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par Brett Forrest | 13 avril 2015

L’Ukraine est une nation en guerre. C’est pourquoi la ministre des Finances, Nata­lie Jaresko, a parcouru les quelque trente kilo­mètres qui séparent Kiev d’Ir­pin, une ville de 40 000 habi­tants située en bordure d’une forêt de pins. Au cours de sa visite dans un hôpi­tal mili­taire, elle a rencon­tré et apporté son soutien à des soldats de l’ar­rière-garde qui ont récem­ment combattu contre des forces russes et leurs manda­taires dans l’est de l’Ukraine. « Où avez-vous servi ? » demande-t-elle, passant d’une chambre à l’autre. « Comment avez-vous été blessé ? » Elle vient peut-être des quar­tiers ouest de Chicago, mais elle parle couram­ment ukrai­nien. Et si certains remarquent son accent, ils n’ont pas l’air d’y prêter atten­tion. Nata­lie Jaresko dit aux soldats qu’ils sont des héros, des repré­sen­tants de la nation assu­mant la respon­sa­bi­lité de géné­raux. La crise a poussé les indi­vi­dus à revê­tir un costume qui n’est pas le leur. Il y a trois mois, Jaresko, 49 ans, quit­tait le fonds d’in­ves­tis­se­ment privé qu’elle avait co-créé en Ukraine en 2006 afin de rejoindre le gouver­ne­ment de Petro Poro­chenko. L’homme, qui a fait fortune dans l’in­dus­trie du choco­lat et de la confi­se­rie, a été élu président au lende­main du soulè­ve­ment de Maïdan. À cette époque, Jaresko ne possé­dait pas encore la natio­na­lité ukrai­nienne. Mais aujourd’­hui, elle occupe le poste écono­mique clé du pays et joue le rôle d’in­ter­mé­diaire entre l’Ukraine et la Banque mondiale, le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal et la Banque euro­péenne pour la recons­truc­tion et le déve­lop­pe­ment. La réforme fiscale, c’est elle. Les finances, c’est elle aussi. Elle doit parve­nir à consti­tuer un budget avec des miettes. « J’ai hâte que la situa­tion soit parfaite », déclare Jaresko.

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Un peu plus d’un an après l’en­trée en fonc­tion de Poro­chenko, les regards du monde entier sont large­ment tour­nés vers les combats qui se déroulent dans l’est de l’Ukraine. Le conflit, qui a débuté en février 2014, quelques jours après la fuite du président Viktor Ianou­ko­vitch à l’aube des protes­ta­tions de la place de l’In­dé­pen­dance, a depuis coûté la vie à près de 6 000 personnes. La réus­site de l’Ukraine en tant que nation démo­cra­tique indé­pen­dante dépend proba­ble­ment autant de l’is­sue des combats que des efforts de Jaresko et de ses collègues. Leur mission : redres­ser une écono­mie dévas­tée et restau­rer la confiance inter­na­tio­nale en l’Ukraine, tout en luttant contre la corrup­tion et le favo­ri­tisme qui hantent le pays depuis la chute du commu­nisme. Ils doivent y parve­nir alors que les banques publiques sont au bord de l’ef­fon­dre­ment, que le trésor public compte ses dernières devises étran­gères et que l’in­fla­tion, déjà à 28 %, ne cesse d’aug­men­ter. En un jour de février, la monnaie natio­nale, la hryv­nia, a perdu en quelques heures un tiers de sa valeur. Plus la guerre se prolonge, plus les réformes sont repous­sées et plus les Ukrai­niens s’op­po­se­ront à leur gouver­ne­ment et au soutien de l’Oc­ci­dent. Et, par consé­quent, plus le pays sera vulné­rable à son adver­saire Vladi­mir Poutine.

