par Barbara Wanjala | 23 mars 2015

Djibouti est souvent quali­­fiée de « Terre des dieux » dans les cata­­logues touris­­tiques. Cette expres­­sion renvoie au Pays de Pount, un royaume mysté­­rieux aux richesses bien gardées situé au sud de l’Égypte antique. La reine Hatchep­­sout en parlait comme de son « lieu de plai­­sir ». La loca­­li­­sa­­tion exacte de Pount est incer­­taine, mais les histo­­riens évoquent la plupart du temps Djibouti, l’Éry­­thrée, la Soma­­lie et le Yémen. Les habi­­tants de Djibouti semblent convain­­cus qu’il s’agit de leur pays. Quelle que soit sa loca­­li­­sa­­tion, cette région était d’une impor­­tance capi­­tale. Hatchep­­sout orga­­nisa une expé­­di­­tion à Pount, connue sous le nom de Ta netjeru dans la langue de l’époque. Pount était un endroit sacré pour les Égyp­­tiens de l’époque : ils voyait en lui le lieu de nais­­sance des dieux et des hommes. Le pays avait égale­­ment une valeur commer­­ciale : la flotte égyp­­tienne traver­­sait régu­­liè­­re­­ment la mer Rouge pour faire le commerce de l’en­­cens, de l’ivoire, de l’or et des animaux sauvages, entre autres denrées. De nos jours, l’em­­pla­­ce­­ment char­­nière de Djibouti amène un autre type de visi­­teurs. « Nous sommes la porte d’en­­trée vers le Moyen-Orient. C’est la raison pour laquelle les Améri­­cains viennent ici », me confiait Zaki alors que j’étais assise à ses côtés dans le centre-ville de Djibouti, en 2010.

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Une rue de Djibouti
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En route pour Djibouti

Nous nous trou­­vions au Sept Frères, un restau­­rant du quar­­tier afri­­cain réputé pour sa mouk­­bassa, un plat consti­­tué d’un pois­­son entier pêché dans la mer Rouge, grillé à la Yémé­­nite et servi avec du lahol (un pain plat de Djibouti) ainsi qu’une purée sucrée de bananes et de miel appe­­lée houbla. Zaki était un homme grand, décharné et affi­­chait un air solen­­nel. Il avait une tren­­taine d’an­­nées. Nous avions échangé des emails tandis que je me trou­­vais encore dans ma ville natale de Nairobi, et je lui avais parlé de mon voyage. J’étais ici pour super­­­vi­­ser un projet de recherche sur la démo­­cra­­tie. Natu­­rel­­le­­ment, les fonds venaient des États-Unis. Mes supé­­rieurs m’avaient choi­­sie pour cette mission car je parlais français. Le client était une ONG améri­­caine dont la mission était d’éduquer les citoyens de terres « anti-démo­­cra­­tiques » aux bien­­faits de la démo­­cra­­tie. Ils avaient contacté mon patron pour savoir s’il avait une équipe à Djibouti. Celui-ci avait répondu immé­­dia­­te­­ment qu’il avait des hommes expé­­ri­­men­­tés partout dans le pays – ce qui était un pur mensonge, ces hommes étaient tota­­le­­ment imagi­­naires. Encou­­ra­­gés par sa réac­­ti­­vité et son ingé­­nio­­sité, les Améri­­cains lui répon­­dirent qu’ils dési­­raient réali­­ser une étude sur l’at­­ti­­tude des Djibou­­tiens face à la démo­­cra­­tie. Mon patron, voyant là la possi­­bi­­lité d’une longue et fruc­­tueuse rela­­tion avec l’ONG, accepta tout de go. Il établit le calen­­drier, le budget et les leur envoya. Puis il me convoqua dans son bureau et me présenta la mission. ulyces-djibouti-carteLes Améri­­cains devaient atter­­rir à Djibouti le dimanche après-midi et voulaient rencon­­trer l’équipe de terrain (toujours aussi imagi­­naire) lors d’une courte réunion à leur arri­­vée. Mon patron me char­­gea de me rendre sur place immé­­dia­­te­­ment pour tout prépa­­rer avant leur venue. C’était mission impos­­sible. Nous étions mercredi et il me faudrait trois jours ouvrés pour obte­­nir un visa. Il me conseilla pure­­ment et simple­­ment d’esqui­­ver l’am­­bas­­sade, et me recom­­manda plutôt de faire le trajet dans la nuit de jeudi à vendredi jusqu’à Addis-Abeba, capi­­tale de l’Éthio­­pie voisine, puis de pour­­suivre mon trajet jusqu’à Djibouti pour arri­­ver le vendredi matin. Il m’as­­sura que le vendredi était parti­­cu­­liè­­re­­ment calme dans ce pays à popu­­la­­tion musul­­mane, et que les agents de l’im­­mi­­gra­­tion se montre­­raient cléments et me lais­­se­­raient entrer dans le pays sans visa. Cette solu­­tion clan­­des­­tine me fit réflé­­chir. Même si je parve­­nais à péné­­trer dans le pays sans visa, par où commen­­cer ? Je ne connais­­sais personne là-bas. Ne pouvait-il pas déca­­ler le rendez-vous avec le client de quelques jours le temps que je prenne mes marques ? Il me menaçait et me rassu­­rait tour à tour, affir­­mant que le temps nous manquait. J’ac­­cep­­tai la mission.

