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par Bob Smietana | 21 septembre 2016

La liste des raisons pour lesquelles vous êtes suscep­­tible de connaître Colum­­bia est vite faite. C’est dans cette ville du Tennes­­see qu’est né James K. Polk, le 11e président des États-Unis. Chaque année en avril y est orga­­nisé le « jour de la mule », avec sa parade et son festi­­val. Et peut-être avez-vous eu vent des émeutes qui s’y sont dérou­­lées en 1946, quand ses habi­­tants afro-améri­­cains luttaient pour que l’avo­­cat Thur­­good Marshall ait le droit d’exer­­cer sa profes­­sion (il a plus tard été élu à la Cour Suprême). Il se pour­­rait aussi qu’elle abrite un culte apoca­­lyp­­tique des chats.

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Le logo de l’Éden d’Ève

La révé­­rende Sheryl Ruth­­ven et quelques dizaines de ses adeptes ont quitté l’État de Washing­­ton il y a trois ans. Ils cher­­chaient un endroit où vivre en paix en atten­­dant tranquille­­ment l’apo­­ca­­lypse. D’ici là, ils espé­­raient sauver le plus de chats possible. D’après les écrits de Ruth­­ven et des entre­­tiens avec ses anciens adeptes, les chats seraient des créa­­tures divines censées porter les 144 000 âmes mention­­nées dans le Livre de la Révé­­la­­tion. Mais l’his­­toire contro­­ver­­sée du groupe l’a suivi à travers le pays.

En public, les adeptes de Ruth­­ven – qui s’oc­­cupent d’un refuge pour chats à but non lucra­­tif connu sous le nom d’Eva’s Eden (l’Éden d’Ève) – se présentent comme une asso­­cia­­tion paisible dévouée à Mère Nature et à la vie en harmo­­nie. Ils recueillent chez eux des dizaines de chatons et orga­­nisent des jour­­nées d’adop­­tion dans leur cara­­vane clima­­ti­­sée, trans­­for­­mée en cour de récré pour chats. « Notre credo a toujours été d’ai­­der à apai­­ser les souf­­frances, nous sommes l’Éden d’Ève … nous appor­­tons l’amour au monde, un chat après l’autre », ont-ils écrit dans un post Face­­book aujourd’­­hui effacé. Mais certains de ses anciens adeptes disent que le minis­­tère de Ruth­­ven est un culte de la person­­na­­lité dédié à sa prophé­­tesse. Elle préten­­drait être la Divine Made­­leine, la réin­­car­­na­­tion d’une figure messia­­nique qui créera un nouvel Éden après l’apo­­ca­­lypse. Ces anciens adeptes racontent qu’ils adulaient Ruth­­ven, suivant chacun de ses comman­­de­­ments, même lorsqu’il a leur a fallu aban­­don­­ner leurs familles pour la suivre. Ils admi­­nistrent main­­te­­nant une page Face­­book dénonçant ce qu’ils consi­­dèrent comme une secte. L’Éden d’Ève nie en bloc. Ils affirment que ces anciens membres sont des haters coor­­don­­nés par l’ex-mari de Ruth­­ven, voués à calom­­nier leur foi. L’as­­so­­cia­­tion a répondu aux critiques en les attaquant en ligne et en échan­­geant des lettres de menaces de pour­­sui­­tes… avant de poster des vidéos d’ado­­rables chatons sur YouTube. Mais début août, L’Éden d’Ève a disparu. Deux jours après qu’un jour­­na­­liste a demandé une inter­­­view avec Ruth­­ven ou un autre leader, le site Inter­­net a été mis hors ligne. La page Face­­book et le compte YouTube ont disparu et le groupe a annulé une jour­­née d’adop­­tion prévue dans un super­­­mar­­ché des envi­­rons de Colum­­bia. Nicole Walker, la fille de Ruth­­ven et direc­­trice de L’Éden d’Ève, a égale­­ment porté plainte auprès du bureau de shérif du comté de Maury contre Rachael Gunder­­son, une des détrac­­trices du groupe, qu’elle accuse de harcè­­le­­ment. C’est le dernier épisode en date d’un mash-up d’ex­­pé­­ri­­men­­ta­­tion spiri­­tuelle, de leader­­ship charis­­ma­­tique et de vidéos de chats mignons. giphy0

