par Brendan Koerner | 12 février 2015

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Alfred Anaya était fier de la géné­­ro­­sité avec laquelle il gérait sa garan­­tie de service. Bien qu’il fût le seul employé de sa société d’ins­­tal­­la­­tion d’équi­­pe­­ments stéréo, Valley Custom Audio Fana­­tics, basée chez lui à San Fernando en Cali­­for­­nie, il offrait à tous ses clients une garan­­tie à vie. S’il y avait le moindre problème avec l’un de ses produits, il le répa­­rait sans poser de ques­­tions et ne faisait payer que le prix des nouvelles pièces.

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Vallée de San Fernando
Crépus­­cule cali­­for­­nien
Crédits

Les clients d’Anaya le prenaient géné­­ra­­le­­ment au mot. Quand leurs cais­­sons de basse, qui avaient d’or­­di­­naire une bonne acous­­tique, finis­­saient par rendre l’âme ou que leurs enceintes en fibre de verre commençaient à s’ef­­fri­­ter, ils le contac­­taient sans attendre. Mais fin janvier 2009, un homme dont Anaya ne connais­­sait que le prénom, Este­­ban, lui télé­­phona à propos d’un produit moins ordi­­naire : un compar­­ti­­ment caché qu’A­­naya avait installé sur sa camion­­nette Ford F-150. Ces dernières années, ces cachettes secrètes – qu’on appelle « planques » dans le jargon auto­­mo­­bile – étaient deve­­nues un luxe de plus en plus répandu chez ceux qui en avaient les moyens. Et chez ceux qui avaient des choses à cacher. Ce compar­­ti­­ment-là se situait derrière le siège arrière de la camion­­nette. La trappe était main­­te­­nue par un ensemble de vérins hydrau­­liques, reliés au système élec­­trique du véhi­­cule. La seule façon de faire avan­­cer le siège, et ainsi d’en révé­­ler son secret, c’était de pres­­ser simul­­ta­­né­­ment et de main­­te­­nir quatre inter­­­rup­­teurs : deux d’entre eux contrô­­laient le verrouillage élec­­trique des portes et les deux autres celui des fenêtres. Este­­ban lui expliqua que le siège ne réagis­­sait plus à la combi­­nai­­son des inter­­­rup­­teurs et qu’il avait beau avoir tout essayé, rien ne se passait. Il supplia Anaya d’y jeter un coup d’œil. Anaya ne sut pas comment réagir à cette demande. Il avait des doutes sur la nature du métier qu’exerçait Este­­ban. Instal­­ler des planques n’était pas illé­­gal en soi, elles étaient en géné­­ral utili­­sées pour dissi­­mu­­ler des bijoux de valeur et des armes à feu déte­­nues léga­­le­­ment. Mais l’ac­­ti­­vité violait la loi en vigueur dans l’État de Cali­­for­­nie si l’ins­­tal­­la­­teur appre­­nait que ce compar­­ti­­ment servi­­rait au trans­­port de drogues. La peine maxi­­male s’élè­­vait à trois années de prison. Pour cette raison, Anaya décida de faire une entorse à ses habi­­tudes et de se rensei­­gner avant d’ac­­cep­­ter d’ho­­no­­rer sa garan­­tie. « Il n’y a rien là-dedans que je ne devrais voir, n’est-ce pas ? » demanda le fabriquant. Este­­ban lui assura qu’il n’avait aucune raison de s’inquié­­ter. Ce dernier condui­­sit alors sa F-150 chez Anaya. Sa maison, plutôt modeste, ressem­­blait à un ranch. Este­­ban gara son véhi­­cule près du porche, à l’ar­­rière de la demeure. Un de ses amis, qui disait s’ap­­pe­­ler Cesar, le suivait de près dans son pick-up noir Honda Ridge­­line. Anaya était un bel homme de 37 ans, qui parais­­sait plus jeune que son âge malgré ses tatouages repré­­sen­­tant des dés et des motifs japo­­nais sur le cou et les bras. Il testa les inter­­­rup­­teurs qui contrô­­laient l’ou­­ver­­ture de la trappe. Les hydrau­­liques vrom­­birent, mais le siège ne bougea pas d’un centi­­mètre. Il allait devoir faire usage de la force.

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Des compar­­ti­­ments cachés
Sous les sièges d’une F-150
Crédits : DEA

Anaya perça un trou à un endroit précis dans le revê­­te­­ment du siège, armé de sa perceuse 24 volts Makita. Il cher­­cha les vis qui fixaient le siège aux hydrau­­liques. Quelques instants plus tard, il enten­­dit un bruit sec. La perceuse semblait avoir perforé quelque chose de mou. Quand il arriva enfin à enle­­ver le siège arrière, il vit ce qu’il avait touché : une liasse de billets d’une épais­­seur de dix centi­­mètres. Le compar­­ti­­ment entier débor­­dait de liasses et quelques-unes atter­­rirent sur le sol. C’était en bour­­rant la trappe de billets qu’Es­­te­­ban l’avait bloquée – il y en avait pour plus de 800 000 dollars au total. Anaya s’éloi­­gna de la camion­­nette, livide, et manqua de trébu­­cher. « Sors-moi ça de là ! » grogna-t-il à l’en­­contre d’Es­­te­­ban. « Je ne veux rien savoir. Je ne veux pas de problème. » Este­­ban Magal­­lon Malda­­nado et Cesar Bonilla Montiel se dépê­­chèrent de trans­­fé­­rer l’argent du F-150 au pick-up noir. Ils voulaient à tout prix rester dans les bonnes grâces d’Anaya, car les virtuoses dans son genre étaient rares et très prisés dans le commerce illi­­cite de stupé­­fiants. Pour distri­­buer les produits des gros­­sistes aux détaillants, les orga­­ni­­sa­­tions de narco­­tra­­fiquants avaient besoin de véhi­­cules équi­­pés de planques bien dissi­­mu­­lées pour que les char­­ge­­ments ne soient pas systé­­ma­­tique­­ment saisis pendant le trans­­port. En Cali­­for­­nie, il se murmu­­rait parmi les trafiquants qu’A­­naya instal­­lait les meilleurs compar­­ti­­ments. Perfec­­tion­­niste, il s’as­­su­­rait que ses cachettes secrètes restent indé­­tec­­tables, même aux yeux des experts. Malda­­nado et Montiel étaient des acteurs clés dans ce réseau de contre­­bande, qui intro­­dui­­sit de larges quan­­ti­­tés de cocaïne et de métham­­phé­­ta­­mines dans le Midwest améri­­cain. Ils voulaient pouvoir faire à nouveau appel aux services du tech­­ni­­cien. Une fois tout l’argent trans­­féré dans la Ridge­­line, Anaya, main­­te­­nant plus serein, accepta de répa­­rer la trappe de la F-150 pour 1 500 dollars. C’était à peine un tiers de ce qu’il avait facturé à l’ori­­gine. Il proposa même d’amé­­lio­­rer le compar­­ti­­ment en ajou­­tant un inter­­­rup­­teur de plus à la séquence qu’il fallait réali­­ser pour déver­­rouiller la trappe, le bouton servant à incli­­ner le siège. Recon­­nais­­sant, Malda­­nado demanda à Anaya s’il pouvait aussi instal­­ler une planque sur la Ridge­­line. La Honda en possé­­dait déjà une, mais elle avait été fabriquée par un novice – un simple trou dans le sol du pick-up. Malda­­nado souhai­­tait une trappe élec­­tro­­nique comme celle du F-150. Il proposa à Anaya de lui avan­­cer l’argent néces­­saire pour pouvoir ache­­ter les hydrau­­liques. Déjà profon­­dé­­ment endetté auprès de nombreux créan­­ciers, Anaya décida d’ac­­cep­­ter la tâche. Il n’avait pas encore entiè­­re­­ment pardonné à Malda­­nado de ne pas l’avoir prévenu pour les liasses qu’il avait trou­­vées dans la trappe, mais il pensait respec­­ter la loi à la lettre. Il n’avait effec­­ti­­ve­­ment vu aucune drogue, et Malda­­nado ne lui avait pas dit comment il avait amassé cette petite fortune. Dans ces condi­­tions, Anaya suppo­­sait qu’il était irré­­pro­­chable d’un point de vue légal en instal­­lant ses ouvrages minu­­tieux. Après tout, il n’était qu’ins­­tal­­la­­teur.

