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par Camille Hamet | 12 septembre 2018

« Arai­gnées qui tissez, ne venez pas ici. » Ce vers, extrait de la scène 2 du deuxième acte du Songe d’une nuit d’été de William Shakes­peare, est aussi la devise du club poli­tique le plus fermé du monde : le Bohe­mian Club.

Il ordonne à ses membres, qui se réunissent chaque été au bord du lac arti­fi­ciel de Bohe­mian Grove, vaste terrain boisé du comté de Sonoma, en Cali­for­nie, d’aban­don­ner leurs soucis et de se lais­ser aller durant deux semaines. Tout comme le rituel du « Bûcher des soucis », qui inau­gure leur réunion et lors duquel une effi­gie d’en­fant est brûlée au pied d’une statue de hibou, animal emblème du club.

Mais ses membres, dont le nombre est estimé à 2 000, figurent parmi les hommes les plus puis­sants, et les plus conser­va­teurs de la planète. Et beau­coup doutent de leur volonté à cesser de tisser leur toile le temps d’un séjour en forêt. D’au­tant que ce dernier est ponc­tué par de pres­ti­gieuses discus­sions sur les poli­tiques publiques.

Des garçons pleins d’ave­nir

L’his­toire du Bohe­mian Club commence en 1872 à San Fran­cisco, et plus préci­sé­ment dans les locaux du San Fran­cisco Chro­nicle, à en croire le fonda­teur de ce jour­nal, Michael Henry de Young. « Le Bohe­mian Club a été lancé dans les bureaux du Chro­nicle par Tommy Newcombe, Suther­land, Dan O’Con­nell, Harry Dam, J.Limon et d’autres employés », affirme-t-il en effet dans une inter­view datant de 1915.

« Les garçons voulaient un endroit où ils pour­raient se retrou­ver après le travail et ils ont pris une chambre dans la rue de Sacra­mento, au-dessous de Kearny. C’était le début du Bohe­mian Club, et cela n’a pas été une béné­dic­tion imma­cu­lée pour le Chro­nicle parce qu’il arri­vait que les garçons y aillent au lieu de se rendre au bureau. Très souvent, lorsque Dan O’Con­nell s’y asseyait pour un bon dîner, il oubliait qu’il avait les poches pleines de notes pour un article impor­tant. »

Mais bien­tôt les dîners ne suffisent plus aux « garçons ». Par un beau jour de l’été 1873, plusieurs membres du Bohe­mian Club orga­nisent un pique-nique dans la char­mante petite ville de Sausa­lita, et s’y rendent par la suite à de nombreuses occa­sions. Puis, en 1878, ils découvrent Bohe­mian Grove, alors connu sous le nom de Meeker’s Grove. « Vous tombez dessus soudai­ne­ment », écrit à son sujet le poète Will Irwin en 1908. « Un pas et sa gloire est sur vous. »

Séduit, le Bohe­mian Club loue Meeker’s Grove chaque été tout au long des années 1880, puis l’achète en 1899. Entre-temps, il s’est ouvert aux artistes. Mais aussi aux hommes d’af­faires. Car comme l’écrit un membre dans ses mémoires, « il était appa­rent que le talent, sans l’argent, ne soutien­drait pas le club », et les fonda­teurs prirent la déci­sion de recru­ter des hommes « qui avaient autant d’argent que de cervelle ».

Comme l’af­firme le socio­logue George William Domhoff, et « contrai­re­ment à ce qu’on prétend souvent, il ne s’agit pas d’un club d’ar­tistes qui aurait été “repris” plus tard par les riches. Le Bohe­mian Club est un club social d’élite depuis le début et il était consi­déré comme tel par les San-Fran­cis­cains de l’époque. » Ainsi que par les étran­gers : après l’avoir visité en 1882, Oscar Wilde aurait sarcas­tique­ment déclaré que de sa vie il n’avait jamais vu « autant de bohé­miens bien habillés, bien nour­ris, et ressem­blant autant à des hommes d’af­faires ».

Aujourd’­hui, son siège se trouve à quelques rues du Finan­cial District de San Fran­cisco. C’est un immeuble de six étages en briques qui comporte des salles à manger et de réunion, une salle de bal, un bar, une biblio­thèque, une gale­rie d’art, un théâtre et des chambres d’hôtes, mais aucune salle de sport. Les membres du Bohe­mian Club peuvent néan­moins pous­ser la porte de l’Olym­pic Club voisin s’il leur prend l’en­vie de faire de l’exer­cice.

