par Brendan Borrell | 1 juillet 2015

Le matin du 26 mai 2014, deux biolo­­gistes de l’État d’Alaska étaient à bord d’un hydra­­vion Cessna, comp­­tant les pois­­sons depuis le hublot de l’ap­­pa­­reil. Le pilote les menait à travers la pénin­­sule alas­­kaienne, qui s’avance telle un harpon de terre recourbé vers l’ex­­tré­­mité sud-est de la Russie. Ils étaient main­­te­­nant près de la baie Kami­­shak, sur la côte nord du parc natio­­nal de Katmai.

L’aven­­tu­­rier français

Vu d’en haut, le paysage de la pénin­­sule ressemble à un souf­­flé dégou­­li­­nant, un oreiller craquelé et ridé de toun­­dra mous­­seuse, perforé de centaines de lacs pareils à des tâches d’encre. Au loin, les biolo­­gistes pouvaient voir des glaciers se déta­­cher des flancs du mont Douglas, le volcan de 2 140 m qui garde l’un des plus périlleux passages d’eau : le détroit de Cheli­­khov. Aucune route ne mène jusqu’ici, et pour atteindre le village le plus proche, il faut marcher pendant plusieurs jours dans la nature sauvage, à travers une jungle d’aulnes infes­­tée de grizz­­lis.

Photo aérienne de la baie de KamishakCrédits
Photo aérienne de la baie de Kami­­shak
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Soudain, l’un des hommes a aperçu les flot­­teurs en liège blancs d’un filet de pêche. « Ouah ! C’est un filet maillant », a crié Glenn Hollo­­well à son compa­­gnon, Ted Otis, par-dessus le vrom­­bis­­se­­ment du moteur. Le filet était tendu en travers de l’em­­bou­­chure d’Amak­­de­­dori Creek, inter­­­di­­sant tout accès. Ils regar­­daient, incré­­dules, cette viola­­tion flagrante des régle­­men­­ta­­tions sur la pêche, dans un endroit où des saumons rouges étaient censés arri­­ver d’ici deux semaines. La mer était remarqua­­ble­­ment calme et le pilote a proposé de faire atter­­rir l’avion. Quand les biolo­­gistes ont débarqué sur la plage, ils ont été accueillis par un homme au large sourire parlant avec un fort accent français. « I am François ! » a-t-il lancé en leur tendant la main. François était un homme sec et musclé, d’en­­vi­­ron 35 ans. Il avait un coup de soleil sur le nez, la barbe hirsute et un bandana était noué autour de son crâne presque chauve. Ses vête­­ments étaient sales et en piteux état, et il empes­­tait un mélange de feu de bois et de sécré­­tions corpo­­relles. On aurait dit un orphe­­lin sauvage, un Petit Prince sorti de la puberté qui aurait passé trop d’an­­nées coincé dans le Sahara. Tandis que François condui­­sait les hommes vers le filet, il leur a dit qu’il venait juste de le rele­­ver et qu’il n’avait attrapé qu’un seul flet étoilé. « Il ne devait pas se rendre compte que c’était illé­­gal », raconte Otis, qui travaille dans la région depuis la fin des années 1980. Otis a expliqué à François qu’il était obligé de confisquer le filet et de rappor­­ter ce qu’il avait vu aux Alaska Wild­­life Troo­­pers, la divi­­sion de la police en charge de la protec­­tion de la faune et de la flore dans l’État. « Vous avez des papiers ? » lui a-t-il demandé.

Selfie prit en 2012 par François GuenotCrédits : famille Guenot
Selfie pris en 2012 par François Guenot
Crédits : famille Guenot

François s’est tu à cette ques­­tion, puis il a mené les hommes jusqu’à une cabane déla­­brée instal­­lée sur une falaise couverte d’herbe, surplom­­bant la plage. La cabane était un assem­­blage de bois flotté déco­­loré par le soleil et de filets de pêche oranges, bleus et verts. Otis s’est penché pour entrer dans la struc­­ture bran­­lante et il a regardé François fouiller dans les sacs qui jonchaient le sol. Il était impres­­sionné par la quan­­tité d’af­­faires que le Français avait dans son repère, parmi lesquelles un kayak démon­­table recou­­vert d’un drap qui avait connu des jours meilleurs. François avait récu­­péré des pièces dans une décharge et il avait comblé les fissures avec des sacs plas­­tiques fondus et de la sève d’arbres. L’ha­­bi­­tacle ouvert du kayak était assez grand pour accueillir trois personnes. Pour le proté­­ger des embruns, il utili­­sait une autre fine couche de plas­­tique. Mais la partie la plus déplo­­rable du bateau, et de loin, était son gouver­­nail, que François avait bricolé avec des maté­­riaux qu’il avait ramas­­sés ici et là. Il n’avait pas de pédales de direc­­tion. Au lieu de cela, François nouait deux cordes autour de ses pieds. Une autre corde partait du foc. Il l’orien­­tait avec son corps, ou bien la coinçait entre ses dents. « Ce n’est pas le genre de maté­­riel que je choi­­si­­rais si je devais partir à l’aven­­ture », confie Otis.

Photo prise par François lors de l'une de ses expéditionsCrédits : François Guenot
Photo prise par François lors de l’une de ses expé­­di­­tions
Crédits : François Guenot

François n’a jamais montré son passe­­port. Soit parce qu’il n’ar­­ri­­vait pas à remettre la main dessus, soit parce qu’il ne voulait pas, je ne l’ai jamais vrai­­ment su. Quoi qu’il en soit à cette époque, il avait expiré depuis un an. Ils étaient arri­­vés depuis vingt minutes, et Otis comme Hollo­­well étaient impa­­tients de retour­­ner à bord de leur avion avant que la météo se gâte. Quand ils ont fini par partir, Otis a sorti son iPhone et pris une photo granu­­leuse et rétroé­­clai­­rée du mysté­­rieux Français qu’il venait de rencon­­trer. Le nom complet de François était François Guenot. Nous le savons car son passe­­port ainsi que ses affaires – y compris son bateau – ont été décou­­verts le 19 juin 2014, épar­­pillés sur la plage de Katmai, à envi­­ron 32 kilo­­mètres au sud de l’en­­droit où les biolo­­gistes l’avaient rencon­­tré. La struc­­ture de métal et de bois de son kayak trans­­perçait la peau de tissu rouge comme une frac­­ture ouverte. Deux sacs de trans­­port étanches gisaient à moins 400 mètres de là, remplis avec suffi­­sam­­ment de provi­­sions de riz et de lentilles pour tenir plusieurs semaines. Quelques jours aupa­­ra­­vant, une violente tempête s’était abat­­tue sur la côte, avec des vents allant jusqu’à 96 km/h. Des vagues assez hautes pour englou­­tir un bus venaient s’écra­­ser régu­­liè­­re­­ment sur les crêtes. La Garde côtière a passé l’océan au peigne fin pendant deux jours mais en vain, ils n’ont pu retrou­­ver François, vivant ou mort, et les agents ont bien­­tôt cessé les recherches.

