par Brendan O'Connor | 24 septembre 2014

Le langage des boxeurs sur le ring, ce sont leurs poings et leurs corps, leurs grogne­­ments et leurs haus­­se­­ments de sour­­cils et leurs mentons avan­­cés, ainsi que leurs sourires défor­­més glis­­sant sur les protège-dents. Lorsque la cloche reten­­tit et sonne le début du round, l’uni­­vers se rétracte en un souffle pour ne plus former qu’un cube lumi­­neux battant au rythme du mouve­­ment des corps et des cris de la foule. La toile suinte de sueur et de sang, les deux combat­­tants sont auréo­­lés de halos lumi­­neux. Au premier son de cloche, Sadam « World Kid » Ali et « Smokin » Jay Krupp se ruent l’un sur l’autre sans rete­­nue. Nous sommes le 30 septembre 2013, et Sadam – un boxeur de 25 ans de la caté­­go­­rie des super­­­lé­­gers, qui est né et a grandi à Canar­­sie, un quar­­tier du sud de Brook­­lyn – montre ce qu’il sait faire pour la première fois depuis qu’il a signé en juin avec Golden Boy Promo­­tions, la compa­­gnie du décuple cham­­pion du monde de boxe Oscar de la Hoya. Krupp a 30 ans – il est origi­­naire de la Nouvelle-Orléans et vit actuel­­le­­ment dans la région de Cats­­kill, dans l’État de New-York – et il est annoncé comme un adver­­saire d’échauf­­fe­­ment pour Sadam. Il occupe l’es­­pace du ring avec la démarche lourde de l’homme qui doit faire ses preuves. Mais pour quelqu’un qui est resté invaincu lors de ses combats en tant que profes­­sion­­nel, Sadam semble fébrile. Il arrive qu’il s’en­­gage trop dans ses coups et glisse sur la toile. Dans les dernières secondes du premier round, Krupp profite d’un déséqui­­libre de Sadam et expé­­die un solide direct sur le menton du jeune boxeur. Pour la première fois de sa carrière profes­­sion­­nelle, Sadam est envoyé au tapis.

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Sadam Ali à Brook­­lyn
Crédits : Kim Yoon Sup

De gloire et de boxe

Sadam, à l’ins­­tar de bon nombre de boxeurs new-yorkais, est fils d’im­­mi­­grés. Son père, Mahmoud, est arrivé du Yémen lorsqu’il était enfant. La famille s’est instal­­lée à Bedford-Stuy­­ve­­sant, dans le nord de Brook­­lyn. Mahmoud, qui travaille main­­te­­nant comme agent immo­­bi­­lier, arbore une mous­­tache et des cheveux clair­­se­­més, peignés vers l’ar­­rière. C’est un homme tranquille, à la voix calme, mais il a un petit rire lorsqu’on lui pose des ques­­tions dont il pense que les réponses sont évidentes. « C’est le meilleur pays au monde, m’a-t-il dit au télé­­phone. C’est le seul pays où on peut voir toutes les reli­­gions, toutes sortes de gens. Qui donc ne voudrait pas venir aux États-Unis ? » Selon un sondage de 2010, près de 36 000 habi­­tants de Brook­­lyn reven­­diquent leur origine arabe (l’As­­so­­cia­­tion des Arabes Améri­­cains de New York estime ce chiffre plus proche de 117 000). Comme beau­­coup de commu­­nau­­tés d’im­­mi­­grés de l’ar­­ron­­dis­­se­­ment, ils ont eu tendance à se rassem­­bler dans des enclaves en s’ins­­tal­­lant dans des quar­­tiers comme Down­­town Brook­­lyn et Bay Ridge. Mais Mahmoud voyait les choses diffé­­rem­­ment pour sa famille. En 1988, lui et sa femme se sont instal­­lés avec leurs enfants à Canar­­sie. « Canar­­sie est un quar­­tier où il y a de la mixité sociale, dit Mahmoud. C’est le genre de quar­­tier où l’on veut volon­­tiers s’ins­­tal­­ler. » C’est donc là que Sadam a grandi, et où la famille Ali vit toujours. Les habi­­tants de Canar­­sie adorent l’idée de comp­­ter parmi eux un boxeur talen­­tueux. « Sadam trouve sa place dans n’im­­porte quelle commu­­nauté. Tout le monde l’adore – que ce soit à Canar­­sie ou ailleurs, dit Mahmoud. Nous avons notre place dans n’im­­porte quel quar­­tier, n’im­­porte où. »

Boxer demande un niveau surhu­­main de maîtrise et de disci­­pline – c’est beau­­coup deman­­der à un enfant de 8 ans.