Patte blanche

Alfred Anaya raconta qu’il avait détruit l’as­­pi­­ra­­teur de sa mère à l’âge de huit ans, pour amélio­­rer ses connais­­sances. « Je l’ai démonté parce que je voulais trou­­ver le moteur », se souve­­nait-il. « J’étais jeune, je croyais que le moteur allait fonc­­tion­­ner tout seul, même après l’avoir enlevé de l’as­­pi­­ra­­teur. Je n’avais pas réalisé qu’il fallait le bran­­cher pour ça. » Sa mère s’était mise en colère, bien sûr, mais n’avait pas été surprise de trou­­ver son aspi­­ra­­teur en pièces déta­­chées. Elle savait déjà que son plus jeune fils était du genre curieux. Alfred avait démonté par la suite des bala­­deurs Sony et des radios-réveils pour pouvoir remplir son tiroir préféré de toutes sortes de circuits impri­­més, dont la complexité l’hyp­­no­­ti­­sait litté­­ra­­le­­ment.

« On travaille pour les retours, et pour l’adré­­na­­line. » – Alfred Anaya

Anaya avait toujours idolâ­­tré son père, Gabriel, émigré du Mexique devenu maçon-cimen­­tier, dont le travail était appré­­cié. Alfred n’était même pas adoles­cent qu’il séchait déjà les cours pour pouvoir aider son père à couler du béton dans les centres commer­­ciaux. Il utili­­sait le maté­­riel qui ne servait plus sur ces sites pour pouvoir construire des cabanes complexes à l’ar­­rière de leur maison de San Fernando. En emprun­­tant de temps à autre la scie circu­­laire de son père, il avait équipé ses struc­­tures de ponts à bascule fonc­­tion­­nant à l’aide de poulies, de trappes se fondant dans le décor et de pièces secrètes où il invi­­tait des filles à le rejoindre dans le dos de ses parents. Un peu plus tard dans son adoles­­cence, Anaya avait déve­­loppé une obses­­sion pour les voitures. Il avait écono­­misé près de 500 dollars pour ache­­ter une très vieille cocci­­nelle Volks­­wa­­gen 1963. La restau­­rer de ses propres mains était un vrai bonheur. Après avoir aban­­donné le lycée, il avait commencé à traî­­ner dans une boutique d’équi­­pe­­ments stéréo du coin, Super Sound Elec­­tro­­nics. Il nettoyait gratui­­te­­ment le sol et les voitures des clients, et en échange de ses services, il était auto­­risé à obser­­ver la façon dont les instal­­la­­teurs fabriquaient des enceintes et ache­­mi­­naient les câbles à travers les parois des véhi­­cules. Il avait réussi à persua­­der le proprié­­taire du Super Sound de le prendre comme apprenti, puis il était rapi­­de­­ment devenu l’étoile montante de la boutique. Après avoir passé des années à lire des plans avec son père, il avait déve­­loppé un don pour trou­­ver la meilleure façon de fondre chaque système stéréo dans le contour natu­­rel des voitures. « Quand on custo­­mise des voitures, il faut avoir de l’ima­­gi­­na­­tion. Il faut pouvoir voir ce que ça va donner après avoir terminé d’ins­­tal­­ler le système de son », expliquait Tony Cardone, ami d’en­­fance d’Anaya, lui aussi devenu instal­­la­­teur de systèmes audio. « C’est une chose pour laquelle Alfred a toujours eu un don. » Anaya excel­­lait dans la fabri­­ca­­tion de cais­­sons de basses couleur bonbon aux courbes volup­­tueuses. Il arri­­vait souvent au résul­­tat escompté en recou­­vrant l’os­­sa­­ture en bois de tissus molle­­ton­­nés, puis en versant dessus une résine fondue qui durcis­­sait en refroi­­dis­­sant. Anaya avait aussi appris à dissi­­mu­­ler son travail pour obte­­nir de meilleurs résul­­tats. « Le son sonne bien mieux quand on ne sait pas d’où il vient », avait-t-il constaté. « L’idée, c’est qu’ils aient l’im­­pres­­sion d’écou­­ter de la magie. » Pour répondre aux besoins des clients qui préfé­­raient que le système audio soit plus discret que tape-à-l’œil, Anaya s’était mis à construire des haut-parleurs pouvant se glis­­ser dans les espaces irré­­gu­­liers situés derrière le panneau des portes et des sièges arrière. Ces compé­­tences lui servirent quand ses clients commen­­cèrent à lui deman­­der de fabriquer des planques, vrai­­sem­­bla­­ble­­ment pour y cacher des armes, du liquide ou de l’herbe aux yeux des poli­­ciers comme des voleurs. Anaya était heureux de leur propo­­ser ses services. Ces cachettes réveillaient de façon exci­­tante la part malveillante qu’il avait toujours eu en lui. La première trappe qu’il avait vue avait été instal­­lée par l’un de ses supé­­rieurs de Super Sound, dans le tableau de bord d’une voiture. Son ouver­­ture dépen­­dait d’une antenne, qui pouvait être déployée ou rétrac­­tée par commande élec­­trique.

