIDanburylarge Me retrou­­ver au parloir d’un centre correc­­tion­­nel pour femmes presque toutes les semaines pendant un an n’avait jamais fait partie de mes plans. Mais une fois que ça a été le cas, j’ai été chargé d’une mission : faire sentir à Piper qu’il y avait un monde qui l’at­­ten­­dait à l’ex­­té­­rieur. À sa façon, la salle des visites était l’en­­droit où je pouvais faire en sorte que Piper se sente mieux par une méthode que les juifs connaissent bien : la nour­­rir. La nour­­ri­­ture prove­­nant de l’ex­­té­­rieur était inter­­­dite, mais on pouvait en ache­­ter dans les distri­­bu­­teurs. Ils ressem­­blaient à ces vieux auto­­mates qui présentent des tartes sur des assiettes, mais pas au sens cool du terme. Comme beau­­coup d’autres choses en prison, le distri­­bu­­teur était aléa­­toire et impré­­vi­­sible : du yaourt, des sand­­wichs bizarres et, le plus agaçant, des ailes de poulet surge­­lées qui pouvaient être là une semaine et dispa­­raître la suivante. J’ame­­nais beau­­coup de monnaie (les déte­­nus ne sont pas auto­­ri­­sés à rece­­voir de l’argent) et nous  mangions du pop-corn au micro-ondes et des Fritos – les deux en même temps par gour­­man­­dise. Nous avons passé de très belles heures ensemble dans cette pièce. On ne parlait pas du cours de l’im­­mo­­bi­­lier, du dernier article de The Atlan­­tic sur la façon la plus morale d’éle­­ver ses enfants ou des moments où nous pour­­rions synchro­­ni­­ser nos plan­­nings. Nous avions de longues conver­­sa­­tions, parfois étranges, sur ce qui se passait dans sa vie et dans la mienne. Elle tirait le meilleur parti possible de son temps en prison : ses amis remplis­­saient sa boîte aux lettres de livres tirés de sa wish­­list Amazon qu’elle dévo­­rait ; elle écri­­vait des tonnes de lettres (une matière première ines­­ti­­mable quand elle a décidé d’écrire son livre) ; elle enchaî­­nait les kilo­­mètres sur la piste de course de la prison et déve­­lop­­pait de nouvelles compé­­tences qui l’ont aidé à survivre comme je n’au­­rais pas su le faire. On ne se dispu­­tait pas pour des conne­­ries du quoti­­dien. On traî­­nait juste ensemble en appré­­ciant la présence de l’autre d’une façon très diffé­­rente de tout ce que nous avions vécu jusque là, et comme nous ne l’avons pas refait depuis.

~

Le séjour de Piper en prison a pris fin à Chicago, dans ce qu’on appelle un Centre correc­­tion­­nel métro­­po­­li­­tain, ou MCC. Danbury n’était pas le Club Med, mais les condi­­tions à Chicago étaient bien pires. Comme beau­­coup de choses au sein du système carcé­­ral, le fait qu’elle ait été envoyée là-bas et gardée plus d’un mois avant de témoi­­gner lors d’un procès de quelques heures n’avait pas beau­­coup de sens.

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Piper à sa sortie de prison
Le 4 mars 2005
Crédits : Larry Smith