Aller-retour

Jaresko, un mètre soixante-sept, les cheveux au carré, conti­nue sa visite dans l’hô­pi­tal, l’air grave et respec­tueux. D’autres soldats la reçoivent dans des chambres à peine plus grandes qu’un placard, qu’ils occupent à deux ou trois, serrés dans des lits de la taille d’un enfant. Ils évoquent leur manque de puis­sance de feu sur le terrain : pourquoi ne dispo­sons-nous pas d’armes modernes ? Comment se fait-il que nos enne­mis connaissent systé­ma­tique­ment nos posi­tions ? Jaresko les écoute. Elle sait mieux que n’im­porte quel géné­ral que l’Ukraine n’a pas les moyens finan­ciers d’être mieux armée. Elle inter­roge les soldats sur leur avenir, une fois qu’ils seront réta­blis. On annonce à un homme qu’il retour­nera sur les lignes de front. Jusqu’à présent, Jaresko ne devait se préoc­cu­per que de chiffres, non de soldats et d’émo­tions. Alors qu’elle porte désor­mais ce nouveau fardeau, elle traverse le vieux et sombre couloir sovié­tique de l’hô­pi­tal. Ses larmes, elle les ravale. Ce qui est certain, c’est qu’elle est ici en connais­sance de cause.

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Le père de Jaresko, Ivan, est né en 1932 à Poltava, à plus de 300 kilo­mètres à l’est de Kiev. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, il fut déporté avec sa famille dans un camp nazi en Alle­magne. Après la guerre, il immi­gra à Chicago, où il rencon­tra la mère de Jaresko, Maria, elle aussi réfu­giée ukrai­nienne. Ensemble, ils élevèrent leurs trois enfants à Wood Dale, une ville de la classe moyenne infé­rieure située à une tren­taine de kilo­mètres au nord-ouest de la ville, dont les gratte-ciel étaient le symbole de l’am­bi­tion et des espoirs que repré­sen­tait leur pays d’adop­tion.

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« C’est l’his­toire typique d’une famille qui passe par Ellis Island », se rappelle Jaresko alors que nous sommes assis, par un soir de la mi-février, à une table de confé­rence ovale dans le bâti­ment du gouver­ne­ment ukrai­nien, une construc­tion froide à l’ar­chi­tec­ture auto­ri­taire datant de l’ère sovié­tique, située dans le centre de Kiev. « Les États-Unis offrent cette possi­bi­lité, cette liberté, cette capa­cité de rêver… c’était parti­cu­liè­re­ment le cas dans les années 1950, en cette période d’après-guerre », me confie-t-elle. Dans son enfance, Jaresko passait ses week-ends entre l’école et l’église ukrai­niennes, mais en famille l’an­glais était de mise. « Mon père voulait vrai­ment que nous nous inté­grions à la société améri­caine. Il faisait très atten­tion à éviter la poli­tique. L’ère post-maccar­thysme a convaincu mon père que nous devions deve­nir des Améri­cains de la classe moyenne », explique-t-elle. Jaresko obtint un diplôme de comp­ta­bi­lité de la DePaul Univer­sity, puis un master en poli­tiques publiques à la Harvard’s Kennedy School en 1989. Pas de quoi impres­sion­ner son père. « Il n’avait foi que dans le secteur privé. Compte tenu de son passé, le gouver­ne­ment était un endroit à éviter », pour­suit-elle. Après son master, Jaresko devint respon­sable des ques­tions écono­miques au Bureau des affaires sovié­tiques du dépar­te­ment d’État. Après la chute de l’Union sovié­tique, elle faisait partie des huit diplo­mates qui se rendirent à Kiev, en 1992, pour l’ou­ver­ture de l’am­bas­sade améri­caine. Depuis, elle n’a plus quitté l’Ukraine. « Mon père ne pour­rait pas comprendre ce qui s’est passé, ce qui a mal tourné. Il est parti pour le pays du rêve améri­cain et voilà que moi, j’ai fait demi-tour. » Jaresko a immé­dia­te­ment compris que la tran­si­tion de l’Ukraine vers une écono­mie de marché n’al­lait pas se faire sans heurts. La voie crimi­nelle consti­tuait le style natio­nal. Pour autant, elle a iden­ti­fié les possi­bi­li­tés exis­tantes dans un pays qui priva­ti­sait rapi­de­ment les actifs déte­nus par l’État. Elle a quitté son poste diplo­ma­tique et rejoint le Western NIS Enter­prise Fund, une orga­ni­sa­tion soute­nue par l’Agence des États-Unis pour le déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal, qui visait à lancer de petites et moyennes entre­prises ukrai­niennes.