Magné­­tique

Michelle Lamphier a rencon­­tré Ruth­­ven pour la première fois à la fin des années 1990. C’était aux Portes des Louanges, une petite église pente­­cô­­tiste qui se réunis­­sait au deuxième étage d’un vieux bâti­­ment de Bellin­­gham, dans l’État de Washing­­ton. À l’époque, Lamphier était une jeune maman et venait de recom­­men­­cer à se rendre à l’église. Ruth­­ven, alors connue sous le nom de Sheryl Walker, est une des premières personnes qu’elle a rencon­­trées là-bas. Lamphier dresse le portrait d’une grande blonde, riche et déga­­geant un magné­­tisme incroyable. « Tout le monde l’ido­­lâ­­trait », dit-elle. « Toutes les femmes voulaient être sa meilleure amie. » D’après Lamphier et d’autres anciens adeptes, Ruth­­ven avait aussi un don de voyance. Elle semblait capable de devi­­ner exac­­te­­ment ce par quoi les gens passaient. Quand elle parlait, elle entrait dans une sorte de transe et donnait l’im­­pres­­sion que la voix de Dieu parlait à travers elle – les enre­­gis­­tre­­ments de ses prophé­­ties réali­­sés par ses adeptes en témoignent. Les gens arri­­vaient plus tôt à l’église, juste au cas où Ruth­­ven aurait un message de Dieu pour eux. Au début des années 2000, l’église s’est divi­­sée. La majeure partie de la congré­­ga­­tion a suivi Ruth­­ven pour fonder une nouvelle église, connue sous le nom des Minis­­tères du feu de la liberté. Mary Gunder­­son était l’an­­cien pasteur des Assem­­blées des enfants de Dieu et aspi­­rante chef de culte. Elle a entendu parler de l’église en faisant ses courses au Walmart. Gunder­­son a trouvé la carte de visite de l’église sur un tableau d’an­­nonces et a décidé d’al­­ler voir. « J’ai entendu Sheryl prêcher ce jour-là et j’ai été conquise », dit-elle.

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Sheryl Ruth­­ven
Crédits : DR

Elle et Ruth­­ven sont deve­­nues insé­­pa­­rables. Gunder­­son raconte qu’elle passait tout son temps libre avec son nouveau pasteur. Elle s’est rapi­­de­­ment mise à penser que Ruth­­ven n’était pas un pasteur ordi­­naire, mais bien une prophé­­tesse – en restant auprès d’elle, elle assu­­rait son salut. « Je l’ai rejoint afin de ne pas perdre la faveur de Dieu ; Je ne pouvais pas la perdre auprès de cette femme », confesse-t-elle, un brin embar­­ras­­sée. Peu de temps après, la plus jeune sœur de Gunder­­son, Rachael, les a rejoints elle aussi. Comme sa sœur, Rachael Gunder­­son a grandi dans les Assem­­blées de Dieu, mais son église d’ori­­gine a fini par la déce­­voir. Elle se sentait loin de Dieu et cher­­chait une recon­­nexion spiri­­tuelle. Rachael l’a trou­­vée au Feu de la Liberté. « Quand je suis entrée dans l’église de Sheryl, cela m’a fait l’ef­­fet d’une cascade », dit Rachael. « J’étais à nouveau vivante. » L’an­­cienne adepte explique que le simple fait de se trou­­ver en présence de Ruth­­ven était comme un shoot de spiri­­tua­­lité. Un sourire, un effleu­­re­­ment ou un mot gentil leur donnait le senti­­ment d’être en contact direct avec Dieu. Ils en sont arri­­vés à croire que leur salut dépen­­dait du fait de rester sous le guidage spiri­­tuel de Ruth­­ven, sous sa « couver­­ture ». « Suivre Sheryl m’a donné l’im­­pres­­sion d’avoir trouvé ce que j’avais cher­­ché toute ma vie », dit Rachael Gunder­­son. « En suivant ses ensei­­gne­­ments et en appre­­nant à être comme elle, c’était comme si je deve­­nais enfin celle que je devais être. »