Le 4 mars 2005, treize mois après l’avoir dépo­­sée à Danbury, j’ai pris l’avion jusqu’à Chicago pour la rame­­ner à la maison. Ça ne s’est pas passé comme on l’au­­rait voulu : Piper espé­­rait quit­­ter Danbury en ayant l’oc­­ca­­sion de dire au revoir aux personnes qui avaient beau­­coup compté pour elle lorsqu’elle purgeait sa peine. De mon côté, j’avais imaginé la sortir de ce lieu où je l’avais dépo­­sée avec tant de colère et de tris­­tesse, en me gonflant le cœur de grati­­tude et de joie au fur et à mesure que la prison de Danbury dispa­­raî­­trait de notre vue. J’avais travaillé pendant des mois sur une play­­list « Retour de prison ». À la place, quand sa peine a été termi­­née, Piper a été dépo­­sée devant une porte, portant un baggy pour homme et 28 $ qu’on lui avait donné pour qu’elle puisse recom­­men­­cer sa vie. En atten­­dant d’être libé­­rée, elle regar­­dait Martha Stewart quit­­ter sa prison de Virgi­­nie-Occi­­den­­tale en héli­­co­­ptère, à la télé­­vi­­sion de l’unité pour femmes. « Cette salope m’a volé la vedette », dit-elle. On a pris un vol retour qui atter­­ris­­sait à 22 h à Newark, et nous sommes enfin rentrés à la maison. Je lui ai rappelé qu’on vivait à présent à Brook­­lyn (on cher­­chait à quit­­ter la ville et quand j’ai vu passer une bonne affaire, j’ai décidé de la saisir) et lui ai demandé où est-ce qu’elle voulait dîner. Elle aurait pu choi­­sir le Blue Ribbon, qui reste ouvert tard, ou le luxueux restau­­rant de pois­­son du coin. Mais elle m’a dit : « Je veux une part de pizza. Et je veux rentrer à la maison. »

~

Un an plus tard, lors du dixième anni­­ver­­saire de notre rappro­­che­­ment inat­­tendu, nous nous sommes mariés. Entou­­rés de nos amis et de notre famille, la nature s’est montrée coopé­­ra­­tive et la pluie a fini par cesser, permet­­tant à Piper de traver­­ser un chemin boueux bordé de séquoias, aux côtés de ses parents et d’un ami qui chan­­tait « Wild­­flo­­wers », de Tom Petty. Alors que tout le monde se diri­­geait vers la récep­­tion en bas de la rue, un gigan­­tesque arc-en-ciel est apparu. C’était comme la scène finale d’un film. Ou peut-être celle que vous verrez un jour à la télé. Huit ans plus tard, nous étions dans une salle de projec­­tion du Jardin bota­­nique de New York pour assis­­ter à l’avant-première d’Orange Is the New Black, dont la première saison était en lice pour 12 Emmy Awards. Nous avions passé du temps sur le tour­­nage, visionné toute la série en avance et, comme beau­­coup d’autres, nous avons pensé qu’elle ne ressem­­blait à rien de ce qu’on avait pu voir à la télé­­vi­­sion aupa­­ra­­vant. Même avant qu’elle ne soit rendue publique, elle faisait déjà le buzz. Cepen­­dant, nous n’avions aucune idée de l’im­­pact qu’elle aurait en tant que diver­­tis­­se­­ment, et encore moins comme base à des discus­­sions sérieuses sur la prison, même si c’était ce que Piper espé­­rait plus que tout. Nous n’au­­rions jamais pu devi­­ner qu’un an plus tard, Piper aurait été appe­­lée pour témoi­­gner devant un Comité de la justice du Sénat, aux côtés d’im­­pro­­bables asso­­ciés, tels que Ted Cruz et Al Fran­­ken, à propos de l’iso­­le­­ment en cellule et des femmes.

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Kerman lors d’une confé­­rence
Crédits : Metro

Nous n’au­­rions pas pu devi­­ner davan­­tage que Laverne Cox (l’ac­­trice trans­­genre qui inter­­­prète Sophia Burset) aurait fait la couver­­ture de Time. Et personne ne m’avait préparé à entendre mon père racon­­ter comment lui et son dentiste bavar­­daient, comme ils le font depuis les 20 dernières années, quand le bon vieux docteur a mentionné par hasard : « Lou, ma femme et moi regar­­dons une série capti­­vante sur des femmes en prison… » Mais ce soir-là, nous savions ce qui arri­­ve­­rait : le premier épisode de la première saison d’Orange Is the New Black – l’heure qui ressemble le plus à la vérité de nos vies d’après moi, y compris les person­­nages plus que réalistes « Piper » et « Larry ». Tout était là, sur grand écran : l’an­­nonce du crime de Piper à nos familles, le sexe de la dernière nuit, les derniers moments de liberté dans la voiture. N’était-il pas étrange de revivre certains de ces moments intimes et affreux de nos vies avec nos familles assises juste à côté de nous et Ricky Gervais à deux sièges devant mon père ? Grave. C’était exci­­tant. Tota­­le­­ment inat­­tendu. Et, aussi bizarre soit-il de voir une adoles­­cente dégui­­sée en Piper Chap­­man pour Hallo­­ween, la véri­­table histoire qui a commencé en 1992 pour Piper et six ans plus tard pour moi lorsqu’elle m’a dit : « Il faut qu’on parle » sera toujours plus étrange que la fiction.