Au milieu des années 1990, l’Ukraine a souf­fert d’une hyper­in­fla­tion de 10 000 %. Des années plus tard, elle a pris de plein fouet les réper­cus­sions de la crise finan­cière qui frap­pait la Russie. En 2000, après presque une décen­nie de déclin, l’éco­no­mie ukrai­nienne a montré les premiers signes d’une crois­sance. Puis, en 2004, la Révo­lu­tion orange a eu lieu. Alors que le pays rencon­trait une nouvelle période d’in­cer­ti­tudes, des inves­tis­seurs insti­tu­tion­nels inter­na­tio­naux ont commencé à arri­ver. Deux ans plus tard, Jaresko et trois asso­ciés ont créé le fonds d’in­ves­tis­se­ment privé Hori­zon Capi­tal. Ce fonds gérait le Western NIS Enter­prise Fund et a fini par en déve­lop­per deux autres. Au moment du départ de Jaresko, en décembre dernier, le fonds gérait envi­ron 600 millions de dollars d’in­ves­tis­se­ments ukrai­niens. (Nata­lie Jaresko et son mari, Ihor Figlus, ont divorcé en 2011. Leurs deux enfants vivent avec leur mère à Kiev, tandis que leur père est retourné vivre aux États-Unis.) Selon Jaresko, le chan­ge­ment de régime de l’an dernier consti­tue un véri­table tour­nant : la possi­bi­lité de mettre un terme à la klep­to­cra­tie qui fait loi. « Toute personne concer­née par la situa­tion en Ukraine pouvait se rendre compte qu’il s’agis­sait d’une chance incroyable de remettre le pays sur le droit chemin, un chemin qu’il a tardé à suivre au cours des vingt-deux dernières années. Un chan­ge­ment radi­cal s’est produit au sein de la société civile et il n’était plus possible de relé­guer au second plan les attentes de celle-ci », précise-t-elle.

Le FMI a promis de verser 17,5 milliards de dollars à l’Ukraine au cours des quatre prochaines années.

Dix mois plus tard, des repré­sen­tants de WE Part­ners, une entre­prise de recru­te­ment embau­chée par le nouveau gouver­ne­ment, ont rendu visite à Jaresko dans les bureaux de Hori­zon Capi­tal. Ils ont discuté des candi­dats pour diffé­rents postes au gouver­ne­ment, puis lui ont demandé si elle serait prête à le rejoindre. Sa réponse a été immé­diate : « J’ai un travail. » Elle a toute­fois accepté de rencon­trer Poro­chenko et son Premier ministre, Arseni Iatse­niouk. « Ils ont large­ment joué la carte du patrio­tisme. Nous avons trouvé une vision commune sur les réformes que nous pensions néces­saires d’en­tre­prendre, sur le climat d’af­faires, sur les insti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales, sur nos rela­tions bila­té­rales. J’ai été capable de soule­ver des fonds pour ce pays dans une période diffi­cile. J’ai été capable de convaincre des inves­tis­seurs insti­tu­tion­nels qui n’avaient jamais investi ici par le passé. Nous avons réussi à les convaincre que, malgré tous les défis, l’Ukraine pouvait faire l’objet d’in­ves­tis­se­ments favo­rables et rentables, le tout de manière trans­pa­rente. Je crois que le président et le Premier ministre souhai­taient que j’ap­porte cette expé­rience. » Une semaine plus tard, Jaresko a accepté le poste de ministre des Finances. Elle avoue : « Je me demande parfois ce que mon père en pense­rait. »