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B-Real de Cypress Hill, en couver­­ture de Lowri­­der

Anaya avait hâte de pouvoir construire lui aussi des compar­­ti­­ments simi­­laires, pour éblouir les passion­­nés d’au­­to­­mo­­bile avec son ingé­­nio­­sité. Ces derniers semblaient toujours fasci­­nés par ce qui avait l’air de sortir d’un James Bond. « Pouvoir en mettre plein la vue à tout le monde, c’est ce qu’il y a de plus grati­­fiant dans notre profes­­sion. On travaille pour les retours, et pour l’adré­­na­­line », confes­­sait Anaya. « Je voulais que mes compar­­ti­­ments secrets soient les plus élabo­­rés du marché. » En 2002, Anaya était devenu l’un des instal­­la­­teurs les plus recher­­chés en Cali­­for­­nie du Sud. Dans sa liste de clients, on trou­­vait des rappeurs, des joueurs de basket profes­­sion­­nels et des stars du porno. Mobile Elec­­tro­­nics l’avait placé dans le top 100 des meilleurs instal­­la­­teurs des États-Unis. Des maga­­zines comme Lowri­­der et Lug avaient parlé de ses systèmes audio dans leurs pages truf­­fées de biki­­nis. En exploi­­tant sa célé­­brité, Anaya avait écono­­misé assez pour pouvoir ouvrir sa propre boutique à San Fernando : Valley Custom Audio Fana­­tics. Un an plus tard, peu de temps après avoir épousé une jeune femme nommée Aimee Basham, Anaya avait persuadé un inves­­tis­­seur de l’ai­­der à démé­­na­­ger dans des locaux plus grands, au nord d’Hol­­ly­­wood. Ravi de l’op­­por­­tu­­nité qui lui était donnée, il avait passé un mois à créer la pièce maîtresse de sa nouvelle boutique, une vitrine en fibre de verre de 3,65 mètres de haut ressem­­blant à la colonne verté­­brale d’un extra­­­ter­­restre. Son père, Gabriel, qui souf­­frait d’un cancer du côlon en phase termi­­nale, avait visité la boutique juste avant son inau­­gu­­ra­­tion. En débal­­lant du maté­­riel, Alfred avait vu son vieux père s’as­­seoir sur un haut-parleur et rayon­­ner de fierté devant tout ce que son fils avait accom­­pli. « C’est peut-être le meilleur souve­­nir que j’ai de lui », racon­­tait Anaya. Ce moment de joie fut rapi­­de­­ment éclipsé quand Valley Custom Audio commença à avoir des ennuis finan­­ciers. Comme la plupart des artistes, Anaya avait beau­­coup de mal à gérer son temps et son argent. Il avait commencé trop de projets en même temps et n’avait pas réussi à surveiller ses dépenses. Stressé par toutes les charges qui incom­­baient au direc­­teur d’une entre­­prise, il avait commencé à boire, trop souvent, bière après bière, et à avoir du mal à finir les voitures qui avaient déjà des semaines de retard… Ses finances person­­nelles l’avaient égale­­ment mis dans une situa­­tion diffi­­cile, notam­­ment à cause d’une hypo­­thèque dévas­­ta­­trice et de dépenses exces­­sives en motos, bars à strip-tease et sorties camping avec ses deux jeunes garçons (l’un d’eux était issu d’une rela­­tion anté­­rieure à son mariage avec Basham). En 2007, Anaya avait été obligé de délo­­ca­­li­­ser son entre­­prise en diffi­­culté chez lui – ce qui avait beau­­coup ennuyé Basham, car elle détes­­tait le vacarme constant des géné­­ra­­teurs prove­­nant du garage. Mais les problèmes d’Anaya ne s’étaient pas arrê­­tés là : des clients louches l’avaient arnaqué de milliers de dollars et pour­­tant, malgré son suren­­det­­te­­ment, il conti­­nuait à ache­­ter les meilleurs haut-parleurs Rock­­ford Fosgate et les outils de chez Snap-on.

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Le seul point posi­­tif pour Valley Custom Audio, c’était l’es­­sor de son commerce dans les planques. Anaya ne faisait pas de publi­­cité pour ce service, mais les clients satis­­faits en parlaient à leurs amis. Il factu­­rait entre 4 000 et 5 000 dollars le compar­­ti­­ment, c’était bien plus que ce qu’il gagnait habi­­tuel­­le­­ment quand il instal­­lait un système stéréo. Mais le mieux, c’était que les clients le réglaient en temps et en heure, en petites coupures. Vers fin 2008, la construc­­tion de planques occu­­pait plus ou moins 70 % de la charge totale de l’ac­­ti­­vité d’Anaya.

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Un système audio impres­­sion­­nant
Coffre d’une Honda
Crédits

Il savait très bien qu’il flir­­tait avec le danger. Il était conscient que certaines de ses planques pouvaient servir au commerce illé­­gal. Mais selon lui, la loi sur les compar­­ti­­ments cachés en Cali­­for­­nie, une des seules du pays, était très claire : construire une planque était illé­­gal si, et seule­­ment si, elle était construite avec « l’in­­ten­­tion d’en­­tre­­po­­ser, de dissi­­mu­­ler ou de trans­­por­­ter des substances illi­­cites ». Il avait demandé l’avis de ses confrères instal­­la­­teurs et en avait déduit qu’il ne fran­­chi­­rait cette ligne que si l’un de ses clients lui parlait très préci­­sé­­ment de drogues. Anaya avait donc adopté la même poli­­tique que les boutiques qui vendent des pipes à eau : il refu­­sait d’ins­­tal­­ler une planque à ceux qui parlaient le jargon habi­­tuel­­le­­ment utilisé dans le milieu de la drogue quand ils passaient commande. Tant qu’un client restait discret, Anaya ne refu­­sait jamais son argent.

Au plus malin

Le tout premier à fabriquer des planques modernes était un méca­­ni­­cien français du nom de Claude Marceau (sans doute un pseu­­do­­nyme). Selon un rapport du minis­­tère de la Justice daté de 1973, Marceau avait lui-même dissi­­mulé 72 kg d’hé­­roïne dans le châs­­sis d’une limou­­sine Lancia, envoyée aux États-Unis en 1970 – un des gros triomphes de la French Connec­­tion, orga­­ni­­sa­­tion mafieuse inter­­­na­­tio­­nale dont l’his­­toire inspira le film du même nom. Les planques comme celles de Marceau pouvaient être diffi­­ciles à détec­­ter, mais exigaient beau­­coup plus de temps et de savoir-faire. La seule façon de char­­ger et déchar­­ger ces compar­­ti­­ments « à la con », c’était de démon­­ter le véhi­­cule pièce par pièce. Sur le plan écono­­mique, la chose était rentable pour les orga­­ni­­sa­­tions multi­­na­­tio­­nales comme la French Connec­­tion, qui trans­­por­­tait à faible fréquence des quan­­ti­­tés massives de stupé­­fiants d’un conti­nent à un autre. Mais pour les trafiquants du pays, qui devaient trans­­por­­ter de petites quan­­ti­­tés d’une ville à une autre de façon régu­­lière, il était impos­­sible de sacri­­fier une voiture à chaque livrai­­son. Ils devaient pouvoir entre­­po­­ser et reti­­rer leur contre­­bande faci­­le­­ment, puis réuti­­li­­ser le véhi­­cule pour réité­­rer le proces­­sus.