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Le lende­­main matin, je me rendis à l’am­­bas­­sade et atten­­dis nerveu­­se­­ment l’ac­­cé­­lé­­ra­­tion de ma demande de visa. J’avais décidé de faire preuve d’une certaine prudence et d’en­­trer dans le pays de façon légale. Un de mes collègues plus âgés, un vété­­ran chevronné du voyage en terre « anti-démo­­cra­­tique », m’avait donné quelques conseils : « Quoi que vous fassiez, ne parlez jamais de poli­­tique. Dites-leur que vous faites une étude compa­­ra­­tive sur les habi­­tudes alimen­­taires dans les régions d’Afrique de l’Est. » Cela marcha comme sur des roulettes. L’agent de l’am­­bas­­sade, qui s’en­­nuyait à mourir, n’était pas du tout préparé à mon offen­­sive. Parlant mon plus beau français et armée de mon plus écla­­tant sourire, je lui décla­­rai mon inté­­rêt profond et sincère pour la nour­­ri­­ture djibou­­tienne – son pain plat lahoh, ses desserts halwo, ses pâtes baasto. Je lui confiai même espé­­rer goûter la viande de chameau. Je quit­­tai les lieux non seule­­ment avec un visa tamponné sur mon passe­­port, mais égale­­ment avec une liste longue et variée de délices culi­­naires recom­­man­­dés par l’agent. Mon projet semblait placé sous de bons augures.

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La capi­­tale éthio­­pienne
Crédits : Sam Effron

À 2 h du matin le jeudi, je me présen­­tai au poste d’em­­barque­­ment de l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal de Jomo Kenyatta, à Nairobi. Le vol de deux heures jusqu’à Addis-Abeba se déroula sans encombre. Je le passai à me fami­­lia­­ri­­ser avec les champs de recherche très précis de mon client. Je pour­­sui­­vis mes prépa­­ra­­tifs pendant les quatre heures d’at­­tente à l’aé­­ro­­port de Bole, à Addis-Abeba, ne marquant de pause que pour obser­­ver les gens. J’étais parti­­cu­­liè­­re­­ment fasci­­née par un groupe de femmes portant des robes amples et longues et des châles drapés autour de la tête. Une Éthio­­pienne d’âge moyen assise derrière moi me murmura que ce groupe se rendait à Riyadh, en Arabie Saou­­dite, et que ces femmes étaient peut-être victimes de trafic humain. Les trafiquants se font passer pour des agences étran­­gères pour l’em­­ploi et attirent de nombreuses femmes éthio­­piennes, en leur promet­­tant un travail domes­­tique au Moyen-Orient, où bon nombre d’entre elles se retrouvent prison­­nières d’em­­ployeurs cruels et mènent une vie de servi­­tude et de souf­­france. En les regar­­dant plus atten­­ti­­ve­­ment, je remarquai que les robes qu’elles portaient étaient pour la plupart neuves, et que leurs châles étaient ajus­­tés d’une manière qui indiquait l’in­­con­­fort ou le manque d’ha­­bi­­tude. Je me deman­­dais ce que le sort réser­­vait à ce groupe appa­­rem­­ment plein d’op­­ti­­misme. Pendant le vol de quarante minutes d’Ad­­dis-Abeba à l’aé­­ro­­port d’Am­­bouli, à Djibouti, mon regard croisa celui d’un soldat améri­­cain assis dans le siège 23C. Il m’adressa un clin d’œil, et je me détour­­nai pres­­te­­ment. Djibouti abrite l’unique base mili­­taire améri­­caine de toute l’Afrique. Le Camp Lemon­­nier, sis dans la banlieue de la ville, est le lieu de regrou­­pe­­ment des forces améri­­caines pour la guerre contre le terro­­risme dans la Corne de l’Afrique, et sans aucun doute l’une des sources de l’in­­té­­rêt de mes clients pour ce minus­­cule pays. Le soldat m’aida à descendre ma valise quand nous atter­­rîmes enfin. Il avait les bras musclés et portait de nombreux tatouages. Il se tint près de moi dans le bus pour rejoindre le termi­­nal, mais nous n’échan­­geâmes pas un mot. Je me bais­­sai pour prendre un stylo dans mon sac afin de remplir le formu­­laire d’im­­mi­­gra­­tion. Quand je rele­­vai la tête pour le voir, il était parti. Je soupi­­rai et avançai dans la file.

