par Brett Forrest | 13 avril 2015

L’Ukraine est une nation en guerre. C’est pourquoi la ministre des Finances, Nata­­lie Jaresko, a parcouru les quelque trente kilo­­mètres qui séparent Kiev d’Ir­­pin, une ville de 40 000 habi­­tants située en bordure d’une forêt de pins. Au cours de sa visite dans un hôpi­­tal mili­­taire, elle a rencon­­tré et apporté son soutien à des soldats de l’ar­­rière-garde qui ont récem­­ment combattu contre des forces russes et leurs manda­­taires dans l’est de l’Ukraine. « Où avez-vous servi ? » demande-t-elle, passant d’une chambre à l’autre. « Comment avez-vous été blessé ? » Elle vient peut-être des quar­­tiers ouest de Chicago, mais elle parle couram­­ment ukrai­­nien. Et si certains remarquent son accent, ils n’ont pas l’air d’y prêter atten­­tion. Nata­­lie Jaresko dit aux soldats qu’ils sont des héros, des repré­­sen­­tants de la nation assu­­mant la respon­­sa­­bi­­lité de géné­­raux. La crise a poussé les indi­­vi­­dus à revê­­tir un costume qui n’est pas le leur. Il y a trois mois, Jaresko, 49 ans, quit­­tait le fonds d’in­­ves­­tis­­se­­ment privé qu’elle avait co-créé en Ukraine en 2006 afin de rejoindre le gouver­­ne­­ment de Petro Poro­­chenko. L’homme, qui a fait fortune dans l’in­­dus­­trie du choco­­lat et de la confi­­se­­rie, a été élu président au lende­­main du soulè­­ve­­ment de Maïdan. À cette époque, Jaresko ne possé­­dait pas encore la natio­­na­­lité ukrai­­nienne. Mais aujourd’­­hui, elle occupe le poste écono­­mique clé du pays et joue le rôle d’in­­ter­­mé­­diaire entre l’Ukraine et la Banque mondiale, le Fonds moné­­taire inter­­­na­­tio­­nal et la Banque euro­­péenne pour la recons­­truc­­tion et le déve­­lop­­pe­­ment. La réforme fiscale, c’est elle. Les finances, c’est elle aussi. Elle doit parve­­nir à consti­­tuer un budget avec des miettes. « J’ai hâte que la situa­­tion soit parfaite », déclare Jaresko.

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Un peu plus d’un an après l’en­­trée en fonc­­tion de Poro­­chenko, les regards du monde entier sont large­­ment tour­­nés vers les combats qui se déroulent dans l’est de l’Ukraine. Le conflit, qui a débuté en février 2014, quelques jours après la fuite du président Viktor Ianou­­ko­­vitch à l’aube des protes­­ta­­tions de la place de l’In­­dé­­pen­­dance, a depuis coûté la vie à près de 6 000 personnes. La réus­­site de l’Ukraine en tant que nation démo­­cra­­tique indé­­pen­­dante dépend proba­­ble­­ment autant de l’is­­sue des combats que des efforts de Jaresko et de ses collègues. Leur mission : redres­­ser une écono­­mie dévas­­tée et restau­­rer la confiance inter­­­na­­tio­­nale en l’Ukraine, tout en luttant contre la corrup­­tion et le favo­­ri­­tisme qui hantent le pays depuis la chute du commu­­nisme. Ils doivent y parve­­nir alors que les banques publiques sont au bord de l’ef­­fon­­dre­­ment, que le trésor public compte ses dernières devises étran­­gères et que l’in­­fla­­tion, déjà à 28 %, ne cesse d’aug­­men­­ter. En un jour de février, la monnaie natio­­nale, la hryv­­nia, a perdu en quelques heures un tiers de sa valeur. Plus la guerre se prolonge, plus les réformes sont repous­­sées et plus les Ukrai­­niens s’op­­po­­se­­ront à leur gouver­­ne­­ment et au soutien de l’Oc­­ci­dent. Et, par consé­quent, plus le pays sera vulné­­rable à son adver­­saire Vladi­­mir Poutine.