Au sein de la famille Ali, les femmes sont nombreuses – quand Sadam était encore tout jeune, son père était le seul homme à la maison. Il a passé ses jeunes années à jouer avec ses sœurs et ses cousines, sous la surveillance de sa mère et de sa grand-mère. « Je n’ai jamais été en compa­­gnie de garçons, dit Sadam avec un grand sourire. Je ne jouais qu’à des jeux de filles : le rami, les comp­­ti­­nes… » Mahmoud s’inquié­­tait du fait que son fils ne passe pas de temps avec des garçons alors il a commencé à emme­­ner son fils au karaté direc­­te­­ment après l’école ; le week-end, il suivait en paral­­lèle des cours de karaté et de gymnas­­tique. À l’âge de 8 ans, inspiré par le boxeur yéméno-britan­­nique Naseem « le Prince » Hamed, Sadam a demandé à son père s’il pouvait commen­­cer la boxe. Hamed, qui était connu pour sa person­­na­­lité ardente et ses entrées théâ­­trales, qui l’ont amené au moins une fois à arri­­ver sur le ring porté sur un palanquin, est resté un modèle pour Sadam. Le sens du spec­­tacle de Hamed se retrouve dans la façon de combattre d’Ali – modé­­rée par une plus grande humi­­lité. Hamed était égale­­ment très éloquent quant il s’agis­­sait de montrer sa foi musul­­mane, invoquant fréquem­­ment le takbîr – le terme arabe décri­­vant l’ex­­pres­­sion « Allahu akbar », ou « Dieu est grand » – sur scène. Captivé par les arri­­vées de Hamed sur le ring avec ses saltos par dessus les cordes et ses pas de danse élec­­triques, Sadam s’est mis à rêver de gloire et de boxe. Mahmoud, qui avait pu voir le plai­­sir que prenait son fils à ses cours de karaté, l’a auto­­risé à faire de la boxe. Sadam a donc commencé les entraî­­ne­­ments au nouveau centre de boxe du quar­­tier de Bed-Stuy. « C’est la meilleure chose qui me soit arri­­vée dans la vie, mec, dit Sadam. C’est venu natu­­rel­­le­­ment pour moi. Enfin, je n’étais pas bon quand j’ai commencé, mais je veux dire que main­­te­­nant, c’est comme une seconde nature. » Boxer demande un niveau surhu­­main de maîtrise et de disci­­pline – c’est beau­­coup deman­­der à un enfant de 8 ans. Depuis ses débuts, Mahmoud a été un soutien perma­nent dans la progres­­sion de son fils. Sadam lui doit sa carrière : chaque instant de sa vie ou presque a été plani­­fié, la logis­­tique prise en charge et diri­­gée par Mahmoud. Beau­­coup d’ado­­les­­cents se seraient rebel­­lés dans de telles condi­­tions, mais pas Sadam. « Il y a diffé­­rents types de pères de boxeurs, explique Sadam. Il y a les pères qui provoquent la haine de la boxe chez leur enfant. Mon père, lui, m’a fait adorer la boxe. » « Tout dépend de la façon de débu­­ter avec votre enfant, dit Mahmoud. Si vous le lais­­sez prendre son envol seul et faire les choses de la mauvaise manière, ou si vous le lais­­sez être au mauvais endroit sans que vous ne vous en rendiez compte, et que vous conti­­nuez de lais­­ser faire – et j’en connais des gamins comme ça – c’est de plus en plus diffi­­cile de les corri­­ger par la suite. Mais si vous partez sur de bonnes bases, en les élevant de la bonne manière et en empê­­chant qu’ils s’y prennent mal, cela devient de plus en plus facile. Je n’ai eu abso­­lu­­ment aucun souci avec Sadam. » Encore aujourd’­­hui, Mahmoud est présent à la plupart des échauf­­fe­­ments et des entraî­­ne­­ments de Sadam. Il observe son fils avec fierté, lais­­sant la plupart du temps aux entraî­­neurs le soin de le critiquer, mais lui glis­­sant de temps à autre quelques conseils et encou­­ra­­ge­­ments lorsqu’il lui bande les mains, ou quand il lui apporte de l’eau. La mère de Sadam, au contraire, n’a jamais assisté à un combat. Même lorsque toute la famille Ali se rassemble devant la télé­­vi­­sion pour le regar­­der, elle se cache le visage, inca­­pable de suppor­­ter la vision de son fils encais­­sant des coups sur le visage, la chair entou­­rant ses grands yeux marron toute gonflée et tumé­­fiée. Elle n’a jamais voulu qu’il combatte, mais cela le rend heureux.

