fbpx

par Brooke Harrington | 27 septembre 2016

Le sceau du secret

Les Pritz­ker sont une des familles les plus riches d’Amé­rique. Leurs actifs, au total 15 milliards de dollars, sont répar­tis entre 60 entre­prises et 2 500 trusts. Pour cela, ils ont recours à des struc­tures et des stra­té­gies « nébu­leuses et bâties pour décou­ra­ger quiconque d’y four­rer son nez, qui exploitent brillam­ment les moindres failles du droit fiscal ». C’est en ces termes que les décrit Forbes, empreints d’une aver­sion morale inha­bi­tuelle pour le maga­zine des élites fortu­nées.

ulyces-wealth-01
Les frères Pritz­ker
Crédits : Bloom­berg/Ulyces

Cette struc­ture complexe de déten­tion d’ac­tifs n’a pas été élabo­rée par la famille Pritz­ker elle-même mais par une équipe d’avo­cats, de comp­tables, de fisca­listes et de conseillers en inves­tis­se­ment. De ce point de vue, les Pritz­ker ne sont pas diffé­rents des dizaines de milliers de familles et d’in­di­vi­dus ultra-riches autour du globe, qui font appel aux services de gestion­naires de fortune. Ces profes­sion­nels ne se contentent pas de mettre les fortunes à l’abri des impôts. Selon les mots d’un article univer­si­taire, ils alimentent « les concen­tra­tions obscures du pouvoir écono­mique » par des moyens qui rendent diffi­cile, si ce n’est impos­sible, d’iden­ti­fier les véri­tables proprié­taires de ces fortunes. Le travail des gestion­naires de fortunes est décrit par certains de leurs plus éminents prati­ciens comme un rempart contre les « fisca­li­tés confis­ca­toires ». Les pratiques quoti­diennes de la plupart de ces experts se font dans un certain flou éthique : une sphère d’ac­ti­vité offi­ciel­le­ment légale mais crimi­nelle aux yeux de la société. Elles incluent l’em­ploi de trusts, de socié­tés offshore et d’autres outils du même genre mis à dispo­si­tion de leur clients pour se sous­traire aux impôts, à leurs dettes ou aux pensions alimen­taires qu’ils doivent verser à leurs ex-femmes. Depuis la crise finan­cière de 2008 et les scan­dales tels que les Panama Papers, ces tactiques – dont beau­coup sont égale­ment utili­sées par les grandes entre­prises pour contour­ner les taxes et les régle­men­ta­tions – s’ex­posent de plus en plus à des condam­na­tions et à la colère des peuples. La profes­sion – dont l’ins­tance de repré­sen­ta­tion prin­ci­pale est la STEP (Society of Trust and Estate Prac­ti­tio­ners), basée à Londres – est accu­sée par les agences gouver­ne­men­tales de plusieurs pays d’ag­gra­ver l’éva­sion fiscale, le blan­chi­ment d’argent et d’ac­croître l’iné­ga­lité des richesses dans le monde.

Dans sa décla­ra­tion de Séoul en 2006, l’Or­ga­ni­sa­tion de coopé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment écono­miques (OCDE) fait en parti­cu­lier réfé­rence au rôle que jouent « les cabi­nets comp­tables et juri­diques, les autres types de conseillers fiscaux et les insti­tu­tions finan­cières » pour aider indi­vi­dus et socié­tés à trou­ver le moyen de contour­ner les lois inter­na­tio­nales. En 2003, le séna­teur démo­crate Carl Levin, aujourd’­hui à la retraite, a dénoncé devant une sous-commis­sion du sénat améri­cain les struc­tures de déten­tion d’ac­tifs créées par les gestion­naires de fortune pour dissi­mu­ler les actifs finan­ciers de leurs clients : « La plupart sont si complexes que vos yeux passent dessus sans les voir. C’est préci­sé­ment ce que cherchent à faire ceux qui les mettent au point : leur complexité doit leur permettre d’échap­per à tout soupçon. » La richesse mondiale a atteint des montants records ces dernières années – jusqu’à près de 214 000 milliards d’eu­ros –, mais l’iné­ga­lité s’est accrue elle aussi alors que 0,7 % de la popu­la­tion de la planète détient 41 % de ses richesses. On estime que les gestion­naires de fortune cana­lisent le flot de 18,6 tril­lions d’eu­ros en fortunes privées, causant une perte de près de 180 milliards d’eu­ros de recettes fiscales chaque année. Dans les faits, ces experts dissi­mulent les actifs au regard des États qui voudraient les impo­ser ou les régu­ler, créant une forme de capi­tal trans­na­tio­nal et hyper­mo­bile, à l’image de ses proprié­taires. Pour ce faire, il ne se sont pas bornés à créer des struc­tures d’éva­sion fiscale et de déten­tion d’ac­tifs : ils ont donné nais­sance à un nouvel ensemble d’ins­ti­tu­tions trans­na­tio­nales, qui se déve­loppent en dehors de tout proces­sus démo­cra­tique de contrôle et d’équi­li­brage. La proli­fé­ra­tion des ultra-riches et de l’in­dus­trie de la gestion de patri­moine engendre une élite de plus en plus ingou­ver­née et ingou­ver­nable.

