par Brooke Harrington | 27 septembre 2016

Le sceau du secret

Les Pritz­­ker sont une des familles les plus riches d’Amé­­rique. Leurs actifs, au total 15 milliards de dollars, sont répar­­tis entre 60 entre­­prises et 2 500 trusts. Pour cela, ils ont recours à des struc­­tures et des stra­­té­­gies « nébu­­leuses et bâties pour décou­­ra­­ger quiconque d’y four­­rer son nez, qui exploitent brillam­­ment les moindres failles du droit fiscal ». C’est en ces termes que les décrit Forbes, empreints d’une aver­­sion morale inha­­bi­­tuelle pour le maga­­zine des élites fortu­­nées.

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Les frères Pritz­­ker
Crédits : Bloom­­berg/Ulyces

Cette struc­­ture complexe de déten­­tion d’ac­­tifs n’a pas été élabo­­rée par la famille Pritz­­ker elle-même mais par une équipe d’avo­­cats, de comp­­tables, de fisca­­listes et de conseillers en inves­­tis­­se­­ment. De ce point de vue, les Pritz­­ker ne sont pas diffé­­rents des dizaines de milliers de familles et d’in­­di­­vi­­dus ultra-riches autour du globe, qui font appel aux services de gestion­­naires de fortune. Ces profes­­sion­­nels ne se contentent pas de mettre les fortunes à l’abri des impôts. Selon les mots d’un article univer­­si­­taire, ils alimentent « les concen­­tra­­tions obscures du pouvoir écono­­mique » par des moyens qui rendent diffi­­cile, si ce n’est impos­­sible, d’iden­­ti­­fier les véri­­tables proprié­­taires de ces fortunes. Le travail des gestion­­naires de fortunes est décrit par certains de leurs plus éminents prati­­ciens comme un rempart contre les « fisca­­li­­tés confis­­ca­­toires ». Les pratiques quoti­­diennes de la plupart de ces experts se font dans un certain flou éthique : une sphère d’ac­­ti­­vité offi­­ciel­­le­­ment légale mais crimi­­nelle aux yeux de la société. Elles incluent l’em­­ploi de trusts, de socié­­tés offshore et d’autres outils du même genre mis à dispo­­si­­tion de leur clients pour se sous­­traire aux impôts, à leurs dettes ou aux pensions alimen­­taires qu’ils doivent verser à leurs ex-femmes. Depuis la crise finan­­cière de 2008 et les scan­­dales tels que les Panama Papers, ces tactiques – dont beau­­coup sont égale­­ment utili­­sées par les grandes entre­­prises pour contour­­ner les taxes et les régle­­men­­ta­­tions – s’ex­­posent de plus en plus à des condam­­na­­tions et à la colère des peuples. La profes­­sion – dont l’ins­­tance de repré­­sen­­ta­­tion prin­­ci­­pale est la STEP (Society of Trust and Estate Prac­­ti­­tio­­ners), basée à Londres – est accu­­sée par les agences gouver­­ne­­men­­tales de plusieurs pays d’ag­­gra­­ver l’éva­­sion fiscale, le blan­­chi­­ment d’argent et d’ac­­croître l’iné­­ga­­lité des richesses dans le monde.

Dans sa décla­­ra­­tion de Séoul en 2006, l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion de coopé­­ra­­tion et de déve­­lop­­pe­­ment écono­­miques (OCDE) fait en parti­­cu­­lier réfé­­rence au rôle que jouent « les cabi­­nets comp­­tables et juri­­diques, les autres types de conseillers fiscaux et les insti­­tu­­tions finan­­cières » pour aider indi­­vi­­dus et socié­­tés à trou­­ver le moyen de contour­­ner les lois inter­­­na­­tio­­nales. En 2003, le séna­­teur démo­­crate Carl Levin, aujourd’­­hui à la retraite, a dénoncé devant une sous-commis­­sion du sénat améri­­cain les struc­­tures de déten­­tion d’ac­­tifs créées par les gestion­­naires de fortune pour dissi­­mu­­ler les actifs finan­­ciers de leurs clients : « La plupart sont si complexes que vos yeux passent dessus sans les voir. C’est préci­­sé­­ment ce que cherchent à faire ceux qui les mettent au point : leur complexité doit leur permettre d’échap­­per à tout soupçon. » La richesse mondiale a atteint des montants records ces dernières années – jusqu’à près de 214 000 milliards d’eu­­ros –, mais l’iné­­ga­­lité s’est accrue elle aussi alors que 0,7 % de la popu­­la­­tion de la planète détient 41 % de ses richesses. On estime que les gestion­­naires de fortune cana­­lisent le flot de 18,6 tril­­lions d’eu­­ros en fortunes privées, causant une perte de près de 180 milliards d’eu­­ros de recettes fiscales chaque année. Dans les faits, ces experts dissi­­mulent les actifs au regard des États qui voudraient les impo­­ser ou les régu­­ler, créant une forme de capi­­tal trans­­na­­tio­­nal et hyper­­­mo­­bile, à l’image de ses proprié­­taires. Pour ce faire, il ne se sont pas bornés à créer des struc­­tures d’éva­­sion fiscale et de déten­­tion d’ac­­tifs : ils ont donné nais­­sance à un nouvel ensemble d’ins­­ti­­tu­­tions trans­­na­­tio­­nales, qui se déve­­loppent en dehors de tout proces­­sus démo­­cra­­tique de contrôle et d’équi­­li­­brage. La proli­­fé­­ra­­tion des ultra-riches et de l’in­­dus­­trie de la gestion de patri­­moine engendre une élite de plus en plus ingou­­ver­­née et ingou­­ver­­nable.

