par Camille Hamet | 24 avril 2018

Les enfants de Soun­­guir

1955. Les archéo­­logues font une décou­­verte des plus éton­­nantes sur le site de Soun­­guir, en Russie. Parmi les tombes de ce site d’in­­hu­­ma­­tion vieux de 30 000 ans appar­­te­­nant à une culture de chas­­seurs de mammouths se trouve celle de deux enfants, un garçon et une fille, enter­­rés en tête-à-tête avec des lances, des jave­­lots et des poignards. « Avaient-ils besoin de ces grandes lances et de ces jave­­lots, armes d’adultes ? » s’in­­ter­­roge le paléon­­to­­logue français Jean-Pierre Mohen dans son ouvrage Les Rites de l’au-delà. « Ces armes de chasse leur étaient-elles dues, de par leur rang social ? À quelle chasse mythique les deux enfants s’ap­­prê­­taient-ils à aller ? »

Des restes décou­­verts à Soun­­guir

La réponse semble d’au­­tant plus mysté­­rieuse que les deux enfants sont parés de 250 dents de renard et de 10 000 perles d’ivoire. Sachant que la confec­­tion d’une seule perle néces­­si­­tait très proba­­ble­­ment trois quarts d’heure de travail, cet orne­­ment repré­­sente 7 500 heures de travail. Et étant donné que deux enfants ne peuvent avoir été des chefs ou d’ad­­mi­­rables chas­­seurs, seules des croyances d’ordre cultu­­rel peuvent expliquer une telle extra­­­va­­gance. Mais quelles étaient ces croyances ?

Selon une une première théo­­rie, les deux enfants devaient leur rang social à leur père : peut-être étaient-ils les enfants du chef dans une culture qui croyait au charisme fami­­lial ou qui appliquait des règles de succes­­sion strictes. Une deuxième théo­­rie soutient qu’ils avaient été recon­­nus à leur nais­­sance comme l’in­­car­­na­­tion d’es­­prits dispa­­rus de longue date. Une troi­­sième théo­­rie soutient en revanche que la richesse de leur parure est un reflet des condi­­tions de leur mort plutôt que de leurs condi­­tions de vie : peut-être ont-ils été sacri­­fiés dans le cadre de rites d’in­­hu­­ma­­tion du chef avant d’être eux-mêmes inhu­­més en grande pompe.

Pour l’his­­to­­rien israé­­lien Yuval Noah Harari, « quelle que soit la bonne réponse, les enfants de Soun­­guir sont parmi les premières preuves que, voici 30 000 ans, les Sapiens pouvaient inven­­ter des codes socio-poli­­tiques qui allaient bien au-delà des diktats de notre ADN et des formes de compor­­te­­ment des autres espèces humaines et animales ». Et c’est juste­­ment cette imagi­­na­­tion qui nous a permis de nous hisser tout en haut de la chaîne alimen­­taire. Ou plus préci­­sé­­ment les fictions nées de cette imagi­­na­­tion.

« Le secret réside proba­­ble­­ment dans l’ap­­pa­­ri­­tion de la fiction », écrit-il en effet dans Sapiens, Une brève histoire de l’hu­­ma­­nité. Cet ouvrage, publié pour la première fois en Israël en 2011 et paru en France en 2015, s’est écoulé à plusieurs millions d’exem­­plaires à travers le monde. Il compte parmi ses très nombreux lecteurs des person­­na­­li­­tés telles que l’an­­cien président améri­­cain Barack Obama, les entre­­pre­­neurs Bill Gates et Mark Zucker­­berg, le musi­­cien Brian Eno, l’ar­­tiste Damien Hirst, ou encore l’an­­cien ministre des Affaires étran­­gères français Hubert Védrine.

« La manière dont il met en rela­­tion des disci­­plines très éloi­­gnées est prodi­­gieuse », explique ce dernier.  « Évidem­­ment, en tant qu’au­­teur de spec­­tacle, j’aime aussi beau­­coup la place centrale qu’il assigne à la fiction dans l’his­­toire de l’hu­­ma­­nité », témoigne pour sa part le comé­­dien Alexis Micha­­lik. « Pourquoi, par exemple, sommes-nous prêts à échan­­ger une voiture contre quelques morceaux de papiers ? » Parce que nous sommes prêts à accep­­ter la fiction qu’est l’argent, affirme Yuval Noah Harari.