~

C’est bien connu, les riches sont un sujet d’étude diffi­cile. À ce titre, la gestion de patri­moine repré­sente un chal­lenge unique, car la profes­sion repose sur le secret et elle obéit à un code de conduite qui requiert la discré­tion la plus totale. Dans une démarche socio­lo­gique, j’ai débuté mes recherches en retour­nant à l’école. En novembre 2007, je me suis inscrite à une forma­tion de deux ans en gestion de patri­moine. Mon but était d’ob­te­nir la certi­fi­ca­tion qui est aujourd’­hui la norme mondiale recon­nue par les profes­sion­nels : le TEP, ou certi­fi­cat de Trust and Estate Plan­ning. Pour le décro­cher, il faut suivre des cours et réus­sir des épreuves dans cinq domaines clés de compé­tences tech­niques : le droit des trusts (ou fidu­cie), le droit des socié­tés, les inves­tis­se­ments, la finance et la comp­ta­bi­lité.

2016ssinewsstepup
Une forma­tion de gestion­naires de fortune
Crédits : STEP

Entre 2008 et 2015, j’ai réalisé 65 entre­tiens avec des gestion­naires de fortune dans 18 pays, parmi lesquels la Suisse, Hong Kong, Singa­pour, l’Île Maurice et d’autres, comme Guer­ne­sey, Jersey, les Îles Vierges britan­niques et les Îles Caïmans. J’ai égale­ment réalisé des entre­tiens dans les centres finan­ciers les plus récents, parti­cu­liè­re­ment ceux qui accroissent la richesse de l’Asie, comme les Seychelles. Ce n’est qu’une fois que mes décou­vertes ont commencé à être publiées, après six ans de travail sur ce projet, que j’ai commencé à rencon­trer de l’hos­ti­lité.

En août 2013, j’ai réalisé un entre­tien convenu de longue date dans les Îles Vierges avec un homme britan­nique d’une soixan­taine d’an­nées, banquier de forma­tion. Il m’a reçue en décla­rant qu’il avait lu mes deux articles publiés récem­ment. Il avait trouvé mon travail « très à gauche » et « désap­pro­ba­teur des agis­se­ments de l’in­dus­trie de la gestion de patri­moine et des gens riches ». Il a ajouté que tous les repré­sen­tants du milieux sur l’île se deman­daient ce que je fichais là. Bien qu’il ait cour­toi­se­ment répondu à mes ques­tions, il n’en avait pas fini avec mes « inten­tions ». À la fin de l’in­ter­view, il a croisé les bras, s’est laissé retom­ber contre le dossier de sa chaise et a exprimé son aigreur envers le fait que les gestion­naires de fortune et leurs clients étaient « vili­pen­dés » et accu­sés d’im­mo­ra­lité « pour ne pas payer autant d’im­pôts qu’ils le devraient selon les gens ». Il a ajouté qu’un des gestion­naires de fortune du coin avait suggéré qu’on me bannisse de l’île. J’ai été si décon­te­nan­cée par cette décla­ra­tion que je l’ai simple­ment remer­cié de m’avoir accordé son temps. Je lui ai serré la main et je suis retour­née au bar de mon hôtel, pour prendre un remon­tant.

À l’époque, j’igno­rais qu’il y avait eu un précé­dent à cette histoire : deux ans plus tôt, un repor­ter du maga­zine News­week avait été arrêté, recon­duit au ferry et fina­le­ment expulsé du para­dis fiscal de Jersey, où il enquê­tait sur des allé­ga­tions d’ac­ti­vité illé­gale. L’his­toire sur laquelle il travaillait n’avait aucun rapport avec les services finan­ciers, mais la commu­nauté locale crai­gnait qu’elle ne fasse une mauvaise publi­cité à l’île, mettant en danger sa répu­ta­tion de havre tranquille où les élites peuvent entre­po­ser leur fortune en toute séré­nité. Les orga­ni­sa­tions finan­cières locales ont tant de pouvoir qu’elles sont parve­nues à faire bannir le jour­na­liste non seule­ment de Jersey, mais égale­ment de tout le Royaume-Uni. Après avoir entendu parler de cette histoire, j’ai revu ma conver­sa­tion avec le banquier des Îles Vierges britan­niques sous un autre angle. Elle démon­trait non seule­ment le fait que l’in­dus­trie de la gestion de patri­moine peut influen­cer les auto­ri­tés gouver­ne­men­tales – offshore, du moins –, mais aussi que j’avais eu raison d’adop­ter une approche immer­sive pour mes recherches. Si j’avais tenté d’ap­pré­hen­der le milieu en y étant tota­le­ment étran­gère – comme le repor­ter de News­week –, cette étude n’au­rait proba­ble­ment jamais vu le jour.

