par Camille Hamet | 16 mai 2018

À la conquête du pôle

C’est offi­­ciel. Les doodles, ces illus­­tra­­tions que Google affiche régu­­liè­­re­­ment sur la page d’ac­­cueil de son moteur de recherche pour rendre hommage à une person­­na­­lité ou bien mettre en avant une actua­­lité, peuvent désor­­mais prendre la forme d’une vidéo à 360° en réalité virtuelle. Le tout premier de ces doodles, créé par la firme de Moun­­tain View en parte­­na­­riat avec la Ciné­­ma­­thèque française, a été mis en ligne le 3 mai dernier. Il commé­­mo­­rait la sortie du film À la conquête du pôle de Georges Méliès, qui avait eu lieu le 3 mai 1912 – il y avait donc très exac­­te­­ment 106 ans.

Une drôle de tempo­­ra­­lité qui s’ex­­plique néan­­moins par le mépris de Google pour les nombres ronds lorsqu’il s’agit des dates anni­­ver­­saires. « Le plus souvent, nous avons une idée et nous voulons la mettre en appli­­ca­­tion immé­­dia­­te­­ment », indique l’illus­­tra­­trice Sophie Diao, « doodler » au sein de la firme depuis quatre ans. « Parfois on se rend aussi compte que si on attend quelques années pour tomber sur un nombre rond, le doodle sera en ligne un dimanche et peu de gens auront l’oc­­ca­­sion de le voir. »

Crédits : Google

Par ailleurs, la vidéo à 360° en réalité virtuelle mise en ligne le 3 mai dernier ne rendait pas seule­­ment hommage au film À la conquête du pôle, mais aussi aux astuces narra­­tives et tech­­niques expé­­ri­­men­­tées par Georges Méliès dans des films comme Les Cartes vivantes, Un homme de têtes, La Sirène, Le Voyage dans la Lune, ou encore L’Homme-Orchestre. Dans ce dernier, le célèbre illu­­sion­­niste, cinéaste et comé­­dien se multi­­pliait par sept en se filmant plusieurs fois sur la même bande de film.

La concep­­trice du doodle, Hélène Leroux, a en outre voulu qu’il soit à l’image des univers faits main de Georges Méliès. Elle lui a donc donné un aspect peint. Il a ensuite fallu adap­­ter ses dessins à la 3D. « Il s’agis­­sait d’être le plus immer­­sif possible mais sans oublier l’élé­­ment prin­­ci­­pal : l’his­­toire », précise l’illus­­tra­­trice, qui travaille pour Google depuis deux ans. « L’his­­toire prin­­ci­­pale devant nous, très visible, puis des actions secon­­daires derrière, ainsi que des actions tertiaires tout autour, des petits loops d’ani­­ma­­tion et des surprises pour les gens plutôt explo­­ra­­teurs et curieux. »

Et si l’idéal était bien évidem­­ment de regar­­der le doodle rendant hommage à Georges Méliès avec un casque de réalité virtuelle pour se prome­­ner dans la vidéo en tour­­nant la tête, l’in­­ter­­naute pouvait égale­­ment y navi­­guer à l’aide de sa souris. Ce qui aurait certai­­ne­­ment réjoui le célèbre illu­­sion­­niste. « Méliès était fasciné par les nouvelles tech­­no­­lo­­gies et il était constam­­ment à la recherche de nouvelles inven­­tions », souligne en effet le direc­­teur scien­­ti­­fique du patri­­moine de la Ciné­­ma­­thèque française, Laurent Mannoni.

« J’ima­­gine qu’il aurait adoré vivre à notre époque et connaître le cinéma immer­­sif, les effets numé­­riques et les autres images spec­­ta­­cu­­laires qu’il est main­­te­­nant possible de créer », pour­­suit-il. « Il ne fait pour moi aucun doute qu’il aurait été flatté de se retrou­­ver sous les projec­­teurs avec (…) le tout premier doodle vidéo à 360° en réalité virtuelle, diffusé à travers le monde grâce à un nouveau médium aux pouvoirs magiques infi­­nis. » Mais le tout premier doodle de Google ne lais­­sait en rien présa­­ger ces pouvoirs magiques.