Un défi de taille

La nomi­na­tion de Jaresko a apporté de l’eau au moulin des théo­ries conspi­ra­tion­nistes, notam­ment si l’on prend en compte les rela­tions exis­tantes entre Hori­zon Capi­tal et l’Agence des États-Unis pour le déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal. Ces théo­ries présentent la révo­lu­tion de la place Maïdan comme un complot de l’Oc­ci­dent pour sous­traire l’Ukraine de la sphère d’in­fluence de la Russie. La nouvelle ministre des Finances est loin d’être la seule cible des parti­sans de la théo­rie du complot. Jaresko a en effet rejoint deux autres étran­gers au sein du gouver­ne­ment ukrai­nien : un Litua­nien de 39 ans, Aiva­ras Abro­ma­vi­cius, ministre du Déve­lop­pe­ment écono­mique et du Commerce, ainsi qu’un Géor­gien, Alexan­der Kvita­sh­vili, ministre de la Santé, qui a occupé le même poste au sein de son propre gouver­ne­ment. Quelles que soient leurs origines, ces ministres, de même que les nombreux Polo­nais, Alle­mands, Cana­diens et autres étran­gers ayant rejoint le gouver­ne­ment à des postes à hautes respon­sa­bi­li­tés et au niveau inter­mé­diaire, partagent le même but. En outre, depuis que le président Poro­chenko lui a octroyé la natio­na­lité ukrai­nienne néces­saire à l’exer­cice de ses fonc­tions, Jaresko n’est plus une ressor­tis­sante étran­gère. « J’ai toujours été ukrai­nienne. Désor­mais, je suis une citoyenne du pays », affirme-t-elle. Si la loi lui inter­dit de déte­nir deux passe­ports, elle dispose encore de quelques années avant de devoir renon­cer à son passe­port améri­cain. Diffi­cile égale­ment d’ima­gi­ner qu’elle gardera ce poste aussi long­temps, si l’on consi­dère que son salaire s’élève à 10 000 hryv­nias par mois, soit 300 dollars. « Ce que je fais, je le fais pour l’Ukraine. Je n’ai aucune autre raison, mis à part la volonté de faire une diffé­rence. L’Ukraine doit s’en sortir. Nous n’avons pas le droit d’échouer », insiste-t-elle.

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Un matin du mois de février, une foule modeste de jour­na­listes et de came­ra­mans s’étaient rassem­blés dans une salle de réunion au quatrième étage de la Banque natio­nale d’Ukraine ; un bâti­ment de style Renais­sance construit en 1905, dont les déco­ra­tions solides protègent les troubles inté­rieurs. Selon le Premier ministre Iatse­niouk, l’éco­no­mie de l’Ukraine a ralenti de 20 % l’an dernier, et ce large­ment à cause de l’in­ter­ven­tion mili­taire de la Russie. Pour sa part, Jaresko a déclaré qu’au moment de sa fuite, Ianou­ko­vitch a laissé le pays avec une dette de 40 milliards de dollars. Les réserves de change sont passées de 20,4 milliards à moins de sept milliards de dollars. Par ailleurs, si la monnaie natio­nale était stable avant la révo­lu­tion de la place Maïdan – huit hryv­nias valant un dollar –, elle a atteint sa plus basse valeur histo­rique le 25 février, soit 32,5 hryv­nias pour un dollar, lorsque la banque centrale a décidé de suspendre l’échange de la devise pendant trois jours. L’in­for­ma­tion a été commu­niquée alors que le pays prépa­rait la restruc­tu­ra­tion de sa dette souve­raine. Autre­ment dit, cela reve­nait à marcher sur un câble suspendu durant un séisme. Aujourd’­hui, en revanche, les nouvelles sont meilleures. Assise au centre d’une table de confé­rence en chêne, Jaresko annonce que le FMI a promis de verser 17,5 milliards de dollars à l’Ukraine au cours des quatre prochaines années. « Cette nouvelle va redon­ner confiance à notre écono­mie et va permettre à l’Ukraine d’ob­te­nir un soutien bila­té­ral et multi­la­té­ral en cette période diffi­cile », déclare-t-elle. Les États-Unis ont assuré le verse­ment de 2 milliards de dollars en euro-obli­ga­tions. L’Union euro­péenne s’est enga­gée à prêter 2,2 milliards d’eu­ros. L’Al­le­magne, le Japon et le Canada ont égale­ment promis de parti­ci­per à hauteur de près d’un milliard de dollars chacun. Le plan d’aide du FMI, qui a néces­sité un an de prépa­ra­tion, est essen­tiel à l’Ukraine. Mais ce finan­ce­ment ne peut entraî­ner un chan­ge­ment que s’il est inté­gré à un proces­sus de réformes radi­cales. Lors de sa campagne pour la prési­dence, Poro­chenko s’était engagé à céder Roshen, l’usine de produc­tion de confi­se­ries qui a fait de lui un milliar­daire. Toute­fois, il détient toujours la majo­rité de l’en­tre­prise ainsi que des parts dans au moins dix autres socié­tés.

