par Camille Hamet | 23 février 2017

Parmi les États qui composent les États-Unis, neuf ont léga­­lisé l’usage de canna­­bis, dix l’ont dépé­­na­­lisé, quatorze l’au­­to­­risent dans un cadre théra­­peu­­tique. Au Canada, le gouver­­ne­­ment a annoncé vouloir le léga­­li­­ser au prin­­temps, et non plus le réser­­ver aux soins. En Austra­­lie, on manque­­rait de canna­­bis médi­­cal pour répondre à la demande. En Europe, plusieurs États se sont engouf­­frés dans la brèche ouverte par les Pays-Bas. L’Es­­pagne a ouvert ses fameux Canna­­bis Social Clubs. Le Portu­­gal a dépé­­na­­lisé toutes les drogues. L’Al­­le­­magne vient de léga­­li­­ser l’usage théra­­peu­­tique du canna­­bis. En France, où culture, commerce et consom­­ma­­tion sont lour­­de­­ment péna­­li­­sés, rien n’a véri­­ta­­ble­­ment changé depuis les années 1970. Et le débat se ranime à chaque fois que l’élec­­tion prési­­den­­tielle se rapproche. Celle de 2017 ne fait pas excep­­tion. Mais les parti­­sans de la léga­­li­­sa­­tion du canna­­bis ont-ils vrai­­ment des repré­­sen­­tants crédibles parmi les candi­­dats décla­­rés ?

Les inflexibles

À droite, sans surprise, les parti­­sans de la léga­­li­­sa­­tion du canna­­bis ne se bous­­culent pas. François Fillon, toujours donné favori malgré les suspi­­cions d’em­­plois fictifs pesant sur son épouse, s’est prononcé contre la dépé­­na­­li­­sa­­tion. Le candi­­dat des Répu­­bli­­cains estime que la poli­­tique conduite dans les pays « qui ont dépé­­na­­lisé le canna­­bis n’a pas les résul­­tats qu’on veut bien lui donner ». « Aux Pays-Bas, la ques­­tion fait débat »,  affir­­mait-il en janvier 2016. « On ne peut pas dire que là où c’est dépé­­na­­lisé, il y a moins de consom­­ma­­teurs. »  Le débat parle­­men­­taire évoqué par François Fillon concer­­nait en réalité la culture du canna­­bis, qui vient d’être léga­­li­­sée, et non la consom­­ma­­tion. Celle-ci a bel et bien dimi­­nué aux Pays-Bas depuis la mise en place de sa poli­­tique de tolé­­rance en 1976, quoique très légè­­re­­ment. Au Portu­­gal, où la dépé­­na­­li­­sa­­tion de l’usage des drogues date de 2001, elle a globa­­le­­ment augmenté, mais nette­­ment régressé chez les adoles­­cents. Si « on ne peut pas dire que là où c’est dépé­­na­­lisé, il y a moins de consom­­ma­­teurs », on ne peut pas affir­­mer l’in­­verse non plus. D’au­­tant que la France se place en tête du clas­­se­­ment euro­­péen en matière de consom­­ma­­tion de canna­­bis.  François Fillon, qui a pour­­tant fait de l’éco­­no­­mie le thème majeur de sa campagne, ne semble pas s’in­­té­­res­­ser aux possible retom­­bées d’une léga­­li­­sa­­tion. Selon un récent rapport du think tank liber­­ta­­rien Cato Insti­­tute, les États améri­­cains ayant auto­­risé la consom­­ma­­tion de canna­­bis ont récolté des béné­­fices aussi impor­­tants qu’i­­nat­­ten­­dus en termes de recettes fiscales. À titre d’exemple, le Colo­­rado a récolté 135 millions de dollars pour les seuls consom­­ma­­teurs récréa­­tifs en 2015. L’an­­née précé­­dente, le chômage avait forte­­ment dimi­­nué dans cet État de l’Ouest. Et le marché immo­­bi­­lier a explosé à Denver, capi­­tale du Colo­­rado.

