par Camille Hamet | 25 juillet 2017

Irré­­sis­­tible

Le tube de l’été 2017 est bien parti pour deve­­nir le tube de cette décen­­nie. « Despa­­cito », des artistes porto­­ri­­cains Luis Fonsi et Daddy Yankee, est en tout cas deve­­nue la chan­­son la plus diffu­­sée en strea­­ming de l’his­­toire de l’in­­dus­­trie musi­­cale. Depuis sa sortie en janvier dernier, le morceau a été écouté plus de 4,6 milliards de fois sur toutes les plate­­formes de diffu­­sion – de Spotify à Deezer, en passant par Apple Music et Amazon Unli­­mi­­ted. Il est classé numéro un dans plus de 45 pays – notam­­ment en France et au Royaume-Uni. Et il s’agit de la première chan­­son en espa­­gnol à prendre la tête du clas­­se­­ment améri­­cain Bill­­board Hot 100 depuis « La Maca­­rena » en 1996. Il faut dire que les paroles de « Despa­­cito » gagnent à être traduites. Extrait choisi : « Lente­­ment / Faisons-le sur une plage à Porto Rico / Jusqu’à ce que les vagues crient “Oh, mon Dieu !” / Pour que ma signa­­ture reste sur toi. » Quant à son clip vidéo, il mêle scènes de la vie quoti­­dienne à Porto Rico et danses tout aussi expli­­cites que les paroles. En effet, la choré­­gra­­phie de « Despa­­cito » diffère large­­ment de celle de « La Maca­­rena ». Elle fait notam­­ment la part belle au perreo, ou « danse des chiens », qui consiste à se coller l’un à l’autre, la femme devant et l’homme derrière.


Le clip vidéo de « Despa­­cito » se trouve en quatrième posi­­tion dans le clas­­se­­ment inter­­­na­­tio­­nal de YouTube – avec 2,77 milliards de vues au moment de la publi­­ca­­tion de cet article. Mais au rythme fou de 25 millions nouvelles vues chaque jour, il devrait rapi­­de­­ment rattra­­per les trois premiers de ce clas­­se­­ment – « See You Again » de Wiz Khalifa et Char­­lie Puth, « Gangnam Style » de PSY, et « Sorry » de Justin Bieber. Ce dernier n’est d’ailleurs pas étran­­ger au triomphe de « Despa­­cito ». En prêtant sa voix au remix réalisé en avril dernier, le chan­­teur cana­­dien a en effet donné une audience anglo­­phone à un morceau dont le succès, s’il a été immé­­diat, s’est d’abord limité aux pays hispa­­no­­phones. Luis Fonsi préfère néan­­moins donner un sens poli­­tique, et poétique, à la diffu­­sion de son titre dans le monde. « Je viens de Porto Rico et main­­te­­nant j’ha­­bite à Miami. Nous traver­­sons une période inté­­res­­sante, comme les gens veulent nous divi­­ser. Ils veulent construire des murs », a-t-il dit à la BBC. « Et pour une chan­­son qui rassemble les gens et les cultures, cela me rend fier. »

Plus prag­­ma­­tique, le direc­­teur d’Uni­­ver­­sal Music Group, Lucian Grainge, a imputé le triomphe de « Despa­­cito » à la démo­­cra­­ti­­sa­­tion de l’in­­dus­­trie musi­­cale : « Le strea­­ming a permis à une chan­­son avec un rythme diffé­rent, d’une culture diffé­­rente, dans une langue diffé­­rente, de deve­­nir cet incroyable succès. L’in­­dus­­trie se compose prin­­ci­­pa­­le­­ment d’ar­­tistes anglo­­phones depuis 50 ans. Mais le strea­­ming va conti­­nuer d’ex­­po­­ser des musi­­ciens d’Amé­­rique latine à l’échelle mondiale. » Pour Saul Esca­­lona, socio­­logue spécia­­liste des mouvances musi­­cales latines, « ça marche parce que le reggae­­ton, avec ses notes répé­­ti­­tives, incite les gens à bouger leur corps ». Aussi Marina Molina, jeune chan­­teuse porto­­ri­­caine instal­­lée à Barce­­lone, ne peut-elle s’em­­pê­­cher de danser quand elle entend « Despa­­cito ». « Le rythme est irré­­sis­­tible, qu’on aime le reggae­­ton ou non », dit-elle. « Despa­­cito » peut-elle juste­­ment faire aimer ce genre musi­­cal porto­­ri­­cain par excel­­lence ?



