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par Camille Hamet | 28 mars 2017

En décembre 1936, la styliste améri­caine Ruth Hark­ness revient de Chine avec un souve­nir on ne peut plus origi­nal : un bébé panda. Alors âgée de trois mois, Su Lin est la première repré­sen­tante de son espèce à fouler le sol occi­den­tal. Elle habite d’abord dans l’ap­par­te­ment new-yorkais de Ruth Hark­ness, mais devient rapi­de­ment la star du zoo de Chicago. Depuis, le succès du panda géant ne s’est jamais démenti : son allure de grosse peluche souriante attire toujours les foules, le moindre de ses éter­nue­ments peut être vu plus de 400 000 fois sur YouTube et la trilo­gie Kung Fu Panda a généré plus d’1,5 milliard de dollars de recettes dans le monde. Le pays d’ori­gine de l’ani­mal, qui ne vit à l’état sauvage que dans les provinces chinoises du Gansu, du Shaanxi et du Sichuan, a su faire fruc­ti­fier cet impres­sion­nant capi­tal sympa­thie en faisant de lui un véri­table ambas­sa­deur.

Ruth Hark­ness et Su Lin en 1936

La diplo­ma­tie du panda

L’uti­li­sa­tion du panda comme émis­saire chinois remonte à la dynas­tie des Tang. Les archives impé­riales gardent en effet la trace de deux spéci­mens offerts par la souve­raine Wu Zetian à la cour du Japon en l’an 685. Mais « la diplo­ma­tie du panda » à propre­ment parler débute en 1941, lorsque l’épouse du Premier ministre Tchang Kaï-chek offre un couple de pandas aux États-Unis en signe de recon­nais­sance pour leur soutien à la Chine dans la guerre contre le Japon. Au total, Tchang Kaï-chek offrira quatorze ursi­dés noir et blanc à des chefs d’États de l’Ouest. Puis, le Parti commu­niste s’em­pa­rera du pouvoir, le pays se renfer­mera et le plus précieux de ses animaux sera osten­si­ble­ment réservé aux plus proches alliés de la Répu­blique popu­laire de Chine, l’Union sovié­tique et la Corée du Nord. Jusqu’en 1972, année qui marque le retour de la Chine sur la scène inter­na­tio­nale. En février, le rappro­che­ment des États-Unis et de la Chine se maté­ria­lise par la visite histo­rique du président améri­cain Richard Nixon. Et deux mois plus tard, la récon­ci­lia­tion entre les deux pays est scel­lée par l’en­voi d’un couple de pandas, Lingling et Xingxing. Tous les deux sont reçus au parc zoolo­gique de Washing­ton lors d’une céré­mo­nie offi­cielle, en présence de la Première dame et d’une foule de curieux. La même année, Lan Lan et Kang Kang arrivent au Japon. L’an­née suivante, c’est au tour de la France d’être hono­rée par un couple de pandas, Yan Yan et Li Li. Puis, en 1974, le Royaume-Uni reçoit Jia Jia et Jingjing tandis que la Répu­blique Fédé­rale d’Al­le­magne accueille Tian­tian et Baobao.