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L’échauf­­fe­­ment
Mahmoud regarde son fils s’en­­traî­­ner
Crédits : Kim Yoon Sup

Grâce à sa famille — en parti­­cu­­lier à Mahmoud, Sadam n’a jamais eu d’autre boulot que la boxe. Un tel inves­­tis­­se­­ment, bien que néces­­saire, se paie au prix fort. « Cela vous fait décro­­cher du boulot, et sacri­­fier beau­­coup de choses », me confie Mahmoud. Il est fati­­gué, et cela se comprend. Son fils et lui se sont dépla­­cés ensemble pour envi­­ron 200 combats amateurs aux quatre coins du pays, et même à l’étran­­ger. Adam, son plus jeune fils âgé main­­te­­nant de 5 ans, ne rece­­vra pas autant d’at­­ten­­tion, loin s’en faut. « C’est impos­­sible. C’est trop pour moi ! plai­­sante Mahmoud. Cela repré­­sente trop de trajets, trop de travail. » « Adam devra trou­­ver lui-même sa voie. Je l’ai­­de­­rai autant que possible, mais je ne serai pas capable de faire pour lui ce que j’ai fait pour Sadam. »

Un homme modeste

L’un des parte­­naires d’en­­traî­­ne­­ment de Sadam est Frank Galarza – Améri­­cain d’ori­­gine porto-ricaine de 27 ans –, un poids moyen sorti de Red Hook qui vit main­­te­­nant à East New York, un quar­­tier voisin de Canar­­sie, où vit Ali. Galarza vient d’un tout autre monde que Sadam. Le père de Galarza, lui-même boxeur en son temps, a été tué par balle quand Frank avait 7 ans. Sa mère est morte d’une over­­dose quand il en avait 9. Il a décou­­vert la boxe à 17 ans et c’était un jeune promet­­teur, mais la pres­­sion de la vie de la rue s’est avérée trop lourde à suppor­­ter. « Ouais, tu vois, je viens de là, mec », répond Frank lorsque je lui demande quel a été le moteur de son succès actuel (lui aussi est invaincu). Après sept années de drogues et de violence, il déclare : « Je me suis rendu compte que je devais chan­­ger, sinon j’al­­lais finir par en mourir. »

« Je suis juste un gars modeste », a dit Sadam au cours d’une autre inter­­­view. « Je suis simple­­ment gentil avec tout le monde. »