La porte des Larmes

Quand je sortis dans la chaleur étouf­­fante, un porteur qui commençait à être âgé se saisit de ma valise avec une aisance remarquable et me pressa vers un taxi. Il tendit la main et aboya : « C’est trois dollars ! » J’ob­­tem­­pé­­rai et me glis­­sai dans le véhi­­cule en mauvais état. Un chauf­­feur de taxi d’un âge avancé me salua et se présenta. Il s’ap­­pe­­lait Issa. Il caressa sa barbe rousse et me demanda l’adresse de mon loge­­ment. Des touffes de cheveux du même roux émer­­geaient de sa calotte blanche. J’au­­rais voulu l’in­­ter­­ro­­ger sur sa tein­­ture au henné mais je pres­­sen­­tis que la chose serait inap­­pro­­prié. « À l’hô­­tel Ali Sabieh », répon­­dis-je. Il me lança un regard méfiant : « Vous n’avez pas de famille ? – Pas ici. » J’avais cher­­ché un hôtel abor­­dable sur Google, situé à proxi­­mité de l’uni­­ver­­sité où je comp­­tais recru­­ter mon équipe de terrain parmi des étudiants intel­­li­­gents, moti­­vés et à cours d’argent. Avais-je sans le vouloir choisi un hôtel d’amour miteux dans un quar­­tier malfamé de la ville ? Le quar­­tier chaud ne se trou­­vait sûre­­ment pas en plein centre-ville… « Vous êtes mariée ? – Non. – Vous avez des enfants ? – Non. »

« Ceux qui prétendent que nous nous sommes vendus aux Améri­­cains ne comprennent pas notre situa­­tion. » — Zaki

Il fronça les sour­­cils en signe de désap­­pro­­ba­­tion : « Ça ne va pas. Les femmes doivent se marier et avoir des enfants tôt, quand elles sont jeunes. » Il m’ob­­serva atten­­ti­­ve­­ment dans le rétro­­vi­­seur, tentant sans doute de déter­­mi­­ner pourquoi j’avais été inca­­pable de prendre un homme au piège, à mon âge avancé de 25 ans. « Ce n’est pas bien pour une femme de voya­­ger seule et de dormir à l’hô­­tel. Les gens vont parler. Et puis, votre hôtel est trop cher, je vais vous conduire à un autre établis­­se­­ment. » Issa me recom­­manda l’hô­­tel Bana­­dir. C’était un endroit propre et utili­­taire, et une fois que je me fus assu­­rée de la présence d’un venti­­la­­teur dans la pièce, je payai en espèces pour deux nuits. On dit que Djibouti est le pays le plus chaud du monde, et j’avais déjà expé­­ri­­menté une chaleur de 40°C. Kadra, une femme de ménage corpu­­lente et sympa­­thique, m’ap­­porta une quan­­tité incroyable de café sucré, de jus d’orange frais et de baguette encore chaude et crous­­tillante. Tandis qu’elle nettoyait ma chambre, elle ne tarda pas à déplo­­rer le nombre réduit d’hommes de bien dans la région. « Ils passent leur temps à mâcher du khat », dit-elle avec colère en tapant un cous­­sin. Comme moi, Kadra était céli­­ba­­taire. Elle ressen­­tait beau­­coup d’amer­­tume envers ses quatre sœurs aînées (bien moins belles qu’elle, selon ses dires), qui avaient toutes fait un mariage heureux et avaient aujourd’­­hui des enfants. Elle, au contraire, devait se déme­­ner pour vivre une vie honnête. Je pris une douche revi­­go­­rante et enfi­­lai une robe ample et fluide, que j’avais empor­­tée en prévi­­sion de la chaleur. Je me rendis à la récep­­tion pour appe­­ler Zaki – mon unique contact dans le pays –, qui m’avait été recom­­mandé par le vété­­ran que j’avais rencon­­tré au bureau. Il connais­­sait quelqu’un dans la banlieue d’East­­leigh, un quar­­tier à popu­­la­­tion majo­­ri­­tai­­re­­ment soma­­lienne des envi­­rons de Nairobi, qui connais­­sait quelqu’un de la capi­­tale soma­­lienne Moga­­dis­­cio, qui connais­­sait quelqu’un à Djibou­­ti… À mon grand plai­­sir, je décou­­vris que le gérant de l’hô­­tel était un Arabe d’Oman qui dési­­rait pratiquer son swahili arabisé avec moi. Après une conver­­sa­­tion labo­­rieuse et plusieurs tasses de café sucré, je parvins enfin à me sortir de cette situa­­tion et m’aven­­tu­­rai dans les rues d’une Djibouti déserte en ce vendredi après-midi chaud et humide, pour retrou­­ver Zaki.