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De la drogue planquée dans un pneu de rechange
Crédits : U.S. Customs and Border Protec­­tion

Aupa­­ra­­vant, les trafiquants de drogue cachaient leurs char­­ge­­ments dans des endroits flagrants : dans le loge­­ment d’un pneu, une roue de secours, dans les recoins d’un bloc-moteur… Au début des années 1980 cepen­­dant, ils avaient troqué leur système contre ce que la Drug Enfor­­ce­­ment Admi­­nis­­tra­­tion (DEA) appel­­lait les « planques urbaines » : des compar­­ti­­ments de taille moyenne, dissi­­mu­­lés derrière des façades et contrô­­lés élec­­tro­­nique­­ment. Les premières planques du genre se trou­­vaient géné­­ra­­le­­ment dans les portes de berlines de luxe. Ceux qui instal­­laient ces cachettes étaient en géné­­ral des spécia­­listes en carros­­se­­rie et travaillaient au noir. Ils coupaient les panneaux de portes en deux, puis les reliaient aux fonc­­tions qui servaient à bais­­ser et remon­­ter les fenêtres. Après cela, ils étaient passés aux trappes dans les tableaux de bord, les sièges et les toits. Elles s’ou­­vraient avec un bouton et possé­­daient un système de verrouillage magné­­tique. Peu à peu, ce système aimanté avait été remplacé par un ensemble de vérins hydrau­­liques, beau­­coup plus diffi­­ciles à débloquer pendant les inspec­­tions de police. Au début des années 1990, les trafiquants de drogue avaient décou­­vert que ces compar­­ti­­ments avaient deux gros problèmes de concep­­tion. Le premier, c’était que les commandes qui permet­­taient d’ou­­vrir les trappes étaient ajou­­tées au véhi­­cule d’ori­­gine. Ces pièces étaient trop facile à iden­­ti­­fier – la police était formée pour recon­­naître chaque gadget ne prove­­nant pas de la chaîne de montage. Le second, c’était qu’ou­­vrir les trappes ne repré­­sen­­tait aucun défi pour les poli­­ciers, une fois le bon bouton iden­­ti­­fié : il suffi­­sait d’une seule mani­­pu­­la­­tion pour que la porte du compar­­ti­­ment s’ouvre. Il était même arrivé que la police découvre des cachettes par hasard. Il suffi­­sait qu’un genou ou un coude se frotte à l’in­­ter­­rup­­teur pendant la fouille pour qu’une brique de cocaïne appa­­raisse, comme par magie ! Pour répondre aux plaintes des trafiquants, les fabri­­cants de planques s’étaient retrou­­vés à exploi­­ter le système élec­­trique interne des voitures. Ils avaient commencé par connec­­ter les compar­­ti­­ments à ces systèmes à l’aide de relais élec­­triques et de commu­­ta­­teurs élec­­tro­­ma­­gné­­tiques. Grâce à cela, des circuits à faible consom­­ma­­tion avaient pu contrô­­ler des circuits à plus forte consom­­ma­­tion. C’était grâce aux relais qu’on pouvait, par exemple, démar­­rer un moteur en tour­­nant une simple clé de contact.

Pour les fabri­­cants adeptes des relais, la seule limite à la complexité des séquences de déver­­rouillage des trappes était leur imagi­­na­­tion.

Certains relais ne lais­­saient pas passer le courant si plusieurs circuits d’en­­trée n’avaient pas été fermés – en d’autres termes, si plusieurs actions distinctes n’avaient pas été réali­­sées. En repro­­dui­­sant ce système dans les voitures, les instal­­la­­teurs avaient réussi à construire des compar­­ti­­ments pouvant être contrô­­lés à partir des commandes déjà présentes à l’usine, et non plus à partir de boutons ajou­­tés. « Avec les relais, on ne peut accé­­der au compar­­ti­­ment que si l’on fait une série de combi­­nai­­sons, dans un ordre exact », expliquait Michael Lewis, shérif du comté de Wico­­mico, dans le Mary­­land. Après vingt-deux ans de carrière en tant que poli­­cier d’État, Lewis s’était spécia­­lisé dans les planques et son exper­­tise était recon­­nue au niveau natio­­nal. Une séquence type consis­­te­­rait à pous­­ser diffé­­rents inter­­­rup­­teurs un certain nombre de fois : le bouton qui action­­nait les fenêtres trois fois, celui qui verrouillait les portes quatre fois, puis celui qui servait à dégi­­vrer deux fois. Pour les fabri­­cants adeptes des relais, la seule limite à la complexité des séquences de déver­­rouillage des trappes était leur imagi­­na­­tion. Beau­­coup trafiquaient le système élec­­tro­­nique pour que les compar­­ti­­ments ne s’ouvrent que lorsque les portes du véhi­­cule étaient verrouillées – ce qui n’ar­­ri­­vait presque jamais quand une voiture était fouillée. Une autre tactique consis­­tait à relier la trappe à un capteur de pres­­sion derrière le siège du conduc­­teur pour que le compar­­ti­­ment ne puisse s’ou­­vrir que si quelqu’un était assis. Ces dernières années, les fabri­­cants de planques étaient en compé­­ti­­tion les uns contre les autres pour voir lequel d’entre eux pour­­rait inven­­ter la tech­­nique d’ou­­ver­­ture la plus élabo­­rée. Les maîtres incon­­tes­­tés de cet art étaient les instal­­la­­teurs du Bronx, d’ori­­gine domi­­ni­­caine. Ils travaillaient dans les carros­­se­­ries sur la Jerome Avenue – un petit pôle sordide que les agents de DEA appel­­laient la Sili­­con Valley de la fabri­­ca­­tion de planques. « Les Domi­­ni­­cains ont commencé à instal­­ler des logi­­ciels d’ac­­ti­­va­­tion vocale il y a six ans », expliquait Lewis, qui donnait des forma­­tions sur l’iden­­ti­­fi­­ca­­tion de planques aux orga­­nismes char­­gés de faire appliquer la loi à travers le pays. « Sur un de nos enre­­gis­­tre­­ments, on voit la planque d’un Domi­­ni­­cain où il fallait acti­­ver le régu­­la­­teur de vitesse, remon­­ter une des fenêtres tout en en bais­­sant une autre, et parler pour l’ou­­vrir. C’était la voix qui fermait le circuit et acti­­vait le compar­­ti­­ment. Plutôt cool. » Ce qui donnait le plus de valeur à un compar­­ti­­ment, ce n’était pas la diffi­­culté qu’on avait à l’ou­­vrir, mais celle qu’on avait à le trou­­ver. Si un poli­­cier ne devi­­nait pas la séquence exacte qui déclen­­chait l’ou­­ver­­ture  d’une trappe, l’obs­­tacle n’en était pas vrai­­ment un s’il voyait clai­­re­­ment qu’il y avait compar­­ti­­ment. Il aurait pu le devi­­ner à cause d’une faute décou­­lant d’un mauvais savoir-faire – à cause d’un fil dépas­­sant d’un cous­­sin ou de la goutte d’un liant métal­­lique lais­­sée par inad­­ver­­tance. Si les poli­­ciers avaient un doute sur la présence d’une planque, et qu’elle était confir­­mée par une preuve visuelle, ils pouvaient obte­­nir un mandat qui les auto­­ri­­sait à démon­­ter le véhi­­cule. Et même le compar­­ti­­ment le plus protégé du monde ne pouvait résis­­ter aux attaques de scies et de perceuses.