La première fois que j’ai entendu parler de François, c’était sur le site de l’Alaska Dispatch News, le jour­­nal le plus lu de l’État. Dans un article sur les recherches, un homme nommé Gary Niel­­sen, proprié­­taire de l’épi­­ce­­rie d’une petite ville qui avait rencon­­tré François disait de lui qu’il était « dange­­reu­­se­­ment naïf » et qu’il « ne se rendait pas compte des distances, ici ». Les commen­­taires sous l’ar­­ticle n’épar­­gnaient pas le Français. Plusieurs personnes en Alaska pensaient qu’il s’agis­­sait d’un imbé­­cile de plus sans attache, dans la lignée de Chris McCand­­less et de l’ama­­teur d’ours Timo­­thy Tread­­well. Mais tandis que j’en appre­­nais plus sur François, j’ai commencé à me deman­­der si l’au­­dace de ses exploits dans ces contrées sauvages ne le clas­­sait pas dans une toute autre caté­­go­­rie. J’ai fini par me persua­­der qu’il avait été plus qu’une énième âme perdue prise au dépourvu. C’était un artiste de rue, et sa scène était un coin paumé de l’Alaska. Il était plein de ressources, et résis­­tant avec ça : certains de ses exploits ainsi que les distances qu’il a parcou­­rues sont abso­­lu­­ment impres­­sion­­nants. Il est évident que le but de son périple était d’ins­­pi­­rer les gens. Comme il l’a clai­­re­­ment laissé entendre dans ses écrits et ses conver­­sa­­tions, il s’agis­­sait pour lui d’une façon de s’op­­po­­ser à l’ex­­cès capi­­ta­­liste et aux maté­­ria­­listes du dernier degré, convain­­cus qu’ils ont abso­­lu­­ment besoin des derniers gadgets à la mode pour appré­­cier plei­­ne­­ment la nature sauvage.

Il se trouve que François avait gran­­dit dans les montagnes du Jura, à la fron­­tière Suisse.

En parcou­­rant le blog que François a tenu pendant peu de temps, en étudiant les jour­­naux de bord et les cartes retrou­­vées dans son kayak, en exami­­nant les photos et les vidéos lais­­sées sur des ordi­­na­­teurs qu’il avait emprun­­tés, et en parlant à des gens qui l’avaient rencon­­tré, j’ai appris qu’il avait parcouru un total de 4 830 km sur des skis emprun­­tés, des vélos ache­­tés dans des grandes surfaces et des bateaux de fortune. Après avoir débuté son périple au Québec en 2011, sa bous­­sole poin­­tait en direc­­tion du Kamchatka, en Russie, mais il n’a pas tardé à se perdre. Il est descendu dans le désert du sud-ouest des États-Unis, est remonté en traver­­sant la Cali­­for­­nie, passant à l’est de Yellows­­tone, au nord du Yukon, puis il s’est dirigé au sud-ouest, pour atter­­rir en Alaska. À un moment de son voyage, il a construit une remorque pour vélo avec une poubelle – dans laquelle il avait chargé de plus de trente kilos de nour­­ri­­ture et de maté­­riel – qu’il traî­­nait derrière lui. « C’était un animal borné, il fonçait », se souvient Colter Barnes, direc­­teur d’école dans la ville de Kokha­­nok en Alaska, où François a vécu envi­­ron neuf mois au début de l’an­­née 2013. « Il vous pous­­sait à vivre diffé­­rem­­ment. » « François n’était pas obsédé par son but au point de passer à côté de tout ce qui l’en­­tou­­rait », souligne Bret­­wood Higman, célèbre explo­­ra­­teur et géologue établi à Seldo­­via, une autre ville d’Alaska où François a posé un temps ses valises. « En vérité, c’est à cela qu’il passait son temps : inter­­a­gir avec les personnes et les endroits sur lesquels il tombait en route. C’est ce que je respecte le plus chez lui. » François avait grandi dans les montagnes du Jura, à la fron­­tière Suisse, où je suis allé lorsque j’étais enfant. Mon père avait suivi un cours de gestion là-bas, et nous vivions dans l’ombre du Salève, un massif calcaire égale­­ment appelé le « balcon de Genève ». Habi­­ter en Suisse a été un grand boule­­ver­­se­­ment pour moi qui vivais jusqu’a­­lors dans la banlieue de Hous­­ton. Comme François, c’est là que j’ai pris goût à l’aven­­ture – ce qui n’a pas manqué de le rendre encore plus fasci­­nant à mes yeux. J’y ai aussi appris à parler un français accep­­table.

Maîche, le village natal de François, se trouve dans le JuraCrédits
Maîche, le village natal de François, se trouve dans le Jura
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En faisant des recherches sur Inter­­net un matin, en juillet dernier, je suis tombé sur le site d’une entre­­prise appe­­lée Moteurs-Loisirs établie à Maîche, la ville natale de François. Sur le site, on peut voir des photos colo­­rées de tronçon­­neuses, de souf­­fleuses et de tondeuses à gazon auto­­por­­tées. Mais les produits phares sont les quatre roues et les moto­­neiges. Le maga­­sin était tenu par un homme nommé Robert Guenot, sûre­­ment le père de François. Un jour, j’ai appelé pour en avoir le cœur net. « Êtes-vous le père de François ? » ai-je demandé en français. « Le père de François », a-t-il annoncé comme s’il s’agis­­sait de son titre profes­­sion­­nel. Il m’a expliqué qu’il ne l’avait pas revu depuis qu’il avait quitté la France, envi­­ron quatre ans plus tôt. Après l’ap­­pel de la Garde côtière, qui l’a informé qu’elle avait retrouvé son bateau, Robert a décidé de partir pour l’Alaska avec Philippe, le frère cadet de François. Je pensais qu’il y allait simple­­ment pour rame­­ner les affaires de François, mais il prévoyait de rester un mois là-bas. « J’avais déjà prévu de passer mes vacances avec… », a-t-il commencé. Sa voix s’est affai­­bli, et je n’en­­ten­­dais plus que son souffle court et un trem­­ble­­ment. « J’avais déjà prévu de passer un mois de vacances avec François », s’est-il repris. « Pour moi, il est toujours vivant et il va me rejoindre là-bas, entre le 18 et le 20 juin. » Robert avait acheté son billet un mois aupa­­ra­­vant. Tel qu’il était prévu à la base, le voyage lui aurait permis de fina­­le­­ment comprendre qui était devenu son fils, si distant avec eux. « Je te tien­­drai au courant si je change mes projets », lui avait promis François dans un mail. « Gros bisous. Je t’aime. »

François et son père devaient se retrouver au parc national de Katmai pour les vacancesCrédits
François et son père devaient se retrou­­ver au parc natio­­nal de Katmai pour les vacances
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Le 18 juin. C’était dans une semaine, jour pour jour, et je doutais que François ait survécu. Personne ne l’avait vu sur la côte depuis presque deux mois, et s’il avait voulu se diri­­ger vers l’in­­té­­rieur des terres, il aurait dû traver­­ser une chaîne de montagnes gelées puis enta­­mer une longue marche jusqu’au siège du parc natio­­nal de Katmai, un périple qui pouvait prendre plus d’un mois. Toute­­fois, je voulais comprendre ce qui avait poussé François à prendre des risques si incon­­si­­dé­­rés. Et la meilleure chose à faire pour cela, c’était de rejoindre sa famille en Alaska.

Vers Ancho­­rage

À mon grand désar­­roi, il n’y avait pas beau­­coup de voitures de loca­­tions à mon arri­­vée à Ancho­­rage : c’était l’été, et les touristes les avaient évidem­­ment toutes prises. Quand je suis venu récu­­pé­­rer les Guenot dans une camion­­nette défon­­cée de la couleur d’une banane mûre, ils se sont mis à rire. « Il y a des freins au moins ? » a demandé Robert. « Oui », a répondu Philippe. « C’est la voiture de François. » La voiture de son frère était une telle épave que le seul moyen pour qu’elle s’ar­­rête complè­­te­­ment était de la caler contre un mur. « On a toujours essayé d’im­­pro­­vi­­ser avec ce qu’on trou­­vait », explique Robert. « C’est ce que François aurait voulu. » Alors qu’on quit­­tait le parking de l’hô­­tel dans notre épave sur roues, de la fumée blanche s’échap­­pait du capot.

