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par Camille Hamet | 3 octobre 2017

Le 1er juillet 2001, le Portu­gal a choqué le monde en dépé­na­li­sant l’usage de toutes les drogues. De toutes les drogues. Du canna­bis, mais aussi de l’héroïne, de la cocaïne et de l’ecs­tasy – pour ne citer qu’elles. Beau­coup ont alors redouté une crise sani­taire ayant des réper­cus­sions sur la produc­ti­vité de plusieurs secteurs de l’éco­no­mie, une proli­fé­ra­tion des trafics, et bien évidem­ment une augmen­ta­tion de la toxi­co­ma­nie et de la consom­ma­tion, en parti­cu­lier chez les jeunes. Plus de quinze ans après, leurs craintes semblent infon­dées.

Vue aérienne de Lisbonne
Crédits : VisitLis­boa

À court d’op­tions

Long­temps, le Portu­gal a été épar­gné par les problèmes de drogue auxquels le reste de l’Eu­rope et du monde était confronté. En effet, de 1933 à 1974, le pays était une dicta­ture où l’usage des drogues était pratique­ment inexis­tant. Mais, après la révo­lu­tion des Œillets, ses fron­tières se sont ouvertes, il est devenu une véri­table plaque tour­nante dans le trafic inter­na­tio­nal et le nombre de consom­ma­teurs de drogues a forte­ment augmenté. Face à l’am­pleur du phéno­mène, le pays a pris un ensemble de mesures puni­tives et répres­sives. En vain. À la fin des années 1990, près d’1 % de la popu­la­tion du Portu­gal était accro à l’hé­roïne et le pays déte­nait le sombre record des morts du SIDA lié à l’usage de drogues dans l’Union euro­péenne.

Antó­nio Guterres
Crédits : ONU

Le gouver­ne­ment portu­gais, alors dirigé par le socia­liste Antó­nio Guterres, commençait à réali­ser qu’il était temps de chan­ger de stra­té­gie. « Nous étions à court d’op­tions », se souvient João Goulão, méde­cin spécia­lisé dans le trai­te­ment de la toxi­co­ma­nie dont le travail à conduit à la réforme de juillet 2001. « Nous dépen­sions des millions et nous n’al­lions nulle part. » Depuis, les poli­ciers portu­gais n’ar­rêtent plus les usagers de drogues, à condi­tion qu’ils trans­portent l’équi­valent d’une consom­ma­tion hebdo­ma­daire indi­vi­duelle selon un barème établi pour chaque produit — un gramme d’hé­roïne ou d’ecs­tasy, deux grammes de cocaïne, 25 grammes de canna­bis. Ces usagers doivent en revanche se présen­ter devant un « panel de dissua­sion » composé d’ex­perts juri­diques, de psycho­logues et de travailleurs sociaux. Aujourd’­hui, la plupart d’entre eux sont des consom­ma­teurs de canna­bis. Ils compa­raissent pour la première fois et ils sont consi­dé­rés comme des consom­ma­teurs à but récréa­tif. Ceux qui sont convoqués à plusieurs reprises peuvent se voir infli­ger des amendes, ou être réqui­si­tion­nés pour des travaux d’in­té­rêt géné­ral. Ceux qui sont iden­ti­fiés comme étant des toxi­co­manes peuvent, eux, se voir pres­crire une théra­pie ou un trai­te­ment de substi­tu­tion aux opia­cés. S’ils refusent, ils sont tenus de consul­ter régu­liè­re­ment leur méde­cin de famille.

La consom­ma­tion de drogues n’est donc plus consi­dé­rée comme un problème de crimi­na­lité, mais comme un problème de santé publique. Cela ne signi­fie pas pour autant que les drogues sont légales au Portu­gal. Les trafiquants vont toujours en prison. La police portu­gaise a d’ailleurs déman­telé un réseau de trafiquants français en 2005, et saisi six tonnes de cocaïne pure, ce qui était alors un record en Europe. La drogue était arri­vée par bateau à Lisbonne, elle était stockée dans un entre­pôt de Prior Velho, et devait ensuite être ache­mi­née jusqu’en France. Plus récem­ment, en mai dernier, la police portu­gaise a saisi près de dix tonnes de canna­bis en mer Médi­ter­ra­née. Mais le barème établi par la loi pour chaque drogue ferait le jeu des trafiquants plus modestes. C’est du moins ce qu’af­firment certains poli­ciers, arguant qu’il suffit à ces trafiquants de se réap­pro­vi­sion­ner plusieurs fois par jour pour opérer sans risques. Pour le président de la Société inter­na­tio­nale d’étude de la poli­tique phar­ma­ceu­tique, Alex Stevens, « la prin­ci­pale leçon à tirer, c’est [néan­moins] que la dépé­na­li­sa­tion de la drogue ne conduit pas néces­sai­re­ment à la catas­trophe, et qu’elle libère des ressources pour offrir des réponses plus effi­caces aux problèmes que la consom­ma­tion de drogues engendre ».