Aller-retour

Jaresko, un mètre soixante-sept, les cheveux au carré, conti­­nue sa visite dans l’hô­­pi­­tal, l’air grave et respec­­tueux. D’autres soldats la reçoivent dans des chambres à peine plus grandes qu’un placard, qu’ils occupent à deux ou trois, serrés dans des lits de la taille d’un enfant. Ils évoquent leur manque de puis­­sance de feu sur le terrain : pourquoi ne dispo­­sons-nous pas d’armes modernes ? Comment se fait-il que nos enne­­mis connaissent systé­­ma­­tique­­ment nos posi­­tions ? Jaresko les écoute. Elle sait mieux que n’im­­porte quel géné­­ral que l’Ukraine n’a pas les moyens finan­­ciers d’être mieux armée. Elle inter­­­roge les soldats sur leur avenir, une fois qu’ils seront réta­­blis. On annonce à un homme qu’il retour­­nera sur les lignes de front. Jusqu’à présent, Jaresko ne devait se préoc­­cu­­per que de chiffres, non de soldats et d’émo­­tions. Alors qu’elle porte désor­­mais ce nouveau fardeau, elle traverse le vieux et sombre couloir sovié­­tique de l’hô­­pi­­tal. Ses larmes, elle les ravale. Ce qui est certain, c’est qu’elle est ici en connais­­sance de cause.

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Le père de Jaresko, Ivan, est né en 1932 à Poltava, à plus de 300 kilo­­mètres à l’est de Kiev. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, il fut déporté avec sa famille dans un camp nazi en Alle­­magne. Après la guerre, il immi­­gra à Chicago, où il rencon­­tra la mère de Jaresko, Maria, elle aussi réfu­­giée ukrai­­nienne. Ensemble, ils élevèrent leurs trois enfants à Wood Dale, une ville de la classe moyenne infé­­rieure située à une tren­­taine de kilo­­mètres au nord-ouest de la ville, dont les gratte-ciel étaient le symbole de l’am­­bi­­tion et des espoirs que repré­­sen­­tait leur pays d’adop­­tion.

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« C’est l’his­­toire typique d’une famille qui passe par Ellis Island », se rappelle Jaresko alors que nous sommes assis, par un soir de la mi-février, à une table de confé­­rence ovale dans le bâti­­ment du gouver­­ne­­ment ukrai­­nien, une construc­­tion froide à l’ar­­chi­­tec­­ture auto­­ri­­taire datant de l’ère sovié­­tique, située dans le centre de Kiev. « Les États-Unis offrent cette possi­­bi­­lité, cette liberté, cette capa­­cité de rêver… c’était parti­­cu­­liè­­re­­ment le cas dans les années 1950, en cette période d’après-guerre », me confie-t-elle. Dans son enfance, Jaresko passait ses week-ends entre l’école et l’église ukrai­­niennes, mais en famille l’an­­glais était de mise. « Mon père voulait vrai­­ment que nous nous inté­­grions à la société améri­­caine. Il faisait très atten­­tion à éviter la poli­­tique. L’ère post-maccar­­thysme a convaincu mon père que nous devions deve­­nir des Améri­­cains de la classe moyenne », explique-t-elle. Jaresko obtint un diplôme de comp­­ta­­bi­­lité de la DePaul Univer­­sity, puis un master en poli­­tiques publiques à la Harvard’s Kennedy School en 1989. Pas de quoi impres­­sion­­ner son père. « Il n’avait foi que dans le secteur privé. Compte tenu de son passé, le gouver­­ne­­ment était un endroit à éviter », pour­­suit-elle. Après son master, Jaresko devint respon­­sable des ques­­tions écono­­miques au Bureau des affaires sovié­­tiques du dépar­­te­­ment d’État. Après la chute de l’Union sovié­­tique, elle faisait partie des huit diplo­­mates qui se rendirent à Kiev, en 1992, pour l’ou­­ver­­ture de l’am­­bas­­sade améri­­caine. Depuis, elle n’a plus quitté l’Ukraine. « Mon père ne pour­­rait pas comprendre ce qui s’est passé, ce qui a mal tourné. Il est parti pour le pays du rêve améri­­cain et voilà que moi, j’ai fait demi-tour. » Jaresko a immé­­dia­­te­­ment compris que la tran­­si­­tion de l’Ukraine vers une écono­­mie de marché n’al­­lait pas se faire sans heurts. La voie crimi­­nelle consti­­tuait le style natio­­nal. Pour autant, elle a iden­­ti­­fié les possi­­bi­­li­­tés exis­­tantes dans un pays qui priva­­ti­­sait rapi­­de­­ment les actifs déte­­nus par l’État. Elle a quitté son poste diplo­­ma­­tique et rejoint le Western NIS Enter­­prise Fund, une orga­­ni­­sa­­tion soute­­nue par l’Agence des États-Unis pour le déve­­lop­­pe­­ment inter­­­na­­tio­­nal, qui visait à lancer de petites et moyennes entre­­prises ukrai­­niennes.