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C’est bien connu, les riches sont un sujet d’étude diffi­­cile. À ce titre, la gestion de patri­­moine repré­­sente un chal­­lenge unique, car la profes­­sion repose sur le secret et elle obéit à un code de conduite qui requiert la discré­­tion la plus totale. Dans une démarche socio­­lo­­gique, j’ai débuté mes recherches en retour­­nant à l’école. En novembre 2007, je me suis inscrite à une forma­­tion de deux ans en gestion de patri­­moine. Mon but était d’ob­­te­­nir la certi­­fi­­ca­­tion qui est aujourd’­­hui la norme mondiale recon­­nue par les profes­­sion­­nels : le TEP, ou certi­­fi­­cat de Trust and Estate Plan­­ning. Pour le décro­­cher, il faut suivre des cours et réus­­sir des épreuves dans cinq domaines clés de compé­­tences tech­­niques : le droit des trusts (ou fidu­­cie), le droit des socié­­tés, les inves­­tis­­se­­ments, la finance et la comp­­ta­­bi­­lité.

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Une forma­­tion de gestion­­naires de fortune
Crédits : STEP

Entre 2008 et 2015, j’ai réalisé 65 entre­­tiens avec des gestion­­naires de fortune dans 18 pays, parmi lesquels la Suisse, Hong Kong, Singa­­pour, l’Île Maurice et d’autres, comme Guer­­ne­­sey, Jersey, les Îles Vierges britan­­niques et les Îles Caïmans. J’ai égale­­ment réalisé des entre­­tiens dans les centres finan­­ciers les plus récents, parti­­cu­­liè­­re­­ment ceux qui accroissent la richesse de l’Asie, comme les Seychelles. Ce n’est qu’une fois que mes décou­­vertes ont commencé à être publiées, après six ans de travail sur ce projet, que j’ai commencé à rencon­­trer de l’hos­­ti­­lité.

En août 2013, j’ai réalisé un entre­­tien convenu de longue date dans les Îles Vierges avec un homme britan­­nique d’une soixan­­taine d’an­­nées, banquier de forma­­tion. Il m’a reçue en décla­­rant qu’il avait lu mes deux articles publiés récem­­ment. Il avait trouvé mon travail « très à gauche » et « désap­­pro­­ba­­teur des agis­­se­­ments de l’in­­dus­­trie de la gestion de patri­­moine et des gens riches ». Il a ajouté que tous les repré­­sen­­tants du milieux sur l’île se deman­­daient ce que je fichais là. Bien qu’il ait cour­­toi­­se­­ment répondu à mes ques­­tions, il n’en avait pas fini avec mes « inten­­tions ». À la fin de l’in­­ter­­view, il a croisé les bras, s’est laissé retom­­ber contre le dossier de sa chaise et a exprimé son aigreur envers le fait que les gestion­­naires de fortune et leurs clients étaient « vili­­pen­­dés » et accu­­sés d’im­­mo­­ra­­lité « pour ne pas payer autant d’im­­pôts qu’ils le devraient selon les gens ». Il a ajouté qu’un des gestion­­naires de fortune du coin avait suggéré qu’on me bannisse de l’île. J’ai été si décon­­te­­nan­­cée par cette décla­­ra­­tion que je l’ai simple­­ment remer­­cié de m’avoir accordé son temps. Je lui ai serré la main et je suis retour­­née au bar de mon hôtel, pour prendre un remon­­tant.