Les histoires de boxeurs qui, comme Frank Galarza, doivent se battre dans la vie comme sur le ring, sont innom­­brables. Sadam ne rentre pas dans ce schéma-là – sa famille était stable et l’a soutenu dans sa carrière. Mais il a néan­­moins dû défier les lois de la proba­­bi­­lité pour arri­­ver là où il est aujourd’­­hui. Il n’est pas facile d’être un jeune Améri­­cain d’ori­­gine arabe aux États-Unis aujourd’­­hui. Partout, dans chaque rue, il court toujours le risque d’être jugé sur son appa­­rence. « C’est une géné­­ra­­tion entière d’Arabes musul­­mans améri­­cains qui, d’une façon ou d’une autre, a vécu un jour une expé­­rience où le 11 septembre était évoqué en fili­­grane », écrit Anna Fifield dans le Finan­­cial Times. Fifield précise égale­­ment qu’un quart des personnes arabo-améri­­caines dit ressen­­tir un état de stress moyen à élevé par peur des préju­­gés racistes. Les commu­­nau­­tés musul­­manes et arabes de New York sont sous étroite surveillance du NYPD, à un niveau d’in­­ten­­sité qui devient orwel­­lien, comme l’ont rapporté récem­­ment Matt Apuzzo et Adam Gold­­man dans un article d’un maga­­zine new-yorkais sur l’unité d’études démo­­gra­­phiques du dépar­­te­­ment de la police, une escouade de police secrète ayant pour mission de collec­­ter des infor­­ma­­tions à but anti-terro­­riste. Les révé­­la­­tions d’Apuzzo et Gold­­man n’étaient cepen­­dant pas une nouvelle pour les cibles de ces pratiques. Dans son livre de 2008, Qu’est-ce que cela fait d’être un problème ?, Mous­­tafa Bayoumi, un profes­­seur agrégé d’an­­glais à l’uni­­ver­­sité de Brook­­lyn, fait réfé­­rence au phéno­­mène de ces jeunes Arabes améri­­cains qui modi­­fient leur nom pour passer pour des jeunes latino-améri­­cains. Sadam, au contraire, n’en­­vi­­sa­­gera jamais un tel chan­­ge­­ment radi­­cal – il aime son nom, que les gens retiennent. « Je ne chan­­ge­­rais de nom pour rien au monde, a-t-il dit à Fifield. Personne ne devrait être jugé d’après son nom. » Le père de Frank Sina­­tra, Antony Martin Sina­­tra, un boxeur, combat­­tait sous le nom de Marty O’Brien. « Je suis juste un gars modeste », a dit Sadam au cours d’une autre inter­­­view. « Je suis simple­­ment gentil avec tout le monde. Je me sens bien avec tout le monde. » Sadam a toute­­fois fait allu­­sion, de manière détour­­née, à ses rela­­tions avec le monde exté­­rieur : « Beau­­coup de gens m’ont sous-estimé parce que j’étais d’ori­­gine arabe, me confie-t-il. Il y a peu de bons boxeurs arabes. Personne ne pensait que je parti­­ci­­pe­­rais aux Jeux Olym­­piques pour l’équipe des États-Unis. » — ce qu’il a fait.

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Au troi­­sième round, Sadam a commencé à impo­­ser son rythme. Krupp se déplace bizar­­re­­ment tout autour du ring, ses mouve­­ments parais­­sant d’au­­tant plus incer­­tains si on les compare à la grâce instinc­­tive dont fait preuve Sadam une fois rassé­­réné, comme s’il avait été réveillé par ce coup à la mâchoire. Il reste envi­­ron une minute dans le troi­­sième round. Krupp envoie un coup sauvage en direc­­tion de Sadam, dans les cordes, et celui-ci le pare avec sa garde, décro­­chant soudain un puis­­sant crochet du gauche qui atteint Krupp au menton. Krupp s’ef­­fondre sur le tapis. Sadam sent l’odeur du sang, il passe le reste du round à pour­­chas­­ser un Krupp chan­­ce­­lant, essayant d’en­­chaî­­ner et de placer des coups éner­­giques, mais qui manquent leur cible pour la plupart. La cloche reten­­tit et Krupp regagne son coin. Il est clai­­re­­ment sonné et a de la chance d’avoir évité d’être renvoyé à nouveau au tapis, ou même d’avoir échappé au K.O. pur et simple. Sadam retourne lui aussi de son côté du ring. Il domine le combat, mais il a laissé passer l’oc­­ca­­sion de tuer l’es­­car­­mouche rapi­­de­­ment. C’est un combat long, et la patience a son rôle à jouer.

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Père et fils
Crédits : Kim Yoon Sup

