par Bryan Schatz | 12 janvier 2015

Cinquante secondes

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Une prison à la nuit tombée
Crédits

22 août 2010, il est vingt-deux heures. Le maître de l’éva­­sion ouvre grand la fenêtre de sa cellule et balance dans la cour trois tuyaux de cuivre de près de deux mètres chacun. Il est nerveux, bien qu’il ait fait ce genre de choses une demi-douzaine de fois aupa­­ra­­vant. Il sait qu’il ne dispose que de cinquante secondes pour traver­­ser trois clôtures, dont une sous haute tension. Il se dit que merde, ça y est, c’est le moment. Les aiguilles tournent. Ses pieds heurtent le sol, trois mètres plus bas. Il récu­­père les tuyaux et les assemble rapi­­de­­ment, comme des Lego, pour fabriquer une échelle de fortune longue de cinq mètres. Puis il entame un sprint sur près de quatre-vingt dix mètres à travers la cour déserte, sans nulle part où se cacher. Il court comme un dératé, évitant les projec­­teurs, tirant derrière lui son échelle métal­­lique. Quarante secondes. Première clôture. Le haut de l’échelle rencontre les fils barbe­­lés enrou­­lés au sommet. Il grimpe jusqu’en haut et s’ap­­prête à passer par-dessus, quand – « Et merde, et merde, et merde… » – son pied reste coincé dans une boucle des barbe­­lés. L’échelle dérape. Il regarde derrière lui, vers la prison, et aperçoit ses codé­­te­­nus qui le regardent depuis leur cellule. « Je suis fichu. C’est fini. Je suis foutu… » ulyces-Alwardprison-07-1Le temps reste suspendu un instant. Depuis le sommet de la clôture, la vision de la prison lui appa­­raît soudain comme une hallu­­ci­­na­­tion, et tous ses sens entrent bruta­­le­­ment en éveil. Le vent, qui balaie les plaines déser­­tiques de l’est du Colo­­rado à plus de 65 km/h, siffle dans ses oreilles. L’odeur de la terre fraî­­che­­ment retour­­née dans la cour lui parvient. Soudain, il s’ar­­rache à sa sensa­­tion : Allez. Plus que trente secondes. Il libère son pied et court jusqu’à la seconde clôture – la « clôture mortelle », celle que parcourt un courant à haute tension. Mais il est prêt. Grâce à ses travaux d’en­­tre­­tien pour la prison, il sait que l’élec­­tri­­cité ne peut pas vous tuer si vous êtes correc­­te­­ment isolé. Il sort de son panta­­lon des boîtes en carton et un rideau de douche repliés, et les étend au sol pour créer un tunnel portable. Il se glisse sous la clôture. Vingt secondes. Main­­te­­nant, c’est du gâteau. La dernière clôture a plus été pensée pour garder les gens normaux au dehors que pour rete­­nir les déte­­nus à l’in­­té­­rieur. Grim­­per jusqu’en haut, passer par-dessus, et le voilà dehors, déta­­lant à travers les prai­­ries et les terres agri­­coles envi­­ron­­nantes. Sans se retour­­ner. Douglas Alward est enfin libre.

Un plan sans accroc

À ceci près qu’il ne l’est pas. Alward est aujourd’­­hui âgé de 52 ans. C’est un grand type au corps noueux et au crâne rasé. Il porte une barbiche grise et vous observe de ses yeux bleu vif derrière des lunettes à monture métal­­lique. Ce prison­­nier s’est déjà évadé sept fois, mais il n’est jamais allé bien loin.