À l’époque, j’igno­­rais qu’il y avait eu un précé­dent à cette histoire : deux ans plus tôt, un repor­­ter du maga­­zine News­­week avait été arrêté, recon­­duit au ferry et fina­­le­­ment expulsé du para­­dis fiscal de Jersey, où il enquê­­tait sur des allé­­ga­­tions d’ac­­ti­­vité illé­­gale. L’his­­toire sur laquelle il travaillait n’avait aucun rapport avec les services finan­­ciers, mais la commu­­nauté locale crai­­gnait qu’elle ne fasse une mauvaise publi­­cité à l’île, mettant en danger sa répu­­ta­­tion de havre tranquille où les élites peuvent entre­­po­­ser leur fortune en toute séré­­nité. Les orga­­ni­­sa­­tions finan­­cières locales ont tant de pouvoir qu’elles sont parve­­nues à faire bannir le jour­­na­­liste non seule­­ment de Jersey, mais égale­­ment de tout le Royaume-Uni. Après avoir entendu parler de cette histoire, j’ai revu ma conver­­sa­­tion avec le banquier des Îles Vierges britan­­niques sous un autre angle. Elle démon­­trait non seule­­ment le fait que l’in­­dus­­trie de la gestion de patri­­moine peut influen­­cer les auto­­ri­­tés gouver­­ne­­men­­tales – offshore, du moins –, mais aussi que j’avais eu raison d’adop­­ter une approche immer­­sive pour mes recherches. Si j’avais tenté d’ap­­pré­­hen­­der le milieu en y étant tota­­le­­ment étran­­gère – comme le repor­­ter de News­­week –, cette étude n’au­­rait proba­­ble­­ment jamais vu le jour.

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Jersey

Consi­­gliere

Les liens que tissent les gestion­­naires de fortune avec leurs clients sont inha­­bi­­tuels. Tout d’abord, ils s’étalent dans le temps. Le juriste John Lang­­bein a un jour décrit la gestion de patri­­moine comme une « rela­­tion à long terme, d’une durée impré­­vi­­sible, qui se compte géné­­ra­­le­­ment en vies ». Comme un méde­­cin de famille ou un avocat, le gestion­­naire de fortune est mis au secret d’in­­for­­ma­­tions très sensibles. Contrai­­re­­ment à d’autres profes­­sions, cepen­­dant, ces détails intimes ne se limitent pas à une partie de la vie du client. James, qui est basé à Londres, explique que ses clients « doivent choi­­sir quelqu’un qui accepte tout savoir d’eux : les aven­­tures lesbiennes de la mère, la toxi­­co­­ma­­nie du frère, les scan­­dales, les amants écon­­duits… » Le travail du gestion­­naire de fortune est de proté­­ger l’argent des clients contre tous les risques : pas seule­­ment les mauvais inves­­tis­­se­­ments mais aussi d’autres menaces possibles, comme la fièvre ache­­teuse d’hé­­ri­­tiers qui dila­­pi­­de­­raient la fortune de la famille, ou du chan­­tage de proches déte­­nant des secrets embar­­ras­­sants. « C’est en quelque sorte être un voyeur, les clients doivent se désha­­biller devant vous », dit Elea­­nor, une Améri­­caine qui travaille en Suisse. « Ils vous confient de nombreux secrets, des choses qu’ils ne diraient jamais à leurs banquiers », raconte Elaine, une gestion­­naire de fortune qui travaille à Dubaï. « Vous deve­­nez leur confi­dent. On vous accorde une confiance extra­­or­­di­­naire et vous devez obser­­ver la plus extrême confi­­den­­tia­­lité. Il arrive par exemple qu’un client vous dise : “Je veux lais­­ser de l’argent à ma maîtresse, ma femme ne doit le savoir à aucun prix.” »

Certains gestion­­naires de fortune comparent leur rôle à celui d’un clerc ou d’un confi­dent.