Andre Rozier et Leonard Wilson, les entraî­­neurs de Sadam, sont irri­­tés. « Les directs sont la clé, Sadam !  crie Rozier. Tu as un beau direct. Je veux le voir davan­­tage. » « Ali ne vaut rien ! » crie l’en­­traî­­neur de Krupp à la figure amochée de son boxeur. L’er­­reur d’ap­­pré­­cia­­tion provient peut-être du fait que Sadam paraît un peu rouillé. Près d’un an s’est écoulé depuis son dernier affron­­te­­ment, et ce combat-ci n’était pas un combat facile pour s’en­­traî­­ner. Le Rama­­dan venait tout juste de s’ache­­ver quand la rencontre a été annon­­cée. Il avait espéré avoir jusqu’à la fin d’oc­­tobre pour se prépa­­rer. Au lieu de cela, il a commencé son entraî­­ne­­ment pendant le mois sacré. Du 10 juillet au 7 août, Sadam n’a pas mangé ni bu pendant les heures de la jour­­née, sans cesser de s’en­­traî­­ner pour autant. Même en y allant tranquille­­ment – jogging quoti­­dien, foca­­li­­sa­­tion sur les exer­­cices de poids –, les prépa­­ra­­tions ont été rudes. Quand j’ai rencon­­tré Sadam pour la première fois au club de boxe de Star­­rett City, avec six semaines à tenir avant son combat, nous igno­­rions toujours qui il allait combattre – mais le jeune boxeur avait haussé les épaules avec un sourire. « Quand je monte sur le ring, il ne me faut que 45 secondes à une minute pour cerner le type de boxeur à qui j’ai affaire », m’a-t-il expliqué. Sadam est fier de sa capa­­cité à s’adap­­ter à toutes les situa­­tions, à recon­­naître les faiblesses de ses adver­­saires et à les exploi­­ter. « Je peux vrai­­ment déter­­mi­­ner, d’après sa façon de sauter dans le coin du ring avant le combat, s’il va se ruer sur moi et balan­­cer ses coups ou s’il est du genre à se dépla­­cer partout. » « Je peux venir au contact et attaquer direc­­te­­ment, ou je peux bouger. Je peux être le petit malin qui envoie un coup de poing puis se décale et te fait manquer ton coup. Je peux tout faire. C’est un truc de boxeur, mec, dit Sadam. C’est pas donné à tout le monde. » Il a à peine bu une gorgée d’eau que reten­­tissent des « Sadam ! Allez ! » et qu’il est rappelé sur le ring, ou vers le sac de frappe qui lui sert d’ad­­ver­­saire. La plupart du temps, les spec­­ta­­teurs ne peuvent pas vrai­­ment se rendre compte de l’ex­­trême niveau de capa­­ci­­tés physiques que les boxeurs doivent garder. Tenir un ou deux rounds, cela semble facile, nous a prévenu Frank Lanza, un natif du Bronx de 79 ans qui fréquente souvent les salles de boxe. « Mais si vous n’êtes pas au top de votre forme, main­­te­­nir votre garde avec vos mains hautes, c’est comme main­­te­­nir des briques à bout de bras. » Et en effet, la première fois que j’ai regardé Sadam combattre à l’en­­traî­­ne­­ment, trois semaines après la fin du Rama­­dan, j’ai été étonné de consta­­ter qu’il avait l’air plus lent que le combat­­tant que j’avais vu sur des vidéos YouTube. « On le décrasse », m’a dit Andre Rozier, l’en­­traî­­neur de longue date de Sadam, accom­­pa­­gnant ses paroles d’un grand geste de la main. Rozier est grand, pas loin d’1 m 90. Il entraîne des boxeurs à Star­­rett City depuis plus de trente ans, sous un parking dans les tours de Spring Creek dans East New York. Il compose et brode par ailleurs lui-même les shorts et les vestes de ses combat­­tants. Sadam a fait la connais­­sance de Rozier lorsqu’il avait 12 ans. Ils se connais­­saient à peine quand Rozier a demandé à Sadam d’en­­chaî­­ner une série de plus sur un sac de frappe. Sadam a refusé. Rozier s’est appro­­ché du garçon et a rugi : « Personne ne me dit “non” ! » avant d’at­­tra­­per des haltères et de les passer brusque­­ment à Sadam. « 200 sauts bras tendu, a-t-il ordonné. Dépêche-toi ! » Sadam a cher­­ché son père des yeux. Andre aussi. Mahmoud leur a rendu leur regard, a souri, puis a tourné la tête. En se remé­­mo­­rant la terreur qui s’est impri­­mée sur le visage de Sadam, Rozier glousse. « Il pensait que son père allait inter­­­ve­­nir ! » Après 150 sauts, les haltères dans chaque main, Andre a dit à Sadam d’ar­­rê­­ter. « Tu vas dire non à ce que je te dis de faire, la prochaine fois ? » a-t-il demandé. Sadam a secoué la tête. « Bien, a dit Andre. Nous disions donc : encore deux séries. » Andre m’a raconté cette anec­­dote alors que Sadam frap­­pait sur le punching­­ball. Sadam nous a regar­­dés et s’est arrêté pour faire une objec­­tion, avant qu’Andre ne lui crie sans se retour­­ner : « Conti­­nue de travailler ! »

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Exer­­cices
L’en­­traî­­neur Leonard Wilson veille sur Sadam au club Star­­rett City
Crédits : Kim Yoon Sup