Le festi­­val Burning Man

Le tout premier doodle de Google date de 1998, vingt ans déjà. En effet, cette année-là, les fonda­­teurs de la firme de Moun­­tain View, Larry Page et Sergueï Brin, modi­­fient leur logo pour signi­­fier leur parti­­ci­­pa­­tion au festi­­val Burning Man, événe­­ment artis­­tique mondia­­le­­ment connu se tenant dans le désert de Black Rock au Nevada. « Ils avaient placé le dessin d’un bonhomme stylisé derrière le deuxième “o” de “Google” », précise la firme. « Le logo modi­­fié était une manière humo­­ris­­tique de faire savoir aux utili­­sa­­teurs de Google que les fonda­­teurs étaient “absents du bureau”. »

« L’idée de déco­­rer le logo pour commé­­mo­­rer des événe­­ments impor­­tants était née. » Lorsque Dennis Hwang, étudiant en arts et en sciences de l’in­­for­­ma­­tique à l’uni­­ver­­sité Stan­­ford, commence un stage à Moun­­tain View, en 2000, Google produit déjà des doodles de manière régu­­lière. « Et même si j’avais été recruté pour faire quelque chose qui n’avait rien à voir avec la concep­­tion de logo », raconte-t-il, « j’ai fini par tomber dans mon premier doodle » : un doodle célé­­brant la prise de la Bastille du 14 juillet 1789 avec des feux d’ar­­ti­­fice aux couleurs de la France.

Dennis Hwang le trouve « ennuyeux », mais les utili­­sa­­teurs de Google ne partagent pas son avis et le webmas­­ter stagiaire est « nommé respon­­sable des doodles »Pendant des années, il les réalise seul. On peut le voir en dessi­­ner un dans une vidéo postée sur YouTube en 2008. Puis, la demande augmen­­tant, Google finit par consti­­tuer une véri­­table équipe d’in­­gé­­nieurs et d’illus­­tra­­teurs dédiée – les fameux « doodlers ». « Pour eux, c’est devenu un effort de groupe pour animer la page d’ac­­cueil Google et faire sourire ses utili­­sa­­teurs à travers le monde », insiste la firme.

Dennis Hwang est aujourd’­­hui direc­­teur artis­­tique chez Nian­­tic, une entre­­prise de jeu vidéo lancée comme start-up au sein de Google qui a acquis son indé­­pen­­dance en 2015. Quant aux doodles, ils célèbrent des événe­­ments et des person­­na­­li­­tés toujours plus variés : « Au départ, les doodles marquaient surtout les fêtes les plus popu­­laires. Aujourd’­­hui, ils soulignent de nombreux événe­­ments et anni­­ver­­saires, qu’il s’agisse de l’an­­ni­­ver­­saire de John James Audu­­bon ou de l’Ice Cream Sundae. »

Mais qui décide de ces événe­­ments et de ces anni­­ver­­saires ? « L’équipe se réunit régu­­liè­­re­­ment pour déci­­der des événe­­ments à commé­­mo­­rer par un doodle », explique Google. Les idées viennent de nombreuses sources, notam­­ment des employés et des utili­­sa­­teurs du moteur de recherche, qui peuvent envoyer leurs propo­­si­­tions par e-mail à propo­­sals@­­google.com. La firme de Moun­­tain View dit néan­­moins cher­­cher unique­­ment « à célé­­brer des événe­­ments et des anni­­ver­­saires inté­­res­­sants qui reflètent la person­­na­­lité de la société Google et son goût pour l’in­­no­­va­­tion ».

Elle est d’ailleurs la seule à pouvoir le faire avec des doodles. Les autres moteurs de recherche, tels que Yahoo!, n’en ont pas le droit depuis que Google est parvenu à breve­­ter le concept en 2011. Et on les imagine de toute manière assez mal le reprendre, tant il est devenu une signa­­ture de la firme de Moun­­tain View. Au total, celle-ci aurait réalisé pas moins de 2 000 doodles. Ils peuvent tous être consul­­tés dans ses archives, du petit bonhomme du festi­­val Burning Man de 1998 à la vidéo à 360° en réalité virtuelle de 2018. Mais certains ont davan­­tage marqué les esprits que d’autres.