Les ultra-riches sont souvent extrê­­me­­ment soupçon­­neux à l’égard des moti­­va­­tions des personnes qui les entourent. « Les gens qui possèdent autant d’argent peuvent deve­­nir très suspi­­cieux et s’iso­­ler complè­­te­­ment », dit Robert, qui travaille à Guer­­ne­­sey. « Ils sont peu à peu convain­­cus que tous ceux qui cherchent à les appro­­cher le font pour profi­­ter d’eux. » Des soupçons souvent justi­­fiés. Beau­­coup de profes­­sion­­nels avec lesquels je me suis entre­­te­­nue racontent que les gens riches sont souvent les cibles d’in­­di­­vi­­dus peu scru­­pu­­leux. Comme dirait Mark, un gestion­­naire de fortune anglais basé à Dubaï, « les gens veulent les arnaquer, les rouler, les voler ou les kidnap­­per ». Ces menaces ne viennent pas toujours de loin, elles peuvent émaner de gouver­­ne­­ments ou de leurs proches parents. James, de Londres, est spécia­­lisé dans la protec­­tion de clients âgés contre les abus perpé­­trés par leurs proches. « J’ai affaire à des familles très complexes », confie-t-il. « Mon job consiste à être là pour mon client. Il peut comp­­ter sur moi plus que sur les gens de son propre sang, car moi, je ne suis pas en lice pour toucher l’hé­­ri­­tage. » La para­­noïa que la richesse peut instil­­ler dans une famille n’a rien de nouveau. D’après l’his­­to­­rien Scott L. Waugh, des docu­­ments datant de l’An­­gle­­terre du XIIIe siècle font le récit de batailles juri­­diques entre nobles, dans lesquelles les procé­­dures étaient marquées par « la méfiance géné­­ra­­li­­sée au sein des loups de la famille, appâ­­tés par l’odeur de l’hé­­ri­­tage ». Certains gestion­­naires de fortune comparent leur rôle à celui d’un clerc ou d’un confi­dent. « Nous sommes un peu comme le consi­­gliere du Parrain », observe Sher­­man, qui travaille dans les Îles Vierges britan­­niques. Pour leurs clients – pour beau­­coup entou­­rés d’hé­­ri­­tiers impa­­tients et de béni-oui-oui –, l’op­­por­­tu­­nité de parler de leurs inquié­­tudes à quelqu’un de discret et d’hon­­nête est précieux en soi. « Mon ex-mari disait toujours : “Elle est assis­­tante sociale pour les riches” », se souvient Marian, qui travaille à Los Angeles. slider_3_2000x700 Après la mort d’un client, le gestion­­naire de fortune doit présen­­ter sa plani­­fi­­ca­­tion succes­­so­­rale aux héri­­tiers poten­­tiels et régler tous les conflits fami­­liaux que cela pour­­rait entraî­­ner. D’autres fois, il endosse le rôle de détec­­tive et essaie d’as­­sem­­bler les pièces du puzzle de la fortune de son client, dont les rouages n’avaient été révé­­lés à personne. Alis­­tair, basé aux Îles Caïman, se rappelle avoir travaillé avec « une famille très riche en Jamaïque » au sein de laquelle « le père était mort sans avoir jamais dit le moindre mot à qui que ce soit à propos de ses affaires finan­­cières. Personne ne savait exac­­te­­ment ce qu’il possé­­dait et où il avait entre­­posé le tout. Il n’avait révélé que certains détails à chacun des membres de la famille et à des amis triés sur le volet. Mais il avait gardé le tableau complet pour lui. Trois ans après sa mort, on essaye encore de loca­­li­­ser tous ses actifs. »

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Déter­­mi­­ner si un gestion­­naire de fortune est digne de confiance est une préoc­­cu­­pa­­tion centrale de leurs clients. Certaines personnes de la profes­­sion m’ont confié que leurs nouveaux clients leur deman­­daient parfois d’ac­­com­­plir des choses extra­­or­­di­­naires pour prou­­ver qu’ils étaient à la hauteur du travail. Elea­­nor raconte par exemple qu’on l’a un jour appe­­lée à son bureau à Genève : « Je suis à l’ex­­té­­rieur d’un restau­­rant à Londres et je viens de perdre un brace­­let : j’ai besoin que vous le retrou­­viez », lui a dit le client. En d’autres termes, il lui deman­­dait de retrou­­ver un bijou disparu à l’ex­­té­­rieur d’un établis­­se­­ment anonyme dans un autre pays. D’une manière ou d’une autre, Elea­­nor y est parve­­nue. Elle a été dûment rétri­­buée pour ses heures de travail et a gagné un client loyal pour les décen­­nies à venir. « Les gens très riches sont prêts à payer pour des services très spéciaux et taillés sur mesure – comme des costumes », explique Mark, basé à Dubaï. burj_khalifaDavid, un gestion­­naire de fortune anglais qui approche de la fin de 40 ans de carrière à Hong Kong, raconte une histoire parti­­cu­­liè­­re­­ment impres­­sion­­nante : « Un client m’a appelé d’Osaka, un jour, et m’a dit : “Je suis assis en face d’Owagi-san. Il ne parle pas anglais, mais on s’in­­cline l’un face à l’autre. Il vient de me dire grâce à un inter­­­prète qu’il a besoin d’un millier de filets de saumon fumé pour mardi, je compte sur vous pour les lui trou­­ver.” Je lui ai répondu : “Je suis votre gestion­­naire de fortune, pas votre pois­­son­­nier.” Et le client a rétorqué : “Eh bien, aujourd’­­hui, vous êtes pois­­son­­nier.” J’ai dû appe­­ler un ami qui connais­­sait le type d’Unile­­ver qui dirige l’usine de saumon fumé en Écosse et il a arrangé le coup. »

De temps à autre, les gestion­­naires de fortune doivent dire non à leurs clients pour des raisons légales. Bruce, qui travaille à Genève, se souvient d’un cas de ce genre : « J’avais un client arabe qui m’a demandé de lui trans­­fé­­rer 100 000 dollars sur les fonds de l’en­­tre­­prise pour qu’il puisse s’ache­­ter une Ferrari. J’ai dit non et il m’a répondu : “Comment ça, non ?” Je lui ai dit : “C’est une entre­­prise dont vous êtes action­­naire, peut-être est-ce une distri­­bu­­tion que vous souhai­­tiez ?” J’ai dû lui souf­­fler les bons mots à utili­­ser et lui deman­­der de bien vouloir suppri­­mer les emails qu’il m’avait envoyés, dans lesquels il me deman­­dait du cash pour la Ferrari. »