Des bidon­­villes porto­­ri­­cains
Crédits : Global Risk Insights

Remixing Reggae­­ton

« Le reggae­­ton est un phéno­­mène urbain qui touche la jeunesse latino-améri­­caine », explique Saul Esca­­lona, qui lui a consa­­cré un ouvrage, De la salsa… au reggae­­ton. « C’est en quelque sorte un nouveau style de protes­­ta­­tion, dont les prin­­ci­­pales carac­­té­­ris­­tiques sont les tenues provo­­ca­­trices de ses artistes, les acces­­soires impli­­cites présents, syno­­nymes de richesse et d’opu­­lence, la séman­­tique des textes d’un haut contenu sexuel diffu­­sant une image de la femme soumise, l’ins­­tru­­men­­ta­­tion musi­­cale essen­­tiel­­le­­ment élec­­tro­­nique et le “perreo”. Il se compose de rythmes popu­­laires comme le reggae, la salsa, le hip-hop, la salsa, la cumbia, la bachata, le merengue. » Comme pour témoi­­gner de cette hybri­­dité, reggaetón est un mot-valise qui rassemble le reggae et le suffixe augmen­­ta­­tif espa­­gnol « –ón ». Le terme suggère ainsi que le reggae­­ton est un très bon reggae. Il a été pour la première fois employé par le produc­­teur panaméen Michael Ellis à à la fin des années 1980. « Mon père a emmené le mouve­­ment à Porto Rico, où il l’a baptisé “reggae­­ton” », raconte son fils, I. K. Ellis, « mais il avait commer­­cia­­lisé la musique aux États-Unis, au Mexique et à Saint-Domingue avant de l’em­­me­­ner à Porto Rico ». C’est sur cette île des Caraïbes que le genre musi­­cal s’est épanoui au cours des années 1990. Il n’y a pas que des adeptes pour autant. Le Sénat porto­­ri­­cain a même tenu des audi­­tions sur la repré­­sen­­ta­­tion des femmes dans ses clips vidéos, en 2002. « Des artistes de reggae­­ton véhi­­culent une image de la femme épou­­van­­table », insiste Marina Molina. « Mais pour beau­­coup de gens c’est une excuse pour déni­­grer le reggae­­ton, qui est consi­­déré comme le genre musi­­cal des classes popu­­laires », ajoute la chan­­teuse. « Beau­­coup d’autres musiques latines véhi­­culent souvent une image de la femme épou­­van­­table – la cumbia, le merengue, la salsa – et pour­­tant, personne ne dit rien », remarque-t-elle.

Luis Fonsi dans « Despa­­cito »

À 39 ans, Luis Fonsi avait d’ailleurs davan­­tage habi­­tué son public à des ballades roman­­tiques qu’à des danses sugges­­tives. Puis, le chan­­teur porto­­ri­­cain a « senti que la pop latino allait dans la direc­­tion du reggae­­ton », a-t-il confié au maga­­zine Rolling Stones. « C’était le bon moment pour mettre un peu de rythme dans mon disque. » Et pour s’al­­lier avec Daddy Yankee, qui a été l’un des premiers artistes de reggae­­ton porto­­ri­­cains à se produire inter­­­na­­tio­­na­­le­­ment. En France, il est surtout connu pour le titre « Gaso­­lina », sorti en 2005. « Certaines personnes ont dit que Justin Bieber s’ap­­pro­­priait le reggae­­ton pour son propre gain, et c’est peut-être le cas, mais on pour­­rait aussi consi­­dé­­rer que Luis Fonsi fait la même chose – emprun­­ter un genre asso­­cié à une commu­­nauté margi­­na­­li­­sée pour son propre succès commer­­cial », estime Petra Rivera-Rideau, spécia­­liste des cultures afro-améri­­caines et auteure de l’ou­­vrage Remixing Reggae­­ton. Toujours est-il que, selon Saul Esca­­lona, « sa chan­­son “Despa­­cito” a permis de revi­­go­­rer le reggae­­ton, voire de le faire connaître à d’autres publics et dans d’autres régions du monde ». « Elle permet aussi d’at­­ti­­rer l’at­­ten­­tion sur mon pays », se réjouit Marina Molina. « Le fait que deux de nos artistes ont fait la chan­­son numéro un dans le monde est un honneur qui pour­­rait bien nous être utile. »

Puerto Rico

Marina Molina ne dit pas « Porto Rico » mais, comme tous les hispa­­no­­phones, « Puerto Rico », en roulant les r. Litté­­ra­­le­­ment, cela signi­­fie « port riche ». Une cruelle ironie lorsqu’on sait que Porto Rico s’est déclaré en cessa­­tion de paie­­ment le 3 mai dernier. Le gouver­­neur, Ricardo Rossello, a déclen­­ché cette procé­­dure pour permettre à l’île de restruc­­tu­­rer sa dette, qui s’élève à 123 milliards de dollars. Son prédé­­ces­­seur aurait sans aucun doute déjà eu inté­­rêt à le faire, mais le statut juri­­dique parti­­cu­­lier de Porto Rico l’en empê­­chait.