Philippe, le frère cadet, et Robert, le père, lors de leur arrivée à AnchorageCrédits : Brendan Borrell
Philippe, le frère cadet, et Robert, le père, lors de leur arri­­vée à Ancho­­rage
Crédits : Bren­­dan Borrell

Robert, 63 ans, portait un t-shirt de la marque Ski-Doo et une petite barbe blanche, ne s’étant pas rasé depuis plusieurs jours. C’était un homme trapu, réservé, et son atti­­tude n’était pas sans rappe­­ler celle d’un boud­dha. Philippe, 32 ans, arbo­­rait des vête­­ments à l’ef­­fi­­gie de leur maga­­sin : une casquette de la ligue Can-Am de base­­ball. Il était plus grand, plus fin et plus carré que son père. Ses cheveux sombres étaient soigneu­­se­­ment coif­­fés et il portait des lunettes en plas­­tique carrées, d’as­­pect quelque peu futu­­riste. La veille, les Guenot m’avaient emmené dans leur dortoir pour fouiller dans les deux cartons où étaient entas­­sées les affaires de François qui avaient été retrou­­vées sur la plage. « C’est le genre de fringues qu’il portait à Maîche », avait dit Philippe, qui tenait un caleçon ressem­­blant à un paquet d’algues. Nous avons retrouvé des gants où il y avait plus de trous que de tissu, un sac de couchage qui avait des airs d’édre­­don en lambeaux, deux vieux GPS et un panneau solaire. Le maté­­riel était dans un piteux état, mais il était la preuve que François était mieux préparé que ce à quoi nous nous atten­­dions. Il avait même deux préser­­va­­tifs dans un sac refer­­mable. Robert m’a raconté qu’il avait lui-même frôlé la mort étant plus jeune. En mars 1992, il était allé au Québec pour parti­­ci­­per à une expé­­di­­tion de trois semaines en moto­­neige dans la baie d’Hud­­son, une aven­­ture rappor­­tée en 2012 dans le livre de Romuald Previ­­tali inti­­tulé Amarok trail : la piste du loup. Dans le premier chapitre, Robert est bloqué sur un morceau de banquise à la dérive sur la rivière aux Feuilles. Ses compa­­gnons le regardent, impuis­­sants. « Il est 16 heures, dimanche 14 mars », écrit Previ­­tali, « par –25°C, Robert est immo­­bile, allongé sur une frêle couche de glace de la rivière aux Feuilles, prête à tout englou­­tir au moindre mouve­­ment. »

François marquait tous ses campements sur une carteCrédits : François Guenot
François marquait tous ses campe­­ments sur une carte
Crédits : François Guenot

Quand j’ai rede­­mandé à Robert pour quelle raison il avait fait ce voyage, il m’a répondu sans hési­­ta­­tion : « Pour être franc, on espère toujours le trou­­ver vivant. Tant que la Garde côtière n’a pas retrouvé son cadavre, il nous reste encore une petite chance. » Lui et Philippe voulaient égale­­ment voir le monde tel que François le voyait, et pour eux, je faisais partie de cette mission. Ils ne parlaient presque pas anglais, et je les avais déjà aidé à entrer en contact avec les amis de François. « Ce voyage sera mieux si vous êtes avec nous », m’a dit Robert. « Nous décou­­vri­­rons beau­­coup plus de choses que si nous étions juste tous les deux. » Nous avions prévu de prendre la route en direc­­tion du sud vers Homer, puis de prendre le ferry pour aller jusqu’à Seldo­­via, qui se trouve à l’ex­­tré­­mité sud de la pénin­­sule Kenai, à l’est de la baie Kache­­mak. François y a passé un an, entre l’au­­tomne 2012 et l’été 2013, avant de traver­­ser le golfe de Cook dans son kayak impro­­visé pour fina­­le­­ment embarquer dans son explo­­ra­­tion funeste de la pénin­­sule alas­­kaienne. Après avoir quitté Ancho­­rage, nous avons longé la partie du golfe qui ressemble à un fjord, passé le col alpin, avant de redes­­cendre à travers une forêt vierge humide. C’est ce même chemin que François a suivi a vélo, tirant derrière lui sa poubelle sur roues. Robert et Philippe ont étudié une carte sur laquelle François avait scru­­pu­­leu­­se­­ment rensei­­gné ses campe­­ments. Il avait parcouru entre 40 et 65 km par jour. « Les gens disaient que François ne se rendait pas compte des distances en Alaska », m’a confié Robert. « On pense qu’il en était tout à fait conscient. » Nous nous sommes arrê­­tés à une borne où François avait pris un selfie. Robert et Philippe sont descen­­dus pour recréer la photo. « Je ne me suis pas senti aussi proche de François depuis des années », a avoué Philippe. Il m’a confié que c’était François qui l’avait aidé à échap­­per la routine, en l’en­­cou­­ra­­geant à passer un an en Répu­­blique domi­­ni­­caine en 2009. « Le seul obstacle dans nos vies, c’est nous-mêmes », lui répé­­tait François.

François postait souvent des selfies sur sur son blogCrédits : François Guenot
François postait souvent des selfies sur son blog
Crédits : François Guenot

Après cinq heures de route, nous avons planté nos tentes dans une prai­­rie, sous la lumière pourpre de fin de soirée, et nous nous sommes assis autour d’un feu. De l’autre côté de l’eau de la baie Kache­­mak, lisse comme un miroir, on pouvait distin­­guer une chaîne de montagnes en dents de scie, et le pied blanc d’un glacier. Philippe fumait une ciga­­rette. Robert tripo­­tait nerveu­­se­­ment son télé­­phone, cher­­chant des nouvelles – il n’y en avait aucune. J’ai dit à Robert que Gary Niel­­sen, le scep­­tique qui avait été inter­­­rogé par l’Alaska Dispatch News, m’avait envoyé un mail et qu’il n’avait pas non plus perdu tout espoir pour François. « Nous ne pensons pas qu’il est parti », m’a-t-il écrit. « Nous pensons qu’il marche, quelque part. » « C’est une bonne chose, vous ne croyez pas ? » a conclu Robert. « Que quelqu’un d’autre soit de notre avis ? » Quand François avait six ans, il a sauté de la table de la salle à manger et il est tombé sur la tête. Il a fait une hémor­­ra­­gie céré­­brale, et les méde­­cins ont rasé ses longs cheveux blonds pour ouvrir son crâne. Pendant les deux semaines qu’il a passées en soins inten­­sifs, Robert venait lui rendre visite tous les jours, crai­­gnant que chacun puisse être le dernier. François a récu­­péré et, en gran­­dis­­sant, il s’est révélé être un athlète inné. Robert l’a poussé à parti­­ci­­per à des compé­­ti­­tions de ski de fond. Peut-être un peu trop. À 15 ans, François avait une étagère pleine de trophées, mais il avait perdu son inté­­rêt pour le sport. Un après-midi, il est rentré chez lui et s’est débar­­rassé de toutes ses récom­­penses. « Elles ne servent à rien », a-t-il justi­­fié.

« Plutôt mourir au milieu de l’océan qu’en­­chaîné à un bureau. » — François Guenot

Vers la fin de l’ado­­les­­cence, François s’est détourné des grands espaces, et pendant plusieurs années, il a passé son temps à boire et à faire la fête avec ses amis. Il avait 21 ans et son parcours à l’uni­­ver­­sité était chao­­tique, tandis ses parents ont divorcé. Il est resté proche de sa mère, Martine, qui s’oc­­cu­­pait de personnes âgées, mais il ne voyait son père que par inter­­­mit­­tence. Après avoir obtenu son diplôme, il ne parve­­nait pas à trou­­ver un travail qui lui plaise. En 2006, à l’âge de 28 ans, il a fait de l’au­­tos­­top jusqu’en Autriche où il a vécu dans une commu­­nauté de croyants pendant six mois. François ne parlait pas beau­­coup de cette expé­­rience, mais sa famille et ses amis s’ac­­cordent à dire qu’elle l’avait trans­­formé, et qu’elle était à l’ori­­gine de son besoin de simpli­­cité. Plus tard, quand François s’est rendu chez Robert à Maîche pour l’ai­­der à nettoyer le jardin d’une bâtisse en pierre du XIXe siècle que ce dernier restau­­rait, il invec­­ti­­vait son père en le ques­­tion­­nant sur son maté­­ria­­lisme. Pourquoi travailles-tu ? Pourquoi achètes-tu de nouveaux vête­­ments ? Pourquoi vis-tu dans une maison ? « J’aime vivre ma vie d’une certaine manière », lui répon­­dait inva­­ria­­ble­­ment Robert. « Rien n’était jamais petit avec François », m’a-t-il dit. « Je ne le compre­­nais pas. » Loïc Defo­­ret, un ami de François, explique que ce dernier trou­­vait son père trop austère et qu’il lui repro­­chait de « penser toujours à l’argent ». En 2007, Loïc et François ont vécu ensemble dans une ferme collec­­tive, La Redon­­dance, et François se faisait un peu d’argent en donnant des cours de ski dans le Jura. Tous les deux ont étudié pour deve­­nir guides de montagne, et ils partaient spon­­ta­­né­­ment à l’aven­­ture. Ils ont notam­­ment fait un voyage de 2 900 km en Esto­­nie en 2009.