Le monde paral­­lèle

Il y a un siècle, les clients des gestion­­naires de fortune étaient réunis sous l’ap­­pel­­la­­tion de « classe de loisir », un groupe d’in­­di­­vi­­dus qui devaient se comp­­ter avec un petit nombre à quatre chiffres, concen­­trés en Amérique du Nord et en Europe. De nos jours, ils sont bien plus hété­­ro­­gènes et dispat­­chés à la surface du globe. La clien­­tèle d’aujourd’­­hui inclue les 167 669 indi­­vi­­dus ultra-riches de la planète – des gens qui, d’après le rapport sur la richesse mondiale de 2014 réalisé par le cabi­­net de conseil en gestion Capge­­mini Consul­­ting, disposent d’au moins 30 millions de dollars d’ac­­tifs inves­­tis­­sables. Le travail quoti­­dien d’un gestion­­naire de fortune est le même que celui d’un archi­­tecte : tous deux conçoivent des struc­­tures complexes et multi­­fonc­­tion­­nelles. L’ar­­chi­­tec­­ture finan­­cière créée par les gestion­­naires de fortune abrite des actifs plutôt que des gens, et ses struc­­tures sont consti­­tuées d’en­­ti­­tés orga­­ni­­sa­­tion­­nelles liées entre elles – des trusts, des socié­­tés et des fonda­­tions. Ces struc­­tures sont la plupart du temps des moyens de réduire la taxa­­tion, d’échap­­per aux régle­­men­­ta­­tions et de contrô­­ler la plani­­fi­­ca­­tion succes­­so­­rale des clients. Contrai­­re­­ment aux archi­­tectes, toute­­fois, les gestion­­naires de fortune doivent aussi amélio­­rer constam­­ment les struc­­tures qu’ils élaborent. Les lois, les condi­­tions finan­­cières et les climats poli­­tiques sont soumis au chan­­ge­­ment ; il en va de même pour les stra­­té­­gies néces­­saires à la gestion des actifs d’un client. Suivre le rythme n’a rien d’une siné­­cure, et c’est préci­­sé­­ment là que les gestion­­naires de fortune entrent en scène. Un manuel publié par la STEP explique que leur rôle est d’être à la fois « avocat, conseiller fiscal, comp­­table et conseiller en inves­­tis­­se­­ment ». Pour les opéra­­tions inter­­­na­­tio­­nales, il revient égale­­ment aux gestion­­naires de fortune de former et de coor­­don­­ner une équipe de conseillers. Les gestion­­naires de fortune se comportent alors comme des pres­­ta­­taires de services géné­­raux : ils sont respon­­sables de l’exé­­cu­­tion du plan stra­­té­­gique du client, mais dépendent d’une équipe de sous-trai­­tants pour les parties les plus spécia­­li­­sées du job.

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Les Îles Vierges britan­­niques

Les détails précis de ces struc­­tures complexes sont rare­­ment rendus publics, mais certaines publi­­ca­­tions profes­­sion­­nelles peuvent nous en donner une idée. Ce qui suit est un des scéna­­rios-clients typiques tiré d’un des manuels de forma­­tion de la STEP : Le settlor ou consti­­tuant [client] proposé est origi­­naire du Brésil, mais il vit au Canada depuis 15 ans. Il consi­­dère le pays comme son lieu de rési­­dence perma­nent. Ses trus­­tees [les gens de confiance à qui il confie la gestion de ses actifs] doivent se consti­­tuer en trust aux Îles Caïman, dont le protec­­teur profes­­sion­­nel est situé aux Baha­­mas. Il est prévu que les actifs du trust soient compo­­sés des parts de deux socié­­tés sous-jacentes : la holding de l’em­­pire commer­­cial latino-améri­­cain du settlor, incor­­po­­rée en tant que société non impo­­sable aux Bermudes ; et une société IBC [inter­­­na­­tio­­nal busi­­ness corpo­­ra­­tion] incor­­po­­rée aux Îles Vierges britan­­niques, qui détient un porte­­feuille d’ac­­tions et de parts. Les béné­­fi­­ciaires discré­­tion­­naires sont un groupe de personnes qui résident en Europe et en Amérique du Sud. Trois aspects de ce scéna­­rio valent la peine d’être souli­­gnés pour illus­­trer la complexité verti­­gi­­neuse de la gestion de patri­­moine.