Lingling et Xingxing, les pandas de Nixon

Les noms des pandas choi­sis par la Chine pour la repré­sen­ter en terre étran­gère, que ce soit pour enta­mer, reprendre, amélio­rer ou célé­brer des rela­tions avec un autre pays, sont loin d’être lais­sés au hasard. Les idéo­grammes utili­sés peuvent par exemple signi­fier « paix », « commen­ce­ment », « floris­sant ». Il n’est donc pas éton­nant que l’an­cien gouver­neur de Tokyo Shin­tarō Ishi­hara ait provoqué une crise diplo­ma­tique en propo­sant, en 2012, de bapti­ser un bébé panda né dans le zoo d’Ueno avec les idéo­grammes des îles Senkaku, que se disputent la Chine et le Japon. Les parents de ce petit, comme tous les pandas vivant aujourd’­hui en dehors de Chine, n’ont pas été offerts. Car face à la rareté de l’ur­sidé, et sous la pres­sion des envi­ron­ne­men­ta­listes, le gouver­ne­ment a décidé, en 1984, de mettre un terme à son utili­sa­tion comme cadeau diplo­ma­tique et de se conten­ter de le louer à des zoos étran­gers pour une période de dix ans. La forte charge symbo­lique du panda géant, consi­déré comme « un trésor natio­nal », rend cette nuance – de taille – parti­cu­liè­re­ment problé­ma­tique lorsqu’il s’agit de confier l’ani­mal à des terri­toires comme Taïwan. Perçue comme une simple province rebelle par Pékin, Taïwan est un État souve­rain qui ne recon­naît pas l’au­to­rité du régime commu­niste chinois. Celui-ci pensait sans doute amadouer l’île en lui offrant deux pandas en 2006. À tort : le gouver­ne­ment local a refusé le cadeau, de peur de recon­naître taci­te­ment l’ap­par­te­nance de Taïwan à la Répu­blique popu­laire, d’au­tant que les idéo­grammes compo­sant les noms des animaux choi­sis cette fois-là signi­fient « réunion », ce qui est tout de même très proche de « réuni­fi­ca­tion »… L’ar­ri­vée au pouvoir du parti natio­na­liste Kuomin­tang a débloqué la situa­tion en 2008, et les ursi­dés se sont instal­lés à Taipei – mais le sujet reste très sensible.

Li Li, le grand panda de Pompi­dou, est expo­sée à la grande gale­rie de l’évo­lu­tion
Crédits : MNHN

Par ailleurs, les loca­tions de pandas à des zoos étran­gers seraient toujours l’enjeu d’in­tenses trac­ta­tions diplo­ma­tiques. Et parfois celui d’im­por­tants accords commer­ciaux.

Huan Huan et Yuan Zi

Les pandas ont toujours été le rêve de Françoise Delord, fonda­trice du parc zoolo­gique de Beau­val,  dans le Loir-et-Cher. Avec ses enfants Rodolphe et Delphine, égale­ment direc­teurs de l’ins­ti­tu­tion, elle a tout fait pour le réali­ser. En 2005, la famille Delord effec­tue un premier voyage en Chine pour démar­rer un proces­sus de demande offi­ciel. Lequel ne peut visi­ble­ment pas s’en­clen­cher sans une lettre du président de la France. Les Delord rentrent au pays et écrivent aussi­tôt à Jacques Chirac. Puis à Nico­las Sarkozy. « Le dossier à été relancé grâce à nos dépu­tés Patrice Martin-Lalande et Maurice Leroy », affirme aujourd’­hui Delphine Delord. « Maurice Leroy le harce­lait telle­ment que Nico­las Sarkozy l’a surnommé Monsieur Panda. » Mais la lettre ne suffit pas. Il faut main­te­nant que le président français formule la demande au président chinois, Hu Jintao. Il le fait. Et à de nombreuses reprises, d’après la codi­rec­trice du parc de Beau­val : « Un diplo­mate m’a  notam­ment raconté qu’à la fin d’un dîner offi­ciel, Nico­las Sarkozy s’est noncha­lam­ment tourné vers Hu Jintao pour lui deman­der : “Alors, nos pandas ?” Hu Jintao se serait exclamé : “Ah ! Les pandas ! C’est un sujet très compliqué…” » Et Sarkozy n’au­rait pas été le seul à récla­mer des ursi­dés noir et blanc pour la France : « À chaque fois qu’un membre du gouver­ne­ment français rencon­trait un membre du gouver­ne­ment chinois, pour une raison ou pour une autre, il abor­dait le sujet. »