Un autre parte­­naire de Sadam, un gaucher, l’a inter­­­pellé entre deux séquences de sac de frappe et lui a demandé de faire une photo avec lui. Sadam s’y est prêté de bonne volonté, quand Andre l’a fusillé du regard et lui a crié de retour­­ner à son exer­­cice. Il a tiré Sadam du sac de frappe vers le mur et l’a sommé de faire une série de coups contre le mur. Sadam a sautillé d’avant en arrière d’un pied sur l’autre. Il frap­­pait légè­­re­­ment le sac de temps en temps et haus­­sait les sour­­cils comme pour dire : « Ben quoi ? Je travaille. » Les autres boxeurs ont eu un sourire en coin devant cette marque d’in­­so­­lence feinte. Soudain, Andre s’est mis à chan­­ter, d’une voix forte et claire, sur l’air de la chan­­son « You’ll Never Find Another Love Like Mine », de Lou Rawls : « Vous ne trou­­ve­­rez pas, / Vous pouvez toujours cher­­cher, / Quelqu’un d’aussi pares­­seux que Sadam. » Sadam a déco­­ché quelques crochets du gauche dans le mur, qui ont résonné dans la petite salle, et Andre a conti­­nué de chan­­ter.

Krupp au sol

La boxe à New York a perdu de son ampleur passée. Deux combats seule­­ment ont été program­­més au Madi­­son Square Garden en 2012, et deux en 2011. La démo­­li­­tion du stade Ebbet Field en 1960 – qui avait été le théâtre de nombreux cham­­pion­­nats dans la première moitié du siècle – a été un coup dur pour la boxe new-yorkaise. Mais la raison majeure de ce déclin est due à l’ombre portée d’autres endroits, comme par exemple Las Vegas. Les casi­­nos de Vegas et d’ailleurs sont en mesure de subven­­tion­­ner des combats avec paris et de main­­te­­nir des prix bas en raison d’une plus grande souplesse du droit du travail. Les fans de boxe comptent sur le centre Barclays, le deuxième stade de la ville en termes de taille, pour moti­­ver les deux stades à mettre au point une program­­ma­­tion plus rentable. Les fans comptent aussi sur la compa­­gnie Golden Boy pour ravi­­ver la flamme de la culture pugi­­lis­­tique de la ville, en inves­­tis­­sant dura­­ble­­ment dans des boxeurs et des salles d’en­­traî­­ne­­ment. À l’heure actuelle, la compa­­gnie promo­­tion­­nelle, qui a ses quar­­tiers géné­­raux près de Los Angeles, est en phase de discus­­sion avec Brook­­lyn Sports and Enter­­tain­­ment, le parte­­naire événe­­men­­tiel de Barclays, afin d’or­­ga­­ni­­ser et de promou­­voir des combats au stade.

« Ali ! Ali ! Ali ! » : les cris ont résonné sans inter­­­rup­­tion pendant que Sadam combat­­tait.