François aura passé près de quatre ans à s'aventurer dans les coins les plus reculés d'AlaskaCrédits : François Guenot
François aura passé près de quatre ans à s’aven­­tu­­rer dans les coins les plus recu­­lés d’Alaska
Crédits : François Guenot

À la ferme, le surnom de François était Gros Sac, parce qu’il passait des jour­­nées entières à s’em­­pif­­frer de cochon­­ne­­ries, comme un ours se prépa­­rant à hiber­­ner, puis il partait à l’aven­­ture pendant plusieurs jours sans empor­­ter de nour­­ri­­ture. Il prenait des risques. Une fois, alors qu’il esca­­la­­dait une falaise près de la rive, il a laissé tomber son sac dans la terre et il a fait un saut de six mètres dans l’eau, sans en connaître la profon­­deur. « Quand il voulait faire quelque chose, il le faisait, un point c’est tout », explique Loïc. François disait : « Plutôt mourir au milieu de l’océan qu’en­­chaîné à un bureau. »

Sur les traces de François

L’aven­­ture nord-améri­­caine de François a démarré en 2010, au cours d’une partie de Conquête du Monde avec Loïc et trois amis lorsqu’il était à la ferme. Après la partie, ils ont pris le plateau de jeu, qui repré­­sente une carte du monde styli­­sée, et l’ont découpé en plusieurs morceaux pour que chaque joueur en garde un. Ils ont fait le serment de se retrou­­ver au Kamchatka deux ans plus tard et de refaire une partie. François a fourré le morceau dans son sac à dos et décidé qu’il voya­­ge­­rait jusqu’au Kamchatka à la dure. Sa mère a fait un vire­­ment de 1 800 euros sur son compte pour qu’il puisse prou­­ver au gouver­­ne­­ment cana­­dien qu’il avait le soutien finan­­cier néces­­saire pour payer un visa, mais il n’en a jamais dépensé un seul centime.

Le packraft de François, avec son matériel soigneusement rangéCrédits : François Guenot
Le packraft de François
Crédits : François Guenot

Le 6 janvier 2011, François s’est envolé pour Montréal et a fait de l’au­­tos­­top dans le sud et dans l’ouest du pays. Il a fait un détour par le Grand Canyon, il est remonté vers la côte cali­­for­­nienne puis vers le parc natio­­nal de Yellows­­tone. Les détails de ces voyages sont rappor­­tés par des amis et des atlas inache­­vés sur lesquels il a grif­­fonné, et qu’il a lais­­sés derrière lui. On sait que d’ici l’été, il avait pris la direc­­tion de Vancou­­ver, où il avait écono­­misé de l’argent en faisant la plonge et en travaillant comme commis au Humming­­bird Pub de l’île Galiano, où il campait dans les bois. Son aven­­ture dans les contrées sauvages semble avoir réel­­le­­ment commencé deux mois plus tôt quand il est arrivé dans la petite ville de Lake Louise, dans le parc natio­­nal de Banff. François a marché pendant un mois le long de la crête des Rocheuses jusqu’à la ville de Jasper, située à 210 km au nord. Il a ensuite descendu le fleuve Fraser sur 200 km pour arri­­ver à Prince George, en Colom­­bie-Britan­­nique. Il a ensuite dérivé sur 800 km au nord à travers les contrées les moins fréquen­­tées de la province. À un moment, il a chaviré dans les rapides et perdu la plupart de son maté­­riel. Les habi­­tants du coin lui ont donné de quoi conti­­nuer, et il était depuis convaincu qu’il pour­­rait toujours vivre du gaspillage exces­­sif de la société moderne. « L’aven­­ture est deve­­nue ma vie, comme je le voulais depuis mon enfance », a-t-il écrit à un ancien profes­­seur. « Les Indiens et les Eski­­mos d’Amé­­rique du Nord m’ont toujours soutenu dans ma quête. » Après avoir traversé le Yukon, François a recy­­clé plusieurs vélos cassés dans une décharge et pédalé 800 km au nord en suivant la Klon­­dike High­­way jusqu’à Pelly Cros­­sing. Située à mi-chemin entre White­­horse et Dawson City, cette ancienne plate­­forme de la Compa­­gnie de la baie d’Hud­­son est aujourd’­­hui une ville maus­­sade, confron­­tée aux problèmes typiques que rencontrent les popu­­la­­tions des Premières Nations : le chômage, l’al­­cool et la drogue. Sur des panneaux peints à la main instal­­lés sur le bord de la route, on peut lire : ICI, ON ALIGNE LES DEALERS DE CRACK. Eddie Tom Tom, un résident de longue date de Pelly Cros­­sing, déblayait de la neige un soir de novembre 2011 quand il a aperçu au loin la lueur d’une lampe fron­­tale. La tempé­­ra­­ture affi­­chait moins de zéro et, alors que l’homme appro­­chait, il voyait scin­­tiller les stalac­­tites accro­­chées à sa barbe blonde. Il portait un sac à dos usé et deux sacoches brico­­lées étaient accro­­chées au garde-boue de son vélo recy­­clé. Il cher­­chait un endroit où accro­­cher sa bâche, le seul abri qu’il avait avec lui. Eddie a invité François chez lui pour qu’il se réchauffe près du poêle à bois. « Il m’a raconté son histoire jusqu’à ce moment-là », se souvient Eddie, ajou­­tant que les exploits du Français lui rappe­­laient les récits des anciens des tribus. « Peut-être que quelqu’un a fait la même chose, il y a plusieurs centaines d’an­­nées », m’a confié Eddie. « Beau­­coup d’entre nous sont si à l’aise dans cette vie de séden­­taire, cette culture apathique. » Peu après, François a emmé­­nagé dans une cara­­vane avec un insti­­tu­­teur du nom de Gabriel Ellis, et pendant les six mois qui ont suivi, les habi­­tants de Pelly ont pu profi­­ter de son éter­­nel opti­­misme.

François a passé plusieurs mois à SeldoviaCrédits : François Guenot
François a passé plusieurs mois à Seldo­­via
Crédits : François Guenot

Rachel, la mère d’Ed­­die, qui était âgée, a appris à François une tech­­nique indi­­gène pour faire des pièges à lapins, et elle lui a montré comment prépa­­rer de la bannique, un mets de survie à base de farine, de sel, de sain­­doux et d’eau. Il l’ap­­pe­­lait grand-mère et elle lui a confec­­tionné des moufles, des mukluks, et un chapeau en peau de castor. François a ensei­­gné la cuisine française au centre commu­­nau­­taire. Plus tard, il a envoyé à Rachel une paire de mocas­­sins qu’il avait cousus lui-même. « Je les porte toujours », m’a-t-elle confié. Même si François s’était épanoui au contact de ses nouveaux amis, il coulait dans ses veines un puis­­sant mélange d’adré­­na­­line et d’an­­ti­­gel. À la Noël, Eddie, le gourou des cartes de la tribu, l’a aidé à prépa­­rer une randon­­née de cinquante kilo­­mètres, et la tribu lui a prêté une paire de raquettes, un couteau avec un manche en bois d’ani­­mal et un billet de 20 dollars. Mais François s’est perdu, et il a passé dix jours à tenter de retrou­­ver son chemin sous des tempé­­ra­­tures néga­­tives. Il marchait péni­­ble­­ment dans la neige entre 14 heures et 10 heures du matin pour se tenir chaud, et il dormait pendant la jour­­née. Il a survécu en ration­­nant une simple boite de flageo­­lets Heinz qu’il avait récu­­pé­­rée dans la cabane d’un trap­­peur. Alors qu’il appro­­chait de la ville de Mayo, il traver­­sait la rivière Stewart quand la glace a cédé, et il est tombé dans l’eau glacée mais peu profonde. Quand le jour­­nal local l’a inter­­­viewé à propos de cet inci­dent, il est resté posi­­tif et enchanté. « En Europe, il y a des empreintes de pas partout, ici c’est un terrain ouvert, c’est sauvage ! »

Les amis de François comp­­taient toujours se retrou­­ver en Russie en septembre 2012, et il devait commen­­cer à lever le camp.

