par Camille Hamet | 13 mai 2018

 « Je quitte le poste de diri­­geant du pays. » En Armé­­nie, la nouvelle de la démis­­sion de Serge Sarkis­­sian, quelques jours après son élec­­tion au poste de Premier ministre, et dix ans après son élec­­tion au poste de président de la Répu­­blique, a été accueillie, le 23 avril dernier, par une explo­­sion de joie des mani­­fes­­tants réunis au centre de la capi­­tale, Erevan. Drapeaux à la main, on s’em­­bras­­sait, on chan­­tait et on dansait. Dans plusieurs quar­­tiers de la ville, les commerçants instal­­laient des tables dans la rue et ouvraient des bouteilles de vin, invi­­tant les passants à trinquer à l’ave­­nir de ce petit pays coincé entre la Russie et l’Azer­­baïdjan.

Le mouve­­ment contes­­ta­­tion qui l’agi­­tait depuis plusieurs semaines se termi­­nait sans heurts ni violence. Mais cela n’avait pas toujours été le cas.

L’homme du Haut-Kara­­bakh

L’élec­­tion de Serge Sarkis­­sian à la prési­­dence de la Répu­­blique, le 19 février 2008, et l’as­­si­­gna­­tion à rési­­dence de son rival d’alors, Levon Ter-Petros­­sian, avaient fait descendre des milliers de personnes dans les rues. Et ces mani­­fes­­ta­­tions avaient fini par dégé­­né­­rer en émeutes et en scènes de pillage dans la nuit du 1er mars. Des voitures avaient été incen­­diées, leurs carcasses utili­­sées pour fabriquer des barri­­cades de fortune, et des cock­­tails Molo­­tov lancés sur les poli­­ciers – qui n’ont pas hésité à répliquer avec des armes inter­­­dites par la loi inter­­­na­­tio­­nale, selon l’or­­ga­­ni­­sa­­tion Human Rights Watch.

Au total, dix personnes, dont deux offi­­ciers de police, ont été tuées, et 133 bles­­sées. C’est donc sa légi­­ti­­mité enta­­chée que Serge Sarkis­­sian a débuté son premier mandat prési­­den­­tiel. D’au­­tant que son élec­­tion a été marquée par des fraudes et des mesures d’in­­ti­­mi­­da­­tion. Et que cet homme origi­­naire du Haut-Kara­­bakh, région de l’Azer­­baïdjan à majo­­rité armé­­nienne qui a fait séces­­sion par les armes au début des années 1990, avait déjà été soupçonné d’avoir joué un rôle dans le massacre du 27 octobre 1999.

Serge Sarkis­­sian

Ce jour-là, cinq hommes munis de fusils auto­­ma­­tiques pénètrent dans l’en­­ceinte de l’As­­sem­­blée natio­­nale armé­­nienne et tuent huit personnes, dont le Premier ministre Vazken Sarkis­­sian, consi­­déré comme un héros du fait de son propre rôle dans la guerre du Haut-Kara­­bakh, et le président du Parle­­ment Karen Demirdjian. Serge Sarkis­­sian est alors ministre de la Sécu­­rité natio­­nale. Il aurait dû être sanc­­tionné pour négli­­gence ou incom­­pé­­tence. Il est au contraire promu ministre de la Défense. Puis, après la mort d’An­­dra­­nik Marga­­rian le 25 mars 2007, il est choisi pour le rempla­­cer au poste de Premier ministre.

Au début de son deuxième mandat prési­­den­­tiel, le 18 février 2013, sa légi­­ti­­mité est de nouveau enta­­chée par des soupçons de fraudes élec­­to­­rales. Ce mandat doit être le dernier de Serge Sarkis­­sian. Mais il n’en­­tend pas renon­­cer au pouvoir pour autant. Il fait modi­­fier la Cons­­ti­­tu­­tion, donnant des pouvoirs renfor­­cés au Premier ministre et lais­­sant au président de la Répu­­blique un rôle essen­­tiel­­le­­ment hono­­ri­­fique. Une manœuvre qui n’est pas sans rappe­­ler celle de Vladi­­mir Poutine échan­­geant les rôles avec son Premier ministre Dmitri Medve­­dev de 2008 à 2012, et qui provoque la colère de l’op­­po­­si­­tion.

Cette colère ne suffit pas, dans un premier temps, à empê­­cher le dessein de Serge Sarkis­­sian de se réali­­ser. Le 3 avril dernier, son parti, le Parti répu­­bli­­cain, remporte la majo­­rité au Parle­­ment avec 50,43 % des voix, lors d’un scru­­tin de nouveau « miné par des infor­­ma­­tions crédibles et récur­­rentes concer­­nant des achats de vote et des actes d’in­­ti­­mi­­da­­tion des élec­­teurs », selon l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion pour la sécu­­rité et la coopé­­ra­­tion en Europe. Cela abou­­tit à l’élec­­tion, le 17 avril, de Serge Sarkis­­sian comme Premier ministre par le Parle­­ment. Mais le mouve­­ment de contes­­ta­­tion qui a émergé le 13 redouble de vigueur.