Le premier doodle Burning Man, en 1998

Les couleurs de l’arc-en-ciel

Hélène Leroux a été « parti­­cu­­liè­­re­­ment marquée par le doodle consa­­cré à Pac Man », qui a été mis en ligne en 2010, à l’oc­­ca­­sion du 30e anni­­ver­­saire du célèbre jeu vidéo. Et elle n’a pas été la seule. C’était la première fois qu’un doodle prenait lui-même la forme d’un jeu vidéo : on pouvait y jouer à deux, et il a été calculé qu’il a fait perdre 5 millions d’heures de temps de travail aux inter­­­nautes, coûtant ainsi 120 millions de dollars à l’éco­­no­­mie. Mais Hélène Leroux a égale­­ment été marquée par le doodle commé­­mo­­rant le 180e anni­­ver­­saire de la nais­­sance de John Venn.

Ce mathé­­ma­­ti­­cien et logi­­cien britan­­nique est connu pour l’in­­ven­­tion d’un diagramme qui permet de réper­­to­­rier des objets appar­­te­­nant à une même caté­­go­­rie. Ce dernier est utilisé dans plusieurs domaines : théo­­ries des ensembles, proba­­bi­­li­­tés et statis­­tiques, infor­­ma­­tique. Et le doodle mis en ligne le 4 août 2014 permet­­tait aux inter­­­nautes de tester son effi­­ca­­cité de manière ludique. « J’ai toujours trouvé que c’était une manière parfaite pour repré­­sen­­ter l’es­­prit créa­­tif et combi­­ner des idées diffé­­rentes », précise Hélène Leroux.

En tant que « doodler » française, elle est « natu­­rel­­le­­ment ravie de travailler sur des doodles repré­­sen­­tant la culture française, tels que les Shadoks ou l’in­­ven­­tion du camem­­bert, et bien sûr Georges Méliès ». « Mais ce qui est formi­­dable avec les doodles », dit-elle, « c’est égale­­ment l’ou­­ver­­ture de notre culture sur le monde, la décou­­verte de sujets extra­­or­­di­­naires, que ce soit dans le milieu scien­­ti­­fique, histo­­rique, ou artis­­tique. » Une ouver­­ture sur le monde qui n’a pour­­tant pas toujours été du goût de tous les Améri­­cains.

Le 50e anni­­ver­­saire de Spout­­nik

« La firme de Moun­­tain View, en Cali­­for­­nie, baigne son logo d’étoiles et de rayures chaque Jour de l’In­­dé­­pen­­dance, mais sa déci­­sion de la semaine dernière d’ho­­no­­rer le 50e anni­­ver­­saire du lance­­ment de Spout­­nik – le deuxième “g” de Google a été remplacé par un dessin du satel­­lite sovié­­tique – est dyna­­mité par certains conser­­va­­teurs », rappor­­tait en effet le Los Angeles Times le 9 octobre 2007, préci­­sant que ces mêmes conser­­va­­teurs repro­­chaient égale­­ment à la firme de Moun­­tain View de ne pas modi­­fier son logo en l’hon­­neur de la Jour­­née des anciens combat­­tants.

« Les logos spéciaux de Google ont tendance à être enjoués et souvent de nature scien­­ti­­fique », justi­­fiait alors sa porte-parole Sunny Gettin­­ger, qui est main­­te­­nant membre du Parti démo­­crate. « Nous ne croyons pas pouvoir trans­­mettre le ton sombre appro­­prié à travers ce moyen pour marquer des événe­­ments comme la Jour­­née des anciens combat­­tants. » Et c’est avec des couleurs, celles de l’arc-en-ciel, que Google a réalisé l’un des doodles les plus poli­­tiques de son histoire quelques années plus tard, lors des Jeux olym­­piques d’hi­­ver de 2014 à Sotchi.

Ce doodle répon­­dait clai­­re­­ment aux lois et aux propos homo­­phobes du gouver­­ne­­ment russe avec un extrait de la Charte olym­­pique stipu­­lant notam­­ment que « chaque indi­­vidu doit avoir la possi­­bi­­lité de faire du sport sans discri­­mi­­na­­tion d’au­­cune sorte ». « [Il] a été énor­­mé­­ment commenté à travers le monde, il a aussi été très appré­­cié à l’in­­té­­rieur de l’en­­tre­­prise », se souvient Sophie Diao. « Les homo­­sexuels employés chez Google se sont sentis aimés par la société pour laquelle ils travaillent. »

On avait une nouvelle raison de croire qu’un simple dessin pouvait rendre le monde un tout petit peu meilleur.


Couver­­ture : Doodle en hommage au mouve­­ment éco-fémi­­niste indien Chipko.


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