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Geor­­gia Snow, la mère de Sheryl Ruth­­ven
Crédits : DR

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Le temps passant, les anciens adeptes de Ruth­­ven ont décou­­vert que suivre un « prophète » n’al­­lait pas sans incon­­vé­­nients. Ruth­­ven préten­­dait être en lien direct avec Dieu et trans­­mettre sa parole. Un ancien membre du groupe raconte que personne n’avait le droit de désap­­prou­­ver ce qu’elle disait. Quiconque déso­­béis­­sait était banni. « Elle savait comment instil­­ler en nous la crainte de Dieu », dit Lamphier. Parmis les bannis, il y avait Shalyn, la fille de Lamphier alors adoles­­cente. Shalyn avait souvent des problèmes avec Ruth­­ven et refu­­sait de suivre ses instruc­­tions. Quand elle s’est fait prendre à boire de l’al­­cool lorsqu’elle avait 16 ans, Shalyn a d’abord été privée de sortie. Puis Ruth­­ven a dit à ses parents de se débar­­ras­­ser d’elle. Ils ont donc emme­­née Shalyn dans le jardin, fait une ronde en tenant ses frères par la main et l’ont exclue de la famille. « Nous donnons au diable la permis­­sion de l’em­­me­­ner. Elle n’est plus “couverte” par notre “couver­­ture” ». Shalyn se souvient avoir entendu ses parents pronon­­cer ces mots, comme elle le raconte dans le récit de son expé­­rience posté sur Face­­book. « “Elle est seule et tu peux la prendre, main­­te­­nant.” Mes propres parents ont livré mon âme en offrande. »

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Shalyn en des temps plus heureux
Crédits : Shalyn Lamphier/Face­­book

C’est une déci­­sion dont Michelle Lamphier a encore honte aujourd’­­hui. À l’époque, dit-elle, elle aurait fait tout ce que Ruth­­ven ordon­­nait. Aujourd’­­hui, elle n’ar­­rive pas à croire qu’elle a traité sa fille de cette façon. « Quel genre de mère fait ça ? » dit-elle. En plus de suivre les ordres de Ruth­­ven, ses anciens adeptes racontent qu’ils devaient aussi alté­­rer leurs croyances pour se confor­­mer à ses prophé­­ties. Au début, il s’agis­­sait de petits chan­­ge­­ments. L’église a cessé de célé­­brer Noël et Pâques et s’est consa­­crée aux fêtes juives. En 2005, ils ont changé leur nom en Minis­­tères de Moriah – d’après la montagne où Abra­­ham aurait sacri­­fié son fils d’après l’An­­cien Testament. Bien­­tôt, des croyances prove­­nant d’autres fois et d’autres tradi­­tions spiri­­tuelles ont été ajou­­tées. Le service reli­­gieux s’est mis à commen­­cer par du Tai Chi et de la médi­­ta­­tion boud­d­histe. Ensuite, les ensei­­gne­­ments ont englobé les chakras et le pouvoir guéris­­seur des cris­­taux, les bols chan­­tant tibé­­tains, les anciens dieux égyp­­tiens comme Osiris et Isis, la déesse grecque Athéna et une ribam­­belle de pratiques New Age. Fina­­le­­ment, le groupe s’est rebap­­tisé Oneness Foun­­da­­tion (la « fonda­­tion de l’uni­­cité ») et s’est installé dans un temple maçon­­nique rénové à Blaine, à envi­­ron une demi-heure de route au nord de Bellin­­gham.

Dans le cas de Ruth­­ven, le busi­­ness du sauve­­tage de chats a des moti­­va­­tions spiri­­tuelles et person­­nelles.