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Zone de débarque­­ment améri­­caine à Djibouti
Crédits : US Navy

« Notre pays est le plus petit de la région », me dit-il tandis qu’il décor­­tiquait son pois­­son à mains nues. « Nous sommes un pays déser­­tique et nos ressources natu­­relles sont limi­­tées. Ceux qui prétendent que nous nous sommes vendus aux Améri­­cains ne comprennent pas notre situa­­tion. » Les États-Unis repré­­sentent en effet un allié de taille quand on a pour voisins des pays aussi instables et belliqueux que la Soma­­lie et l’Éry­­thrée. Tandis que Djibouti s’en­­ga­­geait dans le combat pour la paix en Soma­­lie, la présence des mili­­taires améri­­cains dans le pays nuisit parti­­cu­­liè­­re­­ment au groupe terro­­riste d’al-Shabaab. L’or­­ga­­ni­­sa­­tion rappela à Djibouti que la Soma­­lie avait sacri­­fié son peuple et ses ressources pour leur venir en aide dans leur lutte pour l’in­­dé­­pen­­dance. L’ac­­cord signé le 5 mai 2014 avec le Président Obama, qui permet­­tait aux Améri­­cains de conser­­ver leur base mili­­taire à Djibouti pendant au moins trente ans, n’était pas la meilleure façon de remer­­cier les Soma­­liens. La présence de soldats étran­­gers (améri­­cains et français) est préten­­du­­ment la cause d’un compor­­te­­ment anti-isla­­mique de la part des femmes de la région.

Le 24 mai 2014, al-Shabaab orga­­nisa le premier atten­­tat suicide de l’his­­toire de Djibouti dans le restau­­rant La Chau­­mière, un lieu parti­­cu­­liè­­re­­ment prisé des Occi­­den­­taux. Dans une vidéo reven­­diquant l’at­­taque, al-Shabaab déclara que le président de Djibouti Ismail Omar Guel­­leh avait signé un « pacte avec le diable » en donnant accès à ses terres et à ses instal­­la­­tions à des « Croi­­sés ». En juin, l’An­­gle­­terre comme les États-Unis publièrent des recom­­man­­da­­tions aux voya­­geurs, leur disant d’évi­­ter Djibouti en raison de menaces crédibles de la part d’al-Shabaab contre les nations occi­­den­­tales impliquées. Les Améri­­cains ne sont pas les seuls à s’in­­té­­res­­ser à Djibouti. Tarek ben Laden, le frère d’Ous­­sama ben Laden, voudrait construire un immense pont suspendu qui traver­­se­­rait la mer Rouge et relie­­rait le Yémen et Djibouti. Il traver­­se­­rait le détroit de Bab el-Mandeb, long d’en­­vi­­ron 30 km, reliant l’Afrique du nord-est à la pointe sud-ouest de la pénin­­sule arabique. Bab el-Mandeb signi­­fie « porte des Larmes » en arabe. Le nom provient d’une légende arabe sur la sépa­­ra­­tion de l’Asie et de l’Afrique lors d’un grand trem­­ble­­ment de terre, et des larmes de ceux qui furent englou­­tis par les eaux.

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Ismail Omar Guel­­leh
Entouré de Barack et Michelle Obama
Crédits : Office of the White House

On estime qu’en­­vi­­ron 30 % des navires trans­­por­­tant du pétrole tran­­sitent par ce détroit chaque jour. Plus de 3,3 millions de barils de pétrole sont trans­­por­­tés depuis les États du Golfe jusqu’à l’Eu­­rope et l’Amé­­rique à travers la mer Rouge. C’est la raison pour laquelle la haute mer du Golfe d’Aden est une cible de choix pour les pirates. Zaki me dési­­gna un Arabe âgé qui mangeait seul à une table voisine. « C’est un type très influent. Il a une bande de jeunes voyous sur des bateaux à moteur de grande puis­­sance. Ils volent du pétrole sur les grands navires. Ils nous donnent une mauvaise répu­­ta­­tion. Main­­te­­nant, le monde nous prend pour des pirates – comme les Soma­­liens. » Cette animo­­sité envers la Soma­­lie peut sembler étrange, quand on sait que la majo­­rité des Djibou­­tiens est d’ori­­gine soma­­lienne. Djibouti était jadis appelé la Côte française des Soma­­lis. Quand le pays fut sur le point de gagner son indé­­pen­­dance en 1960, il y eut un réfé­­ren­­dum pour déter­­mi­­ner si la Côte française des Soma­­lis serait ratta­­chée à la Soma­­lie ou non. Les Afars (un groupe mino­­ri­­taire soutenu par les Français) et la France n’étaient pas d’ac­­cord. C’est ainsi que Djibouti demeura une colo­­nie jusqu’en 1977, deve­­nant ainsi la dernière colo­­nie française d’Afrique à obte­­nir son indé­­pen­­dance.