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Exemple de séquence de déver­­rouillage
1. S’as­­seoir à la place du conduc­­teur 2. Fermer toutes les portes 3. Allu­­mer le dégi­­vreur
4. Passer une carte magné­­tique devant le clima­­ti­­seur 5. Rele­­ver le tableau de bord

Alfred Anaya possè­­dait à présent une clien­­tèle fidèle car ses compar­­ti­­ments étaient impec­­cables, et donc indé­­tec­­tables. C’était quelqu’un d’ex­­trê­­me­­ment méti­­cu­­leux, le genre d’homme à repeindre sa maison dix fois car il n’ac­­cep­­tait pas que la nuance de blanc ne soit pas parfaite. Ses clients, qui mettaient en jeu des centaines de milliers de dollars à chaque char­­ge­­ment, appré­­ciaient gran­­de­­ment l’at­­ten­­tion qu’il portait aux détails. Si Anaya s’était avéré moins prudent quant aux impli­­ca­­tions juri­­diques de son acti­­vité, ce n’était pas leur problème.

Sur écoute

Fin 2008, Anaya avait été appelé par un client vivant aux alen­­tours de San Diego. Ce dernier souhai­­tait qu’A­­naya répare une planque défec­­tueuse à Tijuana. Anaya avait peur de s’aven­­tu­­rer de l’autre côté de la fron­­tière. Ainsi, même s’il détes­­tait ne pas hono­­rer sa garan­­tie, il refusa de se rendre au Mexique. Anaya pensait alors avoir évité les ennuis en refu­­sant le travail, mais le mal était fait à la seconde où il avait répondu au télé­­phone. Ce client était au centre d’une enquête de la DEA. Les deux inter­­­lo­­cu­­teurs igno­­raient que leur conver­­sa­­tion était écou­­tée par leurs agents. La DEA avait ainsi décidé de mettre le télé­­phone d’Anaya sur écoute en espé­­rant pouvoir iden­­ti­­fier d’autres trafiquants de drogue, qui utili­­saient eux aussi Valley Custom Audio pour se faire poser des planques. Peu de temps après que l’écoute ait été acti­­vée, des agents enten­­dirent Anaya décla­­rer le 30 janvier 2009 à Este­­ban Magal­­lon Malda­­nado qu’il avait terminé de répa­­rer la Ford F-150 – la camion­­nette dont l’amas de petites coupures avait fait dysfonc­­tion­­ner la trappe. Malda­­nado et Cesar Bonilla Montiel, son asso­­cié, avaient récu­­péré le véhi­­cule ensemble car ils avaient une livrai­­son impor­­tante à faire : leurs complices à Kansas City, au Kansas, atten­­daient la cargai­­son de 6 kg de cocaïne et de plus de 2 kg de métham­­phé­­ta­­mine.

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Kansas City
Crédits : U.S. Army Corps of Engi­­neers

Ache­­mi­­ner de la drogue depuis la Cali­­for­­nie du Sud jusqu’au Kansas était une entre­­prise très rentable pour Malda­­nado et Montiel. Les deux hommes avaient pour habi­­tude de fréquen­­ter des combats de coqs clan­­des­­tins, où ils s’ar­­ran­­geaient pour ache­­ter de la cocaïne et de la meth à deux gros­­sistes mexi­­cains haut placés nommés Suki et Gordito. Après cela, ils enga­­gaient des chauf­­feurs pour livrer la marchan­­dise à Kansas City. La distri­­bu­­tion était ensuite assu­­rée par un jeune dealer effronté d’une ving­­taine d’an­­nées, appelé Curtis Crow. Pour ce voyage de février 2009, Malda­­nado et Montiel avaient engagé un cocaï­­no­­mane du nom de Jaime Rodri­­guez. Il devait conduire la F-150 à Kansas City. Rodri­­guez avait presque terminé son voyage de près de 2 500 km, quand la patrouille routière du Kansas lui demanda de se ranger sur le bas-côté pour excès de vitesse. Un offi­­cier suspi­­cieux mena le véhi­­cule à un garage de Topeka pour qu’il soit fouillé par une unité spéciale. Le chien indiqua qu’il y avait proba­­ble­­ment de la drogue à bord, aussi un gendarme passa-t-il chaque centi­­mètre de la camion­­nette au crible. Il fit de son mieux, mais ne réus­­sit pas à trou­­ver la trappe dissi­­mu­­lée derrière le siège arrière. On auto­­risa donc Rodri­­guez à repar­­tir avec plus de 8 kg de drogue toujours bien cachés. On ne pouvait pas trou­­ver meilleure illus­­tra­­tion du travail impec­­cable qu’ef­­fec­­tuait d’Anaya, même si ce dernier n’avait aucune idée de ce qui avait failli être décou­­vert ce jour-là. Au cours des semaines qui suivirent, Malda­­nado et Montiel deman­­dèrent à Anaya de fabriquer des planques dans trois autres véhi­­cules : la Honda Ridge­­line qu’ils avaient dépo­­sée en faisant répa­­rer la F-150, une Toyota Camry 2007 et une Toyota Sequoia 2008. La Ridge­­line fit ensuite un trajet au Kansas en mars, alors que la Sequoia et la Camry firent partie d’un convoi en avril. Ces voyages permirent à Crow de récu­­pé­­rer 9 kg de cocaïne et 4 kg de métham­­phé­­ta­­mine.

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Saisie de drogue dissi­­mu­­lée dans une portière
Crédits : U.S. Customs and Border Protec­­tion

