par Camille Hamet | 30 janvier 2018

Kim Jong-hyun

Le 18 décembre dernier, Kim Jong-hyun s’est donné la mort à l’âge de 27 ans dans une chambre d’hô­­tel de Séoul, en faisant brûler une briquette de char­­bon sur une poêle à frire. Quelques années aupa­­ra­­vant, il était devenu une star de la musique pop sud-coréenne, la K-pop, avec le groupe SHINee. Il comp­­tait des millions de fans. Tous ses albums ont cartonné, certains arri­­vant même en tête de la section World Albums du clas­­se­­ment Bill­­board, le maga­­zine de réfé­­rence de l’in­­dus­­trie musi­­cale. Kim Jong-hyun était perçu comme un exemple pour la jeunesse, avec ses talents de chan­­teur et de danseur, son absence de frasques amou­­reuses et de problèmes de drogues ou d’al­­cool. Et pour­­tant, il était « brisé de l’in­­té­­rieur ».

Kim Jong-hyun sur scène
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« La dépres­­sion qui me ronge douce­­ment m’a fina­­le­­ment englouti tout entier », dit-il dans un message d’adieu posté sur Insta­­gram par son amie Nain9, égale­­ment musi­­cienne. « J’étais si seul », pour­­suit-il. « Dîtes-moi s’il vous plaît que j’ai fait du bon boulot », implore-t-il avant de conclure : « Tu as travaillé dur. Tu as vrai­­ment souf­­fert. Adieu. » De fait, les artistes de la K-pop sont soumis à un entraî­­ne­­ment épui­­sant. Et ce dans un envi­­ron­­ne­­ment extrê­­me­­ment compé­­ti­­tif : les jeunes Sud-Coréens sont des milliers à se lancer dans la musique depuis le succès mondial du chan­­teur Psy avec le titre « Gangnam Style » en 2012.

Les agents des stars de la K-pop édictent toutes leurs lignes de conduite, de leur régime alimen­­taire à leurs rela­­tions senti­­men­­tales en passant par l’uti­­li­­sa­­tion de leur télé­­phone. Car elles sont peu à peu deve­­nues les visages de la Corée du Sud, leur musique nour­­ris­­sant ce qu’on appelle la « vague coréenne » ou encore « Hallyu », qui répand dans le monde les produits high-tech et cosmé­­tiques de ce pays de 50 millions d’ha­­bi­­tants. Elles jouent même parfois un véri­­table rôle d’am­­bas­­sa­­deurs poli­­tiques. Le président sud-coréen Moon Jae-in a par exemple emmené plusieurs vedettes de la K-pop en Chine lors de sa dernière visite, afin d’apai­­ser les tensions qui subsistent entre Séoul et Pékin.

Aussi la vague de tris­­tesse susci­­tée par l’an­­nonce de la mort de Kim Jong-hyun a-t-elle large­­ment dépassé les fron­­tières de la Corée du Sud. Quelques heures après seule­­ment, c’était le sujet de conver­­sa­­tion numéro un du réseau social chinois Weibo, avec plus de 140 millions de vues. « Je n’ar­­rive pas à croire que tu es parti », écri­­vait alors un inter­­­naute. « J’es­­père que tu seras en paix au para­­dis et une personne ordi­­naire dans ta prochaine vie, avec un sourire heureux sur le visage. » Mais une vie « ordi­­naire » ne garan­­tit pas de « sourire heureux sur le visage », en Corée du Sud peut-être encore moins qu’ailleurs.

Car comme le souligne Philippe Li, avocat à Séoul et ancien président de la Chambre de commerce franco-coréenne, « aucune profes­­sion ni caté­­go­­rie d’âge n’est épar­­gnée » par le suicide en Corée du Sud. « C’est un pays où l’on vit conti­­nuel­­le­­ment sous pres­­sion depuis très long­­temps. Dans sa vie profes­­sion­­nelle et person­­nelle. La réus­­site accé­­lé­­rée de la Corée, c’est aussi ça. C’est vrai que cela provoque beau­­coup de dysfonc­­tion­­ne­­ments et des cas malheu­­reu­­se­­ment tragiques, mais c’est connu et les Coréens l’ap­­pré­­hendent complè­­te­­ment. C’est essen­­tiel­­le­­ment perçu comme des coups du sort, comme un train qui déraille en quelque sorte. »