Mission impos­­sible

La ville de Djibouti était jadis surnom­­mée le Petit Paris, et on y trouve de nombreux vestiges de la présence française : un Boule­­vard du Géné­­ral de Gaulle, un centre cultu­­rel Arthur Rimbaud, d’après le nom du poète célèbre pour avoir aban­­donné la vie bour­­geoise de Paris et être devenu marchand de café et d’armes dans la Corne de l’Afrique. Dans le quar­­tier euro­­péen, sur la Place Mene­­lik, on peut boire un café et manger des crois­­sants sous le regard de légion­­naires français en uniforme. Comme de nombreuses villes d’Afrique, Djibouti est un endroit plein de contrastes. Le quar­­tier afri­­cain est un déchaî­­ne­­ment d’images, de sons et d’odeurs. On y trouve d’agres­­sifs vendeurs de vête­­ments, de nour­­ri­­ture, d’épices, d’objets élec­­tro­­niques et de toutes sortes de contre­­façons. Tout cela au milieu des gamins des rues, des mendiants, des pros­­ti­­tuées, des animaux et des klaxons furieux des taxis. Des arches de style arabe parti­­cu­­liè­­re­­ment pitto­­resques ornent d’autres bâti­­ments et, tôt le matin, on est réveillé par l’ap­­pel à la prière du muez­­zin. C’est cela, Djibouti : la rencontre enivrante d’in­­fluences afri­­caines, arabes et euro­­péennes. Tandis qu’on nous servait notre café post­­pran­­dial, je présen­­tai le projet à Zaki. J’étais venue ici pour prendre la tempé­­ra­­ture poli­­tique du pays avant l’élec­­tion prési­­den­­tielle de 2011, et j’avais besoin que Zaki trouve des volon­­taires pour former un groupe témoin. Il me fallait autant de diver­­sité que possible : des personnes des deux sexes, de diffé­­rents âges, reli­­gions, opinions poli­­tiques, niveaux d’édu­­ca­­tion, salaires et j’en passe, origi­­naires des prin­­ci­­pales villes du pays. Était-ce faisable ?

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Centre-ville de Djibouti
Crédits : Charles Roffrey

« Quel genre de ques­­tions voulez-vous leur poser ? me demanda-t-il d’un air soupçon­­neux. – Ce qu’ils pensent du gouver­­ne­­ment, s’ils pensent que les prochaines élec­­tions seront libres et justes… ce genre de choses. – C’est très risqué. Ils ne vous lais­­se­­ront pas poser ce genre de ques­­tions. Soyez très prudente. Vous risquez d’être mise en prison, et moi aussi. Si je décide de vous aider, bien sûr. » Il m’ex­­pliqua que la liberté d’ex­­pres­­sion, de réunion et d’as­­so­­cia­­tion étaient parti­­cu­­liè­­re­­ment restreintes ici. En plus de cela, j’étais contrainte par la loi d’ob­­te­­nir un permis avant d’en­­ta­­mer toute recherche dans le pays. Il était certain que le gouver­­ne­­ment verrait ce projet comme un complot améri­­cain visant à semer des graines subver­­sives au sein du peuple djibou­­tien. Cela m’inquié­­tait, mais il me rassura en m’af­­fir­­mant que nous pour­­rions réus­­sir malgré tout si nous restions vigi­­lants et que nous employions quelques ruses. Le premier défi était d’ob­­te­­nir un permis de recherche. Notre plan était d’ex­­pliquer que nous souhai­­tions visi­­ter les diffé­­rentes régions du pays pour docu­­men­­ter les habi­­tudes alimen­­taires des habi­­tants.

