Alors que des tempêtes s'abattent en série sur la France et qu'une vague de froid sans précédent déferle sur les États-Unis, des chercheurs s'interrogent.

par   Camille Hamet   | 7 min | 07/01/2018

Eleanor

Ce vendredi 5 janvier 2018, des centaines d’adultes et d’enfants se relayaient sur la plage du Havre, dans la Seine-Maritime, pour la débarrasser des très nombreux déchets apportés par la tempête Eleanor. Il y avait des morceaux de bois, du polystyrène, du plastique et des roues, mais aussi un poteau électrique, du verre et des seringues, pris en charge par les agents de la Ville. Ces derniers semblaient très émus par la mobilisation des habitants, tout comme l’adjoint au maire en charge des espaces publics Yves Huchet, qui s’est exprimé sur Twitter : « Merci aux 200 bénévoles qui sont venus épauler les services dans le nettoyage de la plage après le passage de la tempête Éléanore », a-t-il écrit en légende d’une photographie le montrant entouré de très jeunes bénévoles.

Le maire du Havre entouré de volontaires
Crédits : Yves Huchet/Twitter

14 départements français étaient encore placés en « vigilance orange » pour risques de crue et d’inondation, un millier de foyers étaient privés d’électricité, et le bilan humain s’alourdissait. On déplorait cinq morts, tous dans les Alpes : un pompier volontaire tombé dans le torrent Bréda lors d’une intervention, un ouvrier tué sur le chantier de rénovation d’une ferme « fragilisée par la tempête » selon le parquet d’Annecy, un skieur tué par la chute d’un arbre en Haute-Savoie, une nonagénaire morte dans sa maison inondée en Isère, et un agriculteur retrouvé sous une coulée de neige près de son chalet en Savoie. On déplorait également 27 blessés, dont quatre grièvement, et deux disparitions : celle d’un homme de 81 ans parti constater le niveau de la rivière près de chez lui en Saône-et-Loire et celle d’un homme de 69 ans n’ayant pas regagné son domicile en Haute-Marne.

Une policière de 27 ans disparaissait par ailleurs lors d’un exercice de routine dans la Seine à Paris, à la hauteur de cathédrale de Notre-Dame. « Vers 10 h 50 ce matin, à l’occasion d’un entraînement des plongeurs de la brigade fluviale, l’un des personnels engagés a fait surface et puis a soudainement disparu dans la Seine », racontait alors Philippe Caron, directeur des services techniques de la préfecture de police. « Les recherches ont été immédiatement engagées par les plongeurs, par l’équipage, par les collègues de la brigade fluviale et très rapidement par l’ensemble des moyens de la brigade des sapeurs-pompiers de Paris. » En fin de journée, le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb est « venu exprimer sa compassion et soutenir les effectifs et la famille de la policière disparue ». Le préfet de police Michel Delpuech, lui, a salué « l’engagement des plongeurs de la brigade fluviale qui, chaque jour, s’entraînent afin de pouvoir secourir la population le moment venu ».

Le niveau de la Seine dans la capitale atteignait 3,26 mètres au pont d’Austerlitz, ce qui équivaut à un degré de « vigilance jaune ». Mais les crues et les cumuls de pluies étaient particulièrement impressionnants à d’autres endroits du pays. Météo France avait en effet enregistré « 50 à 70 litres par mètre carré sur le relief du Jura et des Hautes-Vosges, plus ponctuellement 70 à 100 litres par mètre carré près des sommets du Haut-Jura et 130 à 160 litres par mètre carré dans le secteur du Ballon d’Alsace »Au total, la tempête Eleanor avait nécessité 9 600 interventions. Et comme la tempête Carmen quelques jours auparavant, elle avait causé d’importants dégâts. Leur coût était d’ores et déjà estimé à 200 millions d’euros par la Fédération Française de l’Assurance.

Grayson

Au même moment, ce vendredi 5 janvier, la côte est des États-Unis était prise par les glaces de la tempête Grayson. Une tempête qualifiée de « bombe météorologique » en raison des conditions de sa formation, qui a été extrêmement virulente, et se caractérise par d’importantes chutes de neige. Même la Floride, qui n’avait plus reçu de flocons pendant une trentaine d’années, n’a pas été épargnée. Cette neige a gelé rapidement à cause de très basses températures, qui avoisinaient par exemple les -13°C dans les États de New York et du Massachusetts, et devaient rester glaciales tout le week-end. Les chutes du Niagara, à la frontière canadienne, étaient en partie gelées. Le fleuve Potomac était recouvert de glace à Washington D.C. la capitale fédérale.

La tempête Grayson vue de l’espace
Crédits : NASA

Dans le Massachussets, la neige et le froid ont été accompagnés par des vagues géantes qui ont provoqué des « inondations historiques », selon le gouverneur Charlie Baker. Les rues de Boston ayant échappé à ces inondations se sont transformées en pistes de luge tandis que les rue de New York se sont assoupies dans un calme tout à fait inhabituel, donnant ainsi un visage sympathique  à la tempête Grayson, mais elle s’est en réalité montrée tout aussi meurtrière que la tempête Eleanor. Six personnes ont été tuées, dont trois dans un accident dû au verglas sur les routes de la Caroline du Sud. 50 000 foyers se sont retrouvés privés d’électricité. Les transports aériens ont été fortement perturbés. Le site Flightaware a en effet recensé 4 200 vols annulés et plus de 2 200 vols retardés.