François, n’étant pas du genre à se décou­­ra­­ger, a emprunté une paire de skis avant de repar­­tir à l’aven­­ture, essayant d’at­­teindre une source chaude sacrée située à 113 kilo­­mètres de là. On était en avril et la neige commençait à fondre, aussi a-t-il dû traî­­ner sa luge et ses skis derrière lui. Il a atteint son but et passé plusieurs jours à se relaxer dans les bassins. Sur le chemin du retour, il n’avait pas d’autre choix que de skier le long de la berge gelée et en piètre état de la rivière Pelly. Quand la glace est retour­­née à l’état d’eau libre, il a construit un radeau avec un morceau de contre­­plaqué et des poutrelles qu’il avait récu­­pé­­rés dans une vieille cabane. Après 17 jours passés seul, il était de retour en ville. Ellis, l’en­­sei­­gnant, appré­­ciait la compa­­gnie de François, mais sa témé­­rité le mettait hors de lui. En retour, François raillait Ellis, en le surnom­­mant « Easy Man » parce qu’il regar­­dait la télé et qu’il avait un sauna. Selon François, la société moderne était deve­­nue fainéante, corrom­­pue par les plats prépa­­rés et les carbu­­rants fossiles. « Ce qui pour moi était impru­dent, ce n’était que déve­­lop­­per ses  compé­­tences pour lui », m’a expliqué Ellis. Quand je lui ai demandé quelles étaient les moti­­va­­tions de François, il m’a confié que selon lui, François « essayait de surpas­­ser son père ». Les amis de François comp­­taient toujours se retrou­­ver en Russie en septembre 2012, et il devait commen­­cer à lever le camp. Il a gagné de l’argent en coupant du bois et a acheté un canoë d’oc­­ca­­sion à White­­horse, qu’il a équipé d’une voile faite avec une bâche. Il a navi­­gué ainsi 1340 km sur le Yukon, pour fina­­le­­ment arri­­ver à Ruby, en Alaska, le 24 juillet. François avait dit à des gens qu’il prévoyait de pour­­suivre vers l’est en direc­­tion du détroit de Béring, mais il a dû trou­­ver une meilleure solu­­tion, puisqu’il a brusque­­ment fait demi-tour. Il s’est rendu en avion de brousse à Fair­­banks, la deuxième plus grande ville d’Alaska. Là, il a vendu son canoë pour quelques centaines de dollars.

François et sa remorque, sur laquelle était écrit FAIRBANKS OU RIEN au chattertonCrédits : François Guenot
François et sa remorque, sur laquelle était écrit FAIRBANKS OU RIEN au chat­­ter­­ton
Crédits : François Guenot

Début août, il a renvoyé son passe­­port en France pour obte­­nir un visa russe. Tandis qu’il atten­­dait ce dernier, un camion­­neur qui allait vers le nord l’a pris en stop. Son but était de traver­­ser le cercle Arctique et de faire une randon­­née à travers la chaîne Brooks. Il est ensuite retourné au Yukon pour reprendre son voyage là où il s’était arrêté. C’est là qu’il a construit sa remorque, sur laquelle il avait écrit « FAIRBANKS OU RIEN » au chat­­ter­­ton. Une fois qu’il a parcouru les presque 100 km qui le sépa­­raient de Fair­­banks, il y a rajouté « OU HOMER ». Qui se trouve à 1 050 km plus au sud. Sur son blog, François écri­­vait à propos de l’ab­­sur­­dité de sa quête. « What a beau­­ti­­ful bike pack, no ? » (Quel beau bagage à vélo, n’est-ce pas ?) a-t-il légendé la photo de son instal­­la­­tion inélé­­gante près des majes­­tueux sommets de la chaîne d’Alaska. Les roues en plas­­tique de sa poubelle ont fondu au contact des trous dans la route, et il a essayé de prolon­­ger leur vie en les recou­­vrant de chat­­ter­­ton. Ses répa­­ra­­tions ont tenu envi­­ron 800 mètres avant que la roue ne se casse en deux. Un bon Sama­­ri­­tain – que François a appelé le « spou­­bel­­lo­­logue » – a remis un essieu à la base de la poubelle, et lui a donné de nouvelles roues plus robustes pour pour­­suivre sa route. Une fois arrivé à Homer, le 12 septembre, François avait accro­­ché à sa poubelle une plaque d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion ainsi qu’un réflec­­teur rouge. Il n’a pas tardé à apprendre que sa demande de visa russe avait été reje­­tée. Il a alors songé à construire un bateau et navi­­guer illé­­ga­­le­­ment jusqu’en Russie, mais ses amis l’en ont dissuadé. Deux semaines plus tard, il a emprunté un kayak en plas­­tique et pagayé jusqu’à Seldo­­via.

François a fait plus de mille kilomètres avec cet attelageCrédits : François Guenot
François a fait plus de mille kilo­­mètres avec cet atte­­lage
Crédits : François Guenot

Escale à Seldo­­via

Le 21 juillet, Robert, Philippe et moi-même avons pris le ferry direc­­tion Seldo­­via. C’est un petit village de pêcheurs d’en­­vi­­ron 165 habi­­tants et, pour célé­­brer notre arri­­vée, certains d’entre eux avaient élevé un drapeau français au-dessus d’un ponton en bois près du port. Des loutres nageaient sur le dos et prenaient un bain de soleil. C’était une jour­­née idéale. Nous sommes descen­­dus du ferry avec nos sacs et nous avons marché jusqu’à la piste Otter­­bahn à travers un tunnel de ciguë et d’épi­­céas. Robert portait un des t-shirts à manches longues de François. Il était vert citron et affi­­chait le logo du Buckw­­heat Ski Clas­­sic, une course de ski. Lorsque nous avons émergé de la forêt pour arri­­ver sur la place, Robert a ramassé un mollusque chauffé par le soleil et il en a aspiré le jus salé, comme il avait vu son fils le faire dans une de ses vidéos YouTube. « C’est juste un aperçu », a-t-il dit. « Il n’est pas frais », l’a prévenu Philippe. Robert l’a jeté et nous avons commencé à marcher à travers un terrain recou­­vert d’herbe, où nous avons établi notre campe­­ment. Philippe a enfilé un béret noir, allumé une ciga­­rette, et il a plai­­santé en ajou­­tant qu’a­­vec une baguette de pain, le cliché serait complet.