Le deuxième défi était de trou­­ver des volon­­taires. Zaki affir­­mait qu’il serait diffi­­cile de trou­­ver des personnes dispo­­sées à parler ouver­­te­­ment et en toute honnê­­teté de la poli­­tique du pays. Mais il pensait qu’un encou­­ra­­ge­­ment finan­­cier et la garan­­tie de l’ano­­ny­­mat pour­­raient délier quelques langues. Il me suggéra de louer un bus pour trans­­por­­ter les parti­­ci­­pants de leur ville à la capi­­tale, pour ensuite les rame­­ner chez eux le lende­­main matin. Il faudrait égale­­ment trou­­ver un endroit discret où tenir les discus­­sions, une tâche parti­­cu­­liè­­re­­ment ardue dans une ville de mèche avec le gouver­­ne­­ment et la police secrète. Nous ébau­­châmes un plan d’ac­­tion et il sortit son télé­­phone pour rassem­­bler ses troupes. Je me diri­­geai vers un cyber­­café pour envoyer un compte-rendu détaillé de l’opé­­ra­­tion à mon patron. Nous rencon­­trâmes les clients améri­­cains le lende­­main. Ils se sentaient parfai­­te­­ment à l’aise dans l’opu­­lence et le luxe du Kempinski, un hôtel qui répon­­dait aux attentes des voya­­geurs en quête d’un service cinq étoiles dans un pays du tiers-monde. Le grand hall four­­mil­lait de mili­­taires occi­­den­­taux en uniforme, d’hommes d’af­­faires arabes dans leur dish­­da­­shas d’un blanc imma­­culé, de diplo­­mates afri­­cains bedon­­nants et de touristes euro­­péens brûlés par le soleil. Je présen­­tai Zaki comme le respon­­sable local et à ma grande satis­­fac­­tion, ils furent impres­­sion­­nés par sa connais­­sance de la situa­­tion poli­­tique du pays. Nous les infor­­mâmes qu’un essai était prévu le jour suivant.

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Vestiges français à Djibouti
Crédits : Abass Chir­­don

Zaki pensait qu’il vaudrait mieux que les Améri­­cains n’as­­sis­­tassent pas aux discus­­sions. Les volon­­taires ne voudraient sans doute pas parler en présence d’étran­­gers. Je lui répon­­dis de ne pas s’inquié­­ter : nous place­­rions les Améri­­cains dans une pièce adja­­cente en compa­­gnie d’un traduc­­teur. « Le client est roi », dis-je, répé­­tant ainsi l’un des refrains favo­­ris de mon patron. « Et ils ne sont là que pour deux jours. » Zaki hocha la tête à contrecœur : « C’est vrai. Nous devons les satis­­faire. Et puis, je ne pense pas qu’ils aient très envie de quit­­ter l’hô­­tel de toute façon. – Pourquoi donc ? – Vous pensez que les étran­­gers viennent ici pour voir le vrai visage de Djibouti ? Non. Ils arrivent et demandent tout de suite l’air condi­­tionné et le Wifi. Ils en ont besoin en perma­­nence. À côté de ça, la plupart des Djibou­­tiens se démènent pour nour­­rir leur famille. » Il lais­­sait débor­­der un flot impres­­sion­­nant d’in­­di­­gna­­tion. Je saisis cette oppor­­tu­­nité : « N’est-ce pas en partie la faute du gouver­­ne­­ment ? – Le Président est un dicta­­teur », asséna Zaki à propos du Président Guel­­leh, le second président de toute l’his­­toire de Djibouti, arrivé au pouvoir en 1999. « Il se dit favo­­rable à des mesures progres­­sistes mais dirige le pays comme bon lui semble, c’est-à-dire en utili­­sant la répres­­sion et l’in­­ti­­mi­­da­­tion. Il promet des élec­­tions justes et libres, mais cela n’ar­­rive jamais. Il parle sans cesse de liber­­tés démo­­cra­­tiques, mais ce ne sont que des mots. Au lieu d’es­­sayer de déve­­lop­­per le pays, il le vend à des étran­­gers. Le gouffre qui sépare les riches des pauvres ne fait que se creu­­ser davan­­tage. Voilà le pays dans lequel nous vivons. » Après tant d’in­­di­­gna­­tion, il semblait que Zaki avait besoin d’une dose de khat – comme le Président, Zaki était un masti­­ca­­teur appliqué de ce stimu­­lant narco­­tique arri­­vant chaque jour d’Éthio­­pie. Nous nous appro­­châmes d’un vendeur de rue à qui il acheta un grand sac rempli de feuilles vertes. Nous nous rendîmes ensuite chez son beau-frère Abdka­­der, qui habi­­tait à quelques minutes en voiture. Nous passâmes devant des trou­­peaux de chameaux alan­­guis et traver­­sâmes la banlieue sud de Balbala. À ma grande satis­­fac­­tion, le beau-frère de Zaki avait rassem­­blé des membres de sa grande famille pour prendre part au groupe. Zaki était origi­­naire de la tribu Issa majo­­ri­­taire, tandis qu’Abd­­ka­­der était d’une tribu plus petite, la tribu d’Afar.