Lanza, qui a combattu pour les deux tour­­nois New York Golden Gloves de 1952 et 1953 (1953 a été la dernière année où le tour­­noi amateur s’est déroulé sans l’obli­­ga­­tion de porter des protec­­tions au niveau de la tête), confesse qu’il est content de ce qu’a fait Barclays pour ce sport jusqu’à présent – même s’il s’est prin­­ci­­pa­­le­­ment agi de suggé­­rer au Madi­­son Square Garden de rafraî­­chir sa présen­­ta­­tion. « Ils ont refait le Garden le mois dernier », dit-il, évoquant la réno­­va­­tion pour un milliard de dollars du Madi­­son Square Garden en octobre 2013. « Ils avaient besoin d’un peu de tonus là-dedans. » De son côté, Sadam était excité de combattre sur une si grande scène, à domi­­cile – dans l’ar­­ron­­dis­­se­­ment de New York qui a vu monter Floyd Patter­­son, Mike Tyson et Riddick Bowe. « C’est telle­­ment grand, telle­­ment beau », s’est-il exclamé un jour après un entraî­­ne­­ment. « Et c’est à Brook­­lyn ! » Le combat contre Krupp est la première marche vers la fameuse cein­­ture. « La prochaine étape pour lui, ce sera de gravir une autre marche en faisant un peu de compé­­ti­­tion », a dit Lanza. Golden Boy, qui repré­­sente égale­­ment Floyd Maywea­­ther, a pour but de former des cham­­pions. « Ils essaient de lui trou­­ver un adver­­saire qui ne soit pas trop fort pour lui, explique Lanza. Pour ne pas le faire paniquer. Ce ne serait pas bon non plus. Faut faire gaffe à lui. » Sadam a passé la plus grande partie de sa vie à travailler pour avoir l’oc­­ca­­sion d’être là où il est aujourd’­­hui. Au lycée, entre ses deux victoires consé­­cu­­tives au cham­­pion­­nat des Natio­­nal Golden Glove en poids plume (57 kg) en 2006 et en poids léger (60 kg) en 2007, Sadam a emporté le bronze pour les États-Unis aux cham­­pion­­nats du monde juniors en 2006 à Agadir, au Maroc. Deux ans après, il repré­­sen­­tait les États-Unis aux Jeux Olym­­piques de Pékin en 2008 — le tout premier Améri­­cain d’ori­­gine arabe à se quali­­fier dans l’équipe olym­­pique améri­­caine, et le premier new-yorkais à se quali­­fier en près de vingt ans. Mahmoud m’a confié que, alors qu’il se faisait du souci pour son fils en ces temps-là, il était main­­te­­nant en mesure de pouvoir profi­­ter du spec­­tacle un peu plus serei­­ne­­ment. « Il y a cette légère nervo­­sité au début, mais cela fait ça à tout le monde, dit-il. Même aux boxeurs eux-même. Aucun boxeur ne va monter sur le ring sans être un peu nerveux. Beau­­coup disent : “Je ne suis pas nerveux ! Je suis prêt !” C’est un mensonge. Il est impos­­sible qu’un boxeur monte sur le ring en étant tout à fait calme. Chaque boxeur ressent cette anxiété. » Il marque une pause. « Tout le monde la ressent. »

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Certains boxeurs montent sur le ring car ils souhaitent cogner des gens ; Mike Tyson, l’en­­fant de Bed-Stuy qui a grandi à Browns­­ville, était célèbre pour sa bruta­­lité, sur le ring et en dehors. « Quand je combats quelqu’un, je veux briser sa volonté. Je veux lui enle­­ver sa viri­­lité », a déclaré Tyson dans une inter­­­view donnée à Sports Illus­­tra­­ted en 1988. « Je veux lui arra­­cher le cœur et le lui montrer. » Et par hasard, il se trouve que Krupp est entraîné par l’an­­cien coach de Tyson, Kevin Rooney. De tels boxeurs apaisent les bas instincts de la foule, car la foule n’est pas loyale. Le public d’un match de boxe encou­­rage le combat­­tant qu’il supporte lorsqu’il monte sur le ring, quand la première cloche reten­­tit, lorsqu’il se déplace bien et qu’il a l’air puis­­sant, mais la triste vérité, c’est qu’elle veut du sang – la foule se moque du vainqueur tant qu’il y a un perdant. Assis­­ter à un match de boxe permet de ressen­­tir un instant la soif de violence qui a attiré pendant des centaines d’an­­nées les Romains aux arènes pour regar­­der s’étri­­per des gladia­­teurs. Au cours du combat précé­­dant celui de Sadam, une lueur ressem­­blant à de la haine a surgi derrière les yeux clairs du poids léger Miguel Zuniga lorsqu’il a dirigé son regard vers son adver­­saire, Michael Perez. Peu impor­­tait le nombre de coups portés par Perez, Zuniga conti­­nuait à reve­­nir à l’as­­saut, comme tiré vers l’avant par une sorte de magné­­tisme bestial. Après huit rounds, les deux boxeurs ruis­­se­­laient de sang, et l’ar­­bitre a levé le poing de Perez au-dessus de sa tête, sous les applau­­dis­­se­­ments polis de la foule. La décep­­tion du public devant l’ab­­sence d’une conclu­­sion plus brutale était palpable.