Une révo­­lu­­tion de velours

Les mani­­fes­­tants répondent à l’ap­­pel de Nikol Pachi­­nian. Lui est origi­­naire d’Idje­­van, petite ville du nord-est de l’Ar­­mé­­nie. Avant de se lancer en poli­­tique, il a fait du jour­­na­­lisme et fondé The Arme­­nian Times. Ce quoti­­dien, qui se veut contre-pouvoir, enchaîne les enquêtes. Et Nikol Pachi­­nian encaisse les procès en diffa­­ma­­tion, les pres­­sions, les menaces. Le 22 novembre 2004, sa voiture prend feu devant les locaux du jour­­nal. À la prési­­den­­tielle de 2008, il prend le parti de Levon Ter-Petros­­sian. Accusé d’avoir parti­­cipé aux émeutes qui ont suivi sa défaite, il est condamné à sept ans de prison.

Il béné­­fi­­cie néan­­moins d’une amnis­­tie après un an et dix mois et il est élu au Parle­­ment, une première fois en 2012, une seconde fois en 2017. Lorsque le parti de Serge Sarkis­­sian y remporte la majo­­rité le 3 avril dernier, il décide de parcou­­rir l’Ar­­mé­­nie à pieds pour appe­­ler le peuple à se révol­­ter. Mais il insiste beau­­coup sur la non-violence, parle de « frater­­ni­­sa­­tion » avec la police d’Ere­­van, et prévient qu’il désa­­vouera « tout acte agres­­sif ». Il prône « une révo­­lu­­tion de velours ».

Nikol Pachi­­nian s’adresse au peuple le 25 avril
Crédits : Serj Tankian/Insta­­gram

Le 22 avril, il retrouve Serge Sarkis­­sian dans un grand hôtel d’Ere­­van. « Je suis venu ici pour discu­­ter des termes de votre démis­­sion et des condi­­tions d’une tran­­si­­tion paci­­fique et sans heurt du pouvoir », lui lance-t-il d’em­­blée. « Les ensei­­gne­­ments du 1er mars n’ont pas été tirés », réplique Serge Sarkis­­sian, faisant clai­­re­­ment réfé­­rence aux mani­­fes­­ta­­tions ensan­­glan­­tées de 2008. Le minis­­tère de l’In­­té­­rieur a d’ailleurs fait savoir que la police est auto­­ri­­sée « à recou­­rir à la force ». L’at­­mo­­sphère est extrê­­me­­ment tendue. La discus­­sion tourne court.

Personne ne s’at­­tend donc à l’an­­nonce, le lende­­main, de la démis­­sion de Serge Sarkis­­sian. Pas même le profes­­seur d’an­­thro­­po­­lo­­gie poli­­tique Levon Abra­­ha­­mian. « Dimanche 22 avril à Erevan, sur la place de la Répu­­blique noire de monde, un de mes anciens étudiants m’a demandé si nous avions une chance de gagner », raconte-il. « Je lui ai répondu que je ne le pensais pas. » Pour lui, c’est la peur d’un « bain de sang » qui explique cette victoire inat­­ten­­due.

« La victoire de la révo­­lu­­tion de velours est irré­­vo­­cable », estime pour sa part Nikol Pachi­­nian. Et, il le promet à la foule de mani­­fes­­tants réunis sur la place de la Répu­­blique : cette « victoire sera formel­­le­­ment scel­­lée le 1er mai », jour de la session extra­­or­­di­­naire du Parle­­ment qui doit abou­­tir à l’élec­­tion du Premier ministre. « En vous regar­­dant dans les yeux, je vous dis : oui, je suis prêt, avec un profond sens des respon­­sa­­bi­­li­­tés, à assu­­mer la fonc­­tion de Premier ministre », jure-t-il encore.

Sur la place de la Répu­­blique, des colombes blanches sont lâchées dans le ciel en signe de paix.

Nikol Pachi­­nian a d’ores et déjà rencon­­tré des dépu­­tés russes pour leur assu­­rer qu’une fois au pouvoir, il ne mettrait pas en danger les bonnes rela­­tions qu’en­­tre­­tiennent Erevan et Moscou. Vladi­­mir Poutine, lui, s’est entre­­tenu au télé­­phone avec le chef de gouver­­ne­­ment par inté­­rim Karen Kara­­pe­­tian. Au États-Unis, on appelle à « une solu­­tion qui reflète les inté­­rêts de tous les Armé­­niens ». Mais le 1er mai, nouveau coup de théâtre : après plusieurs heures de débat, le Parle­­ment rejette la candi­­da­­ture de Nikol Pachi­­nian.