Pour en faire partie, il faut y être invité. « Un membre poten­tiel doit être nommé par au moins deux membres régu­liers du club qui donne­ront des garan­ties sur son carac­tère et décri­ront les quali­tés qui feront de lui un “bon bohé­mien” », précise George William Domhoff. Et pour faire partie du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion du Bohe­mian Club, il faut être élu par les autres membres. « N’im­porte qui peut aspi­rer à être président des États-Unis, mais peu ont l’es­poir de deve­nir président du Bohe­mian Club », disait Richard Nixon.

Lui-même en a été membre. Comme au moins quatre autres prési­dents des États-Unis.

Bohe­mian Grove

Théo­dore Roose­velt est devenu membre du Bohe­mian Club en 1901. Herbert Hoover, en 1913. D’après le jour­na­liste Jeffrey Frank, il a toujours « chéri » cette adhé­sion. Et c’est lui qui a invité Richard Nixon à se rendre pour la première fois à Bohe­mian Grove, en 1950. Lui devient membre du club en 1953. Mais contrai­re­ment à son initia­teur, il ne lui conserve pas une affec­tion sans borne toute sa vie durant.

« Bohe­mian Grove, où je vais de temps en temps, est l’en­droit le plus sacré­ment pédé que vous puis­siez imagi­ner », peut-on l’en­tendre dire sur l’un des enre­gis­tre­ments qui ont fait explo­ser le scan­dale du Water­gate en 1974. Le comité natio­nal du parti Répu­bli­cain, égale­ment écla­boussé, était d’ailleurs dirigé par un autre membre du club, et un futur président des États-Unis, George H.W. Bush.

L’an­née suivante, c’était au tour de Ronald Reagan de rejoindre le club. Comme Richard Nixon, il finira par éviter Bohe­mian Grove, mais seule­ment lors de l’élec­tion prési­den­tielle de 1980, et parce qu’il pensait « être un embar­ras pour [ses] compa­triotes bohé­miens à cause de la surveillance de la presse 24 heures sur 24 » selon le livre Reagan : A Life in Letters.

Les prési­dents améri­cains Ronald Reagan et Richard Nixon au Bohe­mian Club

La saillie homo­phobe et gros­sière de Richard Nixon à l’égard du camp d’été du Bohe­mian Club est en partie due au fait qu’au­cune femme, aussi riche ou puis­sante soit-elle, n’en a jamais été membre. Mais en 1986, la Cour d’ap­pel de Cali­for­nie a jugé que le droit des membres du Bohe­mian Club à la liberté d’as­so­cia­tion et à la vie privée ne suffi­sait pas à justi­fier son oppo­si­tion à l’em­bauche de femmes. Cela a permis à la jour­na­liste Sophie Weiner d’y entrer en 2009.

« Pour une jeune fille cali­for­nienne ayant grandi dans le comté de Sonoma, près de Bohe­mian Grove – le terrain de camping ultra-exclu­sif du club –, y obte­nir un job de serveuse était simple », raconte-t-elle en 2016. « L’élite a besoin de beau­coup d’aide pour se détendre dans la nature. Ainsi, chaque année, des centaines de jeunes subissent le proces­sus d’em­bauche à la chaîne de Grove pour passer plusieurs semaines à trans­por­ter leurs tables de pique-nique et à garer leurs Porsche. »

« Pour les membres du Bohe­mian Club et leurs invi­tés, Grove est un endroit où ils peuvent être eux-mêmes, frater­ni­ser dans l’ivresse, faire pipi sur les arbres et adop­ter des compor­te­ments qui ne sont géné­ra­le­ment pas admis pour des personnes de leur rang », pour­suit-elle. « Pour le person­nel, c’était le contraire. Nous avions reçu l’ordre de dési­gner tous les membres comme des “messieurs” et notre appa­rence était haute­ment contrô­lée. »

La carte des lieux

« Beau­coup d’entre nous avaient entendu l’his­toire légen­daire d’une réunion préli­mi­naire sur le Projet Manhat­tan ayant eu lieu au Grove en 1942. Malgré ces bizar­re­ries, travailler à Grove était en grande partie comme pour tout autre job ennuyeux et merdique, un calvaire à endu­rer pour gagner de l’argent à dépen­ser. Ce qui sépa­rait vrai­ment le travail à Grove d’em­plois plus normaux, ce n’était pas son pres­tige, mais ses longues heures et sa courte durée. »

Un témoi­gnage certai­ne­ment déce­vant pour les nombreux amateurs des théo­ries du complot dont le club est le centre.