En réalité, voici le petit secret qui se cache derrière ces préten­dues réformes : les oligarques n’ont fait que gagner en influence depuis la révo­lu­tion. Ils contrôlent les médias. Ils siègent en nombre au parle­ment. L’État, qui lutte contre la Russie et pour sa survie finan­cière, est trop faible pour lutter contre l’or­ga­ni­sa­tion du pouvoir en place. Selon un sondage récent mené par une société de conseil et de marke­ting basée à Kiev, Research & Bran­ding Group, 46 % des personnes inter­ro­gées ne sont pas satis­faites de la perfor­mance de Poro­chenko en tant que président. Mais certains signes sont plus encou­ra­geants. Début février, l’Ukraine a lancé un système élec­tro­nique de remplis­sage des décla­ra­tions d’im­pôt sur les socié­tés afin d’éli­mi­ner une évasion fiscale esti­mée à envi­ron un milliard de dollars par an. La fraude sur la taxe à la valeur ajou­tée consti­tue égale­ment une source impor­tante de corrup­tion et repré­sente une perte de 25 % dans le budget natio­nal. Le système est donc en pleine refonte. Il est toute­fois diffi­cile de trou­ver quelqu’un en Ukraine dont le passé est vierge de tout soupçon. La réforme du système judi­ciaire n’est, jusqu’à présent, pas allée bien loin. Ni le président ni le parle­ment n’ont montré une volonté de renon­cer à leur influence sur les tribu­naux.

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Voilà donc quelques exemples parmi les soixante réformes majeures qui font l’objet de discus­sions lors des réunions biheb­do­ma­daires du nouveau Conseil natio­nal pour la réforme qui rassemble Poro­chenko, ses ministres, le direc­teur de la banque natio­nale, des diri­geants parle­men­taires et des membres clés de la société civile. Dmytro Shym­kiv, chef adjoint de l’ad­mi­nis­tra­tion prési­den­tielle et ancien président-direc­teur géné­ral de Micro­soft en Ukraine, est à la tête du Conseil. La moitié de ces nouveaux employés n’avait aupa­ra­vant jamais envoyé de cour­riel. Un sur trois n’avait jamais utilisé un ordi­na­teur. La pape­rasse, qui néces­site nombre de signa­tures et de cachets afin de vali­der un accord foncier ou un permis de construire, était le méca­nisme de base de la corrup­tion. En prenant conscience de la situa­tion, Shym­kiv a aussi compris la taille de son défi. « Il y a tant de ques­tions auxquelles, pendant vingt ans, personne n’a cher­ché à répondre. Nous devons construire un système durable. Le système actuel n’est pas durable. Nous avons besoin de créer quelque chose quoti­dien­ne­ment, quelque chose qu’on ne peut inver­ser », explique Shym­kiv. C’est la raison pour laquelle, insiste-t-il, Poro­chenko, lui-même un ancien cadre, met un point d’hon­neur à inclure le monde des affaires de l’Ukraine. « Certains résul­tats vont mettre du temps à se dessi­ner. Mais nous avons vu à quelle vitesse les choses peuvent chan­ger dans ce secteur. Les résul­tats sont notre prio­rité », pour­suit-il.

L’Ukraine est l’un des rares pays d’Eu­rope à ne pas possé­der un réseau 3G, en raison d’un petit tour de passe-passe joué par les oligarques sous le régime de Ianou­ko­vitch. Le gouver­ne­ment de Poro­chenko a récem­ment vendu, de manière trans­pa­rente, des licences 3G à plusieurs entre­prises de télé­com­mu­ni­ca­tions, ce qui injec­tera un total de près de 300 millions de dollars dans les caisses de l’État. Alors que le reste des pays indus­tria­li­sés prépare l’ar­ri­vée de la 5G, l’Ukraine célèbre donc la mise en place de la 3G. C’est la situa­tion actuelle de l’Ukraine : entre idéa­lisme et déses­poir, les réformes mises en place ont été si lentes à venir que, pour certains, elles sont perçues comme une blague. « Nous avons des maîtres de la déré­gle­men­ta­tion dans ce pays », déclare Abro­ma­vi­cius, ministre du Déve­lop­pe­ment écono­mique, qui siège dans un bureau décoré de sculp­tures et de tableaux modernes afin d’égayer cet ancien repaire commu­niste. L’une des sections de son minis­tère, le dépar­te­ment d’État des statis­tiques, emploie 10 450 personnes. Ce chiffre est la preuve d’un gaspillage géné­ra­lisé et consti­tue une cible précise. « Il y a une forte demande venant du monde des affaires pour attaquer cette situa­tion. C’est une nouvelle géné­ra­tion de personnes au pouvoir. Ces gens prennent les affaires écono­miques au sérieux et ont besoin de trou­ver d’autres personnes comme eux. Il serait triste de ne pas profi­ter de la crise pour faire des réformes », explique Abro­ma­vi­cius. Son bureau prévoit une réduc­tion de l’éco­no­mie de 5,5 % cette année, et ce sans prendre en compte les actions à venir de Poutine à l’est. « Nous partons du prin­cipe que nous abou­ti­rons bien­tôt à la paix. Ce conflit est malavisé. Les diri­geants de la Russie se trompent en ce qui concerne l’Ukraine en géné­ral. Ils ne comprennent pas l’Ukraine. Ce pays veut se débrouiller seul et veut prendre ses propres déci­sions », affirme Abro­ma­vi­cius.