Hara-kiri

La Corée du Sud affiche un taux de suicide parmi les plus élevés du monde – 25,6 suicides pour 100 000 habi­­tants selon l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion mondiale de la santé (OMS), contre une moyenne mondiale de 12,1 pour 100 000. La Corée du Sud est par ailleurs le seul membre de l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion de coopé­­ra­­tion et de déve­­lop­­pe­­ment écono­­miques (OCDE) qui a vu ce taux augmen­­ter depuis les années 1990. Lorsque le roman La Mort à demi-mots, qui raconte l’his­­toire d’un homme payé par ses clients pour les aider à se tuer, a été publié, en 1996, son auteur, l’écri­­vain sud-coréen Kim Yeong-ha, n’avait aucune raison de penser que le suicide devien­­drait « un tel fléau » dans son pays.

Mais l’an­­née suivante, un krach écono­­mique a mis des milliers de personnes au chômage, tout en instal­­lant dura­­ble­­ment en Corée du Sud la crainte d’un nouvel épisode de ce type. Et de nombreuses études montrent une corré­­la­­tion entre stress écono­­mique et bien-être physique et émotion­­nel. L’une d’elles, publiée dans le Jour­­nal of Royal Society of Medi­­cine en 2013, montre en outre que même les personnes qui conservent leur emploi ne sont pas « immu­­ni­­sées » contre les effets d’une crise écono­­mique : stress chro­­nique, anxiété, dépres­­sion, addic­­tions et suicide, qui appa­­raît selon les cher­­cheurs « comme un méca­­nisme d’adap­­ta­­tion plus commun dans les cultures asia­­tiques, lesquelles soutiennent le concept de “sauver la face” au lieu de conti­­nuer à vivre avec peu d’es­­time de soi, une menta­­lité rappe­­lant la culture du hara-kiri ».

Reste que les autres pays asia­­tiques ne sont pas tous confron­­tés à des taux de suicide aussi élevés que la Corée du Sud. La « culture du hara-kiri » n’est donc certai­­ne­­ment pas seule respon­­sable. « Trop de Sud-Coréens ont une vision dépas­­sée de la mala­­die psycho­­lo­­gique », déplore pour sa part Kim Yeong-ha. « Et il n’est pas facile d’ob­­te­­nir un trai­­te­­ment contre la dépres­­sion en Corée du Sud, où il existe encore une forte résis­­tance de la société à la psycho­­thé­­ra­­pie »ajoute l’écri­­vain. « Kim Eo-su, profes­­seur de psychia­­trie à l’hô­­pi­­tal de Yonsei Seve­­rance, m’a confié qu’ “un patient souf­­frant de dépres­­sion sur trois arrête à la moitié du trai­­te­­ment. L’un des plus gros problèmes est que de nombreux patients pensent qu’ils peuvent surmon­­ter la dépres­­sion par eux-mêmes, grâce à la reli­­gion ou au sport.” »

Or, d’après le minis­­tère sud-coréen de la Santé et de l’aide sociale, 90 % des 13 000 personnes qui se sont donné la mort dans le pays en 2016 souf­­fraient d’une mala­­die psychia­­trique. Seules 15 % d’entre elles suivaient un trai­­te­­ment. « Beau­­coup de personnes néces­­si­­tant un trai­­te­­ment psychia­­trique craignent que les méde­­cins ne tiennent des dossiers », signale Kim Yeong-ha. « Il y a eu récem­­ment une rumeur parmi les femmes mariées selon laquelle avoir des anté­­cé­­dents de trai­­te­­ment ou de médi­­ca­­tion pour la dépres­­sion pouvait signi­­fier la perte de la garde de vos enfants si votre mari devait inten­­ter une action en divorce. »

Le pont de la vie

Face à ce type de réti­­cences, le gouver­­ne­­ment a décidé d’in­­clure le dépis­­tage de la dépres­­sion dans le bilan de santé annuel obli­­ga­­toire pour tous les Sud-Coréens âgés de 40 à 70 ans. C’est du moins ce qu’il a annoncé en conseil des ministres le 23 janvier dernier parmi d’autres mesures, dans le cadre d’un « plan d’ac­­tion quinquen­­nal » de lutte contre le suicide. Il prévoit notam­­ment de passer au crible les causes des 70 000 cas des cinq dernières années. Les infor­­ma­­tions ainsi recueillies alimen­­te­­ront un nouveau système de surveillance des suicides, mais le gouver­­ne­­ment est d’ores et déjà certain que 90 % des personnes envoient des signaux d’aver­­tis­­se­­ment avant de passer à l’acte et que les suicides peuvent donc en partie être évités par la sensi­­bi­­li­­sa­­tion de la popu­­la­­tion.