Le premier est la portée inter­­­na­­tio­­nale : six pays et leurs droits respec­­tifs sont impliqués dans cette struc­­ture de déten­­tion d’ac­­tifs, sans parler des diffé­­rents États d’Eu­­rope et d’Amé­­rique du Sud où résident les gens qui en tire­­ront un avan­­tage finan­­cier. Le gestion­­naire de fortune doit se coor­­don­­ner avec des experts de chacune de ces juri­­dic­­tions pour se tenir informé des chan­­ge­­ments de droit fiscal et d’autres régle­­men­­ta­­tions. Ensuite, il implique de nombreuses personnes diffé­­rentes, qui incluent les profes­­sion­­nels – comme les trus­­tees aux Îles Caïman et les direc­­teurs de la société IBC aux Bermudes – mais aussi le client et les béné­­fi­­ciaires. Enfin, il y a ce mélange de struc­­tures, avec un trust déte­­nant des parts dans de multiples socié­­tés sous-jacentes. Cette confi­­gu­­ra­­tion trust-socié­­tés permet aux actifs d’être trans­­fé­­rés de l’un à l’autre dans ce que Forbes décrit comme un « extra­­or­­di­­naire tour de passe-passe ». Les gestion­­naires de fortune les plus habiles peuvent utili­­ser des outils tels que les trusts, les fonda­­tions et les socié­­tés pour déjouer les inten­­tions de l’État presque à l’in­­fini, en toute léga­­lité.

Dans certains cas, la fortune qui tient une famille unie peut aussi la détruire.

Pour certains, c’est un des attraits de la profes­­sion. Bruce, un Améri­­cain travaillant à Genève, m’a confié que la satis­­fac­­tion prin­­ci­­pale qu’il reti­­rait de son travail venait du « chal­­lenge intel­­lec­­tuel que repré­­sente le fait de jouer au chat et à la souris avec les auto­­ri­­tés fiscales du monde entier ». Cepen­­dant, la raison la plus commu­­né­­ment avan­­cée par les gestion­­naires de fortune est que ce n’est pas seule­­ment stimu­­lant sur le plan intel­­lec­­tuel, mais aussi grati­­fiant sur le plan émotion­­nel. « Ce n’est pas comme d’être banquier d’in­­ves­­tis­­se­­ments, on ne passe pas notre temps à remplir de la pape­­rasse pour une société dont on n’a rien à faire », explique Sebas­­tian, un Anglais basé à Hong Kong. « Même si les clients sont des enfants gâtés – certains d’entre eux le sont vrai­­ment –, notre travail aide à ressou­­der des familles entre elles. » C’est un refrain que j’ai souvent entendu : presque tous les parti­­ci­­pants de mon étude ont parlé du fait « d’ai­­der des familles » comme d’une source majeure de satis­­fac­­tion. De nombreux clients des gestion­­naires de fortune les invitent à assis­­ter à des mariages, à partir en vacances avec eux, et même à les veiller sur leur lit de mort. Certains membres de la profes­­sion m’ont avoué avoir pleuré à leur bureau après avoir appris le décès d’un de leurs clients. Sher­­man, l’homme auquel j’ai parlé dans les Îles Vierges britan­­niques, m’a confié que leur inti­­mité avec la vie de leurs clients donnait une profon­­deur à leur métier incom­­pa­­rable à ses précé­­dentes expé­­riences dans la banque : « C’est beau­­coup d’émo­­tion, c’est très authen­­tique. » Ce rôle quasi-fami­­lial a aussi ses mauvais côtés. La rela­­tion de confiance et d’in­­ti­­mité qu’ils nouent avec leurs clients rendent souvent les gestion­­naires de fortune témoins de certains des pires aspects de la vie de famille. Nombreux sont ceux qui ont évoqué la diffi­­culté qu’ils avaient eu à aider leurs clients à déshé­­ri­­ter leurs enfants ou leurs épouses. Dans certains cas, la fortune qui tient la famille unie peut aussi la détruire. Un article du Step Jour­­nal de 2009 notait qu’en plus des menaces que les créan­­ciers et les auto­­ri­­tés fiscales consti­­tuent pour la fortune d’une famille, « “l’en­­nemi inté­­rieur” ne doit pas être éludé. Disons-le carré­­ment : comment pouvez-vous empê­­cher une famille d’ap­­puyer sur le bouton d’auto-destruc­­tion ? »

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Panama

Nadia, qui travaille à Panama, dit avec les yeux pleins de larmes qu’au cours de ses 30 années de carrière, elle a vu des familles « se déchi­­rer pour de l’argent. Se déchi­­rer litté­­ra­­le­­ment. » Certains gestion­­naires de fortune font part du malaise qu’ils ont éprouvé en parti­­ci­­pant aux mensonges et aux trahi­­sons de clients à l’égard des membres de la famille. « Il arrive qu’on ait un client avec une maîtresse et des enfants, qu’il veut aider finan­­ciè­­re­­ment. Dans ces cas-là, on ne doit rien en dire à sa femme. On doit juste l’ai­­der et la boucler », raconte Alis­­tair, qui travaille aux Îles Caïman.