bg-jersey-min
Jersey

Consi­gliere

Les liens que tissent les gestion­naires de fortune avec leurs clients sont inha­bi­tuels. Tout d’abord, ils s’étalent dans le temps. Le juriste John Lang­bein a un jour décrit la gestion de patri­moine comme une « rela­tion à long terme, d’une durée impré­vi­sible, qui se compte géné­ra­le­ment en vies ». Comme un méde­cin de famille ou un avocat, le gestion­naire de fortune est mis au secret d’in­for­ma­tions très sensibles. Contrai­re­ment à d’autres profes­sions, cepen­dant, ces détails intimes ne se limitent pas à une partie de la vie du client. James, qui est basé à Londres, explique que ses clients « doivent choi­sir quelqu’un qui accepte tout savoir d’eux : les aven­tures lesbiennes de la mère, la toxi­co­ma­nie du frère, les scan­dales, les amants écon­duits… » Le travail du gestion­naire de fortune est de proté­ger l’argent des clients contre tous les risques : pas seule­ment les mauvais inves­tis­se­ments mais aussi d’autres menaces possibles, comme la fièvre ache­teuse d’hé­ri­tiers qui dila­pi­de­raient la fortune de la famille, ou du chan­tage de proches déte­nant des secrets embar­ras­sants. « C’est en quelque sorte être un voyeur, les clients doivent se désha­biller devant vous », dit Elea­nor, une Améri­caine qui travaille en Suisse. « Ils vous confient de nombreux secrets, des choses qu’ils ne diraient jamais à leurs banquiers », raconte Elaine, une gestion­naire de fortune qui travaille à Dubaï. « Vous deve­nez leur confi­dent. On vous accorde une confiance extra­or­di­naire et vous devez obser­ver la plus extrême confi­den­tia­lité. Il arrive par exemple qu’un client vous dise : “Je veux lais­ser de l’argent à ma maîtresse, ma femme ne doit le savoir à aucun prix.” »

Certains gestion­naires de fortune comparent leur rôle à celui d’un clerc ou d’un confi­dent.

Les ultra-riches sont souvent extrê­me­ment soupçon­neux à l’égard des moti­va­tions des personnes qui les entourent. « Les gens qui possèdent autant d’argent peuvent deve­nir très suspi­cieux et s’iso­ler complè­te­ment », dit Robert, qui travaille à Guer­ne­sey. « Ils sont peu à peu convain­cus que tous ceux qui cherchent à les appro­cher le font pour profi­ter d’eux. » Des soupçons souvent justi­fiés. Beau­coup de profes­sion­nels avec lesquels je me suis entre­te­nue racontent que les gens riches sont souvent les cibles d’in­di­vi­dus peu scru­pu­leux. Comme dirait Mark, un gestion­naire de fortune anglais basé à Dubaï, « les gens veulent les arnaquer, les rouler, les voler ou les kidnap­per ». Ces menaces ne viennent pas toujours de loin, elles peuvent émaner de gouver­ne­ments ou de leurs proches parents. James, de Londres, est spécia­lisé dans la protec­tion de clients âgés contre les abus perpé­trés par leurs proches. « J’ai affaire à des familles très complexes », confie-t-il. « Mon job consiste à être là pour mon client. Il peut comp­ter sur moi plus que sur les gens de son propre sang, car moi, je ne suis pas en lice pour toucher l’hé­ri­tage. » La para­noïa que la richesse peut instil­ler dans une famille n’a rien de nouveau. D’après l’his­to­rien Scott L. Waugh, des docu­ments datant de l’An­gle­terre du XIIIe siècle font le récit de batailles juri­diques entre nobles, dans lesquelles les procé­dures étaient marquées par « la méfiance géné­ra­li­sée au sein des loups de la famille, appâ­tés par l’odeur de l’hé­ri­tage ». Certains gestion­naires de fortune comparent leur rôle à celui d’un clerc ou d’un confi­dent. « Nous sommes un peu comme le consi­gliere du Parrain », observe Sher­man, qui travaille dans les Îles Vierges britan­niques. Pour leurs clients – pour beau­coup entou­rés d’hé­ri­tiers impa­tients et de béni-oui-oui –, l’op­por­tu­nité de parler de leurs inquié­tudes à quelqu’un de discret et d’hon­nête est précieux en soi. « Mon ex-mari disait toujours : “Elle est assis­tante sociale pour les riches” », se souvient Marian, qui travaille à Los Angeles. slider_3_2000x700 Après la mort d’un client, le gestion­naire de fortune doit présen­ter sa plani­fi­ca­tion succes­so­rale aux héri­tiers poten­tiels et régler tous les conflits fami­liaux que cela pour­rait entraî­ner. D’autres fois, il endosse le rôle de détec­tive et essaie d’as­sem­bler les pièces du puzzle de la fortune de son client, dont les rouages n’avaient été révé­lés à personne. Alis­tair, basé aux Îles Caïman, se rappelle avoir travaillé avec « une famille très riche en Jamaïque » au sein de laquelle « le père était mort sans avoir jamais dit le moindre mot à qui que ce soit à propos de ses affaires finan­cières. Personne ne savait exac­te­ment ce qu’il possé­dait et où il avait entre­posé le tout. Il n’avait révélé que certains détails à chacun des membres de la famille et à des amis triés sur le volet. Mais il avait gardé le tableau complet pour lui. Trois ans après sa mort, on essaye encore de loca­li­ser tous ses actifs. »