Les larmes des jeunes Coréens seront-elles le point de départ d’une rébel­­lion ?

Séoul prévoit égale­­ment de crimi­­na­­li­­ser les « pactes de suicide », de décou­­ra­­ger la diffu­­sion de programmes télé­­vi­­sés valo­­ri­­sant le suicide, et de rendre obli­­ga­­toire la sensi­­bi­­li­­sa­­tion au suicide pour tous les soldats. Son objec­­tif affi­­ché est de faire passer le taux de suicide de la Corée du Sud de 26,6 suicides pour 100 000 habi­­tants à 17 pour 100 000. Mais ses dernières campagnes de lutte contre le suicide se sont avérées inef­­fi­­caces. Voire même contre-produc­­tives.

« Le pont Mapo, qui traverse le fleuve Han à Séoul, a vu tant de gens se jeter à l’eau qu’il a été rebap­­tisé “pont du suicide” », raconte Kim Yeong-ha. « En 2012, le gouver­­ne­­ment de Séoul et l’as­­su­­reur Samsung Life Insu­­rance ont lancé un projet conjoint pour trans­­for­­mer le “pont du suicide” en “pont de la vie”. Une entre­­prise de publi­­cité a invité le public à suggé­­rer des salu­­ta­­tions à placer sur des panneaux lumi­­neux au-dessus des garde-fous du pont. Les panneaux s’illu­­mi­­naient au fur et à mesure que les gens s’ap­­pro­­chaient des grilles, saluant les piétons avec des phrases comme “Je sais que c’est diffi­­cile pour vous ”et “Comment allez-vous aujourd’­­hui ?” Un an plus tard, le taux de suicide du pont Mapo était six fois plus élevé. Au lieu de dissua­­der les gens de se tuer, la campagne du “pont de la vie” les y a encou­­ra­­gés. »

Et que vaut une campagne de préven­­tion sans profonde remise en cause de la société ? Pour Philippe Li, s’il n’y en a pas en Corée du Sud, c’est « parce que le système, fina­­le­­ment, est rodé ». « Beau­­coup de gens savent que ce n’est pas le plus épanouis­­sant ni le plus exem­­plaire. Mais c’est un modèle qui a fait ses preuves et fonc­­tionne dans cette société très confu­­cia­­niste qui prône un certain nombre de valeurs primor­­diales, dont une valeur clé : le travail. En revanche, on observe un mouve­­ment socié­­tal, une aspi­­ra­­tion à vivre diffé­­rem­­ment, mieux. Avec un peu plus de temps libre et d’ini­­tia­­tive person­­nelle. Les jeunes n’ont plus les mêmes réflexes et ne vivent plus de la même manière que les anciennes géné­­ra­­tions. »

Le sourire de l’ac­­trice Choi Jin-sil

Ce sont les jeunes, juste­­ment, qui ont le plus pleuré la mort de Kim Jong-hyun. Est-ce que leurs larmes seront le point de départ d’une véri­­table rébel­­lion ? Rien n’est moins sûr, d’au­­tant que le chan­­teur de SHINee n’est pas la première star sud-coréenne à se donner la mort. « On a vu des cas se répé­­ter depuis une quin­­zaine d’an­­nées. Il y a eu plusieurs artistes, pas seule­­ment des chan­­teurs. Davan­­tage qu’a­­vant. Et un cas reste emblé­­ma­­tique : la mort de l’ac­­trice qui était quasi­­ment la plus en vue à l’époque, Choi Jin-sil (…) trois semaines après le suicide d’un autre acteur. Cela avait crée un raz-de-marée émotion­­nel et média­­tique. » Mais pas de remise en cause du modèle promu par la société sud-coréenne.


Couver­­ture : Le pont de la vie, à Séoul. (DR)


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