Kirby Corwin, auto-proclamé Roi du Kayak de SeldoviaCrédits : Brendan Borrell
Kirby Corwin, auto-proclamé Roi du Kayak de Seldo­­via
Crédits : Bren­­dan Borrell

Alors que je remon­­tais la ferme­­ture Éclair de mon double toit, nous avons perçu le gron­­de­­ment d’un 4×4 qui appro­­chait. À l’avant se trou­­vait un homme aux cheveux blancs qui portait une casquette de base­­ball avec l’ins­­crip­­tion P.E.T. « L’autre père de François ! » a-t-il grogné en serrant la main de Robert. C’était Kirby Corwin, qui s’était auto-proclamé Roi du Kayak de Seldo­­via. Né à Long Island, il diri­­geait un groupe de guides appelé Kayak’A­­tak. « François était cinglé », m’a avoué Kirby. « Si je n’étais pas si vieux, je ferais proba­­ble­­ment la même chose. » Kirby nous a dit qu’à Seldo­­via, on accueillait tous les nouveaux arri­­vants. Un métal­­leux travesti du nom de Sadi Synn avait l’ha­­bi­­tude de se pava­­ner le long de la rue prin­­ci­­pale, affu­­blé de ses hautes chaus­­sures et d’une minijupe à imprimé léopard. Les seules personnes qui s’en méfiaient étaient les imbé­­ciles qui venaient d’An­­cho­­rage pour y passer le week-end. Une des raisons qui expliquent cette ouver­­ture d’es­­prit de la ville est qu’elle est isolée du reste de l’Alaska par des glaciers, et on ne peut y accé­­der qu’en bateau ou par avion. En janvier 2013, Kirby a aidé François à trans­­for­­mer un skiff en alumi­­nium en un voilier bran­­lant qu’il a baptisé The Perl. « C’était une telle merde ! » s’est remé­­moré Kirby. Une voile brun foncé pendait du mât de 4,5 m – un tronc d’arbre toujours recou­­vert de son écorce. Le skiff à fond plat n’avait pas de quille, aussi François avait converti deux portes de contre­­plaqué en dérives. Elles étaient atta­­chées de chaque côté de la coque, telles des ailes repliées. À cette époque, François avait amassé un trou­­peau de jeunes amis qui voulaient se baigner nus en hiver et se joindre à lui dans ses aven­­tures rocam­­bo­­lesques. Ils se sont échoués plus d’une fois avec The Perl et ont dû pagayer pour rejoindre la côte. « Papa ! » disait François à Kirby. « Je ne suis qu’un abruti. » Kirby était un bon hôte, il nous a emme­­nés faire du kayak et il a même orga­­nisé un barbe­­cue. Il a fait courir le bruit auprès des gens de la ville qu’il faisait une collecte pour Robert et Philippe, afin de couvrir leurs frais de voyage. Un soir, je me suis arrêté au Loin­­wood Bar où je l’ai vu boire une bière au comp­­toir. « La famille de François a-t-elle de l’argent ? » m’a-t-il demandé.

« François avait beau­­coup de cran. » — John Miles

« Robert a un maga­­sin, les affaires marchent plutôt bien pour lui », lui ai-je répondu, en ajou­­tant qu’il possé­­dait un ULM. « Bordel, il a un avion ? Alors on ne récolte pas d’argent pour eux ! Peut-être qu’on peut aller en France et vivre à leurs crochets pendant un moment… » Tandis qu’on rencon­­trait d’autres personnes qui avaient connu François, je me suis rendu compte que sa rela­­tion avec la ville était miti­­gée. Bien sûr, il était toujours partant pour faire un flip ou parti­­ci­­per à un concours de ski, mais les habi­­tants de Seldo­­via, comme nombre de personnes en Alaska, se targuent d’être indé­­pen­­dants : il travaillent dur pour gagner leur vie et s’of­­frir leurs proprié­­tés. Une fois qu’ils ont compris que François n’était que de passage mais qu’il prévoyait de rester l’hi­­ver, il est devenu le SDF encom­­brant de la ville. Durant la majeure partie du temps qu’il a passé à Seldo­­via, François a emma­­ga­­siné les calo­­ries dont il avait besoin pour survivre. Il se prome­­nait avec un sachet de farine dans sa poche et il faisait de la bannique dans des cuisines qu’il emprun­­tait. Il était aux anges quand il a décou­­vert les bidarky, des mollusques de la région. Il les arra­­chait des rochers avec un outil multi-usages et les mangeait ensuite crus, ou bien les faisait cuire sur un feu de camp. En géné­­ral, cepen­­dant, il cher­­chait à se faire invi­­ter pour dîner. « François avait toujours faim, on le savait bien, mais on s’y était fait », m’a raconté un gars du coin, Walt Sonen. « Il atten­­dait, en espé­­rant qu’on l’in­­vite pour dîner. Si on avait quelque chose de prévu, on le lui disait. »

Tobben Spurkland avec un des vélos que François empruntaitCrédits : Brendan Borrell
Tobben Spurk­­land avec un des vélos que François emprun­­tait
Crédits : Bren­­dan Borrell

Cette tendance à rester plus long­­temps que prévu était commune quand François voya­­geait. « Il avait beau­­coup de cran », a admis John Miles, un ancien de Homer qui avait navi­­gué jusqu’en Russie il y a plusieurs années de cela et avait survécu au naufrage de son bateau lorsqu’il avait heurté un rocher dans le détroit de Cheli­­khov. « Il prenait un peu pour acquis que sous prétexte qu’il était un genre d’aven­­tu­­rier, on devait faire des cour­­bettes devant lui. On devait hono­­rer nos enga­­ge­­ments. Je lui ai dit : “François il est temps de passer à autre chose.” » Un après-midi à Seldo­­via, Tobben Spurk­­land, un ingé­­nieur norvé­­gien d’ori­­gine, avec une grosse mous­­tache blanche, nous a invi­­tés dans sa grande maison à deux étages. Tania, sa femme, était une Améri­­caine avec un carré de cheveux couleur de paille. Ils nous ont offert un festin fait de yaourt, de baies et de saumon fumé. Le couple avait accueilli François à son arri­­vée et Tobben riait en se remé­­mo­­rant la fois où François avait laissé son vélo dans la forêt quand il avait entre­­pris de faire une expé­­di­­tion de dix jours en packraft. Lorsqu’il est revenu, un porc-épic avait rongé des trous dans sa selle en cuir marron. François prenait des cours de maroqui­­ne­­rie et il a réparé la selle avec du fil dentaire. « Il profi­­tait de chacun d’entre nous, mais ça ne nous déran­­geait pas », a expliqué Tobben. Plus tard, quand François a demandé à Tobben s’il pouvait emprun­­ter son équi­­pe­­ment de survie, y compris sa combi­­nai­­son de plon­­gée pour sa traver­­sée de l’océan, il a fran­­chi la ligne. « Non », lui a répondu Tobben. « Je refuse de caution­­ner ton auto­­des­­truc­­tion. » À la fin de notre visite, Robert m’a demandé de traduire une décla­­ra­­tion qu’il voulait faire. Il a posé la main sur son cœur et a dit : « Du fond du cœur, je vous remer­­cie de vous être occupé de lui comme d’un fils. »

François était surnommé le « Français fou » en AlaskaCrédits : famille Guenot
François Guenot au bord de la mer
Crédits : famille Guenot

Tobben lui a offert un sourire en retour, de cet air typique­­ment nordique. J’ai réalisé qu’il n’avait jamais espéré qu’on le remer­­cie pour sa géné­­ro­­sité, que ce soit par un geste ou par des mots. Il prenait François pour ce qu’il était : un jeune homme agréable, un peu perdu, qui avait quitté sa terre natale. J’ai alors compris que la plus grande réus­­site de François, c’était sa capa­­cité à faire ressor­­tir la bonté chez les gens qu’il rencon­­trait, et en retour, c’était aussi sa récom­­pense. « L’Alaska est une terre vaste, sensible », écri­­vait-il dans son jour­­nal. « Ce sont les rela­­tions qui me font avan­­cer. » À quelques kilo­­mètres en dehors de la ville se trouve la cabane où François a passé la majo­­rité de l’hi­­ver, sans payer de loyer. Elle est tapie à l’ombre d’une cano­­pée de grands arbres, au bord d’un ruis­­seau profon­­dé­­ment érodé qui mène à la berge. Depuis un trou percé dans les fron­­dai­­sons, on peut voir le mont Iliamna se dessi­­ner de l’autre côté du golfe de Cook. « Ça devait être le para­­dis pour lui », a soupiré Robert quand nous avons visité l’en­­droit, mettant une remarquable fleur de ronce dans sa bouche. À l’in­­té­­rieur, nous avons trouvé des traces du séjour de François, notam­­ment une carte de couleur pastel accro­­chée au-dessus du rebord de la fenêtre. En regar­­dant de plus près, j’ai vu qu’il s’agis­­sait d’une carte de l’est de la Russie, mais les noms étaient écrits en français : Sibé­­rie, Mongo­­lie, etc. Puis j’ai compris : c’était son morceau du plateau de Conquête du Monde. « C’est le jeu ! » ai-je dit à Robert. Le jeu qui symbo­­li­­sait tous les endroits loin­­tains que François voulait explo­­rer, le voyage qu’il entre­­pren­­drait pour s’éloi­­gner le plus possible de sa famille, et, du moins l’es­­pé­­rait-il, de l’em­­prise de la société moderne. « Vous pouvez le rame­­ner en France », ai-je dit.