Comment ça finit ?

Toutes les semaines, on me pose la même ques­­tion : « Comment ta vie a-t-elle changé ? » Le crime de Piper, la mise en accu­­sa­­tion et la peine ont consi­­dé­­ra­­ble­­ment changé nos vies, pour le pire. Puis vient l’his­­toire de ce qui est arrivé ensuite. Contrai­­re­­ment à Piper, j’ai toujours écrit sur ma vie. Que ce soit un essai sur la raison pour laquelle Piper et moi avons décidé de nous marier dans le New York Times à un article dans Redbook sur mon séjour à Canyon Ranch avec ma mère (avec une photo de nous deux en peignoir avec des masques d’ar­­gile pour illus­­trer l’ar­­ticle). Je suis à l’aise avec l’idée de parta­­ger mes histoires intimes. Je n’ai pas peur d’être ridi­­cule (cf. le masque d’ar­­gile). Je pense qu’on gagne toujours à parta­­ger nos histoires. C’est pourquoi j’ai lancé un site de story­­tel­­ling SMITH Maga­­zine, avec le slogan : « Tout le monde a une histoire. Quelle est la vôtre ? » Quand je m’adresse à des classes, j’es­­saye de faire comprendre à des enfants de sept ou huit ans que personne ne connaît mieux leur histoire qu’eux-mêmes : pas même leur famille, leurs amis ou quelqu’un qui cherche à les défi­­nir, que leurs inten­­tions soient bonnes ou mauvaises.

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Larry et Piper à l’écran
Crédits : Netflix

Il est donc étrange que ma propre histoire ait été racon­­tée dans les mémoires de ma femme et, en un sens, par l’adap­­ta­­tion que Netflix en a faite. La vérité, c’est que j’ap­­pré­­cie sans doute plus cette aven­­ture que Piper. Elle ne s’in­­té­­resse que très peu à la célé­­brité et elle aime par-dessus tout avoir la chance d’évoquer les nombreux problèmes du système judi­­ciaire améri­­cain, qui défie tout bon sens. Elle raconte comment elle a pu réduire sa peine à 15 mois au lieu de 22 parce qu’elle pouvait se payer beau­­coup, beau­­coup d’heures de réqui­­si­­toire zélé, tandis que 80 % des préve­­nus ont un avocat commis d’of­­fice qui a sûre­­ment déjà une bien trop grosse charge de travail. Elle parle de ses rencontres avec des femmes en prison qui étaient là pour trois, cinq, dix ans ou plus, et qui lui faisaient se deman­­der : « Cette personne a t-elle pu faire quelque chose de bien pire que ce que j’ai fait ? » (la réponse est « non »). Elle utilise son titre de « vraie Piper d’Orange Is the New Black » pour racon­­ter une histoire impor­­tante et tragique sur les prisons améri­­caines. Une histoire dans laquelle elle n’est qu’un pion minus­­cule, mais à qui on a donné un porte-voix. Quand City Arts & Lectures, qui orga­­nise des confé­­rences au mois d’août dans la baie de San Fran­­cisco, a proposé à Piper de tenir un événe­­ment, elle m’a trans­­féré le mail avec ces mots : « Chéri, je sais que tu vas adorer ça. » C’était le cas. Le hasard faisant bien les choses, j’étais occupé à donner une confé­­rence sur le story­­tel­­ling à Los Angeles le même jour que l’in­­ter­­ven­­tion de Piper. L’or­­ga­­ni­­sa­­tion qui m’avait embau­­ché avait répondu à ma demande de déca­­ler ma prise de parole de quelques heures pour que je puisse attra­­per le vol pour San Fran­­cisco et que je puisse assis­­ter à l’in­­ter­­ven­­tion de mon épouse ce soir-là. Et puis le destin a fait des siennes : il y avait du mauvais temps en Cali­­for­­nie du Nord et mon vol a été retardé de plusieurs heures. Je me trou­­vais dans le comté d’Orange et je deve­­nais fou à l’idée de louper l’évé­­ne­­ment. J’avais envie de voir ma femme sur cette grande scène, devant 2 000 personnes, parmi lesquelles se trou­­vaient beau­­coup de nos amis les plus proches. J’avais besoin d’en­­tendre la foule rugir, rugir pour elle. J’ai atterri à l’aé­­ro­­port de San Fran­­cisco et j’ai couru jusqu’à la station de taxi. « Je dois me rendre au Nourse Thea­­ter aussi vite que possible » ai-je dit au chauf­­feur. Je me suis préci­­pité à l’in­­té­­rieur à 20 h 50, débraillé et ivre d’adré­­na­­line. « C’est presque terminé », m’a dit quelqu’un alors que j’ar­­ri­­vais dans l’au­­di­­to­­rium.