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Douglas Alward

Il remue sur son siège derrière la vitre du parloir de la Ster­­ling Correc­­tio­­nal Faci­­lity, la prison de haute sécu­­rité dont il s’est échappé une fois aupa­­ra­­vant, avec une telle faci­­lité qu’on aurait dit que les gardes n’avaient pas levé le petit doigt. Kellie Wasko, direc­­teur exécu­­tif adjoint du Dépar­­te­­ment de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion péni­­ten­­tiaire du Colo­­rado, s’en souvient encore : « Il avait fait sa foutue échelle et se couchait tous les soirs en regar­­dant le plafond. Il devait se dire : “Bande d’idiots, l’échelle est juste au-dessus de ma tête.” » Mais il a été cloî­­tré en cellule d’iso­­le­­ment après qu’une bande de poli­­ciers lour­­de­­ment armés l’a encer­­clé, trois jours après sa dernière esca­­pade. Quatre ans plus tard, confiné entre des murs de ciment austères, sous la lueur blafarde des lampes au néon, il se demande encore ce qui a bien pu aller de travers. Le problème quand on s’évade de prison, c’est que déjouer les gardes, rassem­­bler et planquer le maté­­riel de contre­­bande néces­­saire, passer au travers des barbe­­lés acérés et courir à en perdre haleine dans la nuit noire… n’est que la première étape. La grande majo­­rité des évasions de prison se soldent par la capture de l’évadé, proba­­ble­­ment car ceux qui dési­rent à tout prix recou­­vrer leur liberté dépensent toute leur éner­­gie dans la concep­­tion d’un plan pour s’échap­­per. La partie « rester libre » est souvent lais­­sée au hasard. Mais si vous n’avez pas préparé en amont la logis­­tique néces­­saire à une vie de fugi­­tif – un véhi­­cule à l’ex­­té­­rieur, du liquide, une nouvelle iden­­tité, une équipe prête à vous faire passer illé­­ga­­le­­ment la fron­­tière –, où allez-vous finir ? Vous fini­­rez en prison. « Ce n’est pas comme si je n’avais pas de plan », insiste Alward. En réalité, il en avait un des plus ingé­­nieux qu’il avait passé deux ans à conce­­voir.

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Tout a commencé avec un job. L’un des avan­­tages surpre­­nants d’un travail d’en­­tre­­tien en prison est qu’il vous apprend de quels éléments vous avez besoin pour vous échap­­per et de quelle manière les obte­­nir. Il vous donne accès à des choses dont la majo­­rité des déte­­nus ne disposent pas : des outils. Des serrures. Vous n’avez qu’à trafiquer le système d’alerte pour couvrir vos méfaits. Ce boulot vous permet même de rece­­voir une éduca­­tion, et ainsi de tout savoir sur les arcanes complexes de l’élec­­tri­­cité – connais­­sances qui peuvent ensuite être utili­­sées pour déjouer une clôture mortelle.

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Vue satel­­lite de la prison de Ster­­ling
Autour s’étendent les terres arides du Colo­­rado
Crédits : Google

Travailler à la main­­te­­nance signi­­fie égale­­ment qu’on vous charge de tâches telles que chan­­ger des pièces du système de refroi­­dis­­se­­ment. L’oc­­ca­­sion rêvée de détour­­ner et cacher dix mètres de tuyaux de cuivre. Ce boulot vous amène égale­­ment à rive­­ter les fenêtres de toutes les cellules. (Excep­­tée la vôtre, bien entendu. Celle-là, vous la sabo­­tez.) Au fil du temps, vous collec­­tez une foule d’objets ne deman­­dant qu’à être trans­­for­­més en instru­­ments d’éva­­sion. Vous savez où les planquer : à l’in­­té­­rieur des panneaux muraux du couloir, au-dessus des plaques du plafond de votre cellule – dont vous croche­­tez les serrures avant de les répa­­rer. Personne ne soupçon­­nera jamais rien. La nuit de l’éva­­sion, vous atta­­chez le tout sous votre mate­­las et vous atten­­dez patiem­­ment que la routine se déroule, tout comme vous l’étu­­diez depuis des mois : les gardiens, leurs habi­­tudes, les chan­­ge­­ments d’équipe. Après tout ce temps, vous connais­­sez préci­­sé­­ment chaque mouve­­ment des véhi­­cules de surveillance qui parcourent le péri­­mètre. De leur patrouille autour de la prison jusqu’au moment exact où ils sont rete­­nus entre deux portails pour les contrôles – merci aux docu­­ments bureau­­cra­­tiques –, lais­­sant l’ex­­té­­rieur de la prison sans surveillance ou presque pour un instant seule­­ment. Une fois ces procé­­dures bien comprises, il vous faut simple­­ment calcu­­ler le temps que vous pren­­dra de parcou­­rir la distance entre votre cellule et la liberté qui s’étend au-delà. Après tous ces mois d’ob­­ser­­va­­tion intense, vous en dédui­­sez le nombre magique : cinquante secondes. Et puis tout se passe merveilleu­­se­­ment bien. Pour un instant seule­­ment.