Marley Natu­­ral, la weed offi­­cielle de Bob Marley
Crédits : Priva­­teer Brands

La toute jeune indus­­trie du canna­­bis est une indus­­trie floris­­sante. En témoigne le groupe Priva­­teer Holdings, qui a levé 82 millions d’eu­­ros en 2015. Créée en 2010 à Seat­tle, Priva­­teer a été la première entre­­prise à expor­­ter du canna­­bis médi­­cal dans le monde. « C’est un marché qui repré­­sente envi­­ron  100 milliards de dollars », assure le président-direc­­teur géné­­ral du groupe, Bren­­dan Kennedy. « Il évolue très rapi­­de­­ment, au fur et à mesure que les pays assou­­plissent leur légis­­la­­tion. C’est génial qu’au­­tant d’entre eux s’en­­gagent dans cette voie : les États-Unis, le Canada, le Portu­­gal, et main­­te­­nant l’Al­­le­­magne. » L’ou­­ver­­ture de ce dernier marché est une véri­­table aubaine pour Priva­­teer, qui possède par ailleurs une filiale récréa­­tive, Marley Natu­­ral. « Le canna­­bis récréa­­tif pèse­­rait 200 milliards de dollars, mais ce marché-là est plus diffi­­cile à esti­­mer car il est en grande partie illi­­cite », explique Kennedy. Malgré ces chiffres allé­­chants, Nico­­las Dupont-Aignan, Michèle Alliot-Marie et Henri Guaino sont tous du même avis que François Fillon. Sur Twit­­ter, Alliot-Marie a quali­­fié le débat sur la léga­­li­­sa­­tion de « tarte à la crème » du Parti socia­­liste. Pour Guaino, une telle mesure consti­­tue­­rait un « désastre moral ». Quant à Dupont-Aignan, il n’a pas hésité à trai­­ter les parti­­sans de la léga­­li­­sa­­tion de « colla­­bos » en novembre 2016. Mais c’est le parti de Marine Le Pen qui a les mots les plus durs pour le canna­­bis. Le Front Natio­­nal, qui publie régu­­liè­­re­­ment des commu­­niqués sur le sujet, « ne veut pas d’une jeunesse camée ». Dénonçant une « complai­­sance » et un « laxisme d’État », accu­­sant le canna­­bis de causer « isole­­ment, perte de moti­­va­­tion dans la recherche d’une forma­­tion ou d’un emploi, ou encore baisse de 8 points du quotient intel­­lec­­tuel », le parti d’ex­­trême droite préco­­nise « un durcis­­se­­ment de la légis­­la­­tion » et croit pouvoir déman­­te­­ler les réseaux, alors même que la poli­­tique française en matière de lutte contre le canna­­bis figure déjà parmi les plus répres­­sives en Europe.

Les indé­­cis

La péna­­li­­sa­­tion de la culture, du commerce et de la consom­­ma­­tion du canna­­bis en France remonte au 31 décembre 1970. Depuis, il y a eu quelques circu­­laires et des amen­­de­­ments, mais aucune évolu­­tion légis­­la­­tive notable. Aujourd’­­hui, le simple usage du canna­­bis est passible d’un an d’em­­pri­­son­­ne­­ment et de 3 750 euros d’amende. Cette sévé­­rité n’est pas du goût de candi­­dats aussi éloi­­gnés que Natha­­lie Arthaud, porte-parole de Lutte ouvrière, et Jacques Chemi­­nade, fonda­­teur de Soli­­da­­rité et progrèsTous deux semblent néan­­moins inca­­pables de prendre une posi­­tion claire en ce qui concerne la dépé­­na­­li­­sa­­tion du canna­­bis. Arthaud n’ex­­clut pas la possi­­bi­­lité de la léga­­li­­sa­­tion, mais se défi­­nit comme « une mili­­tante anti­­drogue » et pense que « la jeunesse a mieux à faire que de cher­­cher des para­­dis arti­­fi­­ciels ». Chemi­­nade refuse de se pronon­­cer de manière défi­­ni­­tive. Quant à Emma­­nuel Macron, il est diffi­­cile à suivre sur le sujet. Au début du mois de novembre 2016, le fonda­­teur du mouve­­ment En marche ! explique à Media­­part que l’am­­pleur du trafic plaide « plutôt » pour une dépé­­na­­li­­sa­­tion du canna­­bis, tout en affir­­mant que cette mesure entraî­­ne­­rait « un déport vers les drogues plus dures » et ne résou­­drait donc pas « le problème de santé publique ». Quelques semaines plus tard paraît son livre Révo­­lu­­tion. Il consi­­dère alors que le régime des contra­­ven­­tions serait suffi­­sant pour sanc­­tion­­ner l’usage du canna­­bis – ce qui consti­­tue bien une forme de dépé­­na­­li­­sa­­tion dans la mesure où la consom­­ma­­tion ne serait plus passible de prison.