Une cabanne de trappeurCrédits : François Guenot
La cabane de trap­­peur
Crédits : François Guenot

Sans un mot, Robert l’a tendu à Philippe. Ce dernier a tracé les contours de la carte de ses mains, puis il a regardé son père. « Non », a-t-il dit. « Il vaut mieux le lais­­ser ici. » À quatre heures un matin de juillet 2013, François est monté à bord de son kayak rapiécé, a quitté le port de Seldo­­via, et il a levé sa voile bleue. Il était toujours diffi­­cile pour lui de quit­­ter un endroit. En passant la dernière bouée, il a tourné sa caméra vers lui. « Merci Seldo­­via », dit-il. « Merci à tous, cet hiver était incroyable. Le vent est de mon côté. C’est bon signe. » Il avait traversé la moitié de la baie Kache­­mak quand il a remarqué que son kayak ne suivait pas. Il s’est retourné pour voir que le gouver­­nail était de travers, il faisait de l’écume juste en-dessous de la surface. Il a marmonné quelque chose et d’un coup, la vidéo s’ar­­rête.

Au lac Iliamna

Après avoir réparé son bateau à Homer, François a traversé le golfe de Cook pendant 17 heures, profi­­tant des vents et marées avan­­ta­­geux. Le 29 juillet, aux alen­­tours de minuit, un pêcheur l’a vu quit­­ter la baie, et il lui a demandé s’il avait besoin d’aide. François lui a dit que tout allait bien et il a repris sa route. Il a suivi le litto­­ral vers le sud et il parcou­­rait les 24 kilo­­mètres le sépa­­rant du lac Iliamna quand un camion s’est garé et a accepté de le prendre à son bord, à contrecœur. « Je me cache un peu, mais ensuite ils m’offrent des bières », écri­­vait-il dans mail qu’il a envoyé à un ami. Le lac Iliamna est gigan­­tesque – 124 km de long – et il a la forme d’une comète filant vers l’ouest. C’est un endroit d’une incroyable beauté, l’un des seuls lacs d’eau douce au monde où vivent des phoques tout au long de l’an­­née. Les gens du coin disent que les phoques passent l’hi­­ver dans des grottes souter­­raines. Ils croient aussi qu’un monstre préhis­­to­­rique habite les profon­­deurs du lac.

Un matin, ils ont ouvert le rabat de leur tente après une tempête et tout était blanc autour d’eux.

François a passé deux mois à se rendre des bords du lac jusqu’aux côtes d’eau salée. Il a gravi l’Augus­­tine, une île volca­­nique. En septembre, il a fait la rencontre de Nicole Evers, béné­­vole dans la ferme d’une propriété excen­­trique à Kokha­­nok, la seule ville sur la rive sud du lac. Elle venait de traire une chèvre quand elle l’a vu sortir d’une yourte. Il portait un caleçon long mangé par les mites. « On aurait dit une épave », m’a-t-elle dit. La ferme appar­­te­­nait au direc­­teur de l’école de la ville, Colter Barnes, surnommé Chew­­bacca à cause de sa barbe rousse de bûche­­ron. Colter avait invité François à rester avec eux. « Au début, on n’a pas cher­­ché à le connaître plus que ça », se souve­­nait Nicole. « On pensait qu’il ne faisait que passer. Il gardait toutes ses affaires dans son sac à dos et il réflé­­chis­­sait à ce qu’il voulait faire ensuite. » Les choses ont changé quand Nicole et sa sœur, Danielle, ont accom­­pa­­gné François dans une expé­­di­­tion de plusieurs jours pour atteindre une montagne bapti­­sée Seven Sisters (« les sept sœurs »). Ils sont montés dans l’ha­­bi­­tacle du kayak et ont emporté du maté­­riel dans un packraft gris. Un matin, ils ont ouvert le rabat de leur tente après une tempête et tout était blanc autour d’eux. Nicole est origi­­naire du Maine, elle est robuste, intel­­li­­gente et indé­­pen­­dante – des quali­­tés que de toute évidence, François admi­­rait chez une femme. Tard un soir, après une bouteille de vin, ils ont échangé des histoires sur leur jeunesse et ont fait l’amour. Nicole se prépa­­rait à rejoindre le Corps de la Paix au Panama, et elle pensait que François pouvait rembal­­ler ses affaires et partir à tout moment. « Ça ne veut rien dire », lui avait-il dit. « Je ne suis pas du genre à m’in­­ves­­tir dans une rela­­tion », avait-elle répondu.

Nicole Evers, Colter Barnes, Jesse Davis, et FrançoisCrédits : Nicole Evers
Nicole Evers, Colter Barnes, Jesse Davis et François
Crédits : Nicole Evers

François lui a fait des pancakes en forme de cœur. Il l’ai­­dait à la ferme : il a construit un clapier pour les lapins, goudronné la toiture et tué des cochons. Colter et Nicole appré­­ciaient son aide, mais il était terri­­ble­­ment entêté. « Je n’aime pas l’es­­sence », leur disait-il, refu­­sant de conduire un 4×4. Il était convaincu que les animaux devaient être élevés en plein air. Un jour, Nicole l’a trouvé planté devant le poulailler, désem­­paré. Il répé­­tait : « Mais non ! Mais non ! » Il avait laissé la porte ouverte et un chien avait massa­­cré leurs poules. À la Noël, François a appris que Nicole avait eu une rela­­tion avec Colter, et il est tombé des nues. « On essayait d’être tous amis dans cette commu­­nauté hippie, l’amour libre et tout ça… » m’a expliqué Nicole. « Son atti­­tude suggé­­rait qu’il était comme ça, mais au fond, c’était un petit garçon très sensible, très privé. » François a pris une profonde inspi­­ra­­tion et il est descendu à l’ate­­lier. Nicole l’a entendu étouf­­fer des jurons. « Putain ! » a-t-il crié. Colter a essayé de raison­­ner François, il lui a expliqué qu’ils ne faisaient que s’amu­­ser avant de partir chacun de leur côté au prin­­temps, mais cette expli­­ca­­tion n’a pas apaisé François. « Je ne suis pas comme vous, les Améri­­cains ! » a-t-il dit. Fin janvier, il a écrit à Nicole une lettre inju­­rieuse qu’il n’a jamais envoyée, et il est sorti comme une tornade. Pendant son exil, François a cher­­ché à deve­­nir meilleur, il a côtoyé Gary Niel­­sen, un homme corpu­lent à la voix de basson qui tenait l’épi­­ce­­rie du coin. « Il était sous un arbre, à envi­­ron 400 mètres de moi », m’a expliqué Niel­­sen, assis sur le canapé de son salon. « Il est venu ici et il restait dans le hammam. »

François a cotoyé Gary Nielsen, qui tenait l’épicerie du coinCrédits : Brendan Borrell
Gary Niel­­sen
Crédits : Bren­­dan Borrell