Le pavé lisboète
Crédits : Helio Carlos

Des résul­tats

Selon l’Ob­ser­va­toire euro­péen des drogues et des toxi­co­ma­nies, le taux de décès causé par la drogue au Portu­gal, soit trois décès par million d’ha­bi­tants, est plus de cinq fois infé­rieur à la moyenne de l’Union euro­péenne, qui est de 17,3 décès par millions d’ha­bi­tants. Les décès par over­dose sont passés de 80 en 2001 à seule­ment 16 en 2012. Le nombre de consom­ma­teurs d’hé­roïnes est main­te­nant estimé à 50 000, ce qui signi­fie qu’il a été divisé par deux. La plupart d’entre eux seraient en outre sous trai­te­ment de substi­tu­tion, d’après João Goulão. D’un point de vue global, la consom­ma­tion de drogues au Portu­gal a dimi­nué au cours des quinze dernières années. Elle est d’ailleurs parmi les plus basses d’Eu­rope. Et si la consom­ma­tion de cocaïne a augmenté, il est impor­tant de préci­ser que c’est le cas sur tout le conti­nent. En France, pays qui mène pour­tant une poli­tique très répres­sive en matière de lutte contre les drogues, le marché de la cocaïne est passé de passé de 488 millions d’eu­ros en 2005 à plus de 900 millions en 2010. « La cocaïne n’est plus réser­vée aux milieux festifs et bran­chés », constate le président du comité scien­ti­fique de l’as­so­cia­tion SOS addic­tions, Laurent Karila. « Aujourd’­hui, on voit tous les profils dans nos consul­ta­tions : des artistes, des PDG, des chômeurs, des commerçants, des mères au foyer… »

Le port de Lisbonne, où arrive la drogue

Les critiques, nombreuses en 2001, se sont donc taries. Notam­ment du côté du Conseil inter­na­tio­nal de contrôle des narco­tiques, l’or­ga­nisme de surveillance des Nations Unies, qui n’hé­site même plus à adres­ser des éloges au Portu­gal. « Il est évident que la situa­tion concer­nant la drogue s’est amélio­rée à plusieurs niveaux au Portu­gal depuis le chan­ge­ment de modèle », a déclaré son président, Werner Sipp, en 2015. « Il doit être noté qu’une des raisons pour laquelle l’ex­pé­rience portu­gaise se montre promet­teuse est la volonté de l’État portu­gais d’in­ves­tir les ressources néces­saires pour la mise en appli­ca­tion complète de cette ambi­tieuse réforme », a-t-il ajouté. « L’ex­pé­rience de la mise en appli­ca­tion du modèle de dissua­sion au Portu­gal peut être utile aux autres pays où les sanc­tions alter­na­tives à la posses­sion de drogues pour un usage person­nel sont appliquées ou prises en consi­dé­ra­tion. » D’au­tant que les mesures prises par le Portu­gal ont égale­ment permis de faire chuter le taux des nouvelles infec­tions au VIH, qui sont passées de 1 016 en 2001 à seule­ment 56 en 2012. Et pour cause, en paral­lèle des efforts du gouver­ne­ment, des asso­cia­tions telles que le GAT four­nissent des seringues propres aux toxi­co­manes et leur ouvrent leurs portes dans les grandes villes. La propor­tion de personnes incar­cé­rées pour crimes commis sous l’in­fluence de stupé­fiants ou pour nour­rir une addic­tion est quant à elle passée de 41 % en 1999 à 21 % en 2008. « Habi­tuel­le­ment, l’ac­cent est mis sur la dépé­na­li­sa­tion elle-même, mais cela a fonc­tionné parce qu’il y avait d’autres services, et la couver­ture a augmenté pour le rempla­ce­ment des aiguilles, pour la désin­toxi­ca­tion, dans les milieux théra­peu­tiques, ainsi que les possi­bi­li­tés d’em­ploi pour les personnes qui se droguent », estime Ricardo Fuertes, coor­di­na­teur au GAT. « Ce fut la combi­nai­son de la loi et de ces services qui en ont fait un succès. Il est très diffi­cile de trou­ver des gens au Portu­gal qui sont en désac­cord avec ce modèle. »


Couver­ture : Un échange de drogues dans une rue portu­gaise. (DR/Ulyces.co)


 

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