En ce qui concerne la famille, les respon­­sa­­bi­­li­­tés des gestion­­naires de fortune varient d’une région à l’autre. Sur la pénin­­sule arabique, on leur demande de plus en plus fréquem­­ment de modé­­rer les désa­­van­­tages que la loi isla­­mique impose aux droits de succes­­sion des filles. La charia limi­­tant dras­­tique­­ment la liberté testa­­men­­taire – le degré auquel les indi­­vi­­dus peuvent choi­­sir la façon dont leurs biens sont distri­­bués après leur mort –, ceux qui souhaitent que leurs filles reçoivent une part équi­­table de la fortune fami­­liale doivent trou­­ver des alter­­na­­tives offshore. Elaine, qui travaille à Dubaï, explique que ses clients se tournent de plus en plus vers elle pour trou­­ver des solu­­tions : « Les filles des riches Arabes sont de plus en plus éduquées, et ils essaient de les proté­­ger car elles reprennent les rênes de certaines affaires de la famille ou siègent aux conseils d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion. Au Koweït, elles sont désor­­mais au Parle­­ment. On voit de moins en moins les chei­­khas marcher derrière leurs maris, comme avant : aujourd’­­hui, elles marchent à côté d’eux, ils se tiennent la main. Les pères changent leur plani­­fi­­ca­­tion succes­­so­­rale : ils créent des trusts et contractent des assu­­rances-vie, ce qui est plutôt haram dans l’is­­lam. Mais ils le font car leurs fils vont héri­­ter des affaires de la famille en vertu de la charia, et ils veulent que leurs filles reçoivent une part équi­­table. »

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Dans le monde de la gestion de patri­­moine, être obligé d’ho­­no­­rer ses dettes, de payer les taxes impo­­sées par le gouver­­ne­­ment et de se plier aux lois terri­­to­­riales est géné­­ra­­le­­ment perçu comme une offense faite à la liberté. Un manuel de forma­­tion présente les récla­­ma­­tions des créan­­ciers comme des « risques » plutôt que comme des obli­­ga­­tions que les emprun­­teurs contractent de leur plein gré. Au rang des autres menaces, on trouve le système légal lui-même, les régle­­men­­ta­­tions et, bien évidem­­ment, la taxa­­tion. Le désir d’échap­­per à ces obli­­ga­­tions explique la popu­­la­­rité des montages finan­­ciers offshore. Dans son étude sur les centres finan­­ciers offshore, Nicho­­las Shax­­son décrit un monde fait de « membres d’an­­ciennes aris­­to­­cra­­ties euro­­péennes conti­­nen­­tales, de suppor­­ters fana­­tiques de l’au­­teure liber­­ta­­rienne Ayn Rand, de membres des services de rensei­­gne­­ment du monde entier, de crimi­­nels inter­­­na­­tio­­naux, de petits lords Anglais sortis d’écoles privées et de pléthore de banquiers. Ses épou­­van­­tails sont les gouver­­ne­­ments, les lois et les taxes ; et la liberté est son slogan. » L’éco­­no­­miste Gabriel Zucman affirme que le système finan­­cier offshore a grandi à tel point qu’il remet en ques­­tion l’ave­­nir de la souve­­rai­­neté natio­­nale. Il base essen­­tiel­­le­­ment sa thèse sur l’éva­­sion fiscale, qu’il taxe de « vol pur et simple ». En permet­­tant à des contri­­buables de voler à leurs gouver­­ne­­ments la somme de 180 milliards d’eu­­ros – en pertes de recettes fiscales annuelles – les gestion­­naires de fortune nuisent d’après lui grave­­ment au pouvoir de l’État.

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Luxem­­bourg

Le Luxem­­bourg, où près de la moitié de la produc­­tion du pays atter­­rit dans les poches d’in­­di­­vi­­dus et d’or­­ga­­ni­­sa­­tions étran­­gères, est davan­­tage une zone de libre-échange qu’un pays. D’autres disent la même chose de Jersey : en raison de la supré­­ma­­tie écono­­mique et poli­­tique de la gestion de patri­­moine, il ne s’agit plus en aucun cas d’un État souve­­rain. Le jour­­na­­liste Oliver Bullough écrit que Jersey « n’est pas un pays », mais plutôt « 70 km² d’am­­bi­­guïté auto-gouver­­née ». Avec le offshore, les ultra-riches et l’élite profes­­sion­­nelle qui se met à leur service ont créé un monde paral­­lèle dans lequel règne une anar­­chie sélec­­tive : sélec­­tive car les ultra-riches conti­­nuent à tirer béné­­fice des lois qui vont dans le sens de leurs inté­­rêts, tout en igno­­rant celles qui les ennuient. Ce monde paral­­lèle passe la plupart du temps rela­­ti­­ve­­ment inaperçu, sauf quand il contri­­bue à préci­­pi­­ter le monde dans lequel le reste d’entre nous évoluons dans le chaos, comme ce fut le cas lors de la crise finan­­cière de 2008. Certains diront qu’il en a toujours été ainsi. Mais le problème a pris des propor­­tions plus drama­­tiques que nous n’au­­rions jamais pu l’ima­­gi­­ner. La mobi­­lité de la richesse et de ses déten­­teurs, conju­­guée aux acro­­ba­­ties légales et finan­­cières des gestion­­naires de fortune, rend trop simple le fait d’en­­freindre l’es­­prit des lois tout en s’y confor­­mant sur le papier. Il est aujourd’­­hui évident que les tenta­­tives de restreindre les privi­­lèges des ultra-riches ont échoué. Si les gouver­­nants cherchent réel­­le­­ment à contraindre les élites à payer leur juste part d’im­­pôts et à se soumettre à la loi, peut-être devraient-ils déta­­cher leur regard de ceux qui possèdent les richesses pour s’at­­tar­­der sur ceux qui sont à leur service.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « How to hide it: inside the secret world of wealth mana­­gers », paru dans le Guar­­dian. Couver­­ture : Une île para­­di­­siaque. (Ulyces)