~

Déter­mi­ner si un gestion­naire de fortune est digne de confiance est une préoc­cu­pa­tion centrale de leurs clients. Certaines personnes de la profes­sion m’ont confié que leurs nouveaux clients leur deman­daient parfois d’ac­com­plir des choses extra­or­di­naires pour prou­ver qu’ils étaient à la hauteur du travail. Elea­nor raconte par exemple qu’on l’a un jour appe­lée à son bureau à Genève : « Je suis à l’ex­té­rieur d’un restau­rant à Londres et je viens de perdre un brace­let : j’ai besoin que vous le retrou­viez », lui a dit le client. En d’autres termes, il lui deman­dait de retrou­ver un bijou disparu à l’ex­té­rieur d’un établis­se­ment anonyme dans un autre pays. D’une manière ou d’une autre, Elea­nor y est parve­nue. Elle a été dûment rétri­buée pour ses heures de travail et a gagné un client loyal pour les décen­nies à venir. « Les gens très riches sont prêts à payer pour des services très spéciaux et taillés sur mesure – comme des costumes », explique Mark, basé à Dubaï. burj_khalifaDavid, un gestion­naire de fortune anglais qui approche de la fin de 40 ans de carrière à Hong Kong, raconte une histoire parti­cu­liè­re­ment impres­sion­nante : « Un client m’a appelé d’Osaka, un jour, et m’a dit : “Je suis assis en face d’Owagi-san. Il ne parle pas anglais, mais on s’in­cline l’un face à l’autre. Il vient de me dire grâce à un inter­prète qu’il a besoin d’un millier de filets de saumon fumé pour mardi, je compte sur vous pour les lui trou­ver.” Je lui ai répondu : “Je suis votre gestion­naire de fortune, pas votre pois­son­nier.” Et le client a rétorqué : “Eh bien, aujourd’­hui, vous êtes pois­son­nier.” J’ai dû appe­ler un ami qui connais­sait le type d’Unile­ver qui dirige l’usine de saumon fumé en Écosse et il a arrangé le coup. »

De temps à autre, les gestion­naires de fortune doivent dire non à leurs clients pour des raisons légales. Bruce, qui travaille à Genève, se souvient d’un cas de ce genre : « J’avais un client arabe qui m’a demandé de lui trans­fé­rer 100 000 dollars sur les fonds de l’en­tre­prise pour qu’il puisse s’ache­ter une Ferrari. J’ai dit non et il m’a répondu : “Comment ça, non ?” Je lui ai dit : “C’est une entre­prise dont vous êtes action­naire, peut-être est-ce une distri­bu­tion que vous souhai­tiez ?” J’ai dû lui souf­fler les bons mots à utili­ser et lui deman­der de bien vouloir suppri­mer les emails qu’il m’avait envoyés, dans lesquels il me deman­dait du cash pour la Ferrari. »