Les Améri­­cains hochèrent la tête avec enthou­­siasme et grif­­fon­­nèrent ces révé­­la­­tions dans leurs carnets.

« Ils sont plutôt soma­­liens, et nous sommes plutôt éthio­­piens », m’ex­­pliqua Abdka­­der. Dans un pays où les animo­­si­­tés entre tribus sont monnaie courante, il s’enor­­gueillis­­sait de son mariage avec une femme d’une autre tribu. C’était un homme petit et furtif, qui contras­­tait forte­­ment avec son épouse Fatiah, grande, aux formes géné­­reuses. Les hommes avaient ôté leurs panta­­lons de style occi­­den­­tal pour revê­­tir des maca­­wii, un morceau de coton à motifs colo­­rés noué autour de la taille et drapé autour des genoux comme une jupe. Après avoir récité leurs prières, ils s’as­­sirent sur le tapis du salon et mâchèrent du khat en discu­­tant en soma­­lien. Fatiah apporta des bouteilles de Coca-Cola bien frais. Les seules femmes présentes étaient Fatiah, la mère d’Abd­­ka­­der et moi-même. Zaki me présenta aux membres du groupe, dont les joues étaient remplies de khat. Je les remer­­ciai pour leur inté­­rêt pour mon projet. Je souli­­gnai que le but des discus­­sions était simple­­ment de comprendre les condi­­tions de vie d’un citoyen lambda du pays, et que je voulais rassem­­bler autant de points de vue que possible. Ils échan­­gèrent quelques mots entre eux à voix basse, leurs mâchoires mastiquant vigou­­reu­­se­­ment les feuilles de khat. Zaki tradui­­sit. Ils voulaient s’as­­su­­rer que leur iden­­tité demeu­­re­­rait secrète et deman­­daient une petite compen­­sa­­tion finan­­cière. Nous accep­­tâmes. J’ac­­com­­pa­­gnai Fatiah dans la cuisine, où les femmes étaient en train de prépa­­rer le repas du soir, un plat de riz et une soupe épicée au bœuf appe­­lée fahfahk. Puis, tandis que la soirée se faisait plus fraîche, on éten­­dit des mate­­las et des couver­­tures sur le toit pour les membres de la famille éloi­­gnée. Je rega­­gnai la ville.

Départ préci­­pité

Le temps d’es­­sai fut un succès. Plusieurs des hommes et des femmes présents à la discus­­sion le soir précé­dent parti­­ci­­pèrent. Abdka­­der mena l’échange tandis et Zaki prit place dans la pièce voisine avec les Améri­­cains et moi-même, tradui­­sant du soma­­lien vers l’an­­glais. Le groupe était hési­­tant au départ, mais gagna en enthou­­siasme par la suite. Plusieurs hommes expri­­mèrent leur mécon­­ten­­te­­ment vis-à-vis du gouver­­ne­­ment, faisant écho aux réflexions de Zaki de la veille. Les Améri­­cains hochèrent la tête avec enthou­­siasme et grif­­fon­­nèrent ces révé­­la­­tions dans leurs carnets. Une fois que le groupe fût parti, ils me féli­­ci­­tèrent pour le travail que j’avais accom­­pli. Ils allaient rega­­gner les États-Unis le lende­­main mais dési­­raient que je leur envoie des rapports régu­­liers sur mes décou­­vertes dans les autres villes. Tandis que Zaki était parti­­cu­­liè­­re­­ment excité à l’idée d’at­­ti­­ser la flamme d’une révolte natio­­nale, je ne pensais qu’à rentrer à l’hô­­tel pour dormir.

~

Je venais juste de trou­­ver le sommeil quand je fus réveillée en sursaut par de grands coups frap­­pés à la porte. Je ne bougeai pas, espé­­rant que le visi­­teur indé­­si­­rable perdrait patience et s’en irait. Mais les coups ne s’ar­­rê­­tèrent pas. Tout à coup, la peur s’em­­para de moi. Pendant que nous étions chez Abdka­­der, Zaki m’avait conté l’his­­toire de deux Kényans qui avaient été arrê­­tés et dépor­­tés sans procès, pour avoir mené des recherches dans le pays de façon illé­­gale. Leurs photos avaient été divul­­guées dans les jour­­naux du pays, accom­­pa­­gnés d’ar­­ticles très critiques. Cédant à la para­­noïa, je pris mon télé­­phone et me faufi­­lai dans la salle de bains, dont je fermai déli­­ca­­te­­ment la porte avant de compo­­ser le numéro de Zaki. « Ils sont venus me cher­­cher », murmu­­rai-je.