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Pose
Crédits : Kim Yoon Sup

« Ali ! Ali ! Ali ! » : les cris ont résonné sans inter­­­rup­­tion pendant que Sadam combat­­tait — un spec­­ta­­teur a même vaine­­ment tenté d’en­­traî­­ner le reste de la foule à chan­­ter « Ali, bomaye ! » (« Ali, tue-le ! »), à la manière des Zaïrois lors du Rumble in the Jungle, le combat mythique qui a opposé Moha­­med Ali à George Fore­­man, à Kinshasa. La foule est mani­­fes­­te­­ment large­­ment en faveur du boxeur de Canar­­sie, mais chaque fois que Krupp contre un enchaî­­ne­­ment et amène Sadam trop près par un déluge de coups de poings protec­­teurs, le public retient son souffle. Au cours du combat, Sadam ajuste sa tactique : se renfor­­cer d’un côté, se replier d’un autre, pous­­ser Krupp a étendre ses coups, l’at­­ti­­rant plus près. Il met ces stra­­té­­gies au point au fur et à mesure, jaugeant les situa­­tions et y réagis­­sant de la bonne manière, se plaçant au bon endroit au bon moment. De round en round, Sadam laisse Krupp faire des embar­­dées autour du ring, alterne entre les rôles de chas­­seur et de proie. À une minute de la fin du combat, Krupp s’élance sauva­­ge­­ment sur Sadam, l’at­­tei­­gnant plusieurs fois sur le corps. Plus que 20 secondes, il conti­­nue d’at­­taquer, mais tombe dans le piège de son adver­­saire et tente un direct à la coor­­di­­na­­tion incer­­taine, déséqui­­li­­bré, auquel Sadam répond par un puis­­sant crochet du droit, mettant Krupp à genoux. Sadam se tourne vers un coin du ring, et salue théâ­­tra­­le­­ment la foule en transe lorsque Krupp se redresse sur ses pieds, titu­­bant. Sadam et Krupp se martèlent l’un-l’autre durant quelques secondes encore, mais l’is­­sue du combat est certaine avec ce second knock-down. Sadam est le vainqueur, la déci­­sion est unanime. « C’est un boxeur du genre déses­­péré », dira Sadam à propos de Krupp après le combat. Tout le contraire de Sadam. Le surnom « World Kid » est adapté pour ce fils d’im­­mi­­grants, qui rit quand il se bat – Sadam Ali boxe avec classe, combat sauva­­ge­­ment mais sans ressen­­ti­­ment, sans four­­be­­rie. Ici encore, comme le disait le boxeur Floyd Patter­­son à Gay Talese, « c’est dans la défaite qu’un homme se révèle ». Cepen­­dant, Patter­­son était un homme vaincu lorsqu’il a confié ces paroles à Talese, quand Sadam devient plus fort d’un combat à l’autre.

Il faut une sorte d’en­­thou­­siasme sauvage pour se faire frap­­per au visage et sourire ensuite – mais c’est exac­­te­­ment ce que Sadam a fait.

Malgré la victoire de Sadam, Frank Lanza s’inquiète du fait qu’il s’amuse peut-être un peu trop sur le ring. « Il est un peu trop noncha­­lant, me dit-il. Il est encore jeune, on verra bien comment cela se dérou­­lera par la suite. » Pendant son parcours, il est possible que Sadam ait une oppor­­tu­­nité de titre, selon Lanza. « Dans deux ou trois ans, peut-être plus trois. » Lorsque Sadam a été jeté à terre au premier round, une partie de la foule voulait le voir s’ef­­fon­­drer tota­­le­­ment. Il est diffi­­cile de ne pas nour­­rir de tels senti­­ments à l’égard de quelqu’un qui reste invaincu. Et qui aurait pu repro­­cher, à lui, un boxeur invaincu de 25 ans, cham­­pion olym­­pique, luttant dans sa ville, d’en­­cais­­ser un coup critique pour la première fois depuis des années ? Mais il s’est redressé rapi­­de­­ment, et au fond de ses yeux il y avait cette lueur qui ressem­­blait à de la joie mêlée à de l’ex­­ci­­ta­­tion. Il faut une sorte d’en­­thou­­siasme sauvage pour se faire frap­­per au visage et sourire ensuite – mais c’est exac­­te­­ment ce que Sadam a fait. « C’est ça, la boxe, Sadam ! » a crié Andre. De son côté, Mahmoud l’ob­­ser­­vait silen­­cieu­­se­­ment. Nous aurions aussi bien pu nous trou­­ver en cet instant dans la salle d’en­­traî­­ne­­ment de Star­­rett City.


Traduit de l’an­­glais par Matthieu Volait d’après l’ar­­ticle « Brook­­lyn Braw­­ler », paru dans BKLYNR. Couver­­ture : Sadam Ali par Kim Yoon Sup.

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