Au milieu des années 1990, l’Ukraine a souf­­fert d’une hyper­­in­­fla­­tion de 10 000 %. Des années plus tard, elle a pris de plein fouet les réper­­cus­­sions de la crise finan­­cière qui frap­­pait la Russie. En 2000, après presque une décen­­nie de déclin, l’éco­­no­­mie ukrai­­nienne a montré les premiers signes d’une crois­­sance. Puis, en 2004, la Révo­­lu­­tion orange a eu lieu. Alors que le pays rencon­­trait une nouvelle période d’in­­cer­­ti­­tudes, des inves­­tis­­seurs insti­­tu­­tion­­nels inter­­­na­­tio­­naux ont commencé à arri­­ver. Deux ans plus tard, Jaresko et trois asso­­ciés ont créé le fonds d’in­­ves­­tis­­se­­ment privé Hori­­zon Capi­­tal. Ce fonds gérait le Western NIS Enter­­prise Fund et a fini par en déve­­lop­­per deux autres. Au moment du départ de Jaresko, en décembre dernier, le fonds gérait envi­­ron 600 millions de dollars d’in­­ves­­tis­­se­­ments ukrai­­niens. (Nata­­lie Jaresko et son mari, Ihor Figlus, ont divorcé en 2011. Leurs deux enfants vivent avec leur mère à Kiev, tandis que leur père est retourné vivre aux États-Unis.) Selon Jaresko, le chan­­ge­­ment de régime de l’an dernier consti­­tue un véri­­table tour­­nant : la possi­­bi­­lité de mettre un terme à la klep­­to­­cra­­tie qui fait loi. « Toute personne concer­­née par la situa­­tion en Ukraine pouvait se rendre compte qu’il s’agis­­sait d’une chance incroyable de remettre le pays sur le droit chemin, un chemin qu’il a tardé à suivre au cours des vingt-deux dernières années. Un chan­­ge­­ment radi­­cal s’est produit au sein de la société civile et il n’était plus possible de relé­­guer au second plan les attentes de celle-ci », précise-t-elle.

Le FMI a promis de verser 17,5 milliards de dollars à l’Ukraine au cours des quatre prochaines années.

Dix mois plus tard, des repré­­sen­­tants de WE Part­­ners, une entre­­prise de recru­­te­­ment embau­­chée par le nouveau gouver­­ne­­ment, ont rendu visite à Jaresko dans les bureaux de Hori­­zon Capi­­tal. Ils ont discuté des candi­­dats pour diffé­­rents postes au gouver­­ne­­ment, puis lui ont demandé si elle serait prête à le rejoindre. Sa réponse a été immé­­diate : « J’ai un travail. » Elle a toute­­fois accepté de rencon­­trer Poro­­chenko et son Premier ministre, Arseni Iatse­­niouk. « Ils ont large­­ment joué la carte du patrio­­tisme. Nous avons trouvé une vision commune sur les réformes que nous pensions néces­­saires d’en­­tre­­prendre, sur le climat d’af­­faires, sur les insti­­tu­­tions finan­­cières inter­­­na­­tio­­nales, sur nos rela­­tions bila­­té­­rales. J’ai été capable de soule­­ver des fonds pour ce pays dans une période diffi­­cile. J’ai été capable de convaincre des inves­­tis­­seurs insti­­tu­­tion­­nels qui n’avaient jamais investi ici par le passé. Nous avons réussi à les convaincre que, malgré tous les défis, l’Ukraine pouvait faire l’objet d’in­­ves­­tis­­se­­ments favo­­rables et rentables, le tout de manière trans­­pa­­rente. Je crois que le président et le Premier ministre souhai­­taient que j’ap­­porte cette expé­­rience. » Une semaine plus tard, Jaresko a accepté le poste de ministre des Finances. Elle avoue : « Je me demande parfois ce que mon père en pense­­rait. »