ENQUÊTE SUR MOSSACK FONSECA, LE CABINET À L’ORIGINE DES PANAMA PAPERS

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Au cœur de cette incroyable révé­­la­­tion de docu­­ments se cache un cabi­­net conseil dont les agis­­se­­ments révèlent le pan le plus noir de l’éco­­no­­mie mondiale.

I. Écrit sur du vent

Un matin d’avril 2014, Jurgen Mossack, le cofon­­da­­teur du grand cabi­­net conseil de Panama Mossack Fonseca, a envoyé un email pres­­sant à trois des membres les plus impor­­tants de son équipe. Il avait pour objet : « Affaire Impor­­tante URGENT ». Des ennuis se tramaient dans les Îles Vierges britan­­niques, une « juri­­dic­­tion opaque » dont les plages de sable blanc et les eaux bleues des Caraïbes abritent un para­­dis fiscal pour les gens qui souhaitent créer des socié­­tés écrans. Nombre d’entre eux emploient Mossack Fonseca préci­­sé­­ment à cette fin.

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Jurgen Mossack
Crédits : ICIJ

« Les inves­­tis­­seurs floués n’ar­­rêtent pas d’ap­­pe­­ler au bureau. Nous devons mettre un terme à nos acti­­vi­­tés avec cette entre­­prise immé­­dia­­te­­ment », écri­­vait Mossack. « À tout moment, la police peut débarquer et on fera la une des jour­­naux. » En tant qu’ « agent d’en­­re­­gis­­tre­­ment », Mossack Fonseca four­­nit la pape­­rasse, les signa­­tures et les adresses postales qui donnent vie à des socié­­tés fictives instal­­lées dans des para­­dis fiscaux tout autour du monde. Bien souvent, ces holdings ne produisent rien et ne vendent rien, leur unique but est de mettre des avoirs à l’abri du fisc en toute discré­­tion. Jurgen voulait cesser de repré­­sen­­ter une de ces socié­­tés qui avait déclen­­ché des signaux d’alarme.

Depuis des semaines, les inves­­tis­­seurs d’une entité appe­­lée Swiss Group Corpo­­ra­­tion contac­­taient le cabi­­net Mossack Fonseca en deman­­dant pourquoi leurs verse­­ments de rente s’étaient soudai­­ne­­ment arrê­­tés, pourquoi ils n’avaient reçu que des expli­­ca­­tions vagues à ce sujet, et s’ils avaient été victimes d’une escroque­­rie. « SWISS GROUP CORP n’a fait preuve d’au­­cune trans­­pa­­rence dans ses procé­­dés », écri­­vait une femme depuis la Colom­­bie le 31 mars 2014, « et à présent je m’inquiète au sujet de l’in­­ves­­tis­­se­­ment que j’ai fait il y a cinq ans, car c’est mon unique moyen de subsis­­tance. » « Faites ce que vous avez à faire », a ordonné Mossack à ses vassaux. À quoi il s’est empressé d’ajou­­ter : « Utili­­sez le télé­­phone ! » Mais les ques­­tions des inves­­tis­­seurs ont conti­­nué d’af­­fluer, des semaines après que Jurgen ait donné ses consignes. Il y avait parmi eux une citoyenne améri­­caine, et d’autres venant de Colom­­bie et de Boli­­vie. Ils tâton­­naient dans l’obs­­cu­­rité, cher­­chant à mettre la main sur des lambeaux d’in­­for­­ma­­tion dans le trou noir du finan­­ce­­ment offshore, qui met régu­­liè­­re­­ment à mal les admi­­nis­­tra­­tions fiscales, les auto­­ri­­tés et les traceurs d’ac­­tifs autour du globe. Selon une esti­­ma­­tion– basée sur des données issues de la Banque mondiale, du FMI, des Nations Unies et des banques centrales de 139 pays –, il y aurait entre 18 et 28 tril­­lions d’eu­­ros cachés dans des para­­dis fiscaux, soit davan­­tage que les dettes publiques améri­­caine et française. Cette étude ne visait pas cepen­­dant à comp­­ter l’argent prove­­nant de la fraude, du trafic de drogue ou d’autres tran­­sac­­tions crimi­­nelles, dont les auteurs gravitent autour des mêmes planques.

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