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par Camille Hamet | 14 septembre 2018

Le pain liquide

Si à la fin d’une jour­née enso­leillée, un homme et une femme, atta­blés à la terrasse d’un bar français, commandent une bière et un cock­tail fruité, il y a de fortes chances pour qu’un serveur pressé ou distrait attri­bue d’of­fice la bière à l’homme, le cock­tail à la femme. Et pour­tant, comme le souligne le titre d’un ouvrage consa­cré à la célèbre bois­son mous­seuse paru aux éditions de L’Har­mat­tan, l’his­toire de la bière est « une histoire de femmes » qui commence il y a 9 000 ans au Moyen-Orient.

« Un peu par hasard », affirme son auteur, José Falce. Selon lui, les femmes, char­gées de faire le pain, ont un soir oublié un brouet de grains d’orge qui a fermenté avec l’hu­mi­dité de la nuit. « On imagine que le grain entre­posé devenu humide sous la pluie, une fois germé, séché au soleil, broyé, est devenu une sorte de soupe », explique pour sa part l’ex­perte en culture et histoire de la bière Élisa­beth Pierre.

Le ration­ne­ment de la bière en Méso­po­ta­mie

« On appe­lait la bière “le pain liquide” », pour­suit-elle. « Les femmes la fabriquaient dans le même endroit, avec les mêmes fours que le pain avant de la garder et de la lais­ser mûrir en cave. Partout, elles faisaient le pain et de la bière. » Et la consom­maient volon­tiers. Tant et si bien que les Grecs et les Romains mépri­saient la bière – bois­son de femmes – et lui préfé­raient le vin.

« De toute façon, il devait [leur] sembler quelque peu aber­rant de voir trans­for­mer les céréales de Démé­ter (ou de Cérès) par un véri­table proces­sus de corrup­tion en bois­son enivrante », écrit l’his­to­rien Pierre Villard dans un article sur les « ivresses dans l’An­tiquité clas­sique » publié en 1988. « Pour cela, il y avait le monde végé­tal de Diony­sos ; le mélange des genres ne pouvait que choquer. »

« En tout état de cause une solide et durable tradi­tion, enta­mée semble-t-il par le Phry­ni­chos le Comique et pour­sui­vie par Aris­to­phane, puis par à peu près tous les Comiques grecs, fit des femmes des bibe­ronnes alté­rées ; jusqu’à un voca­bu­laire bien spéci­fique dans lequel la forme fémi­nine précède la forme mascu­line : le net et clas­sique “méthu­sos” (ivro­gnesse) n’aura long­temps pas de forme mascu­line ! »

Mais en Égypte, en Méso­po­ta­mie, en Scan­di­na­vie, chez les Celtes et chez les Incas, la bière était véné­rée, et consi­dé­rée comme un symbole fémi­nin de fécon­dité, de vie, de renais­sance, d’im­mor­ta­lité. Non sans raison à en croire Élisa­beth Pierre, puisque cette bois­son, dit-elle, est pleine de vita­mines et de sels miné­raux. La bière favo­rise même l’al­lai­te­ment lorsqu’elle est très maltée et peu alcoo­li­sée : « Il y a eu des “bières de nour­rice” vendues dans les phar­ma­cies jusque dans les années 1950 ! »

Dans la mytho­lo­gie égyp­tienne, c’est le dieu Osiris lui-même qui a inventé la bière, en prépa­rant une décoc­tion d’orge germé dans l’eau sacrée du Nil et en l’ou­bliant au soleil. Le bras­sage béné­fi­ciait de la protec­tion de sa sœur et épouse la déesse Isis. Et c’est un mélange de bière et de jus de grenade qui a sauvé l’hu­ma­nité de la déesse Sekh­met. En effet, trom­pée par la couleur sanguine de ce liquide, elle en but jusqu’à l’ivresse et aban­donna son entre­prise de destruc­tion.

Le bras­sage de la bière dans l’Égypte ancienne

Le Bannis­se­ment

Bois­son fémi­nine, la bière était aussi une bois­son de « Barbares » du point de vue des Grecs et des Romains. Comme en témoignent les aven­tures d’As­té­rix, elle était parti­cu­liè­re­ment prisée en Gaule, et connue sous le nom de « cervoise ». C’est là qu’est apparu le tonneau, qui a permis de mieux contrô­ler la fermen­ta­tion et le stockage de la bière. Et là aussi, c’étaient des femmes qui la fabriquaient.

Elle était alors plus alcoo­li­sée, aroma­ti­sée au miel, aux épices ou aux plantes, et ne conte­nait pas de houblon. C’est une reli­gieuse alle­mande, Hilde­garde de Bingen, qui a eu l’idée, au XIIe siècle, d’ajou­ter cet ingré­dient aujourd’­hui incon­tour­nable. « L’amer­tume du houblon combat certaines fermen­ta­tions nuisibles dans les bois­sons et permet de les conser­ver plus long­temps », écri­vait-elle.

À cette époque, on voit, selon José Falce, fleu­rir en Europe « une fabri­ca­tion de bière impor­tante par les commu­nau­tés reli­gieuses ». Et au XIIIe siècle, l’Église tente de mettre fin à la bras­se­rie fémi­nine en « arguant que les femmes sont impures et n’ont donc pas le droit de toucher les matières néces­saires à l’éla­bo­ra­tion de la bière ». Mais heureu­se­ment, « cet inter­dit n’a pas empê­ché la femme de conti­nuer à faire sa bière », notam­ment dans son foyer.