Un défi de taille

La nomi­­na­­tion de Jaresko a apporté de l’eau au moulin des théo­­ries conspi­­ra­­tion­­nistes, notam­­ment si l’on prend en compte les rela­­tions exis­­tantes entre Hori­­zon Capi­­tal et l’Agence des États-Unis pour le déve­­lop­­pe­­ment inter­­­na­­tio­­nal. Ces théo­­ries présentent la révo­­lu­­tion de la place Maïdan comme un complot de l’Oc­­ci­dent pour sous­­traire l’Ukraine de la sphère d’in­­fluence de la Russie. La nouvelle ministre des Finances est loin d’être la seule cible des parti­­sans de la théo­­rie du complot. Jaresko a en effet rejoint deux autres étran­­gers au sein du gouver­­ne­­ment ukrai­­nien : un Litua­­nien de 39 ans, Aiva­­ras Abro­­ma­­vi­­cius, ministre du Déve­­lop­­pe­­ment écono­­mique et du Commerce, ainsi qu’un Géor­­gien, Alexan­­der Kvita­­sh­­vili, ministre de la Santé, qui a occupé le même poste au sein de son propre gouver­­ne­­ment. Quelles que soient leurs origines, ces ministres, de même que les nombreux Polo­­nais, Alle­­mands, Cana­­diens et autres étran­­gers ayant rejoint le gouver­­ne­­ment à des postes à hautes respon­­sa­­bi­­li­­tés et au niveau inter­­­mé­­diaire, partagent le même but. En outre, depuis que le président Poro­­chenko lui a octroyé la natio­­na­­lité ukrai­­nienne néces­­saire à l’exer­­cice de ses fonc­­tions, Jaresko n’est plus une ressor­­tis­­sante étran­­gère. « J’ai toujours été ukrai­­nienne. Désor­­mais, je suis une citoyenne du pays », affirme-t-elle. Si la loi lui inter­­­dit de déte­­nir deux passe­­ports, elle dispose encore de quelques années avant de devoir renon­­cer à son passe­­port améri­­cain. Diffi­­cile égale­­ment d’ima­­gi­­ner qu’elle gardera ce poste aussi long­­temps, si l’on consi­­dère que son salaire s’élève à 10 000 hryv­­nias par mois, soit 300 dollars. « Ce que je fais, je le fais pour l’Ukraine. Je n’ai aucune autre raison, mis à part la volonté de faire une diffé­­rence. L’Ukraine doit s’en sortir. Nous n’avons pas le droit d’échouer », insiste-t-elle.