Nico­las Sarkozy et Hu Jintao

Pendant ce temps, l’équipe de Beau­val devait faire preuve de bonne volonté auprès des auto­ri­tés chinoises. Car la loca­tion d’un panda n’est pas seule­ment « un gage d’ami­tié » pour le pays choisi, elle est aussi un « gage de confiance », et tout doit être mis en œuvre pour assu­rer le confort de l’ani­mal. L’équipe s’est donc rendue à plusieurs reprises dans le Centre d’étude et de repro­duc­tion des pandas géants de Chengdu « pour faire connais­sance, échan­ger et se former ». Elle a égale­ment dû prou­ver et ses compé­tences et la qualité de ses instal­la­tions, critère sur lequel l’As­so­cia­tion chinoise des jardins zoolo­giques se montre­rait intrai­table. Pour pouvoir accueillir un panda, un parc doit dispo­ser de cages recréant une atmo­sphère chinoise, de la végé­ta­tion aux pagodes, plan­ter des hectares de bambous pour assu­rer l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en nour­ri­ture, et placer des géné­ra­teurs de brouillard pour faci­li­ter l’ac­cli­ma­ta­tion de l’ani­mal. Celui de Beau­val a été rangé parmi « les plus beaux du monde » par ses exami­na­teurs, qui se sont empres­sés d’ajou­ter : « En-dehors de la Chine. »

Un contrat est enfin signé entre le zoo de Beau­val et la Chine le week-end du 4 décembre 2011, à l’am­bas­sade de France à Pékin. « Nous avons été reçus comme des rois », se souvient Delphine Delord. Elle et son frère Rodolphe ont ensuite pu rencon­trer « leurs » pandas, Huan Huan et Yuan Zi, tous les deux nés en capti­vité à Chengdu. Ce couple arrive à Paris-Charles-de-Gaulle en véri­tables stars le 15 janvier 2012, à bord d’un Boeing 777 surnommé le « Panda Express » et spécia­le­ment affrété par la société FedEx, sous les yeux de 150 jour­na­listes et de milliers de fans. « Tout au long de la route entre l’aé­ro­port et le zoo, des gens agitaient des peluches et criaient : “Nos pandas, nos pandas !” C’était incroyable. » Mais, comme le souligne une étude de l’uni­ver­sité d’Ox­ford publiée en 2013, un tout autre contrat était alors conclu entre la France et la Chine : la France s’en­ga­geait à four­nir de l’ura­nium à la Chine et à y faire construire des usines par Areva et Total pour 20 milliards de dollars. En se basant sur d’autres exemples, l’étude suggère que la répar­ti­tion des pandas dans le monde en dit désor­mais plus long sur les inté­rêts écono­miques de leur patrie que sur sa poli­tique étran­gère. Une chose est sûre, l’ani­mal repré­sente une manne finan­cière pour les diffé­rents acteurs, à commen­cer par les zoos qui l’ac­cueillent. Celui de Beau­val est passé de 600 000 visi­teurs en 2011 à 1,3 million de visi­teurs en 2016. Quant à la Chine, la loca­tion de pandas lui permet de récu­pé­rer chaque année une somme consi­dé­rable.