Le monde paral­lèle

Il y a un siècle, les clients des gestion­naires de fortune étaient réunis sous l’ap­pel­la­tion de « classe de loisir », un groupe d’in­di­vi­dus qui devaient se comp­ter avec un petit nombre à quatre chiffres, concen­trés en Amérique du Nord et en Europe. De nos jours, ils sont bien plus hété­ro­gènes et dispat­chés à la surface du globe. La clien­tèle d’aujourd’­hui inclue les 167 669 indi­vi­dus ultra-riches de la planète – des gens qui, d’après le rapport sur la richesse mondiale de 2014 réalisé par le cabi­net de conseil en gestion Capge­mini Consul­ting, disposent d’au moins 30 millions de dollars d’ac­tifs inves­tis­sables. Le travail quoti­dien d’un gestion­naire de fortune est le même que celui d’un archi­tecte : tous deux conçoivent des struc­tures complexes et multi­fonc­tion­nelles. L’ar­chi­tec­ture finan­cière créée par les gestion­naires de fortune abrite des actifs plutôt que des gens, et ses struc­tures sont consti­tuées d’en­ti­tés orga­ni­sa­tion­nelles liées entre elles – des trusts, des socié­tés et des fonda­tions. Ces struc­tures sont la plupart du temps des moyens de réduire la taxa­tion, d’échap­per aux régle­men­ta­tions et de contrô­ler la plani­fi­ca­tion succes­so­rale des clients. Contrai­re­ment aux archi­tectes, toute­fois, les gestion­naires de fortune doivent aussi amélio­rer constam­ment les struc­tures qu’ils élaborent. Les lois, les condi­tions finan­cières et les climats poli­tiques sont soumis au chan­ge­ment ; il en va de même pour les stra­té­gies néces­saires à la gestion des actifs d’un client. Suivre le rythme n’a rien d’une siné­cure, et c’est préci­sé­ment là que les gestion­naires de fortune entrent en scène. Un manuel publié par la STEP explique que leur rôle est d’être à la fois « avocat, conseiller fiscal, comp­table et conseiller en inves­tis­se­ment ». Pour les opéra­tions inter­na­tio­nales, il revient égale­ment aux gestion­naires de fortune de former et de coor­don­ner une équipe de conseillers. Les gestion­naires de fortune se comportent alors comme des pres­ta­taires de services géné­raux : ils sont respon­sables de l’exé­cu­tion du plan stra­té­gique du client, mais dépendent d’une équipe de sous-trai­tants pour les parties les plus spécia­li­sées du job.

gty_british_virgin_islands_wg_150417_12x5_1600
Les Îles Vierges britan­niques

Les détails précis de ces struc­tures complexes sont rare­ment rendus publics, mais certaines publi­ca­tions profes­sion­nelles peuvent nous en donner une idée. Ce qui suit est un des scéna­rios-clients typiques tiré d’un des manuels de forma­tion de la STEP : Le settlor ou consti­tuant [client] proposé est origi­naire du Brésil, mais il vit au Canada depuis 15 ans. Il consi­dère le pays comme son lieu de rési­dence perma­nent. Ses trus­tees [les gens de confiance à qui il confie la gestion de ses actifs] doivent se consti­tuer en trust aux Îles Caïman, dont le protec­teur profes­sion­nel est situé aux Baha­mas. Il est prévu que les actifs du trust soient compo­sés des parts de deux socié­tés sous-jacentes : la holding de l’em­pire commer­cial latino-améri­cain du settlor, incor­po­rée en tant que société non impo­sable aux Bermudes ; et une société IBC [inter­na­tio­nal busi­ness corpo­ra­tion] incor­po­rée aux Îles Vierges britan­niques, qui détient un porte­feuille d’ac­tions et de parts. Les béné­fi­ciaires discré­tion­naires sont un groupe de personnes qui résident en Europe et en Amérique du Sud. Trois aspects de ce scéna­rio valent la peine d’être souli­gnés pour illus­trer la complexité verti­gi­neuse de la gestion de patri­moine.

Le premier est la portée inter­na­tio­nale : six pays et leurs droits respec­tifs sont impliqués dans cette struc­ture de déten­tion d’ac­tifs, sans parler des diffé­rents États d’Eu­rope et d’Amé­rique du Sud où résident les gens qui en tire­ront un avan­tage finan­cier. Le gestion­naire de fortune doit se coor­don­ner avec des experts de chacune de ces juri­dic­tions pour se tenir informé des chan­ge­ments de droit fiscal et d’autres régle­men­ta­tions. Ensuite, il implique de nombreuses personnes diffé­rentes, qui incluent les profes­sion­nels – comme les trus­tees aux Îles Caïman et les direc­teurs de la société IBC aux Bermudes – mais aussi le client et les béné­fi­ciaires. Enfin, il y a ce mélange de struc­tures, avec un trust déte­nant des parts dans de multiples socié­tés sous-jacentes. Cette confi­gu­ra­tion trust-socié­tés permet aux actifs d’être trans­fé­rés de l’un à l’autre dans ce que Forbes décrit comme un « extra­or­di­naire tour de passe-passe ». Les gestion­naires de fortune les plus habiles peuvent utili­ser des outils tels que les trusts, les fonda­tions et les socié­tés pour déjouer les inten­tions de l’État presque à l’in­fini, en toute léga­lité.