La situa­­tion était déjà critique à Porto Rico en 1973
Crédits : John Vachon/U.S. Natio­­nal Archives

L’île a été cédée par l’Es­­pagne aux États-Unis en 1898 et elle est deve­­nue un « État libre asso­­cié » en 1952. Cela garan­­tit aux habi­­tants les droits d’un citoyen améri­­cain – passe­­port, dépla­­ce­­ment, travail. Tous, sauf celui de parti­­ci­­per à l’élec­­tion du président et de dési­­gner des repré­­sen­­tants au Sénat. « Nous sommes la dernière colo­­nie », soupire Marina Molina, qui fait partie des rares Porto­­ri­­cains à rêver encore d’in­­dé­­pen­­dance. Celle-ci ne recueille plus que 5 % de voix ces dernières années, contre 25 à 30 % dans les années 1950. D’après la chan­­teuse, « les gens sont trop tenus par la pauvreté ». De fait, plus de 45 % des Porto­­ri­­cains vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Et comme Marina Molina, plus d’un habi­­tant sur dix a quitté l’île ces dix dernières années, sous le coup de la réces­­sion et de la hausse du chômage, aujourd’­­hui à 12,3 %.

En 2006, les États-Unis décident de ne pas recon­­duire la série d’avan­­tages fiscaux dont béné­­fi­­ciait Porto Rico. L’île connaît alors un véri­­table exode écono­­mique. Puis, le départ des entre­­prises entraîne à son tour une crise immo­­bi­­lière, plus personne ne pouvant finan­­cer les chan­­tiers commen­­cés. Il révèle égale­­ment les problèmes struc­­tu­­rels de Porto Rico, comme le rappellent des experts du Fonds moné­­taire inter­­­na­­tio­­nal (FMI) dans une note publiée en 2015. « L’île a de nombreux problèmes mais ils abou­­tissent tous au même résul­­tat – un manque de crois­­sance », écrivent-ils. « Des rigi­­di­­tés struc­­tu­­relles ont compro­­mis la compé­­ti­­ti­­vité et favo­­risé la stag­­na­­tion. Une faible disci­­pline fiscale a entraîné une incer­­ti­­tude qui déprime davan­­tage l’ac­­ti­­vité écono­­mique et l’em­­ploi. La faible crois­­sance abaisse en retour le niveau des reve­­nus et de la consom­­ma­­tion. C’est un cercle vicieux. »

Le succès de « Despa­­cito » ne suffira pas à amadouer Washing­­ton ou les créan­­ciers de Porto Rico.

En juin 2016, le Congrès améri­­cain prend des dispo­­si­­tions pour le cas de Porto Rico et pousse ainsi les auto­­ri­­tés locales à se décla­­rer en cessa­­tion de paie­­ment. Un an plus tard, en juin dernier, les Porto­­ri­­cains votent pour que leur terri­­toire devienne le 51e État des États-Unis lors d’un réfé­­ren­­dum consul­­ta­­tif marqué par une forte absten­­tion. « À partir d’aujourd’­­hui, le gouver­­ne­­ment fédé­­ral ne pourra plus igno­­rer la voix de la majo­­rité des citoyens améri­­cains de Porto Rico », déclare Ricardo Rossello dans un commu­­niqué. Les trac­­ta­­tions s’an­­noncent pour­­tant rudes. Le succès de « Despa­­cito » ne devrait pas suffire à amadouer ni Washing­­ton, ni les créan­­ciers de Porto Rico. Mais il laisse espé­­rer une amélio­­ra­­tion écono­­mique aux Porto­­ri­­cains, notam­­ment dans le secteur du tourisme. « Je pense que de plus en plus de gens ont envie de voir le pays de “Despa­­cito” », estime en effet Marina Molina.