2018 commence donc par des tempêtes magistrales, alors même que 2017 a déjà été une année record en termes de catastrophes naturelles. Une sécheresse a affamé la Corne de l’Afrique, le Nigeria et le Yémen pendant plusieurs mois. Des inondations ont fait 500 morts et plus de 800 disparus en Sierra Leone en août. Le même mois, des pluies torrentielles s’abattaient sur Bombay, la capitale économique de l’Inde, et l’ouragan Harvey dévastait le Texas. Une semaine plus tard, c’était au tour de l’ouragan Irma de s’abattre sur les îles de Barbuda, Saint-Barthélemy, Saint-Martin et d’Anguilla, ainsi que sur les Îles Vierges, la côte nord de Cuba, et la Floride. Puis, c’était au tour de l’ouragan Maria de ravager Porto Rico. Des incendies ont quant à eux ravagé plus d’un million d’hectares de forêt au Canada. Et un tremblement de terre d’une magnitude 7,1 faisait au moins 230 morts au Mexique.

Au total, en 2017, le coût économique des catastrophes naturelles s’élève à 330 milliards de dollars selon le réassureur allemand Munich Re. Leur multiplication et leur intensification sont souvent imputées au réchauffement climatique. « Il y a certains facteurs liés au changement climatique dont nous pouvons dire, avec un haut niveau de certitude, qu’ils aggravent les inondations », affirme par exemple le climatologue Michael Mann, chercheur à l’université de Pennsylvanie. Mais, paradoxalement, il se pourrait bien que nous nous tenions à l’aube d’une nouvelle période glaciaire, dont la tempête Grayson ne serait qu’un prémisse. C’est du moins ce qu’estime Valentina Zharkova, professeure de mathématiques à l’université britannique de Northumbria.

Maunder

Pendant 600 ans, du début du XIVe siècle à la fin du XIXe siècle, l’Europe et l’Amérique du Nord ont été touchés par un phénomène météorologique peu connu : le Petit Âge glaciaire. Cet Âge s’est caractérisée par un refroidissement important des hivers et un raccourcissement des étés, plus particulièrement entre 1645 et 1715, période appelée « minimum de Maunder » d’après l’astronome Edward Maunder. Or, les recherches de Valentina Zharkova, qui se basent sur les données historiques de l’activité solaire, la conduisent à prédire le début d’un nouveau « minimum de Maunder » entre 2020 et 2030. Selon elle, ce nouveau « minimum de Maunder » durera une trentaine d’années. Et à l’entendre, ce n’est pas une si mauvaise nouvelle.

« J’espère que le réchauffement climatique pourra être “annulé” par ce phénomène, ce qui donnerait trente ans à l’humanité et à la planète pour régler le problème de la pollution », dit-elle en effet. Mais sommes-nous réellement en mesure de « régler le problème de la pollution » d’ici 2050 ? Pour Valentina Zharkova, il le faut : « Nous devrons être prêts à ce moment-là et préparer la Terre à la prochaine grande activité solaire. » Car la « prochaine grande activité solaire » causera cette fois une période de réchauffement.

Ce n’est pas la première fois que l’hypothèse d’un nouveau « minimum de Maunder » est énoncée. En 2014, des scientifiques de la NASA avaient observé que l’activité solaire était à son plus bas niveau depuis près d’un siècle, et constaté que le Soleil se retrouvait dans des conditions assez similaires à celles du « minimum de Maunder ». Comme le chercheur Richard Harrison, du Rutherford Appleton Laboratory, qui affirmait à la BBC n’avoir « jamais rien vu de tel ». Plus concrètement, le nombre de taches solaires est en forte diminution depuis 2011. Les éruptions solaires sont de moins en moins importantes, et de plus en plus rares. Ce qui fait dire au chercheur Mike Lockwood, de l’université de Reading, que « d’ici à 40 ans, il y a une probabilité de 10 à 20 % de retraverser une période glaciaire tel que durant la période du minimum de Maunder ».

L’hypothèse d’un nouveau « minimum de Maunder » reste néanmoins très controversée.

L’hypothèse d’un nouveau « minimum de Maunder » reste néanmoins très controversée. Plusieurs études montrent par ailleurs que les effets d’une éventuelle baisse d’intensité solaire serait bien loin de compenser les effets du réchauffement climatique. En 2010, le chercheur du Postdam Institute for Climate Impact Research Georg Feulner a par exemple démontré que la baisse de l’activité du Soleil conduirait tout au plus à une baisse de  température de l’ordre de 0,3°C. L’année suivante, il a carrément mis en cause le rôle de notre étoile dans la période du « minimum de Maunder ». Selon lui, c’est l’activité volcanique qui en a été la véritable cause. « Pour comprendre l’histoire du climat, nous devons certainement prendre en compte tous les facteurs pertinents », disait-il avant d’ajouter : « Cependant, l’impact de l’activité solaire sur le climat est relativement faible. »

Celui de l’activité humaine est, au contraire, substantiel.


Couverture : Le Jour d’après. (20th Century Fox/Ulyces)


 

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