L’épi­­dé­­mie de l’or

Le conquis­­ta­­dor espa­­gnol Hernán Cortés et ses hommes enva­­hissent le Mexique en 1519. Les Aztèques remarquent leur obses­­sion de l’or, mais elle leur semble incom­­pré­­hen­­sible. Car s’ils aiment en faire des bijoux et des statues, ils le trouvent pour leur part trop tendre pour conce­­voir des armes et des outils, et se servent de graines de cacao et de coupons en tissu pour ache­­ter des objets et de la nour­­ri­­ture. Ils finissent donc par inter­­­ro­­ger Hernán Cortés, qui leur répond ceci : « Mes compa­­gnons et moi souf­­frons d’une mala­­die du cœur qu’on ne saurait guérir qu’a­­vec de l’or. »

Et de fait, dans le monde d’où ils viennent, la soif de l’or ressemble à une épidé­­mie, qui unit en les touchant même les pires enne­­mis. Trois siècles avant la conquête du Mexique, les ancêtres d’Hernán Cortés et de ses compa­­gnons mènent une guerre sanglante contre les royaumes musul­­mans d’Ibé­­rie et d’Afrique du Nord. Pour enté­­ri­­ner leurs victoires, ils émettent des pièces d’or frap­­pées du signe de la croix. Ainsi que des pièces d’or frap­­pées d’une inscrip­­tion en arabe : « Il n’est de Dieu qu’Al­­lah, et Maho­­met est son prophète. » Les chré­­tiens les utilisent volon­­tiers. Tout comme les musul­­mans utilisent sans rechi­­gner les pièces qui rendent grâce au Christ.

Une anec­­dote qui montre bien, selon Yuval Noah Harari, que la monnaie est la plus puis­­sante de toutes les fictions jamais inven­­tées par l’être humain. Parmi lesquelles on trouve pour­­tant Dieu, la Nation, ou encore les Droits de l’Homme : « Il n’y a pas de dieux dans l’uni­­vers, pas de nations, pas d’argent, pas de droits de l’homme, ni lois ni justice hors de l’ima­­gi­­na­­tion commune des êtres humains », affirme en effet l’his­­to­­rien« Nous sommes l’ani­­mal qui a inventé le story­­tel­­ling. » Et comme il le souligne lors de son passage à la confé­­rence TED Global de Londres, en juin 2015, « tout le monde ne croit pas en Dieu, tout le monde ne croit pas aux droits de l’homme, tout le monde ne croit pas au natio­­na­­lisme, mais tout le monde croit à l’argent ».

Chacune de ces enti­­tés se base néan­­moins sur des histoires que les êtres humains se racontent les uns aux autres. Et ce, grâce à la singu­­la­­rité du langage. Il permet de trans­­mettre des infor­­ma­­tions non pas seule­­ment sur un danger poten­­tiel ou sur une source de nour­­ri­­ture, mais aussi à propos de choses qui n’existent pas. Une capa­­cité acquise il y a envi­­ron 70 000 ans, lors de ce que Yuval Noah Harari appelle la « Révo­­lu­­tion cogni­­tive » et qui sépare Homo sapiens des autres espèces humaines et des animaux.

« Aupa­­ra­­vant, beau­­coup d’ani­­maux et d’es­­pèces humaines pouvaient dire : “Atten­­tion, un lion !” Grâce à la Révo­­lu­­tion cogni­­tive, Homo sapiens a acquis la capa­­cité de dire : “Le lion est l’es­­prit tuté­­laire de notre tribu.” » Cette capa­­cité aurait pu l’af­­fai­­blir en tant qu’es­­pèce, dans la mesure où la fiction peut égarer, ou bien distraire. Elle l’a au contraire renforcé, pour la simple et bonne raison que c’est l’émer­­gence de mythes communs qui lui a permis de coopé­­rer en masse et en souplesse. À lui et à lui seul.

« Four­­mis et abeilles peuvent aussi travailler ensemble en grands nombres, mais elles le font de manière très rigide et unique­­ment avec de proches parents. Loups et chim­­pan­­zés coopèrent avec bien plus de souplesse que les four­­mis, mais ils ne peuvent le faire qu’a­­vec de petits nombres d’autres indi­­vi­­dus qu’ils connaissent inti­­me­­ment. Sapiens peut coopé­­rer de manière extrê­­me­­ment flexible avec d’in­­nom­­brables incon­­nus. C’est ce qui lui permet de diri­­ger le monde pendant que les four­­mis mangent nos restes et que les chim­­pan­­zés sont enfer­­més dans les zoos et les labo­­ra­­toires de recherche. »

Mais si l’émer­­gence de la fiction a certai­­ne­­ment joué un rôle dans le déve­­lop­­pe­­ment de Sapiens, elle n’est peut-être pas la seule. Dans son livre, Le Dernier Nean­­der­­tal, la roman­­cière cana­­dienne Claire Came­­ron rappelle que l’Homme de Nean­­der­­tal portait des plumes déco­­ra­­tives, enter­­rait ses morts et travaillait le cuir. On a même récem­­ment décou­­vert qu’il avait réalisé des pein­­tures jusqu’ici attri­­buées à Sapiens. Malgré ces symboles et cet imagi­­naire commun, une espèce a supplanté l’autre sans qu’on sache avec certi­­tude pourquoi. Et elle s’est ensuite hissée au sommet de la chaîne alimen­­taire.