Dans certains cas, la fortune qui tient une famille unie peut aussi la détruire.

Pour certains, c’est un des attraits de la profes­sion. Bruce, un Améri­cain travaillant à Genève, m’a confié que la satis­fac­tion prin­ci­pale qu’il reti­rait de son travail venait du « chal­lenge intel­lec­tuel que repré­sente le fait de jouer au chat et à la souris avec les auto­ri­tés fiscales du monde entier ». Cepen­dant, la raison la plus commu­né­ment avan­cée par les gestion­naires de fortune est que ce n’est pas seule­ment stimu­lant sur le plan intel­lec­tuel, mais aussi grati­fiant sur le plan émotion­nel. « Ce n’est pas comme d’être banquier d’in­ves­tis­se­ments, on ne passe pas notre temps à remplir de la pape­rasse pour une société dont on n’a rien à faire », explique Sebas­tian, un Anglais basé à Hong Kong. « Même si les clients sont des enfants gâtés – certains d’entre eux le sont vrai­ment –, notre travail aide à ressou­der des familles entre elles. » C’est un refrain que j’ai souvent entendu : presque tous les parti­ci­pants de mon étude ont parlé du fait « d’ai­der des familles » comme d’une source majeure de satis­fac­tion. De nombreux clients des gestion­naires de fortune les invitent à assis­ter à des mariages, à partir en vacances avec eux, et même à les veiller sur leur lit de mort. Certains membres de la profes­sion m’ont avoué avoir pleuré à leur bureau après avoir appris le décès d’un de leurs clients. Sher­man, l’homme auquel j’ai parlé dans les Îles Vierges britan­niques, m’a confié que leur inti­mité avec la vie de leurs clients donnait une profon­deur à leur métier incom­pa­rable à ses précé­dentes expé­riences dans la banque : « C’est beau­coup d’émo­tion, c’est très authen­tique. » Ce rôle quasi-fami­lial a aussi ses mauvais côtés. La rela­tion de confiance et d’in­ti­mité qu’ils nouent avec leurs clients rendent souvent les gestion­naires de fortune témoins de certains des pires aspects de la vie de famille. Nombreux sont ceux qui ont évoqué la diffi­culté qu’ils avaient eu à aider leurs clients à déshé­ri­ter leurs enfants ou leurs épouses. Dans certains cas, la fortune qui tient la famille unie peut aussi la détruire. Un article du Step Jour­nal de 2009 notait qu’en plus des menaces que les créan­ciers et les auto­ri­tés fiscales consti­tuent pour la fortune d’une famille, « “l’en­nemi inté­rieur” ne doit pas être éludé. Disons-le carré­ment : comment pouvez-vous empê­cher une famille d’ap­puyer sur le bouton d’auto-destruc­tion ? »

panama_skyline
Panama

Nadia, qui travaille à Panama, dit avec les yeux pleins de larmes qu’au cours de ses 30 années de carrière, elle a vu des familles « se déchi­rer pour de l’argent. Se déchi­rer litté­ra­le­ment. » Certains gestion­naires de fortune font part du malaise qu’ils ont éprouvé en parti­ci­pant aux mensonges et aux trahi­sons de clients à l’égard des membres de la famille. « Il arrive qu’on ait un client avec une maîtresse et des enfants, qu’il veut aider finan­ciè­re­ment. Dans ces cas-là, on ne doit rien en dire à sa femme. On doit juste l’ai­der et la boucler », raconte Alis­tair, qui travaille aux Îles Caïman.