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« La vraie Piper »
Crédits : Lyceum Agency

« C’est ma femme qui est là ! » ai-je dit, en pous­­sant la porte comme un méde­­cin fonçant en salle de réani­­ma­­tion cardio­­pul­­mo­­naire. Piper, bien sûr, n’avait pas besoin de réani­­ma­­tion. Elle discu­­tait avec la jour­­na­­liste Nancy Mullane. Le lende­­main, un édito­­ria­­liste local a décrit ce qui s’était passé ensuite : M.W., qui a assisté à la confé­­rence au City Arts & Lectures Talk de l’au­­teure d’Orange Is The New Black, Piper Kerman, raconte que Kerman, qui a purgé une peine de prison pour le rôle qu’elle a joué dans un trafic de stupé­­fiants, dit avoir, une fois rendue à la vie civile, courue à travers un long couloir dans les bras de son époux, Larry Smith. Personne ne court en prison, a ajouté Kerman, « car sinon on vous tire dessus ». Au moment où elle finis­­sait de décrire cet aspect de la prison, une porte du fond de l’au­­di­­to­­rium Nourse s’est ouverte à la volée et Smith est entré soudai­­ne­­ment, comme si cela faisait partie d’une perfor­­mance théâ­­trale. Il s’est avéré que son avion de Los Angeles avait été retar­­dé… Depuis la scène, Kerman a tourné les yeux lorsque la porte s’est ouverte et qu’un rai de lumière est apparu. Elle a souri en disant : « En parlant de Larry Smith… » Le public a déclen­­ché un tonnerre d’ap­­plau­­dis­­se­­ments. En y repen­­sant main­­te­­nant, je me demande bien pourquoi ils applau­­dis­­saient. Applau­­dis­­saient-ils parce que, comme l’écrit ma femme, je suis un type bien ? Applau­­dis­­saient-ils parce qu’ils avaient vu la série et qu’ils étaient soula­­gés de décou­­vrir que je n’étais pas Larry Bloom ? Si je suis resté avec Piper, c’est que le contraire ne m’a jamais traversé l’es­­prit. J’ai plus tard signé un contrat de mariage avec Piper Kerman et un accord de droits de diffu­­sion avec Jenji Kohan et Netflix. Main­­te­­nant, voilà ma version de l’his­­toire. Si vous me rencon­­trez un jour, j’es­­père que vous décou­­vri­­rez que je ne suis ni le saint décrit dans le livre de Piper, ni l’idiot de la série télé­­vi­­sée… Mais je n’ai rien contre une bonne salve d’ap­­plau­­dis­­se­­ments.


