par Benjamin Bruel | 11 janvier 2016

Tele­­no­­vela

« Je balance mon sac dans le coffre ouvert de l’un des 4×4, puis me dirige vers les arbres pour pisser. Bite en main, je contemple longue­­ment mon membre vulné­­rable aux couteaux des narco­­tra­­fiquants. Je lui jette fina­­le­­ment un dernier regard affec­­tueux, avant de le ranger dans mon froc » et de rejoindre le convoi. Sean Penn, acteur et réali­­sa­­teur améri­­cain, fait alors route dans la jungle mexi­­caine aux côtés de Kate del Castillo, star­­lette de la télé­­vi­­sion mexi­­caine. Leur desti­­na­­tion : le repaire de Joaquin « El Chapo » Guzman, l’homme le plus recher­­ché au monde, le plus grand baron de la drogue depuis Pablo Esco­­bar. L’objet de cette rencontre : une inter­­­view ultra-secrète pour le maga­­zine Rolling Stone. El Chapo, « Le Petit » en espa­­gnol, est en cavale depuis son évasion, en juillet dernier, du centre de déten­­tion le plus surveillé du Mexique : la prison d’Al­­ti­­plano. Pour s’échap­­per, le patron du cartel Sina­­loa avait fait creu­­ser par ses hommes – « des ingé­­nieurs envoyés se former en Alle­­magne », confie-t-il à Penn – un tunnel de 1,5 km qui partait de la douche de sa cellule jusqu’à l’ex­­té­­rieur de la prison. ulyces-elchapopenn-01 L’homme devient alors l’objet média­­tique le plus recher­­ché outre-Atlan­­tique et ravive la convoi­­tise des patrons du cinéma améri­­cain. Depuis des années, les dents longues d’Hol­­ly­­wood souhaitent faire de la vie de « shorty » (le cour­­taud) un biopic. Mais « El Chapo » n’ac­­cepte de se confier qu’à une seule personne : Kate del Castillo, actrice de soap opera, figure du petit écran mexi­­cain connue juste­­ment pour un rôle de narco­­tra­­fiquante. Leur histoire commune débute en janvier 2012. Sur Twit­­ter, alors que le gouver­­ne­­ment mexi­­cain se lance dans une énième traque du narco­­tra­­fiquant, l’ac­­trice inter­­­pelle El Chapo sur son busi­­ness : « M. Chapo, ne serait-il pas génial que vous commen­­ciez à trafiquer de l’amour ? Des médi­­ca­­ments, de la nour­­ri­­ture pour les enfants sans-abris (…). Imagi­­nez trafiquer avec des poli­­ti­­ciens corrom­­pus au lieu de femmes et d’en­­fants qui finissent en esclaves ! Pourquoi ne brûlez-vous pas tous ces bordels où les femmes valent moins qu’un paquet de clopes ? Sans offre, il n’y a pas de demande. Allez, Don ! Vous seriez le plus grand des héros. Dealez de l’amour. Vous savez comment. La vie est un busi­­ness où la seule chose qui change, c’est la marchan­­dise. Vous n’êtes pas d’ac­­cord ? » Guzman appré­­cie le cran et la verve de l’ac­­trice. Après son arres­­ta­­tion en février 2014, lui et del Castillo commencent à corres­­pondre. L’idée d’un film germe et l’ac­­trice mexi­­caine finit par se rendre aux États-Unis, le projet en tête. Elle rencontre un dénommé Espi­­noza, fixeur holly­­woo­­dien, arran­­geur de busi­­ness.

Le 2e président du Mexique

« À l’âge de quatre ans, je creu­­sais des trous dans le sol du jardin de mes parents pour trou­­ver des trésors imagi­­naires, pendant qu’il dessi­­nait des pesos qui, s’ils avaient été réels, auraient été le seul espoir, pour lui et sa famille, d’échap­­per à une vie de fermiers. Pendant que je surfais sur les vagues de Malibu à l’âge de neuf ans, il travaillait déjà dans les champs de marijuana des montagnes de la région de Sina­­loa, au Mexique. Aujourd’­­hui, il dirige le plus grand cartel de drogue que le monde n’ait jamais connu. »