Puis, le 16 février 2017, Emma­­nuel Macron appa­­raît soudain ferme­­ment opposé à la dépé­­na­­li­­sa­­tion. Inter­­rogé par le jour­­nal Le Figaro, il dit ne pas y « croire », même lorsqu’elle concerne des « petites doses ». La semaine suivante, son lieu­­te­­nant Gérard Collomb suggère sur RTL qu’il est favo­­rable à la dépé­­na­­li­­sa­­tion. Personne ne comprend plus rien. En fait, Collomb a raison :  Macron est bien favo­­rable à la dépé­­na­­li­­sa­­tion. Mais il préfère utili­­ser un autre terme, la contra­­ven­­tion­­na­­li­­sa­­tion, lorsqu’il défend sa propo­­si­­tion de limi­­ter la sanc­­tion de l’usage du canna­­bis à une amende « immé­­diate » de 100 euros. Simple préci­­sion, ou coquet­­te­­rie de langage desti­­née à amadouer la partie de l’élec­­to­­rat la plus hostile au canna­­bis ? Quelle que soit la réponse à cette ques­­tion, les poli­­ciers peuvent déjà faire payer une amende en cas de petit délit, afin d’évi­­ter un passage devant des tribu­­naux engor­­gés. Ce passage reste d’ailleurs théo­­rique dans la plupart des cas, puisque la procé­­dure est rare­­ment utili­­sée. Tout comme la peine de prison. « Les sanc­­tions pénales pour usage de stupé­­fiants se sont large­­ment diver­­si­­fiées », souligne en effet l’Obser­­va­­toire français des drogues et des toxi­­co­­ma­­nies. « Elles appa­­raissent globa­­le­­ment moins tour­­nées vers la priva­­tion de liberté (rare pour des faits de simple consom­­ma­­tion), au profit de sanc­­tions finan­­cières. L’usage de stupé­­fiants est, ainsi, de plus en plus massi­­ve­­ment traité par des peines d’amende. »

Les mili­­tants

À gauche, deux partis militent acti­­ve­­ment pour la léga­­li­­sa­­tion du canna­­bis : le Nouveau parti anti­­ca­­pi­­ta­­liste (NPA) et Europe-Écolo­­gie-Les-Verts (EELV). Aujourd’­­hui repré­­senté par Philippe Poutou, le NPA s’est prononcé pour la léga­­li­­sa­­tion dès sa créa­­tion en 2009, et il relaie l’Ap­­pel du 18 joint chaque année. De son côté, EELV, qui est repré­­senté par Yannick Jadot, a été fondé par le plus célèbre des sympa­­thi­­sants du mouve­­ment en France, Daniel Cohn-Bendit.

Daniel Cohn-Bendit

En revanche, le canna­­bis a l’ha­­bi­­tude de divi­­ser le Parti socia­­liste, où il s’est imposé comme un enjeu impor­­tant lors de la dernière primaire. C’est fina­­le­­ment le camp favo­­rable à la léga­­li­­sa­­tion qui l’a emporté en la personne de Benoît Hamon, élu avec près de 60% des voix le 30 janvier 2017. Celui-ci justi­­fie sa posi­­tion avec des argu­­ments portant à la fois sur la sécu­­rité et la santé publiques : « Il faut tuer les trafics à la source et proté­­ger nos citoyens des pratiques des dealers. J’uti­­li­­se­­rai les 568 millions d’eu­­ros annuels utili­­sés pour la répres­­sion à des fins de préven­­tion et d’in­­for­­ma­­tion sur les risques asso­­ciés à cette consom­­ma­­tion. »