Du moins jusqu’au XIXe siècle, où l’avè­ne­ment de la révo­lu­tion indus­trielle commence à fermer les bras­se­ries arti­sa­nales, et cantonne peu à peu la bras­se­rie domes­tique aux familles rurales les plus modestes. « Les chan­ge­ments appor­tés par cette ère nouvelle exclu­ront les femmes de la fabri­ca­tion de la bière. Mais elles ne quit­te­ront pas pour autant le monde de la bras­se­rie. »

Hilde­garde de Bingen, prophé­tesse de la bière

« Certaines femmes vont conti­nuer à travailler dans les bras­se­ries, mais elles seront relé­guées à des postes mineurs comme par exemple la mise en bouteille de la bière. » D’autres femmes vont conti­nuer à la servir. D’autres femmes encore vont conti­nuer à la consom­mer. Ce sont ces femmes que les bras­seurs et les affi­chistes vont utili­ser pour la vendre.

José Falce a trouvé, au centre de docu­men­ta­tion du Musée des Arts déco­ra­tifs de Paris, une litho­gra­phie de Jules Chéret datant de 1887 et faisant la réclame d’une bière française avec une femme munie du drapeau trico­lore et d’un bock de bière. « La marque géné­rique “Bière française” s’étend du drapeau au bock. L’écri­ture englobe ainsi la nation (symbo­li­sée par le drapeau et la femme) et la bière repré­sen­tée dans le verre. »

Dix ans plus tard, Alfons Mucha réalise pour Les Bières de la Meuse « une superbe affiche mettant en scène une femme à la fois muse et allé­go­rie ». Ce n’est que dans les années 1950 que les femmes cessent de consom­mer de la bière, qui déserte alors les foyers pour se concen­trer dans les bars. L’his­toire des femmes et de la bière s’ar­rête un temps – celui de l’éman­ci­pa­tion des premières.

Cœur de cible

Les femmes font leur entrée dans les bars et renouent progres­si­ve­ment avec la dégus­ta­tion de la bière. « Elles prétendent long­temps ne pas aimer la bière car le goût est trop amer mais c’étaient des bières stan­dar­di­sées  », explique Elisa­beth Pierre. « Et grâce à la multi­pli­ca­tion des bras­se­ries arti­sa­nales, la palette des saveurs s’est élar­gie. »

La récente réou­ver­ture des bras­se­ries arti­sa­nales a égale­ment permis aux femmes de renouer avec la fabri­ca­tion même de la bière. Sur les 1 300 bras­se­ries arti­sa­nales que l’ex­perte dénombre en France, près de 400 seraient tenues par des femmes. « Pour la plupart, ce sont des bras­se­ries locales qui n’ont ni la volonté ni la capa­cité de rayon­ner. C’est diffé­rent dans le reste de l’Eu­rope. »

En Pologne, une bras­se­rie bapti­sée The Order of Yoni – mot indien dési­gnant l’or­gane géni­tal fémi­nin – a décidé de tirer parti du lien profond qui existe entre les femmes et la bière en en commer­cia­li­sant une à base de culture bacté­rienne vagi­nale. Un lien si profond que, dans l’an­cienne Finlande, les femmes étaient consi­dé­rées comme un élément essen­tiel de la fabri­ca­tion de la bière.

La réou­ver­ture des bras­se­ries arti­sa­nales a permis aux femmes de renouer avec la fabri­ca­tion de la bière.

The Order of Yoni propose cette bière en deux versions : Bottled Lust (« Luxure en bouteille ») et Bottled Passion (« Passion en bouteille »), les deux ayant un taux d’al­cool de 8 %. Son prix est de 5,99 € la bouteille de 50 cl, et son bras­sage repo­se­rait sur un procédé complè­te­ment hygié­nique.

Mais son créa­teur est un homme, Wojciech Mann. « Quand tu bois cette bière, tu comprends qu’à son tout début, il y avait une belle femme qui peut en ce moment prendre une douche, danser ou rire », affirme ce dernier. « Tu ressens une liai­son avec cette femme. » En l’oc­cur­rence avec un mannequin, iden­ti­fié par son seul prénom par The Order of Yoni.

Soit la blonde Monique, dont la culture bacté­rienne vagi­nale est à la base de Bottled Passion, soit la brune Paulina, qui est à la base de Bottled Lust. Leurs corps s’étalent sur les affiches publi­ci­taires de l’en­tre­prise, dans des poses lascives et le plus souvent limi­tés à leurs jambes prolon­gées par des chaus­sures à talons verti­gi­neux.

Crédits : Elevate Beer

Un rapide coup d’œil à la page Face­book de The Order of Yoni et aux commen­taires lais­sés par les utili­sa­teurs finit en outre de convaincre que les consom­ma­teurs visés sont plutôt des hommes. C’est d’ailleurs encore le plus souvent le cas quand il s’agit de vendre de la bière. « Dans beau­coup de spots ou sur de nombreuses affiches, les femmes aux airs agui­cheurs doivent donner envie aux hommes d’ache­ter la marque de bière en ques­tion », regrette en effet une vendeuse de bières du centre-ville de Rennes sur son blog.

À moins que la bière en ques­tion ne soit frui­tée, édul­co­rée, peu alcoo­li­sée. « Alors on cible les femmes (…) en sortant des bières aroma­ti­sées à foison, on met des fleurs par-ci par-là sur le packa­ging et le tour est joué. Mais les goûts des femmes sont-ils limi­tés à ça ? De la limo­nade édul­co­rée avec quelques degrés d’al­cool ? Il est vrai qu’une femme est souvent regar­dée bizar­re­ment en comman­dant un stout… Mais doit-on forcé­ment rentrer dans les cases préconçues ? »


Couver­ture : La maison de la bière, XVIIIe siècle.


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