Des slides PowerPoint de notes de sermons de Ruth­­ven datant de cette époque montrent bien le mélange éclec­­tique de croyances du groupe. Elles parlent des effets « d’une puis­­sante lune karmique », de Yom Kippour et d’aver­­tis­­se­­ments concer­­nant le Juge­­ment Dernier. Leurs chants reflètent la même chose. Ils vont des chants tradi­­tion­­nels d’église à des chan­­sons à la gloire de Ruth­­ven, qui préten­­dait à ce stade être la réin­­car­­na­­tion de Marie Made­­leine. « Athéna déploie ses ailes et élève ses troupes / Elle ouvre la porte et dit : “Entre / je te recon­­nais, tu es Made­­leine” », dit l’une des chan­­sons. « Tu as le pouvoir de recréer l’Éden / Alors entre, Made­­leine / Alors entre, Made­­leine. » Pendant les célé­­bra­­tions, les disciples de Ruth­­ven se cour­­baient devant elle. Lorsqu’elle a commencé à clamer qu’elle était une figure messia­­nique, ils ont commencé à boire un jus de commu­­nion mêlé à un peu de son sang. Ruth­­ven se piquait le doigt et faisait gout­­ter le sang dans la coupe, qui était pleine de jus de raisin. Puis les fidèles buvaient tous, selon Gunder­­son et Lamphier. Rachael Gunder­­son affirme que faire partie du culte reve­­nait à être prison­­nière d’une rela­­tion amou­­reuse abusive. Elle savait que les choses n’al­­laient pas mais ne pouvait se résoudre à partir. Elle avait peur de perdre son âme, car Ruth­­ven était une « prophé­­tesse » et douter d’elle reve­­nait à douter de Dieu. « C’est comme après une première gorgée de Coca-Cola, on ne peut pas s’em­­pê­­cher de conti­­nuer à boire », dit-elle. Ce genre de théo­­lo­­gie fluide et de dévo­­tion à un leader charis­­ma­­tique est assez commun au sein des mouve­­ments « reli­­gieux » récents, dit Ben Zeller, profes­­seur assis­­tant au Lake Forest College spécia­­lisé dans l’étude des reli­­gions. Il a étudié la secte de Heaven’s Gate (la « porte du Para­­dis ») en Arizona et explique que les membres de ce type de groupes sont souvent plus atta­­chés au leader qu’à sa théo­­lo­­gie. « Si vous êtes engagé auprès de la personne plus qu’en­­vers la théo­­lo­­gie du groupe, cela aide à comprendre pourquoi, lorsqu’elle prétend être Marie Made­­leine, les gens ne s’en vont pas, tout simple­­ment », dit-il. « C’est en elle qu’ils croient. »

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Le refuge de l’Éden d’Ève
Crédits : DR

Il y a égale­­ment l’as­­pect social. Beau­­coup de nouveaux mouve­­ments reli­­gieux deviennent des commu­­nau­­tés très unies, presque comme une famille. Il est diffi­­cile de se défaire de ces liens. Ces gens passent leur temps à l’église même lorsqu’ils ne sont pas d’ac­­cord avec le prêcheur, note Zeller. « Je ne pense pas que les nouveaux cultes ou sectes diffèrent sur ce point », dit-il. « Beau­­coup de gens sont partants. Mais il est fou de voir ce que certaines personnes sont prêtes à faire – renon­­cer à leur argent, perdre le contrôle de leur vie ou de leurs finances, leurs rela­­tions amou­­reuses ou, dans le cas des suicides collec­­tifs, perdre leur vie. » Il explique qu’il est égale­­ment assez commun de voir les nouveaux groupes reli­­gieux créer des œuvres de charité. « Les nouvelles reli­­gions utilisent souvent le commerce ou les bonnes œuvres pour commu­­niquer. Certaines pensent vrai­­ment bien faire. D’autres cherchent juste à conver­­tir. Souvent c’est un peu des deux. »

LISEZ ICI LA SUITE DE L’HISTOIRE

COMMENT RUTHVEN S’EST TOURNÉE VERS LE SAUVETAGE DE CHATS EN MASSE

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Traduit de l’an­­glais par Caro­­line Bour­­ge­­ret et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Apoca­­lypse Meow: How a Cult That Believes Cats Are Divine Beings Ended Up in Tennes­­see », paru dans Nash­­ville Scene. Couver­­ture : Chat divin avec éclairs. (Ulyces)


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