Le bon créan­cier

Par une froide soirée de février, je traverse l’al­lée de la cathé­drale Sainte-Sophie de Kiev, datant du XIe siècle, et me dirige vers l’hô­tel Hyatt. Rassem­blés au bar du huitième étage se trouvent quelques-uns des plus aven­tu­reux inves­tis­seurs d’Eu­rope de l’Est. La raison : la onzième confé­rence annuelle des inves­tis­seurs, orga­ni­sée par Dragon Capi­tal, l’une des prin­ci­pales banques d’in­ves­tis­se­ment ukrai­niennes. Parmi les quelques dizaines de personnes présentes, on trouve des fonc­tion­naires débor­dés du bureau du maire ainsi qu’un homme austère repré­sen­tant un groupe d’in­ves­tis­seurs chinois mécon­tents de l’in­ca­pa­cité de soule­ver de l’argent sur le marché. Malgré ces âmes tristes, l’es­prit aven­tu­rier est bien présent dans la salle, notam­ment parmi ceux déjà habi­tués au charme parti­cu­lier de la vola­ti­lité persis­tante propre au monde post-sovié­tique.

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Genna Lozovsky, direc­teur de Sand­glass Capi­tal Mana­ge­ment, un fonds basé à New York et spécia­lisé dans les marchés émer­gents et les marchés fron­tière, est venu iden­ti­fier les possi­bi­li­tés asso­ciées à la restruc­tu­ra­tion de la dette ukrai­nienne. L’an­née dernière, comme de nombreux autres inves­tis­seurs, il a réduit le porte­feuille de son fonds consa­cré à l’Ukraine. « Nous avons estimé qu’il exis­tait de sérieux risques de perte dans les inves­tis­se­ments en Ukraine », explique-t-il. Désor­mais, Lozovsky se concentre sur les expor­ta­teurs capables de géné­rer leur propre flux de tréso­re­rie en devises étran­gères tout en tirant profit de la déva­lua­tion de la hryv­nia. Il se tourne vers les autres inves­tis­seurs présents : « Il faut être sûr de soi pour se trou­ver dans cette salle. Comment dit-on déjà ? Il n’y a pas de mauvais actifs, seule­ment des actifs mal évalués. » Comme les jeunes diri­geants et défen­seurs du gouver­ne­ment ne cessent de le faire remarquer, la guerre contre la Russie se limite à moins de 10 % du terri­toire ukrai­nien. Il n’em­pêche que la présence des inves­tis­seurs étran­gers sur le marché ne revien­dra pas à la normale tant que la paix n’aura pas fait son retour dans l’en­semble du pays. « C’est ce qui diffé­ren­cie l’Ukraine d’un climat d’in­ves­tis­se­ment diffi­cile plus tradi­tion­nel », déclare Lozovsky. Un peu plus tard, Michael Malt­zoff me tend une carte profes­sion­nelle de Petro Part­ners, dont l’adresse se situe à Hous­ton. Descen­dant d’une lignée de Russes blancs, Malt­zoff a commencé à inves­tir en Ukraine en 1995 par l’in­ter­mé­diaire du East Europe Deve­lop­ment Fund. Vers la fin de la prési­dence de Ianou­ko­vitch, le « capi­ta­lisme gang­ster effréné » de l’Ukraine, comme Malt­zoff le décrit lui-même, l’a poussé à quit­ter le pays. Il a consa­cré ces dernières années à inves­tir dans le schisme au Texas. Il est désor­mais de retour et cherche à trou­ver à qui se fier. Malt­zoff me conseille de surveiller les banques publiques, qui, selon lui, risquent de s’ef­fon­drer d’ici peu.