En ce qui concerne la famille, les respon­sa­bi­li­tés des gestion­naires de fortune varient d’une région à l’autre. Sur la pénin­sule arabique, on leur demande de plus en plus fréquem­ment de modé­rer les désa­van­tages que la loi isla­mique impose aux droits de succes­sion des filles. La charia limi­tant dras­tique­ment la liberté testa­men­taire – le degré auquel les indi­vi­dus peuvent choi­sir la façon dont leurs biens sont distri­bués après leur mort –, ceux qui souhaitent que leurs filles reçoivent une part équi­table de la fortune fami­liale doivent trou­ver des alter­na­tives offshore. Elaine, qui travaille à Dubaï, explique que ses clients se tournent de plus en plus vers elle pour trou­ver des solu­tions : « Les filles des riches Arabes sont de plus en plus éduquées, et ils essaient de les proté­ger car elles reprennent les rênes de certaines affaires de la famille ou siègent aux conseils d’ad­mi­nis­tra­tion. Au Koweït, elles sont désor­mais au Parle­ment. On voit de moins en moins les chei­khas marcher derrière leurs maris, comme avant : aujourd’­hui, elles marchent à côté d’eux, ils se tiennent la main. Les pères changent leur plani­fi­ca­tion succes­so­rale : ils créent des trusts et contractent des assu­rances-vie, ce qui est plutôt haram dans l’is­lam. Mais ils le font car leurs fils vont héri­ter des affaires de la famille en vertu de la charia, et ils veulent que leurs filles reçoivent une part équi­table. »

~

Dans le monde de la gestion de patri­moine, être obligé d’ho­no­rer ses dettes, de payer les taxes impo­sées par le gouver­ne­ment et de se plier aux lois terri­to­riales est géné­ra­le­ment perçu comme une offense faite à la liberté. Un manuel de forma­tion présente les récla­ma­tions des créan­ciers comme des « risques » plutôt que comme des obli­ga­tions que les emprun­teurs contractent de leur plein gré. Au rang des autres menaces, on trouve le système légal lui-même, les régle­men­ta­tions et, bien évidem­ment, la taxa­tion. Le désir d’échap­per à ces obli­ga­tions explique la popu­la­rité des montages finan­ciers offshore. Dans son étude sur les centres finan­ciers offshore, Nicho­las Shax­son décrit un monde fait de « membres d’an­ciennes aris­to­cra­ties euro­péennes conti­nen­tales, de suppor­ters fana­tiques de l’au­teure liber­ta­rienne Ayn Rand, de membres des services de rensei­gne­ment du monde entier, de crimi­nels inter­na­tio­naux, de petits lords Anglais sortis d’écoles privées et de pléthore de banquiers. Ses épou­van­tails sont les gouver­ne­ments, les lois et les taxes ; et la liberté est son slogan. » L’éco­no­miste Gabriel Zucman affirme que le système finan­cier offshore a grandi à tel point qu’il remet en ques­tion l’ave­nir de la souve­rai­neté natio­nale. Il base essen­tiel­le­ment sa thèse sur l’éva­sion fiscale, qu’il taxe de « vol pur et simple ». En permet­tant à des contri­buables de voler à leurs gouver­ne­ments la somme de 180 milliards d’eu­ros – en pertes de recettes fiscales annuelles – les gestion­naires de fortune nuisent d’après lui grave­ment au pouvoir de l’État.

hihihi4
Luxem­bourg

Le Luxem­bourg, où près de la moitié de la produc­tion du pays atter­rit dans les poches d’in­di­vi­dus et d’or­ga­ni­sa­tions étran­gères, est davan­tage une zone de libre-échange qu’un pays. D’autres disent la même chose de Jersey : en raison de la supré­ma­tie écono­mique et poli­tique de la gestion de patri­moine, il ne s’agit plus en aucun cas d’un État souve­rain. Le jour­na­liste Oliver Bullough écrit que Jersey « n’est pas un pays », mais plutôt « 70 km² d’am­bi­guïté auto-gouver­née ». Avec le offshore, les ultra-riches et l’élite profes­sion­nelle qui se met à leur service ont créé un monde paral­lèle dans lequel règne une anar­chie sélec­tive : sélec­tive car les ultra-riches conti­nuent à tirer béné­fice des lois qui vont dans le sens de leurs inté­rêts, tout en igno­rant celles qui les ennuient. Ce monde paral­lèle passe la plupart du temps rela­ti­ve­ment inaperçu, sauf quand il contri­bue à préci­pi­ter le monde dans lequel le reste d’entre nous évoluons dans le chaos, comme ce fut le cas lors de la crise finan­cière de 2008. Certains diront qu’il en a toujours été ainsi. Mais le problème a pris des propor­tions plus drama­tiques que nous n’au­rions jamais pu l’ima­gi­ner. La mobi­lité de la richesse et de ses déten­teurs, conju­guée aux acro­ba­ties légales et finan­cières des gestion­naires de fortune, rend trop simple le fait d’en­freindre l’es­prit des lois tout en s’y confor­mant sur le papier. Il est aujourd’­hui évident que les tenta­tives de restreindre les privi­lèges des ultra-riches ont échoué. Si les gouver­nants cherchent réel­le­ment à contraindre les élites à payer leur juste part d’im­pôts et à se soumettre à la loi, peut-être devraient-ils déta­cher leur regard de ceux qui possèdent les richesses pour s’at­tar­der sur ceux qui sont à leur service.