Mais les planques des véhi­­cules, instal­­lées par Anaya, n’avaient bien­­tôt plus réussi à duper les poli­­ciers lors des fouilles. Le 5 avril, par exemple, la patrouille routière de Cali­­for­­nie avait arrêté la Sequoia. La planque avait été faci­­le­­ment trou­­vée. Résul­­tat, les gendarmes avaient saisi plus de 106 000 dollars en petites coupures. Le 24 avril, la même patrouille arrêta la Camry, et trouva à nouveau le compar­­ti­­ment qui conte­­nait presque 1 kg de métham­­phé­­ta­­mine. C’était grâce à l’écoute placée sur le télé­­phone d’Anaya, combi­­née à la surveillance de son domi­­cile, que la DEA avait récolté tous les éléments néces­­saires pour pouvoir frus­­trer les clients de l’ins­­tal­­la­­teur. Puisqu’ils igno­­raient mani­­fes­­te­­ment que la DEA était en train de surveiller chaque fait et geste d’Anaya, Malda­­nado et Montiel s’étaient demandé si ce dernier n’était pas une balance. Ils avaient coupé tout contact avec le fabriquant et s’étaient débar­­ras­­sés des véhi­­cules qu’il avait trafiqués. Mais malgré ces précau­­tions, l’opé­­ra­­tion Cali­­for­­nie-Kansas n’avait pas été assez discrète pour pouvoir échap­­per encore long­­temps aux auto­­ri­­tés. Crow s’était montré parti­­cu­­liè­­re­­ment négligent : il avait volé d’autres dealers, engagé des amis toxi­­co­­manes et n’avait pas hésité pas à se servir dans la réserve de drogues qu’il devait revendre. Au moment où la DEA traçait un appel passé par Montiel au domi­­cile qu’u­­ti­­li­­sait Crow pour entre­­po­­ser ses drogues, le déman­­tè­­le­­ment de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion n’était qu’une ques­­tion de mois. L’iné­­vi­­table fin arriva en septembre 2009, après l’ar­­res­­ta­­tion d’un conduc­­teur. Attrapé avec 8 kg de cocaïne, il accepta de coopé­­rer avec la DEA. Les membres du réseau furent ensuite presque tous arrê­­tés, à part Malda­­nado, qui réus­­sit à fuir. (Il fut fina­­le­­ment arrêté à River­­side, en Cali­­for­­nie, en mars 2012). Anaya, bien sûr, n’eut pas vent de ces arres­­ta­­tions – il n’avait plus aucun contact avec Malda­­nado ou Montiel depuis le prin­­temps. De son côté,  il avait lui-même d’autres problèmes : en premier lieu, une dette qui ne cessait de croître et qui s’éle­­vait à présent à près de 55 000 dollars – sans comp­­ter son hypo­­thèque –, et en second lieu, la disso­­lu­­tion de son mariage avec Basham. Elle ne suppor­­tait plus son addic­­tion au travail et ses excès de bois­­son, et avait fini par deman­­der le divorce. Le 18 novembre, Anaya quitta le parking d’un Home Depot à bord de sa Ford F-350. Il remarqua une berline noire, qui semblait le suivre dans une allée adja­­cente. Il se dit que la voiture appar­­te­­nait peut-être à l’un de ses amis. Mais quand la berline s’ar­­rêta devant sa voiture, deux hommes en sortirent qu’il ne connais­­sait pas. Ils décla­­rèrent être des agents de la DEA et lui ordon­­nèrent de descendre de son véhi­­cule. « Vous savez pourquoi on est là », dit l’un des agents. C’était la première fois qu’A­­naya se retrou­­vait menotté, il en resta abasourdi. « Vos compar­­ti­­ments. »

Le 10 décembre, Anaya fut arrêté, puis inculpé pour « instal­­la­­tion de compar­­ti­­ments cachés ».

Les agents emme­­nèrent Anaya aux bureaux de la DEA à Los Angeles, où il fut longue­­ment inter­­­rogé. Anaya parla libre­­ment des planques et estima qu’il en avait construit quinze en un an. Il se vanta aussi de son perfec­­tion­­nisme, en souli­­gnant qu’il faisait toujours atten­­tion à bien dissi­­mu­­ler les câblages. La DEA dit à Anaya qu’il pouvait éviter d’avoir des problèmes juri­­diques en leur rendant un service : ils lui deman­­dèrent d’équi­­per les voitures de ses clients de traceurs GPS et de camé­­ras minia­­tures pour pouvoir amas­­ser des preuves contre des trafiquants présu­­més. Ils lui donnèrent quelques jours pour pouvoir réflé­­chir à cette offre et le remirent en liberté. Le jour suivant, ce fut un Anaya médusé qui se rendit sur la tombe de son père pour pouvoir médi­­ter sur le choix qui s’of­­frait à lui. À genoux près de la pierre tombale, il eut une illu­­mi­­na­­tion. Et ce n’était pas rassu­­rant. « J’ai l’im­­pres­­sion que peu importe la déci­­sion que je pren­­drai, quelque chose de mal va arri­­ver », dit Anaya à son père. « Je ne peux pas me permettre de mettre ma famille en danger. » Il songeait qu’il pour­­rait survivre à la prison, mais que les gros pois­­sons que la DEA cher­­chait à attra­­per n’éprou­­ve­­raient aucun remords avant de tuer ses enfants, ses nièces et ses neveux. Sa déci­­sion était prise. Quand Anaya confia à la DEA qu’il s’inquiè­­tait trop de la sécu­­rité de ses proches pour deve­­nir un indic, les agents lui firent une nouvelle propo­­si­­tion, bien plus allé­­chante : ils pour­­raient offrir à Valley Custom Audio de nouveaux locaux, dans un immeuble luxueux, avec tout l’équi­­pe­­ment néces­­saire. Ils ne lui deman­­de­­raient pas de placer des objets de traçage dans les voitures, mais chaque recoin de la boutique serait surveillé par l’agence, du sol au plafond. Une nouvelle fois, Anaya refusa.

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Les agents de la DEA viennent pour Anaya
Crédits : Michi­­gan Spike TV

Le 10 décembre, Anaya fut arrêté, puis inculpé pour « instal­­la­­tion de compar­­ti­­ments cachés » par la cour supé­­rieure de Los Angeles. La libé­­ra­­tion sous caution lui fut tout d’abord refu­­sée après la décou­­verte d’un fusil d’as­­saut et d’un gilet pare-balles à son domi­­cile lors d’une perqui­­si­­tion. « C’est que j’aime bien tirer à l’arme à feu », déclara-t-il sans paraître gêné le moins du monde – il avait deux gros pisto­­lets tatoués sur le buste. Comme le casier judi­­ciaire d’Anaya était vierge de toute condam­­na­­tion, ses avocats pensaient qu’il ne devrait proba­­ble­­ment pas passer trop de temps derrière les barreaux pour une infrac­­tion aussi bénigne. Mais en mars 2010, Anaya reçut des nouvelles à la fois tristes et surpre­­nantes : le gouver­­ne­­ment fédé­­ral repre­­nait l’af­­faire qui avait été trai­­tée par l’État de Cali­­for­­nie et enga­­geait une procé­­dure contre lui au Kansas, bien qu’il n’ait jamais mis les pieds là-bas.

Une ques­­tion de respon­­sa­­bi­­lité

Les fabri­­cants de planques sont très rare­­ment pour­­sui­­vis. Sur le papier, il n’existe aucune loi fédé­­rale inter­­­di­­sant la construc­­tion de compar­­ti­­ments secrets, même de ceux desti­­nés au trafic de drogue. Le dépar­­te­­ment de la Justice pour­­suit parfois ces fabri­­cants pour infrac­­tion aux lois qui bannissent la vente de tout maté­­riel néces­­saire au consom­­ma­­teur de drogues. Cepen­­dant, ces dossiers sont diffi­­ciles à monter : ils néces­­sitent des preuves concrètes, comme un enre­­gis­­tre­­ment audio qui prou­­ve­­rait qu’on a clai­­re­­ment dit à l’ac­­cusé de quelle façon ces compar­­ti­­ments allaient être utili­­sés. Anaya n’avait jamais été enre­­gis­­tré en train de parler de drogues. Mais le tribu­­nal du Kansas accusa Anaya d’être coupable d’une infrac­­tion bien plus grave que celle de vendre du maté­­riel pour consom­­ma­­teurs : il était accusé de faire plei­­ne­­ment partie de l’opé­­ra­­tion Cali­­for­­nie-Kansas du trafic de drogues. Même s’il n’avait jamais vu ou touché de stupé­­fiant de sa vie et qu’il avait été mis de côté après avoir construit quatre planques pour moins de 20 000 dollars, Anaya faisait face aux mêmes chefs d’ac­­cu­­sa­­tion que Malda­­nado, Montiel et Crow. Ce stra­­ta­­gème juri­­dique agres­­sif était presque sans précé­dent. Le seul cas simi­­laire enre­­gis­­tré était celui d’un fabri­­cant de planques new-yorkais, Frank Rodri­­guez Torres, extradé vers la Caro­­line du Nord en 1998. Il avait été condamné à cinq ans de prison.