Tête brûlée

La vie d’Al­­ward n’aura été qu’une succes­­sion d’ar­­res­­ta­­tions et de libé­­ra­­tions… et de nouvelles  arres­­ta­­tions. Un jour, il s’est emparé d’un bus dans le garage du péni­­ten­­cier de Buena Vista, l’a démarré et a défoncé les portes avec. Il a ensuite aban­­donné le véhi­­cule et a plongé dans l’Ar­­kan­­sas River, toute proche. Il a fallu moins d’une heure aux poli­­ciers pour lui mettre la main dessus : il était dissi­­mulé dans une chambre à air, en aval de la rivière. Une autre fois, il s’est désha­­billé dans sa cellule de Floride à deux heures du matin et s’est enduit le corps de sham­­poing. Il s’est alors glissé dehors à travers une fente créée par deux plateaux alimen­­taires placés entre les barreaux de fer. Puis il a pour­­suivi noncha­­lam­­ment son chemin à pieds. Ses pour­­sui­­vants l’ont trouvé arpen­­tant les rues dans une combi­­nai­­son impré­­gnée de sham­­poing, avant qu’il ne puisse atteindre la ville voisine.

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La rivière dans laquelle a été repê­­ché Alward
Crédits : LeeAnne Adams

Sans comp­­ter la fois où il a été envoyé à l’hô­­pi­­tal de Denver pour une sévère infec­­tion au pied. Il avait aggravé sa propre bles­­sure pour être sûr qu’il néces­­si­­te­­rait des soins médi­­caux, espé­­rant qu’un hôpi­­tal civil lui offri­­rait un moyen de s’en­­fuir. Il a trouvé le moyen d’uti­­li­­ser son lit méca­­nique pour briser ses menottes et a évité d’être capturé pendant plusieurs semaines. C’était proba­­ble­­ment sa plus belle chance de dispa­­raître pour de bon. Jusqu’à ce qu’il ne devienne inso­lent et décide d’en­­voyer une carte postale de la Nouvelle-Orléans à son dernier juge de peine, « ce trou du cul de juge Eakes ». Il a conti­­nué sa route vers la Floride, s’est montré négligent et a appelé son père – lequel a contacté les auto­­ri­­tés. Après sept évasions en quarante ans d’in­­car­­cé­­ra­­tion, Alward a prolongé à perpé­­tuité ce qui devait être à la base une peine de dix ans pour tenta­­tive d’ho­­mi­­cide à 17 ans. À tel point que la seule façon pour lui de revoir un jour le monde exté­­rieur est de plani­­fier sa prochaine évasion. Comme il le dit lui-même, qu’a-t-il à perdre à présent ?