Dans un hôtel de New-York, proche de la chambre du Président mexi­­cain Enrique Peña Nieto, en visite diplo­­ma­­tique, Sean Penn et Espi­­noza préparent leur visite à El Chapo. Le fixeur, « collègue et frère d’arme » de Penn, l’a mis en rela­­tion avec del Castillo. Depuis plusieurs semaines, à coup d’e-mail cryp­­tés, de télé­­phones ache­­tés, utili­­sés une seule fois puis balan­­cés à la poubelle, ils préparent le départ. Elle fera le film, lui réali­­sera la seule inter­­­view jamais faite d’El Chapo. Penn hésite, flippe, se ques­­tionne sur le bien-fondé moral de sa démarche et ce qui nour­­rit, chaque jour, l’aura et l’em­­pire finan­­cier du trafiquant. « À l’in­­verse de Ben Laden, qui a imposé les prémisses de l’idée ridi­­cule qu’un pays est entiè­­re­­ment défini – et donc complice – de la poli­­tique de ses diri­­geants, avec le seigneur de la drogue le plus recher­­ché au monde, ne sommes-nous pas, nous, le public améri­­cain, complices de ce que nous diabo­­li­­sons ? […] L’in­­sa­­tiable appé­­tit des Améri­­cains pour la drogue est respon­­sable de tout cela. » ulyces-elchapopenn-02 Après un repas avec un certain Alonzo, homme de main et « avocat » d’El Chapo, la déci­­sion est prise : Kate del Castillo, Espi­­noza et Sean Penn embarque­­ront de Los Angeles pour le Mexique. Atter­­ris­­sant dans une ville à proxi­­mité de Mexico, ils embarquent dans un 4×4 à desti­­na­­tion du repaire secret du seigneur de la drogue. « Il n’y a aucune ques­­tion dans mon esprit, si ce n’est que la DEA [divi­­sion de la police améri­­caine char­­gée de la lutte contre la drogue] et le gouver­­ne­­ment mexi­­cain traquent chacun de nos mouve­­ments. […] J’ai été décon­­certé par sa volonté de risquer une visite de notre part. […] Je ne vois aucun œil nous espion­­nant, mais je suppose qu’ils sont bien là », se ques­­tionne Penn lors du trajet. Durant plus de six heures de route, l’ac­­teur améri­­cain, embarqué aux côtés de l’ac­­trice et d’hommes de main d’El Chapo, s’in­­ter­­roge : va-t-il survivre au périple ? Va-t-il se faire couper la bite par des narco­­tra­­fiquants mexi­­cains ? Finira-t-il dans les geôles mexi­­caines ? Et surtout, rencon­­trera-t-il fina­­le­­ment l’homme le plus recher­­ché du conti­nent ?

Fina­­le­­ment, le convoi s’ar­­rête proche d’un aéro­­port de cham­­pagne. « Des hommes de sécu­­rité en treillis se tiennent près de deux petits avions mono­­mo­­teurs à six siège. Ce n’est qu’à l’em­­barque­­ment que je réalise que l’un de nos chauf­­feurs étaient le fils de 29 ans de El Chapo, Alfredo Guzman. Il s’ins­­talle à côté de moi, dési­­gné comme notre escorte person­­nelle jusqu’à son père. Il est sédui­­sant, mince et élégam­­ment habillé […]. Il a une putain de montre. » Après l’at­­ter­­ris­­sage, l’odys­­sée reprend en 4×4, dans la jungle mexi­­caine, loin des villes. Là où aucun télé­­phone portable ne fonc­­tionne, où aucun secours n’est à portée. Des barrages mili­­taires, pour­­tant, bordent la route.  « Deux soldats gouver­­ne­­men­­taux, armes char­­gées en main, approchent de notre véhi­­cule. Alfredo baisse la vitre passa­­ger et les soldats reculent, l’air embar­­rassé, avant de nous ouvrir le passage. Wow. C’est donc cela, le pouvoir du visage d’un Guzman. Et la corrup­­tion d’une insti­­tu­­tion. Est-ce que cela signi­­fie que nous appro­­chons de l’homme ? »