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Un compar­­ti­­ment secret conçu par Anaya
Utilisé pour planquer de l’hé­­roïne
Crédits : State High­­way Patrol

Au moment où Anaya fut placé en déten­­tion au Kansas en avril 2010, la presque tota­­lité des vingt-trois accu­­sés essayèrent de passer des accords. Mais Anaya ne suivit pas l’avis de son avocat commis d’of­­fice, qui lui conseilla de plai­­der coupable – il ne compre­­nait toujours pas en quoi construire des planques faisait de lui un trafiquant de drogue. Il était convaincu que les jurés auraient de la compas­­sion pour la situa­­tion déses­­pé­­rée dans laquelle il se trou­­vait. Quand le procès débuta le 25 janvier 2011, le procu­­reur présent, assis­­tante du procu­­reur géné­­ral, nommée Sheri McCra­­cken, affirma qu’A­­naya était l’une des prin­­ci­­pales causes de l’évo­­lu­­tion du petit trafic en entre­­prise d’une valeur de plusieurs millions de dollars. L’or­­ga­­ni­­sa­­tion était passée « au niveau supé­­rieur quand ils avaient fait la connais­­sance de M. Anaya », avait-t-elle dit aux jurés. « Il a construit le nec plus ultra des compar­­ti­­ments, et à cause de ces planques, le trans­­port de drogues s’est simpli­­fié… Sans les compar­­ti­­ments de M. Anaya, les trafiquants auraient perdu beau­­coup de marchan­­dises. » La prin­­ci­­pale preuve rete­­nue contre Anaya, c’est le témoi­­gnage de Montiel, qui avait accepté de coopé­­rer avec le gouver­­ne­­ment. En prison au Kansas, Montiel avait déclaré sous serment qu’A­­naya ne faisait pas partie du complot. Mais il s’est rétracté plus tard en affir­­mant qu’A­­naya avait chargé un détenu de l’in­­ti­­mi­­der pour qu’il ne signe pas le docu­­ment – ce qu’A­­naya niait formel­­le­­ment. À la barre des témoins, Montiel décri­­vit parfai­­te­­ment l’in­­ci­dent de la trappe bloquée dans la F-150, au cours duquel Anaya avait pu aper­­ce­­voir l’équi­­valent de 800 000 dollars en petites coupures. Le procu­­reur soute­­nait que voir une telle somme équi­­va­­lait à voir la drogue en elle-même, car Anaya avait forcé­­ment dû en déduire la source. Montiel parta­­gea ensuite une anec­­dote qui acca­­bla un peu plus le fabri­­cant. Elle concer­­nait les négo­­cia­­tions sur la planque de la Honda Ridge­­line. « On lui a demandé de nous construire une planque qui puisse conte­­nir 10 kg », affirma-t-il. « Je me souviens qu’on s’est regardé quand il a demandé à quoi ressem­­blait exac­­te­­ment un kilo. J’ai vu une brique au sol et je lui ai dit que c’était un peu plus grand que ça et qu’il fallait que la planque puisse en conte­­nir dix. »

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Anaya a-t-il été témoin du trans­­port d’armes et de drogue ?
Crédits : DEA

C’était la seule chose qui pouvait direc­­te­­ment prou­­ver qu’A­­naya était lié au trafic. Mais il n’exis­­tait aucun enre­­gis­­tre­­ment, c’était impos­­sible à véri­­fier. L’avo­­cat d’Anaya fit progres­­ser l’af­­faire en assu­­mant que Montiel devait être prêt à tout pour réduire sa peine (Anaya fit aussi remarquer, à juste titre, qu’il n’y avait aucune brique chez lui, à San Fernando). Bien que le dossier de McCra­­cken soit large­­ment basé sur des circons­­tances, elle réus­­sit à démon­­ter qu’A­­naya avait vrai­­ment pu profi­­ter des avan­­tages liés au trafic de drogue. Elle parla de ses « motos hors de prix et autres véhi­­cules tout-terrain à quatre roues qui lui servent à rouler sur le sable », de sa grande collec­­tion d’armes à feu et de son ensemble impres­­sion­­nant d’ou­­tils Snap-on. À plusieurs reprises, elle répéta qu’il possé­­dait une piscine privée avec « son nom gravé en marbre au fond ». L’avo­­cat d’Anaya essaya d’ex­­pliquer que toutes ces préten­­dues extra­­­va­­gances avaient été acquises à crédit et que son client était au bord de la faillite. Le nom qui se trou­­vait au bord de la piscine, et non au fond, comme l’af­­fir­­mait McCra­­cken, ne lui avait coûté que 8 dollars. Ce n’était pas du marbre, mais du béton qu’il avait lui-même astu­­cieu­­se­­ment recou­­vert de tein­­ture. Les jurés se rangèrent cepen­­dant à la version de McCra­­cken : Anaya fut reconnu coupable de chaque chef d’ac­­cu­­sa­­tion. Lors de sa condam­­na­­tion le 4 janvier 2012, Anaya s’adressa à la cour pour la première fois. Visi­­ble­­ment nerveux, il exprima ses regrets et sa grande confu­­sion : « Instal­­ler des compar­­ti­­ments secrets faisait partie des services que je propo­­sais. J’ins­­tal­­lais des équi­­pe­­ments audio, mais je répon­­dais aussi aux besoins des clients quand ils voulaient d’autres choses dans leurs véhi­­cules. J’ad­­mets avoir été assez irres­­pon­­sable en construi­­sant ces trucs, mais je… je croyais que tant que je ne savais pas ce qu’il se passait… et que je ne deman­­dais rien… il n’y avait aucune loi là-dessus… S’il y avait eu une loi à ce sujet, à ma connais­­sance, je ne serais pas là. S’il y avait une loi qui disait que construire des compar­­ti­­ments était illé­­gal, je n’en aurais jamais construit. Si je savais ce qui allait m’ar­­ri­­ver, je ne l’au­­rais jamais fait. » McCra­­cken n’eut aucune pitié. « Il a servi le monde de la drogue », expliqua-t-elle au juge. « Pour moi, il est aussi respon­­sable que les petits génies qui font prendre diffé­­rentes formes à la cocaïne pour pouvoir la trans­­por­­ter en plein jour… Aujourd’­­hui, je ne suis pas déso­­lée de ce qu’il lui arrive. C’est même un plai­­sir. Et M. Anaya a lui-même avoué qu’il fait partie du grand groupe des gens qui fabriquent des compar­­ti­­ments. Une sorte de société secrète, je suppose. Eh bien, j’es­­père qu’il fera savoir à ses amis qu’ils sont les prochains. » Le juge n’objecta pas à la sévé­­rité du juge­­ment porté par McCra­­cken. Il condamna Anaya à 292 mois d’em­­pri­­son­­ne­­ment dans une prison fédé­­rale, soit plus de vingt-quatre ans, sans possi­­bi­­lité de libé­­ra­­tion condi­­tion­­nelle. Curtis Crow et Cesar Bonilla Montiel, les hommes à la tête de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion, furent condam­­nés à des peines deux fois moins longues.