« Je n’ignore pas les problèmes de ce pays. Mais je suis capable de distin­guer les soucis des oppor­tu­ni­tés. » — Nata­lie Jaresko

« Ce dont on ne parle pas assez, c’est de la mésen­tente qui règne entre le président et le Premier ministre », me dit-il. Je viens d’en­tendre le contraire venant de sources tout aussi certaines. Qu’im­porte, Malt­zoff conti­nue : « Je suis confiant. D’après mon expé­rience, le rebond arrive plus rapi­de­ment qu’on ne le pense. Je table sur un an. Un an de restruc­tu­ra­tion et de souf­france, puis, au prin­temps 2016, nous verrons des signes évidents d’une reprise de la crois­sance écono­mique. Je pense que l’his­toire nous prou­vera que nous avions besoin de ce boule­ver­se­ment pour nous débar­ras­ser de l’an­cien système. » Alors que les verres circulent, il est diffi­cile de dire si l’en­thou­siasme de la salle est sincère ou s’il fait partie de la tech­nique de vente de cette course aux inves­tis­se­ments. Si certaines insti­tu­tions inter­na­tio­nales impor­tantes y voient la possi­bi­lité de contri­buer au bien social, d’autres ont clai­re­ment un esprit de survie. Le jour suivant, je rencontre Simon Cher­niavsky à l’ex­té­rieur de la salle de réunion de l’hô­tel Hyatt. Citoyen améri­cain et anglais, il était le président-direc­teur géné­ral de HarvEast, l’en­tre­prise agroa­li­men­taire déte­nue par Rinat Akhme­tov, l’homme le plus riche d’Ukraine. La société de parti­ci­pa­tion finan­cière d’Akh­me­tov, System Capi­tal Mana­ge­ment, a son siège à Donetsk, là où les combats sont les plus violents. Cher­niavsky déclare qu’il a quitté HarvEast parce qu’il « étai[t] fati­gué de [se] voir refu­ser l’ac­cès aux postes de contrôle ». Il a récem­ment pris la tête de Mriya Agro Holding, un produc­teur de blé et de pommes de terre qui croule sous une dette de 1,3 milliard de dollars. « Nous ne savons pas encore à quoi nous attendre. Il est tout à fait possible que nous ne puis­sions pas renver­ser la situa­tion », annonce-t-il. Et si effec­ti­ve­ment, il n’y parvient pas, cela consti­tuera un sérieux revers pour un secteur qui repré­sente 25 % des expor­ta­tions ukrai­niennes. Cher­niavsky travaille en Ukraine depuis cinq ans, mais de récents événe­ments viennent noir­cir le tableau. « J’ai passé trois semaines à Washing­ton D.C. avec ma famille pour Noël. On a trouvé que c’était très agréable », avoue-t-il. Alors que je m’ins­talle dans la salle de réunion et que la confé­rence de Dragon Capi­tal commence, je me souviens de ce que m’a dit Jaresko dans son bureau : « Je n’ignore pas les problèmes de ce pays. Mais je suis capable de distin­guer les soucis des oppor­tu­ni­tés. »

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Jaresko est sur scène, assise sous un lustre, obser­vant ses anciens collègues qui consti­tuent désor­mais son nouveau groupe de pres­sion. Elle parle de manière éner­gique, voire enjouée. « Personne n’ignore la complexité des défis qui se présentent à nous. Mais je vous demande de sortir du gouffre. Je crois en l’ave­nir. » Est-ce sincère ? Ou est-ce que cela fait partie de la tech­nique de vente fami­lière à tous ceux présents ici ? Jaresko finit même par s’em­por­ter et déclare que l’Ukraine prou­vera qu’elle est « un bon créan­cier ». « Ai-je dit “bon créan­cier” ? » inter­roge-t-elle avec un sourire. Un glous­se­ment traverse la salle. « Un bon emprun­teur », corrige-t-elle. « Le jour vien­dra où nous serons un bon créan­cier. Chaque chose en son temps. »


Traduit de l’an­glais par Vincente Morlet d’après l’ar­ticle « The Ameri­can Woman Who Stands Between Putin and Ukraine », paru dans Bloom­berg Busi­ness. Couver­ture : Vue de Kiev par Sergey Galyon­kin. Créa­tion graphique par Ulyces.

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