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Un matin du mois de février, une foule modeste de jour­­na­­listes et de came­­ra­­mans s’étaient rassem­­blés dans une salle de réunion au quatrième étage de la Banque natio­­nale d’Ukraine ; un bâti­­ment de style Renais­­sance construit en 1905, dont les déco­­ra­­tions solides protègent les troubles inté­­rieurs. Selon le Premier ministre Iatse­­niouk, l’éco­­no­­mie de l’Ukraine a ralenti de 20 % l’an dernier, et ce large­­ment à cause de l’in­­ter­­ven­­tion mili­­taire de la Russie. Pour sa part, Jaresko a déclaré qu’au moment de sa fuite, Ianou­­ko­­vitch a laissé le pays avec une dette de 40 milliards de dollars. Les réserves de change sont passées de 20,4 milliards à moins de sept milliards de dollars. Par ailleurs, si la monnaie natio­­nale était stable avant la révo­­lu­­tion de la place Maïdan – huit hryv­­nias valant un dollar –, elle a atteint sa plus basse valeur histo­­rique le 25 février, soit 32,5 hryv­­nias pour un dollar, lorsque la banque centrale a décidé de suspendre l’échange de la devise pendant trois jours. L’in­­for­­ma­­tion a été commu­­niquée alors que le pays prépa­­rait la restruc­­tu­­ra­­tion de sa dette souve­­raine. Autre­­ment dit, cela reve­­nait à marcher sur un câble suspendu durant un séisme. Aujourd’­­hui, en revanche, les nouvelles sont meilleures. Assise au centre d’une table de confé­­rence en chêne, Jaresko annonce que le FMI a promis de verser 17,5 milliards de dollars à l’Ukraine au cours des quatre prochaines années. « Cette nouvelle va redon­­ner confiance à notre écono­­mie et va permettre à l’Ukraine d’ob­­te­­nir un soutien bila­­té­­ral et multi­­la­­té­­ral en cette période diffi­­cile », déclare-t-elle. Les États-Unis ont assuré le verse­­ment de 2 milliards de dollars en euro-obli­­ga­­tions. L’Union euro­­péenne s’est enga­­gée à prêter 2,2 milliards d’eu­­ros. L’Al­­le­­magne, le Japon et le Canada ont égale­­ment promis de parti­­ci­­per à hauteur de près d’un milliard de dollars chacun. Le plan d’aide du FMI, qui a néces­­sité un an de prépa­­ra­­tion, est essen­­tiel à l’Ukraine. Mais ce finan­­ce­­ment ne peut entraî­­ner un chan­­ge­­ment que s’il est inté­­gré à un proces­­sus de réformes radi­­cales. Lors de sa campagne pour la prési­­dence, Poro­­chenko s’était engagé à céder Roshen, l’usine de produc­­tion de confi­­se­­ries qui a fait de lui un milliar­­daire. Toute­­fois, il détient toujours la majo­­rité de l’en­­tre­­prise ainsi que des parts dans au moins dix autres socié­­tés.

En réalité, voici le petit secret qui se cache derrière ces préten­­dues réformes : les oligarques n’ont fait que gagner en influence depuis la révo­­lu­­tion. Ils contrôlent les médias. Ils siègent en nombre au parle­­ment. L’État, qui lutte contre la Russie et pour sa survie finan­­cière, est trop faible pour lutter contre l’or­­ga­­ni­­sa­­tion du pouvoir en place. Selon un sondage récent mené par une société de conseil et de marke­­ting basée à Kiev, Research & Bran­­ding Group, 46 % des personnes inter­­­ro­­gées ne sont pas satis­­faites de la perfor­­mance de Poro­­chenko en tant que président. Mais certains signes sont plus encou­­ra­­geants. Début février, l’Ukraine a lancé un système élec­­tro­­nique de remplis­­sage des décla­­ra­­tions d’im­­pôt sur les socié­­tés afin d’éli­­mi­­ner une évasion fiscale esti­­mée à envi­­ron un milliard de dollars par an. La fraude sur la taxe à la valeur ajou­­tée consti­­tue égale­­ment une source impor­­tante de corrup­­tion et repré­­sente une perte de 25 % dans le budget natio­­nal. Le système est donc en pleine refonte. Il est toute­­fois diffi­­cile de trou­­ver quelqu’un en Ukraine dont le passé est vierge de tout soupçon. La réforme du système judi­­ciaire n’est, jusqu’à présent, pas allée bien loin. Ni le président ni le parle­­ment n’ont montré une volonté de renon­­cer à leur influence sur les tribu­­naux.