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Une phrase qui revient souvent chez les hackers, c’est que la tech­­no­­lo­­gie est toujours neutre d’un point de vue moral. Selon la philo­­so­­phie liber­­taire, un créa­­teur ne devrait pas être tenu pour  respon­­sable si quelqu’un utilise un objet ou code qu’il a inventé pour causer des dommages ; ceux qui construisent des choses ne sont pas tenus de se mêler des affaires de ceux qui s’en servent.

« Si je dois promettre de ne plus jamais instal­­ler de compar­­ti­­ment de ma vie pour pouvoir sortir d’ici, je le ferai immé­­dia­­te­­ment. »

Mais le cas d’Al­­fred Anaya prouve que le gouver­­ne­­ment améri­­cain rejette cette vision du monde, peut-être trop permis­­sive. Les amateurs de tech­­no­­lo­­gie doivent être conscients qu’il faut toujours faire atten­­tion aux gens avec qui l’on traite, car fermer les yeux sur l’illé­­ga­­lité d’une acti­­vité n’est pas une excuse accep­­table. On peut se deman­­der : à quel moment le manque d’in­­dis­­cré­­tion se trans­­forme-t-il en compor­­te­­ment crimi­­nel ? Compte tenu de ce qui est arrivé à Anaya, c’est une ques­­tion à laquelle il est presque impos­­sible de répondre. « Ce qui dérange beau­­coup de gens, c’est que cette condam­­na­­tion semble faire peser une nouvelle sorte de respon­­sa­­bi­­lité sur les épaules de ceux qui déve­­loppent des tech­­no­­lo­­gies de pointe », explique Bran­­den Bell, avocat qui traite l’ap­­pel d’Anaya à Olathe, au Kansas. « Selon la logique, il aurait dû deman­­der à ses clients ce qu’ils allaient faire des compar­­ti­­ments au premier doute. Mais ce devoir n’est écrit dans aucune loi. » Devi­­ner à quel moment on doit tour­­ner le dos aux clients qui ne demandent qu’à payer, cela repré­­sente un véri­­table défi pour ceux qui créent ces tech­­no­­lo­­gies. Prenez l’exemple d’un homme qui fabrique des robots en kits pour collec­­tion­­neurs. Si quelqu’un utilise ces robots pour surveiller une route de contre­­bande ou aider des trafiquants à proté­­ger un labo­­ra­­toire de métham­­phé­­ta­­mine, et ainsi leur permettre de se sous­­traire plus faci­­le­­ment à l’ap­­pli­­ca­­tion de la loi, comment le tribu­­nal pourra-t-il déter­­mi­­ner si l’en­­tre­­prise est péna­­le­­ment respon­­sable ou pas ? En suppo­­sant que la société devait avoir deviné qu’elle trai­­tait avec des gang­s­ters quand elle a accepté des billets frois­­sés de 20 dollars ? Ou bien en suppo­­sant encore que le client est venu reprendre sa marchan­­dise dans une voiture très tape-à-l’œil ? La loi ne donne pas d’in­­di­­ca­­tions claires, et le tribu­­nal possède une marge de manœuvre très flexible quand il juge bon de porter des accu­­sa­­tions pour conspi­­ra­­tion. Comme les impri­­mantes 3D permettent aujourd’­­hui la libre produc­­tion d’objets toujours plus élabo­­rés, les tribu­­naux vont être tentés de pour­­suivre les gens qui ne font pas assez atten­­tion à ce que leurs clients font de leurs ouvrages, et d’en faire des exemples. Anaya fait malheu­­reu­­se­­ment partie de ces exemples. Détenu au complexe correc­­tion­­nel fédé­­ral de Victor­­ville, aux portes du désert de Mojave, sous le soleil de Cali­­for­­nie, je lui ai rendu visite. À ce moment-là, il essaye encore d’ac­­cep­­ter le déses­­poir de la vie en prison. Il s’est récem­­ment récon­­ci­­lié avec son ex-femme, Aimee Basham. Elle vient le voir au moins une fois par mois, avec leurs enfants. Mais Anaya est tour­­menté par les restric­­tions que lui impose la prison sur le contact qu’il peut avoir avec eux. Il peut à peine croire qu’il ne tien­­dra plus jamais son plus jeune fils sur ses genoux. Il se lamente sur le désastre finan­­cier qu’est en train de vivre sa famille depuis son départ : ING Direct a saisi sa maison et les autres créan­­ciers harcèlent Basham pour qu’elle rembourse les dizaines de milliers de dollars de factures impayées.

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Les rêves d’Al­­fred Anaya se sont envo­­lés
Crédits : Tony Shih

Par-dessus tout, Anaya est décon­­certé de devoir proba­­ble­­ment passer les deux prochaines décen­­nies en prison pour avoir fait quelque chose qui n’était pas spéci­­fique­­ment inter­­­dit par la loi étasu­­nienne. « Si je dois promettre de ne plus jamais instal­­ler de compar­­ti­­ment de ma vie pour pouvoir sortir d’ici, je le ferai immé­­dia­­te­­ment », me dit-il. « Mais je crois toujours être en droit de pouvoir en construire si je le souhaite. » En atten­­dant que son appel soit examiné, Anaya essaye de gagner de l’argent pour aider sa famille à s’en sortir. Il a postulé au parc de véhi­­cules de Victor­­ville pour être méca­­ni­­cien, mais sa candi­­da­­ture n’a pas été accep­­tée pour le problème de sécu­­rité qu’il pose. Il a alors monté sa propre « entre­­prise » en répa­­rant la radio des autres déte­­nus. Il y a quelques années, son tiroir préféré était rempli de circuits impri­­més. Aujourd’­­hui, son casier en prison déborde de pièces déta­­chées. [En août 2013, l’ap­­pel d’Al­­fred Anaya a été rejeté et sa condam­­na­­tion main­­te­­nue.]


Traduit de l’an­­glais par Estelle Sohier d’après l’ar­­ticle « Alfred Anaya Put Secret Compart­­ments in Cars. So the DEA Put Him in Prison », paru dans Wired. Couver­­ture : Une Chevro­­let Camaro de 1969, par Eric Nomm. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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