~

Douglas Alward se sentait empri­­sonné bien avant d’avoir vu l’in­­té­­rieur d’une cellule. Les coups ont commencé avant qu’il ait 9 ans. Il ne se souvient pas exac­­te­­ment de quand cela a commencé, tout ce qu’il sait, c’est qu’ils n’avaient aucun sens. Il a volé un jour une chambre à air de vélo dans un maga­­sin, et son père, croyant peut-être l’éduquer ainsi, l’a laissé couvert d’écor­­chures et de bleus. Alward se souvient égale­­ment que quelques semaines plus tard, son pater­­nel a volé un paquet de feux stop – sous prétexte qu’ils étaient « trop chers ». De temps à autre, son père le frap­­pait sans raison aucune. Alward a commencé à être agité à l’école, et il a passé la majeure partie de son CE2 derrière un bureau exilé dans le couloir. C’est durant cette période que sa mère s’est suici­­dée. Sa sœur fera la même chose. ulyces-Alwardprison-06-2Alward a trouvé un échap­­pa­­toire lorsqu’il a eu 12 ans, en commençant à fumer de la marijuana et en s’en­­fuyant de chez lui à bicy­­clette. Il a commencé à voler de l’argent dans les maisons des gens, en s’as­­su­­rant géné­­ra­­le­­ment d’avoir cassé quelque chose au passage. À 13 ans, il a essayé de mettre le feu à son collège en fabriquant une bombe incen­­diaire. Il a par la suite été envoyé dans ce qu’il surnomme « la maison de fous », une clinique pour malades mentaux. Quelques temps après qu’il en soit sorti, il a volé une voiture et a fini par se perdre au milieu de nulle part, dans un paysage désolé du Missouri en proie au bliz­­zard. Les docteurs ont dû lui ampu­­ter les cinq orteils ainsi qu’un morceau de son pied gauche à cause d’une enge­­lure. Puis à 15 ans, Alward a planté la voiture de son père et a été envoyé dans une autre insti­­tu­­tion psychia­­trique. C’était en juin, et quand sa belle-mère lui a envoyé son manteau d’hi­­ver, il a compris qu’ils comp­­taient le cloî­­trer là-bas un moment. « Pas moyen que ça m’ar­­rive », a-t-il pensé. Il s’est alors enfui dans l’Ore­­gon avec sa petite amie, où ils vivaient dans un parc  d’at­­trac­­tions aban­­donné nommé Pixie­­land avec un groupe de hippies. Il a ensuite enchaîné les braquages le long l’au­­to­­route 101 – jusqu’à ce que les poli­­ciers l’at­­tendent au tour­­nant. Mais les choses ont encore empiré. Un matin, alors qu’Al­­ward avait 17 ans, il a péné­­tré dans une maison armé d’un couteau. Les proprié­­taires se sont réveillés et ont trouvé l’ado­­les­cent pillant leurs effets person­­nels. Ils lui ont tiré dans la poitrine, il les a poignar­­dés tous les deux. Il y avait du sang partout. « Un champ de bataille », raconte Alward aujourd’­­hui. « C’est un miracle que tout le monde en soit sorti vivant. » Ce crime lui a valu d’être condamné à dix ans de prison mini­­mum, une éter­­nité pour le jeune Alward. S’il s’en était tenu là, il aurait été relâ­­ché il y a de cela vingt-cinq ans.

Le prison­­nier

Au lieu de cela, à 52 ans, il devient peu à peu le vieux prison­­nier qu’il a toujours eu peur de deve­­nir. Toujours enfermé dans la même cellule, de la même façon qu’il s’est toujours senti enfermé, condamné à cher­­cher perpé­­tuel­­le­­ment un moyen de s’en­­fuir. Un claus­­tro­­phobe dans une pièce qui rétré­­cit à chacun de ses gestes. Les lumières du parloir illu­­minent le regard bleu d’Al­­ward, une mélange instable de patience et de rage, d’ama­­bi­­lité et d’hu­­mour, d’es­­piè­­gle­­rie et de dupe­­rie. Pour illus­­trer la taille de la boîte dans laquelle il vit à présent, et dans laquelle il finira proba­­ble­­ment ses jours, il étend ses bras de toute son enver­­gure. Dans sa cellule, c’est impos­­sible. C’est la raison pour laquelle il conti­­nuera à faire ce qu’il a toujours fait. Il se fait vieux, peut-être même que bien­­tôt il sera devenu « trop vieux pour ces conne­­ries », mais pas encore. Il songe ardem­­ment aux faiblesses de la prison de Ster­­ling : « Je ne serai pas confiné au mitard éter­­nel­­le­­ment, vous savez. »

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« Le Dépar­­te­­ment de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion péni­­ten­­tiaire, et tout
spécia­­le­­ment leurs employés de Ster­­ling, peut aller se faire foutre. »
Crédits : KUZA-TV

« Les barbe­­lés au sommet des clôtures ne font pas si mal que ça », explique Alward alors que d’autres pensées lui traversent l’es­­prit – comme la façon dont on peut déjouer la clôture mortelle et ce qu’il fera diffé­­rem­­ment la prochaine fois – avec une telle inten­­sité qu’on peut presque les lire sur son visage. « Je suis un prison­­nier. C’est mon boulot d’es­­sayer de me sortir de là », conclue-t-il en riant. « Et c’est leur boulot d’es­­sayer de me rete­­nir à l’in­­té­­rieur. Je ne comprends pas pourquoi tout le monde fait tant de bruit à ce propos. »


Traduit de l’an­­glais par Salomé Vincen­­don d’après l’ar­­ticle « Anyw­­here But Here », paru dans 5280. Couver­­ture : Le ciel du Colo­­rado. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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