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Voilà donc quelques exemples parmi les soixante réformes majeures qui font l’objet de discus­­sions lors des réunions biheb­­do­­ma­­daires du nouveau Conseil natio­­nal pour la réforme qui rassemble Poro­­chenko, ses ministres, le direc­­teur de la banque natio­­nale, des diri­­geants parle­­men­­taires et des membres clés de la société civile. Dmytro Shym­­kiv, chef adjoint de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion prési­­den­­tielle et ancien président-direc­­teur géné­­ral de Micro­­soft en Ukraine, est à la tête du Conseil. La moitié de ces nouveaux employés n’avait aupa­­ra­­vant jamais envoyé de cour­­riel. Un sur trois n’avait jamais utilisé un ordi­­na­­teur. La pape­­rasse, qui néces­­site nombre de signa­­tures et de cachets afin de vali­­der un accord foncier ou un permis de construire, était le méca­­nisme de base de la corrup­­tion. En prenant conscience de la situa­­tion, Shym­­kiv a aussi compris la taille de son défi. « Il y a tant de ques­­tions auxquelles, pendant vingt ans, personne n’a cher­­ché à répondre. Nous devons construire un système durable. Le système actuel n’est pas durable. Nous avons besoin de créer quelque chose quoti­­dien­­ne­­ment, quelque chose qu’on ne peut inver­­ser », explique Shym­­kiv. C’est la raison pour laquelle, insiste-t-il, Poro­­chenko, lui-même un ancien cadre, met un point d’hon­­neur à inclure le monde des affaires de l’Ukraine. « Certains résul­­tats vont mettre du temps à se dessi­­ner. Mais nous avons vu à quelle vitesse les choses peuvent chan­­ger dans ce secteur. Les résul­­tats sont notre prio­­rité », pour­­suit-il.

L’Ukraine est l’un des rares pays d’Eu­­rope à ne pas possé­­der un réseau 3G, en raison d’un petit tour de passe-passe joué par les oligarques sous le régime de Ianou­­ko­­vitch. Le gouver­­ne­­ment de Poro­­chenko a récem­­ment vendu, de manière trans­­pa­­rente, des licences 3G à plusieurs entre­­prises de télé­­com­­mu­­ni­­ca­­tions, ce qui injec­­tera un total de près de 300 millions de dollars dans les caisses de l’État. Alors que le reste des pays indus­­tria­­li­­sés prépare l’ar­­ri­­vée de la 5G, l’Ukraine célèbre donc la mise en place de la 3G. C’est la situa­­tion actuelle de l’Ukraine : entre idéa­­lisme et déses­­poir, les réformes mises en place ont été si lentes à venir que, pour certains, elles sont perçues comme une blague. « Nous avons des maîtres de la déré­­gle­­men­­ta­­tion dans ce pays », déclare Abro­­ma­­vi­­cius, ministre du Déve­­lop­­pe­­ment écono­­mique, qui siège dans un bureau décoré de sculp­­tures et de tableaux modernes afin d’égayer cet ancien repaire commu­­niste. L’une des sections de son minis­­tère, le dépar­­te­­ment d’État des statis­­tiques, emploie 10 450 personnes. Ce chiffre est la preuve d’un gaspillage géné­­ra­­lisé et consti­­tue une cible précise. « Il y a une forte demande venant du monde des affaires pour attaquer cette situa­­tion. C’est une nouvelle géné­­ra­­tion de personnes au pouvoir. Ces gens prennent les affaires écono­­miques au sérieux et ont besoin de trou­­ver d’autres personnes comme eux. Il serait triste de ne pas profi­­ter de la crise pour faire des réformes », explique Abro­­ma­­vi­­cius. Son bureau prévoit une réduc­­tion de l’éco­­no­­mie de 5,5 % cette année, et ce sans prendre en compte les actions à venir de Poutine à l’est. « Nous partons du prin­­cipe que nous abou­­ti­­rons bien­­tôt à la paix. Ce conflit est malavisé. Les diri­­geants de la Russie se trompent en ce qui concerne l’Ukraine en géné­­ral. Ils ne comprennent pas l’Ukraine. Ce pays veut se débrouiller seul et veut prendre ses propres déci­­sions », affirme Abro­­ma­­vi­­cius.