Traduit de l’an­glais par Nico­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­ticle « How to hide it: inside the secret world of wealth mana­gers », paru dans le Guar­dian. Couver­ture : Une île para­di­siaque. (Ulyces)


ENQUÊTE SUR MOSSACK FONSECA, LE CABINET À L’ORIGINE DES PANAMA PAPERS

ulyces-panamapapers-couv01 caat

Au cœur de cette incroyable révé­la­tion de docu­ments se cache un cabi­net conseil dont les agis­se­ments révèlent le pan le plus noir de l’éco­no­mie mondiale.

I. Écrit sur du vent

Un matin d’avril 2014, Jurgen Mossack, le cofon­da­teur du grand cabi­net conseil de Panama Mossack Fonseca, a envoyé un email pres­sant à trois des membres les plus impor­tants de son équipe. Il avait pour objet : « Affaire Impor­tante URGENT ». Des ennuis se tramaient dans les Îles Vierges britan­niques, une « juri­dic­tion opaque » dont les plages de sable blanc et les eaux bleues des Caraïbes abritent un para­dis fiscal pour les gens qui souhaitent créer des socié­tés écrans. Nombre d’entre eux emploient Mossack Fonseca préci­sé­ment à cette fin.

ulyces-panamapapers-01
Jurgen Mossack
Crédits : ICIJ

« Les inves­tis­seurs floués n’ar­rêtent pas d’ap­pe­ler au bureau. Nous devons mettre un terme à nos acti­vi­tés avec cette entre­prise immé­dia­te­ment », écri­vait Mossack. « À tout moment, la police peut débarquer et on fera la une des jour­naux. » En tant qu’ « agent d’en­re­gis­tre­ment », Mossack Fonseca four­nit la pape­rasse, les signa­tures et les adresses postales qui donnent vie à des socié­tés fictives instal­lées dans des para­dis fiscaux tout autour du monde. Bien souvent, ces holdings ne produisent rien et ne vendent rien, leur unique but est de mettre des avoirs à l’abri du fisc en toute discré­tion. Jurgen voulait cesser de repré­sen­ter une de ces socié­tés qui avait déclen­ché des signaux d’alarme.

Depuis des semaines, les inves­tis­seurs d’une entité appe­lée Swiss Group Corpo­ra­tion contac­taient le cabi­net Mossack Fonseca en deman­dant pourquoi leurs verse­ments de rente s’étaient soudai­ne­ment arrê­tés, pourquoi ils n’avaient reçu que des expli­ca­tions vagues à ce sujet, et s’ils avaient été victimes d’une escroque­rie. « SWISS GROUP CORP n’a fait preuve d’au­cune trans­pa­rence dans ses procé­dés », écri­vait une femme depuis la Colom­bie le 31 mars 2014, « et à présent je m’inquiète au sujet de l’in­ves­tis­se­ment que j’ai fait il y a cinq ans, car c’est mon unique moyen de subsis­tance. » « Faites ce que vous avez à faire », a ordonné Mossack à ses vassaux. À quoi il s’est empressé d’ajou­ter : « Utili­sez le télé­phone ! » Mais les ques­tions des inves­tis­seurs ont conti­nué d’af­fluer, des semaines après que Jurgen ait donné ses consignes. Il y avait parmi eux une citoyenne améri­caine, et d’autres venant de Colom­bie et de Boli­vie. Ils tâton­naient dans l’obs­cu­rité, cher­chant à mettre la main sur des lambeaux d’in­for­ma­tion dans le trou noir du finan­ce­ment offshore, qui met régu­liè­re­ment à mal les admi­nis­tra­tions fiscales, les auto­ri­tés et les traceurs d’ac­tifs autour du globe. Selon une esti­ma­tion– basée sur des données issues de la Banque mondiale, du FMI, des Nations Unies et des banques centrales de 139 pays –, il y aurait entre 18 et 28 tril­lions d’eu­ros cachés dans des para­dis fiscaux, soit davan­tage que les dettes publiques améri­caine et française. Cette étude ne visait pas cepen­dant à comp­ter l’argent prove­nant de la fraude, du trafic de drogue ou d’autres tran­sac­tions crimi­nelles, dont les auteurs gravitent autour des mêmes planques.

IL VOUS RESTE À LIRE 95 % DE CETTE HISTOIRE

Plus de monde