À l’ar­­mé­­nienne

La risposte est immé­­diate. Nikol Pachi­­nian appelle à la « déso­­béis­­sance civile » et au « blocage total » des routes, des trains et des aéro­­ports. Des milliers de personnes obtem­­pèrent. La capi­­tale est para­­ly­­sée, les maga­­sins fermés. Et pendant ce temps, Nikol Pachi­­nian négo­­cie le soutien des quatre forces poli­­tiques présentes au Parle­­ment. Le 2 mai, il affirme l’avoir obtenu et demande à ses parti­­sans de mettre fin à la grève géné­­rale et aux mani­­fes­­ta­­tions. Le 8 mai, il est enfin élu Premier ministre, avec le soutien de 59 dépu­­tés.

De nouveau le centre d’Ere­­van résonne de cris de joie. Sur la place de la Répu­­blique, où des milliers de personnes s’étaient réunies pour suivre le vote en direct sur des écrans géants, des colombes blanches sont lâchées dans le ciel en signe de paix. « J’es­­père que le nouveau gouver­­ne­­ment sera nommé aussi vite que possible parce que les attentes de nos citoyens et de la diaspora sont grandes, et je pense que nous devons nous mettre au travail dès demain », confie le nouveau président de la Répu­­blique d’Ar­­mé­­nie, Armen Sarkis­­sian.

Armen Sarkis­­sian
Crédits : MFA RA

« Je suis aussi très content qu’a­­près un peu moins d’un mois de mani­­fes­­ta­­tions, de réunions, de discus­­sions, tout se soit bien passé », ajoute-t-il. « Nous avons un nouveau gouver­­ne­­ment et nous y sommes parve­­nus en respec­­tant la loi, l’ordre et la Cons­­ti­­tu­­tion. Enfin, je suis fier car désor­­mais aux yeux du monde nous avons inventé une révo­­lu­­tion d’un nouveau style, une révo­­lu­­tion très paci­­fique… Une révo­­lu­­tion à l’ar­­mé­­nienne ! » Mais son pays doit main­­te­­nant rele­­ver de nouveaux défis.

« Le premier, insti­­tu­­tion­­nel, consiste à parache­­ver la trans­­for­­ma­­tion du système poli­­tique », selon le jour­­nal Le Monde. « Le deuxième défi est stra­­té­­gique » et consiste à mener une poli­­tique étran­­gère axée sur les inté­­rêts natio­­naux sans s’at­­ti­­rer les foudres de la Russie. « Le troi­­sième défi est mili­­taire : la paix avec l’Azer­­baïdjan. » Car, si un cessez-le-feu a mis un terme à la guerre du Haut-Kara­­bakh en 1994, des heurts se produisent encore régu­­liè­­re­­ment dans cette région. En avril 2016, 110 personnes, des civils et des mili­­taires des deux camps, ont été tuées lors de combats d’une grande violence.

Or, le 9 mai dernier, dès le lende­­main de son élec­­tion au poste de Premier ministre, Nikol Pachi­­nian s’est rendu dans la région du Haut-Kara­­bakh, qu’il appelle par son nom armé­­nien, la répu­­blique d’Art­­sakh. Lors d’une confé­­rence de presse orga­­ni­­sée à l’is­­sue d’une rencontre avec son président, Bako Saha­­kian, il s’est dit « prêt à la pour­­suite de discus­­sions dans le calme » avec l’Azer­­baïdjan et il a exclu le recours à la force pour résoudre le conflit.

En revanche, il ne semble pas prêt à inté­­grer « le groupe de Minsk », qui est co-présidé par la France, les États-Unis et la Russie et qui a juste­­ment pour mission de trou­­ver une issue paci­­fique au conflit. Ni à parler au nom de la répu­­blique d’Art­­sakh. « La répu­­blique d’Ar­­mé­­nie est prête à parler en son nom et la répu­­blique d’Art­­sakh doit aussi négo­­cier en son nom propre », a en effet insisté Nikol Pachi­­nian. « Le conflit du Kara­­bakh n’est pas un conflit terri­­to­­rial », estime-t-il. « Il a éclaté lorsque la popu­­la­­tion d’Art­­sakh a essayé de proté­­ger ses droits élémen­­taires. »

Cette posi­­tion suffira-t-elle à préve­­nir de nouvelles violences ?


Couver­­ture : La place de la Répu­­blique à Erevan. (Wiki­­wand)


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