Le bon créan­­cier

Par une froide soirée de février, je traverse l’al­­lée de la cathé­­drale Sainte-Sophie de Kiev, datant du XIe siècle, et me dirige vers l’hô­­tel Hyatt. Rassem­­blés au bar du huitième étage se trouvent quelques-uns des plus aven­­tu­­reux inves­­tis­­seurs d’Eu­­rope de l’Est. La raison : la onzième confé­­rence annuelle des inves­­tis­­seurs, orga­­ni­­sée par Dragon Capi­­tal, l’une des prin­­ci­­pales banques d’in­­ves­­tis­­se­­ment ukrai­­niennes. Parmi les quelques dizaines de personnes présentes, on trouve des fonc­­tion­­naires débor­­dés du bureau du maire ainsi qu’un homme austère repré­­sen­­tant un groupe d’in­­ves­­tis­­seurs chinois mécon­­tents de l’in­­ca­­pa­­cité de soule­­ver de l’argent sur le marché. Malgré ces âmes tristes, l’es­­prit aven­­tu­­rier est bien présent dans la salle, notam­­ment parmi ceux déjà habi­­tués au charme parti­­cu­­lier de la vola­­ti­­lité persis­­tante propre au monde post-sovié­­tique.

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Genna Lozovsky, direc­­teur de Sand­­glass Capi­­tal Mana­­ge­­ment, un fonds basé à New York et spécia­­lisé dans les marchés émer­­gents et les marchés fron­­tière, est venu iden­­ti­­fier les possi­­bi­­li­­tés asso­­ciées à la restruc­­tu­­ra­­tion de la dette ukrai­­nienne. L’an­­née dernière, comme de nombreux autres inves­­tis­­seurs, il a réduit le porte­­feuille de son fonds consa­­cré à l’Ukraine. « Nous avons estimé qu’il exis­­tait de sérieux risques de perte dans les inves­­tis­­se­­ments en Ukraine », explique-t-il. Désor­­mais, Lozovsky se concentre sur les expor­­ta­­teurs capables de géné­­rer leur propre flux de tréso­­re­­rie en devises étran­­gères tout en tirant profit de la déva­­lua­­tion de la hryv­­nia. Il se tourne vers les autres inves­­tis­­seurs présents : « Il faut être sûr de soi pour se trou­­ver dans cette salle. Comment dit-on déjà ? Il n’y a pas de mauvais actifs, seule­­ment des actifs mal évalués. » Comme les jeunes diri­­geants et défen­­seurs du gouver­­ne­­ment ne cessent de le faire remarquer, la guerre contre la Russie se limite à moins de 10 % du terri­­toire ukrai­­nien. Il n’em­­pêche que la présence des inves­­tis­­seurs étran­­gers sur le marché ne revien­­dra pas à la normale tant que la paix n’aura pas fait son retour dans l’en­­semble du pays. « C’est ce qui diffé­­ren­­cie l’Ukraine d’un climat d’in­­ves­­tis­­se­­ment diffi­­cile plus tradi­­tion­­nel », déclare Lozovsky. Un peu plus tard, Michael Malt­­zoff me tend une carte profes­­sion­­nelle de Petro Part­­ners, dont l’adresse se situe à Hous­­ton. Descen­­dant d’une lignée de Russes blancs, Malt­­zoff a commencé à inves­­tir en Ukraine en 1995 par l’in­­ter­­mé­­diaire du East Europe Deve­­lop­­ment Fund. Vers la fin de la prési­­dence de Ianou­­ko­­vitch, le « capi­­ta­­lisme gang­s­ter effréné » de l’Ukraine, comme Malt­­zoff le décrit lui-même, l’a poussé à quit­­ter le pays. Il a consa­­cré ces dernières années à inves­­tir dans le schisme au Texas. Il est désor­­mais de retour et cherche à trou­­ver à qui se fier. Malt­­zoff me conseille de surveiller les banques publiques, qui, selon lui, risquent de s’ef­­fon­­drer d’ici peu.