Rencontre en rase campagne

Après plus de douze heures de trajet, de 7 h du matin à 9 h du soir, le convoi ralen­­tit. Autour de Sean Penn, Espi­­noza et Kate del Castillo, un paysage de campagne, presque une ferme. Quelques hommes, bien peu en vérité. Pas d’armes en vue. L’ac­­teur sort, hési­­tant, du 4×4. « Je bouge. Et, quand je sors… Il est là. Juste derrière le camion. Le fugi­­tif le plus connu au monde : El Chapo. […] Il porte une chemise en soie décon­­trac­­tée, des jeans noirs serrés, et a l’air remarqua­­ble­­ment soigné et sain pour un homme en cavale. Il ouvre la porte à Kate et la salue comme s’il s’agis­­sait de sa fille reve­­nant de l’uni­­ver­­sité. Ça a l’air impor­­tant pour lui de nous faire un accueil chaleu­­reux en personne. Après l’avoir salué, il se tourne vers moi avec un sourire hospi­­ta­­lier, sort sa main et me la tend. Je la serre. Il me serre dans ses bras, à la manière d’un “parrain”, me regarde dans les yeux et déclame, lente­­ment, des paroles de bien­­ve­­nue en espa­­gnol. Je réunis toute ma présence d’es­­prit pour lui dire, dans un espa­­gnol hachuré, qu’il faudra comp­­ter sur Kate pour la traduc­­tion ce soir-là. Ce n’est qu’à ce moment qu’il réalise que ses paroles n’ont pas été comprises. Il fait une blague à son équipe, riant de lui-même, de sa préten­­tion sur le fait que je parle espa­­gnol (…) » El Chapo fait rentrer tout ce petit monde dans ses appar­­te­­ments. Autour de Penn, les hommes de main sont bien habillés et propres. Ils lui semblent plus ressem­­bler à une promo­­tion d’étu­­diants de l’uni­­ver­­sité de Mexico qu’aux plus violents dealers de drogue du pays. Ils s’ins­­tallent à table. Penn est placé en face d’El Chapo. La discus­­sion débute. Elle durera sept heures.

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Sean Penn et El Chapo
Crédits : Sean Penn/Rolling Stone

Lorsque Penn présente ses inten­­tions, El Chapo sourit. Un sourire bref, presque sarcas­­tique. L’homme est maître des lieux et le sait. Il regarde inten­­sé­­ment son inter­­­lo­­cu­­teur, qui fait deux fois sa taille. « Je ne veux pas être dépeint comme une reli­­gieuse », dit El Chapo. « Bien que ce portrait ne me soit pas venu à l’es­­prit, cet homme simple, venu d’un endroit modeste, entouré par l’af­­fec­­tion simple de ses fils, et de la sienne à leur égard, ne m’a pas d’abord frappé comme étant le grand méchant loup tradi­­tion­­nel. » Le repas est infor­­mel. El Chapo s’enquiert du busi­­ness du cinéma et de la rela­­tion qu’a­­vait Sean Penn avec feu Hugo Chavez. Enfermé dans ses montagnes, il est curieux de savoir l’image que l’Amé­­rique et les médias occi­­den­­taux ont de lui. Il parle aussi de son propre busi­­ness : il voudrait inves­­tir dans le pétrole et les éner­­gies, mais ses acti­­vi­­tés illi­­cites l’em­­pêchent d’at­­teindre ce monde. Il a l’or­­gueil des puis­­sants et affirme à son audi­­toire : « Je four­­nis plus d’hé­­roïne, de métham­­phé­­ta­­mine, de cocaïne et de marijuana que quiconque dans le monde. J’ai une flotte de sous-marins, d’avions, de camions et de bateaux. »

Quand Penn lui demande avec quelles parties du monde, en pensant au Moyen-Orient, il a le plus de mal à faire du busi­­ness, le narco­­tra­­fiquant lâche un simple : « Aucune. » Le repas s’achève. El Chapo et Penn réalisent une photo ensemble « mais sans sourire », demande Penn. Ils conviennent de réali­­ser une inter­­­view formelle, huit jours plus tard. Rendez-vous est donné à dans un petit aéro­­port de la campagne mexi­­caine. Un des hommes d’El Chapo devra venir cher­­cher Sean Penn. Le narco­­tra­­fiquant conduit Kate del Castillo jusqu’à un loge­­ment parti­­cu­­lier, puis ses hôtes mascu­­lins jusqu’à une chambre commune. « Je vais vous dire au revoir, main­­te­­nant », dit El Chapo. « À ce moment-là, je lâche un petit pet (désolé), qu’il ne relève pas, confir­­mant la galan­­te­­rie dont il avait fait preuve un instant plus tôt en emme­­nant Kate se coucher. »