La Perla

« Puerto Rico est depuis long­­temps une desti­­na­­tion de vacances, mais pour de nombreux voya­­geurs, l’île reste encore incon­­nue », d’après Isabelle Pinson, vice-prési­­dente du site de réser­­va­­tion d’hô­­tels en ligne Hotels.com pour la région Europe, Moyen-Orient et Afrique. « Nous savons que la culture popu­­laire a une forte influence sur le choix de nos desti­­na­­tions de voyage. Le fait que Porto Rico soit l’île d’ori­­gine des chan­­teurs […] et qu’ils le reven­­diquent dans leur chan­­son encou­­rage davan­­tage de personnes à explo­­rer cette superbe desti­­na­­tion », assure-t-elle. Et il semble­­rait que les chiffres lui donnent raison. Le tourisme aurait augmenté de 45 % à Porto Rico depuis la sortie de « Despa­­cito »C’est du moins ce qu’af­­firment le site argen­­tin Info­­bae et le jour­­nal porto­­ri­­cain El Nuevo Día. Sans pour autant indiquer de source crédible. En revanche, un rapport de l’of­­fice du tourisme porto­­ri­­cain montre qu’en avril 2017, mois qui a vu « Despa­­cito » décol­­ler grâce à son remix, le trafic des croi­­sières à desti­­na­­tion de l’île a atteint un seuil record avec 143 862 passa­­gers, ce qui repré­­sente une augmen­­ta­­tion de 40,5 % par rapport à la même période en 2016.

Les maisons colo­­rées de La Perla

Il est de plus évident que le clip vidéo de « Despa­­cito » fonc­­tionne comme un spot publi­­ci­­taire pour le tourisme porto­­ri­­cain. Il enchaîne de superbes plages, des bâti­­ments colo­­rés et des rues pleines de gens souriants, tous réel­­le­­ment origi­­naires de La Perla, quar­­tier histo­­rique et popu­­laire de la capi­­tale San Juan où le tour­­nage a eu lieu. Le clip vidéo montre d’ailleurs un de ses bars les plus célèbres, La Facto­­ria. Déjà entré dans le clas­­se­­ment londo­­nien « The World’s 50 Best Bars », qui réunit les meilleurs bars du monde, cet endroit fait main­­te­­nant partie de la mytho­­lo­­gie de l’in­­dus­­trie musi­­cale. « Je voulais rendre hommage à l’en­­droit d’où je viens », a expliqué Luis Fonsi à CNN. « Durant toute ma carrière, je n’ai jamais vrai­­ment chanté une chan­­son qui parlait de Porto Rico parce que mes titres étaient toujours un peu plus roman­­tiques. “Despa­­cito” se prête juste à jouer avec ça. » Le chan­­teur estime qu’il  n’au­­rait « proba­­ble­­ment jamais écrit une mélo­­die comme ça » s’il n’avait pas été élevé là-bas : « C’est dans mon sang. J’ai grandi en écou­­tant les disques de salsa de mon père. » Il pense que la crise écono­­mique que traverse l’île va passer : « Le gouver­­ne­­ment améri­­cain, le gouver­­ne­­ment porto­­ri­­cain et les gens se rassemblent pour trou­­ver un moyen correct de profi­­ter de l’île de la façon dont on doit en profi­­ter. C’est ce que je voulais que tout le monde voie à travers ma chan­­son. »

Reste que les auto­­ri­­tés locales semblent davan­­tage croire aux vertus écono­­miques du canna­­bis qu’à celles du reggae­­ton. Ricardo Rossello a en effet signé, le 9 juillet dernier, une loi permet­­tant aux patients souf­­frant de cancer, de fibro­­my­al­­gie et d’autres patho­­lo­­gies de ne pas être pour­­sui­­vis s’ils détiennent du canna­­bis ou des produits déri­­vés. « Nous avons travaillé afin de créer un cadre légal effi­­cace pour les patients et le secteur du canna­­bis à usage médi­­cal », a déclaré le gouver­­neur, tout en tenant à rappe­­ler que « l’in­­ter­­dic­­tion de l’usage récréa­­tif reste en vigueur »Il espère créer quelque 50 000 emplois et obte­­nir 50 millions de dollars de recettes supplé­­men­­taires par mois pour Porto Rico. « Despa­­cito », elle, a rapporté au moins 35 millions de dollars à Luis Fonsi. https://www.youtube.com/watch?v=g-GYqakwHdg


Couver­­ture : Une image tirée du clip de « Despa­­cito ». (Univer­­sal Music Latino)


 

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