« Je n’ignore pas les problèmes de ce pays. Mais je suis capable de distin­­guer les soucis des oppor­­tu­­ni­­tés. » — Nata­­lie Jaresko

« Ce dont on ne parle pas assez, c’est de la mésen­­tente qui règne entre le président et le Premier ministre », me dit-il. Je viens d’en­­tendre le contraire venant de sources tout aussi certaines. Qu’im­­porte, Malt­­zoff conti­­nue : « Je suis confiant. D’après mon expé­­rience, le rebond arrive plus rapi­­de­­ment qu’on ne le pense. Je table sur un an. Un an de restruc­­tu­­ra­­tion et de souf­­france, puis, au prin­­temps 2016, nous verrons des signes évidents d’une reprise de la crois­­sance écono­­mique. Je pense que l’his­­toire nous prou­­vera que nous avions besoin de ce boule­­ver­­se­­ment pour nous débar­­ras­­ser de l’an­­cien système. » Alors que les verres circulent, il est diffi­­cile de dire si l’en­­thou­­siasme de la salle est sincère ou s’il fait partie de la tech­­nique de vente de cette course aux inves­­tis­­se­­ments. Si certaines insti­­tu­­tions inter­­­na­­tio­­nales impor­­tantes y voient la possi­­bi­­lité de contri­­buer au bien social, d’autres ont clai­­re­­ment un esprit de survie. Le jour suivant, je rencontre Simon Cher­­niavsky à l’ex­­té­­rieur de la salle de réunion de l’hô­­tel Hyatt. Citoyen améri­­cain et anglais, il était le président-direc­­teur géné­­ral de HarvEast, l’en­­tre­­prise agroa­­li­­men­­taire déte­­nue par Rinat Akhme­­tov, l’homme le plus riche d’Ukraine. La société de parti­­ci­­pa­­tion finan­­cière d’Akh­­me­­tov, System Capi­­tal Mana­­ge­­ment, a son siège à Donetsk, là où les combats sont les plus violents. Cher­­niavsky déclare qu’il a quitté HarvEast parce qu’il « étai[t] fati­­gué de [se] voir refu­­ser l’ac­­cès aux postes de contrôle ». Il a récem­­ment pris la tête de Mriya Agro Holding, un produc­­teur de blé et de pommes de terre qui croule sous une dette de 1,3 milliard de dollars. « Nous ne savons pas encore à quoi nous attendre. Il est tout à fait possible que nous ne puis­­sions pas renver­­ser la situa­­tion », annonce-t-il. Et si effec­­ti­­ve­­ment, il n’y parvient pas, cela consti­­tuera un sérieux revers pour un secteur qui repré­­sente 25 % des expor­­ta­­tions ukrai­­niennes. Cher­­niavsky travaille en Ukraine depuis cinq ans, mais de récents événe­­ments viennent noir­­cir le tableau. « J’ai passé trois semaines à Washing­­ton D.C. avec ma famille pour Noël. On a trouvé que c’était très agréable », avoue-t-il. Alors que je m’ins­­talle dans la salle de réunion et que la confé­­rence de Dragon Capi­­tal commence, je me souviens de ce que m’a dit Jaresko dans son bureau : « Je n’ignore pas les problèmes de ce pays. Mais je suis capable de distin­­guer les soucis des oppor­­tu­­ni­­tés. »

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Jaresko est sur scène, assise sous un lustre, obser­­vant ses anciens collègues qui consti­­tuent désor­­mais son nouveau groupe de pres­­sion. Elle parle de manière éner­­gique, voire enjouée. « Personne n’ignore la complexité des défis qui se présentent à nous. Mais je vous demande de sortir du gouffre. Je crois en l’ave­­nir. » Est-ce sincère ? Ou est-ce que cela fait partie de la tech­­nique de vente fami­­lière à tous ceux présents ici ? Jaresko finit même par s’em­­por­­ter et déclare que l’Ukraine prou­­vera qu’elle est « un bon créan­­cier ». « Ai-je dit “bon créan­­cier” ? » inter­­­roge-t-elle avec un sourire. Un glous­­se­­ment traverse la salle. « Un bon emprun­­teur », corrige-t-elle. « Le jour vien­­dra où nous serons un bon créan­­cier. Chaque chose en son temps. »


Traduit de l’an­­glais par Vincente Morlet d’après l’ar­­ticle « The Ameri­­can Woman Who Stands Between Putin and Ukraine », paru dans Bloom­­berg Busi­­ness. Couver­­ture : Vue de Kiev par Sergey Galyon­­kin. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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