Monu­ment au Centre d’étude et de repro­duc­tion des pandas géants de Chengdu

L’em­blème de la biodi­ver­sité

Chaque couple de pandas loué repré­sente envi­ron 900 000 euros par an pour la Chine, somme à laquelle il faut ajou­ter 550 000 euros en cas de nais­sance. Une quaran­taine de pandas chinois étant actuel­le­ment loués dans le monde, un rapide calcul permet d’es­ti­mer que l’ani­mal rappor­tera près de 20 millions d’eu­ros à la Répu­blique popu­laire en 2017. Le gouver­ne­ment utilise cet argent pour finan­cer diffé­rentes mesures desti­nées à proté­ger le panda géant, qui n’est pas seule­ment l’émis­saire de la Chine, mais aussi le porte-drapeau de la lutte pour la biodi­ver­sité.   Dès les années 1960, le Fonds mondial pour la nature (WWF) alerte sur la situa­tion préoc­cu­pante de l’ani­mal et le choi­sit comme emblème. À peu près à la même époque, la Chine crée les premières réserves natu­relles de pandas afin d’em­pê­cher le bracon­nage et de préser­ver les forêts de bambou, qui consti­tue 99 % de leur alimen­ta­tion. La chasse du panda est inter­dite, et son abat­tage passible de la peine de mort – châti­ment trans­formé en vingt ans de prison en 1997. Le pays compte aujourd’­hui 67 réserves natu­relles de pandas et le gouver­ne­ment verse de géné­reuses subven­tions aux agri­cul­teurs rési­dant à proxi­mité. En contre­par­tie, ces derniers s’en­gagent notam­ment à ne pas utili­ser d’en­grais chimique et de pesti­cide. Mais la coha­bi­ta­tion des humains et des pandas n’étant pas toujours des plus heureuses, il arrive aussi que la Chine doive dédom­ma­ger des victimes d’at­taques ou de dégra­da­tions. Un agri­cul­teur mordu à la cuisse a ainsi obtenu plus de 80 000 euros en mars 2015.

Huan Huan et Yuan Zi, les pandas du zoo de Beau­val

Le gouver­ne­ment a par ailleurs beau­coup investi dans la créa­tion de centres de recherche tels que celui de Chengdu, pour tenter de pallier le taux de repro­duc­tion extrê­me­ment bas du panda. « Comme c’est un animal vivant à l’ori­gine dans une zone très limi­tée, et sans préda­teur, le panda n’avait pas besoin de produire beau­coup de bébés pour perpé­tuer l’es­pèce, mais l’Homme a détruit cet équi­libre précaire en détrui­sant l’en­vi­ron­ne­ment », explique Baptiste Mulot, vété­ri­naire spécia­lisé du zoo de Beau­val. « Les petits naissent très faibles, les femelles n’ovulent qu’une fois par an, les mâles ont peu de libido. En capti­vité, la plupart des fécon­da­tions ont lieu par insé­mi­na­tion arti­fi­cielle. » La Chine détient aujourd’­hui 420 pandas en capti­vité. Quant au nombre de pandas en liberté, il s’élè­ve­rait à 1 864, ce qui repré­sente une augmen­ta­tion de 17 % par rapport à l’an­née 2003. Résul­tat, le célèbre mammi­fère noir et blanc a quitté la caté­go­rie des espèces « en danger » d’ex­tinc­tion en septembre 2016, rejoi­gnant alors celle des espèces « vulné­rables ». « Ce nouveau statut confirme que les efforts du gouver­ne­ment chinois pour proté­ger cette espèce sont effi­caces », écrit dans son rapport l’Union inter­na­tio­nale pour la conser­va­tion de la nature (UICN). Loin de se garga­ri­ser, l’Ad­mi­nis­tra­tion chinoise des forêts a bien au contraire jugé préma­turé l’abais­se­ment du degré de protec­tion de son animal préféré. Car les forêts de bambou, déci­mées par l’ur­ba­ni­sa­tion et massi­ve­ment replan­tées par la Chine, sont main­te­nant mena­cées par le réchauf­fe­ment clima­tique. Plus d’un tiers de ces forêts pour­rait dispa­raître d’ici 80 ans. Une  prévi­sion catas­tro­phique qui laisse néan­moins espé­rer que ses chers pandas incitent la Chine, premier pays pollueur de la planète en termes d’émis­sion de gaz à effet de serre, à renfor­cer son enga­ge­ment dans la lutte contre le réchauf­fe­ment clima­tique. Ils joue­raient alors un rôle diplo­ma­tique véri­ta­ble­ment inédit. 

23 bébés pandas nés au centre de Chengdu sont présen­tés au public en septembre dernier
Crédits : RTSPZEX

Couver­ture : Les bébés pandas du centre de Chengdu.


 

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