L’avè­­ne­­ment de l’homme-dieu

Il y a 45 000 ans, des Sapiens indo­­né­­siens construi­­sirent des radeaux qui leur permirent d’at­­teindre l’Aus­­tra­­lie. Ils y décou­­vrirent des kangou­­rous de deux mètres pour 200 kilos, des lions marsu­­piaux aussi massifs que des tigres modernes, des oiseaux coureurs deux fois plus gros que les autruches, des lézards-dragons et des serpents gigan­­tesques. Quelques milliers d’an­­nées plus tard, ces animaux avaient presque tous disparu. 23 des 24 espèces animales austra­­liennes de 50 kilos ou plus s’étaient éteintes.

Et cette extinc­­tion massive n’est que l’un des nombreux exemples que donne Yuval Noah Harari des ravages très tôt causés par le bond de Sapiens tout en haut de la pyra­­mide alimen­­taire. « Les autres animaux situés en haut de la pyra­­mide, tels les lions ou les requins, avaient eu des millions d’an­­nées pour s’ins­­tal­­ler très progres­­si­­ve­­ment dans cette posi­­tion », explique-t-il. « Cela permit à l’éco­­sys­­tème de déve­­lop­­per des freins et des contre­­poids qui empê­­chaient lions et requins de faire trop de ravages. Les lions deve­­nant plus meur­­triers, les gazelles ont évolué pour courir plus vite, les hyènes pour mieux coopé­­rer, et les rhino­­cé­­ros pour deve­­nir plus féroces. »

« À l’op­­posé, l’es­­pèce humaine s’est élevée au sommet si rapi­­de­­ment que l’éco­­sys­­tème n’a pas eu le temps de s’ajus­­ter », pour­­suit l’his­­to­­rien, tout en préci­­sant que l’es­­pèce humaine n’a pas eu le temps de s’ajus­­ter elle non plus. « Il n’y a pas si long­­temps, nous étions les oppri­­més de la savane, et nous sommes pleins de peurs et d’an­­goisses quant à notre posi­­tion, ce qui nous rend double­­ment cruels et dange­­reux », écrit-il. « Des guerres meur­­trières aux catas­­trophes écolo­­giques, maintes cala­­mi­­tés histo­­riques sont le fruit de ce saut préci­­pité. »

Notre histoire, telle que la raconte Yuval Noah Harari, est donc loin d’être une histoire glorieuse. Et si elle commence par l’in­­ven­­tion de la divi­­nité par l’être humain, elle se termine par la trans­­for­­ma­­tion de l’être humain en divi­­nité. En effet, dans l’ou­­vrage Homo Deus, Une brève histoire de l’ave­­nir, qui a été publié pour la première fois en Israël en 2015 et qui est paru en France l’an­­née dernière, Yuval Noah Harari prédit l’avè­­ne­­ment d’al­­go­­rithmes et d’un homme-dieu capables de réduire le reste de l’hu­­ma­­nité à des êtres « inutiles » et désem­­pa­­rés.

« Tout paysan le sait : c’est géné­­ra­­le­­ment la chèvre la plus futée du trou­­peau qui crée le plus d’en­­nuis ; c’est pour cela que la révo­­lu­­tion agri­­cole a abaissé les capa­­ci­­tés mentales des animaux. La seconde révo­­lu­­tion cogni­­tive, dont rêvent les techno-huma­­nistes, pour­­rait avoir le même effet sur nous, produi­­sant des rouages humains qui commu­­niquent et traitent les données bien plus effi­­ca­­ce­­ment que jamais, mais sont à peine capables d’at­­ten­­tion, de rêves ou de doutes. Des millions d’an­­nées durant, nous avons été des chim­­pan­­zés augmen­­tés. À l’ave­­nir, nous pour­­rions être des four­­mis surdi­­men­­sion­­nées. »

Quant aux fictions qui nous ont permis de coopé­­rer si effi­­ca­­ce­­ment, elles pour­­raient deve­­nir de plus en plus puis­­santes grâce à la biote­ch­­no­­lo­­gie. Au point de mode­­ler les corps et de s’an­­crer dans des mondes virtuels, contrô­­lant ainsi toujours davan­­tage les êtres humains. Mais que l’on se rassure : de l’aveu même de son auteur, toutes les prédic­­tions qui parsèment Homo Deus, Une brève histoire de l’ave­­nir « ne sont rien de plus qu’une tenta­­tive pour abor­­der les dilemmes d’aujourd’­­hui et une invi­­ta­­tion à chan­­ger le cours de l’ave­­nir ».


Couver­­ture :  Becca Tapert


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