Le bûcher des soucis

Sophie Weiner n’est pas la première jour­na­liste à avoir écrit sur Bohe­mian Grove après s’y être elle-même rendue. Alex Shou­ma­toff, chargé d’enquê­ter sur des accu­sa­tions d’ex­ploi­ta­tion fores­tière illé­gale de la part du Bohe­mian Club pour le maga­zine Vanity Fair,  s’y est faufilé en 2008 au moment du rituel « Bûcher des soucis ». Il s’est fait attra­per par des gardiens du lieu et il a été détenu plusieurs heures pour viola­tion de la propriété privée. Philip Weiss a quant à lui infil­tré Bohe­mian Grove durant plusieurs jours en 1987.

« Je me suis paré des vête­ments de loisir des conser­va­teurs (…), je portais toujours un verre et je tenais le Wall Street Jour­nal ou le New York Times sous le bras lorsque j’ar­ri­vais », raconte-t-il en 1989. « Ainsi équipé, je suis allé et venu durant sept des seize jours du campe­ment, péné­trant ouver­te­ment ce qui est consi­déré comme une enclave imper­méable et que la presse quali­fie couram­ment de zone forte­ment gardée. »

« Des hommes puis­sants y discutent et choi­sissent les poli­tiques en secret, sans examen public. »

Philip Weiss a égale­ment rencon­tré « la plus farouche oppo­sante de Grove », Mary Moore. « Bien sûr, à peu près n’im­porte qui pour­rait détes­ter le Grove. Avec sa forte concen­tra­tion de marchands de guerre et d’argent extra­va­gants, c’est un objet de protes­ta­tion facile, et 72 groupes de gauche ont fina­le­ment rejoint Moore pour former le Bohe­mian Grove Action Network. » Lequel existe toujours, du moins sur Inter­net.

Mais les enne­mis du Bohe­mian Club ne sont pas tous de gauche. En 2000, le complo­tiste d’ex­trême droite Alex Jones s’in­tro­duit dans Bohe­mian Grove et filme le « Bûcher des soucis » pour les besoins de son docu­men­taire Dark Secrets inside Bohe­mian Grove, persuadé que les membres du club se livrent en fait à des rituels occultes répré­hen­sibles.

Puis, en 2007, lors d’un discours à Minnea­po­lis, Bill Clin­ton est inter­pellé par un inconnu qui prétend que les atten­tats du 11 septembre 2001 sont une impos­ture et accuse le Bohe­mian Club. « Avez-vous dit le Bohe­mian Club ? » rétorque le Démo­crate. « C’est là que tous ces riches Répu­bli­cains vont et posent nus devant des séquoias, n’est-ce pas ? Je ne suis jamais allé au Bohe­mian Club, mais vous devriez. Cela vous ferait du bien, vous y pren­driez du bon air. »

Le bûcher des soucis, à Bohe­mian Grove

En 2011, le Bohe­mian Grove attire l’at­ten­tion du collec­tif d’hack­ti­vistes Anony­mous. « Ces réunions secrètes ne doivent plus être tolé­rées », scande-t-il dans une vidéo postée sur YouTube. « Ces réunions secrètes doivent deve­nir trans­pa­rentes. Nous ne devons plus permettre aux membres du gouver­ne­ment de rencon­trer les PDG de grosses compa­gnies, des mili­taires, des magnats du pétrole et des banques trop grosses pour s’ef­fon­drer sans le consen­te­ment du peuple. »

Car comme Mary Moore l’ex­plique cette année-là, les membres du Bohe­mian Club, contrai­re­ment à ce que veut la rumeur, « n’ont pas de tunnels du sexe souter­rains » et ne « brûlent pas de bébés », mais il y a à Bohe­mian Grove « des discus­sions sur les poli­tiques publiques, lors desquelles ces gens puis­sants discutent et choi­sissent les poli­tiques », et « le font en secret, sans examen public ».

« C’est ce dont les gens devraient avoir peur. »


Couver­ture : Une assem­blée du Bohe­mian Club au début du XXe siècle.