Pendant l’hi­­ver, François a nourri les chiens de traî­­neau de Niel­­sen, il les gardait en forme en les faisant tirer un traî­­neau qu’il avait construit lui-même. Puis, quand la glace a commencé à fondre au début du prin­­temps, il est parti en voyage. Il a emporté avec lui un petit sac à dos et a marché vers l’ouest en suivant la rive du lac Iliamna. Les gens du coin ne s’aven­­tu­­raient plus sur la glace depuis une semaine ou deux, et ils lui ont conseillé d’en faire autant. Après 30 km, il s’est dirigé vers le nord et a traversé le lac à l’em­­bou­­chure de la rivière, là où la glace est la plus fine. Quand il a atteint l’autre rive, c’était comme un miracle. François conti­­nuait gaie­­ment son voyage, visi­­tant des campe­­ments sur le chemin. Quand il est revenu à Kokha­­nok, 45 jours plus tard, il se sentait rajeuni. « Je me suis fait des amis pendant mon voyage, j’étais en harmo­­nie avec les esprits des lieux où je suis allé », écri­­vait-il. « Les villa­­geois près du lac m’ont toujours bien accueilli, ils m’ont donné de la nour­­ri­­ture, et parfois, ils accep­­taient mon aide. J’ai décou­­vert leur mode de vie. »

Le Français fou

Un jour avant l’aube au début du mois d’août, avant le lever du jour, Philippe a reçu un appel d’un numéro inconnu, mais il n’y avait aucun son à l’autre bout de la ligne. Il est certain que c’était François, mais quand il a rappelé, le numéro n’était pas attri­­bué. À cette heure, j’étais déjà en route pour conti­­nuer mon repor­­tage. De leur côté, Robert et Philippe ont rencon­­tré une femme qui parlait français et qui affir­­mait qu’ils s’y prenaient mal pour retrou­­ver François. Elle les a aidés à rencon­­trer la police d’État d’Alaska pour tenter de relan­­cer les recherches. Robert et Philippe ont publié un appel à l’aide dans le Dispatch, mais l’Alaska était passée à autre chose… Le 17 août, ils sont retour­­nés en France.

François était en route pour voir la « famille Guenot »Crédits
François était en route pour voir la « famille Guenot »
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Trois semaines plus tard, Andy Schroe­­der, le direc­­teur exécu­­tif d’Is­­land Trails Network à Kodiak, était seul à bord de son Zodiac de quatre mètres, explo­­rant des sites néces­­si­­tant des opéra­­tions de nettoyage de débris marins, comme son asso­­cia­­tion en orga­­nise chaque année. Alors qu’il arri­­vait sur la plage d’une petite île au nord de Kodiak, il a vu ce qui ressem­­blait à un corps étalé dans l’eau peu profonde. C’est plus qu’un sque­­lette, gardé intact grâce à des bottes-panta­­lons lui arri­­vant à hauteur du torse, et un imper­­méable vert. Il était si décom­­posé que Shroe­­der était inca­­pable de dire s’il s’agis­­sait d’un homme ou d’une femme. Suivant les instruc­­tions que la police d’État lui avait données par télé­­phone, il l’a enve­­loppé dans une bâche et l’a éloi­­gné de la marée. L’exa­­men dentaire a confirmé qu’il s’agis­­sait de François. En janvier de cette année, ses restes ont été inci­­né­­rés et renvoyés à Maîche, où une céré­­mo­­nie a été orga­­ni­­sée dans la petite église de la ville. « En tant que parents, nous ne devons pas regret­­ter d’avoir accom­­pli notre mission, en ayant éduqué nos enfants pour qu’ils deviennent libres, indé­­pen­­dants et auto­­nomes », a déclaré Robert à l’en­­ter­­re­­ment. « Nous avons une vie à traver­­ser. Certains la traversent plus vite que d’autres. » Presque tout ce que nous savons des derniers jours de François vient des jour­­naux de bord qui se trou­­vaient dans son sac étanche sur la plage. Il est parti de Kokha­­nok le 22 mai 2014, portant sur son dos un sac plein à craquer. Des babioles dépas­­saient du sac, des déco­­ra­­tions de Noël notam­­ment. Il avait une petite collec­­tion de livres de poches, parmi lesquels Mes amis les loups, de l’éco­­lo­­giste Farley Mowat, et une antho­­lo­­gie des œuvres de Victor Hugo. Avant de partir, François a écrit un poème en anglais pour Niel­­sen, dans lequel il évoquait son désir d’être en mer. « Each wave is a pocket of my soul. Make my life real as it does! » (Chaque vague est une poche de mon âme. Rend ma vie plus réelle que jamais). Il était signé « le Français fou ».

Il savait que le seul moyen pour lui de rejoindre son père à temps était de pagayer loin de la côte

La première nuit après son arri­­vée, François a campé près du lac de Gibral­­tar, puis il s’est débrouillé pour atteindre la côte en passant au travers d’aulnes, de canyons rocailleux et d’étangs de castors. « Voilà le premier jour de mes aven­­tures, en route pour l’océan », a-t-il écrit dans son jour­­nal. Un pilote de brousse du coin avait laissé son kayak et des provi­­sions dans une cabane déla­­brée sur la côte. Après quelques jours là-bas, il a repris son chemin en direc­­tion du nord, campant et pêchant à Bruin Bay, avant de repar­­tir vers le sud au début du mois de juin. Il se rendait à Chignik, ou peut-être voulait-il marcher jusqu’à Egegik en passant par le pénin­­sule d’Alaska. Tout ce dont il était sûr, c’est qu’il était en route pour voir la « famille Guenot ». En parcou­­rant les pages du jour­­nal à Seldo­­via, Robert avait été captivé par tous ces détails. Je lui ai alors demandé s’il commençait à comprendre son fils. « Il a décou­­vert une vraie façon de vivre », m’a-t-il répondu. « Ce voyage m’a laissé du temps pour réflé­­chir. » « Pensez-vous que vous allez voir la vie diffé­­rem­­ment à présent ? » lui ai-je demandé. « Je vais atta­­cher moins d’im­­por­­tance au monde maté­­riel. » Robert a tourné la page. Le jour­­nal disait que début juin, les condi­­tions météo avaient été impré­­vi­­sibles, ce qui rendait la navi­­ga­­tion compliquée. François espé­­rait pagayer près de 20 km par jour, mais il devait combattre le vent, et il parcou­­rait à peine la moitié de cette distance. « J’ai peu progressé », se déses­­pé­­rait-il en arri­­vant du côté nord du Cap Douglas le 14 juin. Il a caché son maté­­riel sous une falaise et essayé de pêcher. « Il y a beau­­coup de vent le soir », écri­­vait-il. « L’océan Paci­­fique me récon­­forte. Les hautes vagues me font imagi­­ner des lieux loin­­tains. »

François était surnommé le « Français fou » en AlaskaCrédits : Nicole Evers
François était surnommé le « Français fou » en Alaska
Crédits : Nicole Evers

Il savait que le seul moyen pour lui de rejoindre son père à temps était de pagayer loin de la côte, où il espé­­rait pouvoir tirer parti des courants rapides et impré­­vi­­sibles du détroit de Cheli­­khov. À 13 heures, le 15 juin, il a écrit la dernière page de son jour­­nal avant de contour­­ner le cap et de se diri­­ger vers l’eau libre. Le ciel était clair et l’eau était calme, mais il savait dans quoi il s’em­­barquait. « Merde, je suis un idiot », a-t-il grif­­fonné. « Complè­­te­­ment fou. Je vais conti­­nuer, on verra bien. »


Traduit de l’an­­glais par Marine Bonni­­chon d’après l’ar­­ticle « The Fren­ch­­man Who Follo­­wed Chris McCand­­less Into Alaska », paru dans Outside Maga­­zine. Couver­­ture : François Guenot pagayant dans un canoë, près de Seldo­­via. Crédits : famille Guenot.

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