Traduit de l’an­­glais par Anto­­nin Pado­­vani, Adélie Floch, Tancrède Cham­­braud et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « My Life with Piper: From Big House to Small Screen », paru dans Matter. Couver­­ture : Larry Smith et sa femme Piper Kerman (Ryan Pflu­­ger/Matter).

AUJOURD’HUI JE SUIS JOURNALISTE, AVANT J’ÉTAIS TRAFIQUANT DE DROGUE

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Incar­­céré à l’âge de 19 ans pour trafic de drogue, Seth Ferranti est devenu, au cours de ses 21 ans d’in­­car­­cé­­ra­­tion, un auteur proli­­fique.

Les propos ayant servi à réali­­ser cette histoire ont été recueillis par Arthur Scheuer au cours d’un entre­­tien avec Seth Ferranti. Les mots qui suivent sont les siens. Je ne me suis jamais consi­­déré comme un crimi­­nel, je me consi­­dère comme un hors-la-loi. Un hors-la-loi, c’est quelqu’un qui enfreint une loi lorsqu’il a la convic­­tion qu’elle est mauvaise. Un crimi­­nel tient plus du psycho­­pathe, il n’hé­­site pas à jouer de son flingue. Je ne ferais jamais un truc pareil. Si j’ai vendu de la marijuana et du LSD, c’est parce que je pensais – et je le pense toujours – que le monde finira par arri­­ver à la conclu­­sion que ce genre de drogues ne devraient pas être inter­­­dites. Quand je dealais de la drogue, j’étais un hors-la-loi, pas un crimi­­nel.

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Seth a écrit l’es­­sen­­tiel de son œuvre en prison
Crédits : Seth Ferranti

I. Rock star

Quand j’étais gamin, je jouais dans des groupes. Je chan­­tais, je jouais de la guitare. J’ai toujours eu une nature créa­­tive ; j’écri­­vais de la poésie et je me prenais pour Jim Morri­­son. J’avais 13 ans, c’était mon héros. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être une rock star. Mais il faut croire que je ne chan­­tais pas assez bien pour atteindre ce niveau. Il a fallu que je trouve un autre moyen de m’ex­­pri­­mer : je suis devenu trafiquant de drogue. J’ai grandi dans la banlieue de L.A., et à l’époque, je suivais les Grate­­ful Dead. J’étais fan du groupe et je me suis rappro­­ché d’une bande de types qui les suivaient en tour­­née. On les appe­­lait les Deadheads, et ces mecs prenaient beau­­coup d’hé­­roïne. J’avais 16 ans quand j’ai décou­­vert ce milieu, et les types que j’ad­­mi­­rais n’avaient pas plus de 19 ou 20 ans. Lorsque j’ai commencé à traî­­ner avec eux, ils dealaient de la marijuana et du LSD – je les ai pris pour exemple et je m’y suis mis. C’étaient des modèles, pour moi. Ensuite ils se sont mis à trafiquer d’autres drogues, comme la coke et l’hé­­roïne, et sont deve­­nus accros. Ça les a mis en porte-à-faux avec leurs four­­nis­­seurs. Moi, je rame­­nais de l’argent, eux, ils se défonçaient. Du coup, les four­­nis­­seurs les ont mis hors-jeu et ont fini par faire exclu­­si­­ve­­ment affaire avec moi. J’étais très jeune, mais j’ai foncé. Et mes amis junkies – car si tu touches à l’héro, c’est ce que tu deviens – se sont mis à bosser pour moi. Je suis heureux de n’avoir jamais essayé l’hé­­roïne, car si ça avait été le cas, j’au­­rais plongé. J’en étais bien conscient et c’est pour ça que j’ai préféré m’en tenir aux hallu­­ci­­no­­gènes et à la marijuana.

IL VOUS RESTE À LIRE 90 % DE L’HISTOIRE

 

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