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Barbara Wanjala au moment des faits

Il me dit de ne pas ouvrir, de faire mes bagages et d’être prête à partir quand il arri­­ve­­rait. Les coups à la porte cessèrent après quelques minutes. Je suivis les ordres de Zaki puis m’as­­sis en imagi­­nant le pire. Ma visua­­li­­sa­­tion des prisons djibou­­tiennes fut inter­­­rom­­pue par un petit coup frappé à la porte et par la voix de Zaki. Je le fis entrer et l’in­­for­­mai des événe­­ments de la dernière heure. Il crai­­gnait le pire et me dit que je devais me rendre immé­­dia­­te­­ment chez Abdka­­der. Il se méfiait du proprié­­taire omanais trop curieux qu’il avait croisé dans le hall. Il se fit la réflexion que celui-ci était proba­­ble­­ment déjà en train d’ap­­pe­­ler la police. J’ar­­ri­­vai chez Abdka­­der et décou­­vris que la nouvelle de mon arres­­ta­­tion suppo­­sée m’avait précé­­dée, provoquant l’an­xiété des parti­­ci­­pants au projet. Ils ne voulaient plus y prendre part. Je tentai déses­­pé­­ré­­ment de sauver la situa­­tion, décla­­rant qu’il était tout à fait possible que la police n’eût rien à voir avec tout cela. Mais l’épi­­sode avait rouvert des bles­­sures datant de la guerre civile, vingt ans plus tôt : les exécu­­tions sommaires, la prison sans procès, les mysté­­rieuses dispa­­ri­­tions – tout cela était arrivé à des personnes de leur entou­­rage. J’étais boule­­ver­­sée. J’ap­­pe­­lai mon patron et lui deman­­dai des conseils sur la marche à suivre. Il dit que quelqu’un de plus compé­tent vien­­drait me rempla­­cer. Quand cette personne arriva, son premier réflexe fut d’of­­frir davan­­tage d’argent aux volon­­taires. Une atti­­tude typique­­ment kenyane. Les Djibou­­tiens refu­­sèrent : on avait porté atteinte à leur dignité. « Cela ne vaut pas de courir tant de risques », tran­­cha Abdka­­der, qui se sentait profon­­dé­­ment insulté. Le remplaçant demanda ensuite où il pour­­rait trou­­ver une nouvelle équipe de volon­­taires. Zaki lui répon­­dit que personne ne voudrait coopé­­rer avec lui. Inca­­pable d’ac­­cep­­ter la défaite, le remplaçant entre­­prit le recru­­te­­ment lui-même. Au lieu d’user de tact comme Zaki le lui avait conseillé, il se rendit dans les endroits publics de la ville. Il attira l’at­­ten­­tion de la police, qui remarqua tout de suite qu’il était étran­­ger. On lui demanda de four­­nir un permis. Il n’en avait pas. La police lui conseilla donc de quit­­ter le pays dès que possible et de ne jamais y reve­­nir. Le projet de recherche sur la démo­­cra­­tie connut ainsi une fin abrupte. Dans l’avion que je pris pour rentrer au pays, j’étais assise à côté d’une Djibou­­tienne élégante, qui appro­­chait de la cinquan­­taine. Elle s’ap­­pe­­lait Amina et se rendait à Paris pour rendre visite à des membres de sa famille. Elle me demanda si j’avais appré­­cié mon séjour dans le pays. Je répon­­dis que je n’avais malheu­­reu­­se­­ment pas eu l’oc­­ca­­sion de voir grand chose. « Vous n’êtes pas sortie en boîte ? Une jeune femme comme vous ? Et vous avez fait de la plon­­gée ? Le Lac Assal ? »

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Djibouti, terre des dieux ?
Crédits

Rien de tout cela. Elle semblait encore plus déçue que moi : « Vous allez rentrer chez vous et racon­­ter à tout le monde qu’il n’y a rien à voir à Djibouti, mais c’est faux… » À dire vrai, il est diffi­­cile de tomber amou­­reux de Djibouti. Pour de nombreuses personnes, c’est un endroit trop chaud, trop pauvre, trop dange­­reux ou trop dérou­­tant. Malgré tout, je n’étais pas d’ac­­cord avec Amina : je n’au­­rais rien de néga­­tif à racon­­ter au sujet du pays. Et malgré le fiasco du projet de recherche améri­­cain, rien ne m’em­­pêche d’y retour­­ner à ce jour. « Alors, vous revien­­drez ? me demanda Amina. — Oui, je revien­­drai. » Certains noms ont été modi­­fiés pour proté­­ger l’iden­­tité des personnes mention­­nées.


Traduit de l’an­­glais par Sophie Gino­­lin d’après l’ar­­ticle « A Survey in Djibouti », paru dans Roads and King­­doms. Couver­­ture : Une plage de Djibouti, par le sergent Chris Stonec. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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