L’in­­ter­­view manquée

Deux heures après s’être couché, Penn, Espi­­noza et Kate sont tirés du lit. « Une tempête arrive. On doit bouger ! » leur dit Alonzo. Les trois visi­­teurs quittent, ainsi, le repère d’El Chapo. Les jours passent. El Chapo est pris dans une embus­­cade de l’ar­­mée mexi­­caine. Il est légè­­re­­ment blessé. « Moins que ce qu’ils disent », affir­­mera-t-il à Kate del Castillo. Sean Penn, lui, ne sait pas si le rendez-vous est main­­tenu : huit jours plus tard, comme convenu, il se rend à l’aé­­ro­­port mexi­­cain. Il attend, patiem­­ment, qu’un inconnu vienne lui tapo­­ter le bras en disant : « Je suis un ami d’Alonzo, suis-moi. » Mais personne ne vient. La cavale d’El Chapo se complique.

Fina­­le­­ment, Sean Penn devra faire parve­­nir ses ques­­tions à El Chapo, en espa­­gnol, lui apprend del Castillo. « Le mec dirige un busi­­ness absor­­bant des millions de dollars dans au moins 50 pays, et il n’y a pas un connard à ses côtés dans la jungle pour parler un foutu mot d’an­­glais ? » s’énerve l’ac­­teur. Non. Des semaines plus tard, tandis que l’ac­­teur croie devoir renon­­cer aux réponses tant atten­­dues, il reçoit un message de l’ac­­trice mexi­­caine : « Je l’ai ! » Résul­­tat : une vidéo de 17 minutes, tour­­née au milieu de nulle part, dans laquelle El Chapo débute ainsi son speech : « Cette vidéo est  à l’usage unique de Mlle Kate del Castillo et de M. Sean Penn. »

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Kate del Castillo dans No Good Deed

Dans cette courte inter­­­view, lisible en inté­­gra­­lité sur le site de Rolling Stone, on apprend notam­­ment que, pour El Chapo, le commerce de la drogue a évolué vers la vente de pilules, contrai­­re­­ment à sa jeunesse où le pavot et la marijuana consti­­tuaient l’im­­mense majo­­rité du busi­­ness. Le baron de la drogue affirme aussi qu’il ne fait jamais usage de la violence volon­­tai­­re­­ment et qu’il n’a pas pris de drogues depuis plus de vingt ans. El Chapo sera fina­­le­­ment arrêté par les auto­­ri­­tés mexi­­caines le vendredi 8 janvier 2016, après un féroce affron­­te­­ment, dans sa région natale du Sina­­loa, avec l’ar­­mée mexi­­caine. Cinq de ses hommes péri­­ront durant la bataille. Le président mexi­­cain, Peña Nieto, se fendra d’un tweet après l’ar­­res­­ta­­tion : « Mission accom­­plie : nous le tenons ! » Sean Penn, lui, avait demandé à El Chapo si, de son point de vue, les auto­­ri­­tés mexi­­caines allaient tenter de le liqui­­der. Le narco­­tra­­fiquant avait répondu : « Non, je pense que s’ils me trouvent, ils m’ar­­rê­­te­­ront, bien sûr. »

~

La paru­­tion de l’ar­­ticle de Rolling Stone, au lende­­main de l’ar­­res­­ta­­tion du trafiquant de drogue, n’a pas fait l’una­­ni­­mité dans la sphère média­­tique. Comme l’in­­dique le site améri­­cain Mashable, nombreux sont les jour­­na­­listes outrés par le fait qu’El Chapo ait eu le droit de revoir la copie de l’ac­­teur avant sa publi­­ca­­tion, et accusent Rolling Stone d’avoir pure­­ment et simple­­ment donné une tribune à un meur­­trier.

Quoi qu’il en soit, à présent que le plus éminent narco­­tra­­fiquant du monde est à nouveau derrière les barreaux, reste à voir s’il sera extradé vers les États-Unis, où ses projets d’éva­­sion se verraient sérieu­­se­­ment mis à mal.


Couver­­ture : L’in­­ter­­view sur le site de Rolling Stone.

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