Un discours proche de celui de Jean-Luc Mélen­­chon, qui était au Québec lorsque le gouver­­ne­­ment cana­­dien a annoncé son inten­­tion de léga­­li­­ser le canna­­bis en 2017, et n’est vrai­­sem­­bla­­ble­­ment pas revenu indemne de ce voyage. « Ce qui est impor­­tant, c’est de voir comment on règle le problème de santé que pose le fait de fumer du canna­­bis », a déclaré le candi­­dat de La France insou­­mise dans une vidéo postée sur sa chaîne YouTube en décembre 2016. « Je ne suis pas favo­­rable au canna­­bis, mais je suis favo­­rable à la léga­­li­­sa­­tion du canna­­bis parce que je ne suis pas favo­­rable au canna­­bis. Sauf que si un produit est inter­­­dit, on ne peut pas faire de campagne contre. » Ni Poutou, ni Jadot, ni Hamon, ni Mélen­­chon ne semblent vouloir mettre en avant la dimen­­sion théra­­peu­­tique du canna­­bis, qui est pour­­tant cruciale. « Le canna­­bis est connu pour dimi­­nuer diffé­­rents symp­­tômes, comme la nausée et les vomis­­se­­ments, notam­­ment lors des chimio­­thé­­ra­­pies », rappelle Cathe­­rine Jacob­­son, qui dirige les essais cliniques de Tilray, filiale de Priva­­teer Holdings dédiée au canna­­bis médi­­cal. « Quand on inter­­­dit le canna­­bis médi­­cal, on inter­­­dit à des gens très malades, et que rien ne soulage, d’al­­ler mieux. » Convain­­cue que cette plante a « un énorme poten­­tiel », Jacob­­son s’est inté­­res­­sée au canna­­bis dans l’es­­poir de pouvoir soigner un jour son propre enfant, qui souffre de très graves crises d’épi­­lep­­sie – le canna­­bi­­diol a eu des effets mira­­cu­­leux sur certains patients. Ses travaux visent notam­­ment à établir des stan­­dards de qualité des produits, ainsi qu’à défi­­nir quelles formes sont les plus adap­­tées aux diffé­­rents cas, entre la poudre, le spray et la pilule. Et d’après elle, l’en­­trée de la France dans le groupe de pays qui auto­­risent le canna­­bis médi­­cal serait déter­­mi­­nante pour la recherche clinique : « Plus le marché s’ou­­vrira, plus nous serons en mesure d’avan­­cer dans la bonne direc­­tion. » Nico­­las Matyja­­sik, coor­­di­­na­­teur de la campagne de Benoît Hamon, recon­­naît que le candi­­dat socia­­liste pour­­rait davan­­tage parler de l’usage théra­­peu­­tique du canna­­bis, « en faisant par exemple le lien avec les ques­­tions de la fin de vie et de la gestion de la douleur ». « Mais nous sommes encore en train de travailler sur la ques­­tion du canna­­bis », précise-t-il.

Un dispen­­saire illu­­miné aux États-Unis
Crédits : Dave Jordano

La plupart des candi­­dats ne semblent pas tota­­le­­ment fixés sur le sujet. Les nombreux exemples venus d’outre-Atlan­­tique montrent pour­­tant que la réalité n’im­­pose pas de choix draco­­nien. Au Canada, tandis que la léga­­li­­sa­­tion du canna­­bis devrait entrer en vigueur au prin­­temps prochain, son usage médi­­cal est permis depuis 2001. Aux États-Unis, les pres­­crip­­tions théra­­peu­­tiques sont progres­­si­­ve­­ment auto­­ri­­sées depuis les années 1990, jusqu’à l’être aujourd’­­hui dans près de la moitié des États du pays. Une disso­­cia­­tion des usages est possible et la fron­­tière entre canna­­bis médi­­cal et récréa­­tif n’est pas néces­­sai­­re­­ment poreuse. Il y a sans doute matière à un débat plus riche, et peut-être plus informé qu’il ne l’est aujourd’­­hui. Quelle qu’en soit l’is­­sue.


Couver­­ture : Une jolie plante colo­­rée.


 

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