Quand un gamer décroche son téléphone et simule une situation d'urgence outre-Atlantique, les conséquences peuvent être terribles. Mais le phénomène du swatting ne se calme pas.

par Camille Hamet | 8 min | 27/11/2018

SWauTistic

Le 28 décembre 2017, à 18 h 10, la mairie de Wichita, au Kansas, reçoit l’appel d’un homme disant que sa mère est en train de frapper son père avec un pistolet. L’employé qui a décroché tente de le transférer au service national des urgences, le 911, mais la connexion échoue. L’homme rappelle à 18 h 15 et l’employé tente de nouveau de le mettre en relation avec les urgences. Sans succès. L’homme rappelle une troisième fois et la connexion est enfin établie. Une opératrice demande son adresse à l’homme à 18 h 18.  

Tyler « SWauTistic » Barriss
Crédits : Glendale Police Department

« Je suis au 1033 West McCormick Street, répond-il. Je viens de tirer dans la tête de mon père. Parce que la situation devenait incontrôlable.
Est-ce que c’est une maison ?
Ouais, c’est une maison. Ma mère et mon frère ont vraiment très peur, alors je les tiens en joue et je les ai enfermés dans un placard.
Et comment tu t’appelles ? Comment tu t’appelles ?
Ryan.  »

« Ryan » précise ensuite qu’il ne voulait pas tuer son père, qu’il pense maintenant mettre le feu à sa maison et se suicider. Au même moment, au 1033 West McCormick Street, Andy Finch, 28 ans, est allongé sur le canapé du salon et joue avec son téléphone portable. Sa mère Lisa et sa nièce Adelina se reposent dans leurs chambres. À 18 h 27, il entend du bruit à l’extérieur et se lève pour aller voir ce qu’il se passe. Les étroites fenêtres du vestibule ne permettant pas de voir grand-chose, il ouvre la porte d’entrée et s’avance sur le porche.

Aussitôt, des lumières aveuglantes sont braquées sur lui. Plusieurs voix lui crient de lever les mains au ciel. Il obéit, puis rabaisse un de ses bras. L’officier de police Justin Rapp, qui regarde la scène depuis l’autre côté de la rue, à travers la lunette de visée de son fusil, présume qu’il va s’emparer d’une arme. Il tire. Ses collègues se précipitent à l’intérieur de la maison, contournent le corps effondré d’Andy Finch, menottent sa mère et sa nièce, et partent à la recherche de la famille de « Ryan ». Avant de comprendre qu’elle n’existe pas.

À 19 h 03, Andy Finch est déclaré mort à l’hôpital St. Francis. Deux heures plus tard, la nouvelle a fait le tour du pays sur les chaînes de télévision et un certain « SWauTistic » s’en félicite sur Twitter : « La maison du gamin que j’ai swatté est à la télé. » « Swatter », cela veut dire appeler le numéro d’urgences et feindre une situation grave dans l’espoir de provoquer une intervention de la police, et plus précisément du SWAT (Special Weapons and Tactics). Le FBI estime que 400 « swattings » ont lieu chaque année aux États-Unis, contre une dizaine seulement en France.

Crédits : Andy Finch

Deux adolescents ont notamment utilisé leurs talents de hackers pour pirater la ligne téléphonique d’une église parisienne le 17 septembre 2016, appeler les forces de l’ordre et leur faire croire qu’une prise d’otages y était en cours. Leur appel, qui contenait de nombreux éléments précis comme le nombre d’otages et d’assaillants, a déclenché une importante opération de police, ainsi que le confinement ou l’évacuation des riverains. Quant à leur objectif, il était simplement de « rechercher le buzz ».

Mais aux États-Unis, le « swatting » est un type de canulars particulièrement prisé des amateurs de jeux vidéo en ligne, qui peuvent de cette manière mettre leurs adversaires en difficulté. Il vise souvent des utilisateurs de Twitch, plateforme permettant de streamer les parties en live. Des célébrités, telles que Clint Eastwood, Simon Cowell, Miley Cyrus, Lil Wayne, Charlie Sheen, Tom Cruise et Chris Brown, en ont également été victimes. Aucun n’avait eu d’issue fatale avant le 28 décembre 2017.

Call of Duty

Assailli par d’autres utilisateurs de Twitter, SWauTistic refuse de reconnaître sa part de responsabilité dans la mort d’Andy Finch. « Je n’ai tué personne parce que je n’ai pas déchargé une arme et être un membre du SWAT n’est pas ma profession », écrit-il en lettres capitales. Le lendemain, il accepte d’être interviewé par Daniel Keem sur DramaAlert, une émission suivie par 4,5 millions de personnes sur YouTube. Ce dernier est choqué par sa désinvolture et sa tendance à se cacher derrière les « nombreuses personnes » qui ont joué un rôle dans la tragédie.

« Toute cette situation est juste triste, mec. Je n’arrive pas à croire que tu ne sois pas plein de remords.
Je le suis. La seule chose dont je vais pas assumer la responsabilité c’est d’avoir tué quelqu’un, parce que je n’ai tué personne. Maintenant, je ne dis pas que je n’ai absolument aucune responsabilité à l’égard de cet individu. J’en ai, malheureusement. Et ça craint vraiment d’être lié à cet incident, putain… Si je pouvais revenir en arrière, je le ferais parce que tout cela est stupide. »

SWauTistic est arrêté quelques heures après dans une bibliothèque de Los Angeles, en Californie. Sa véritable identité est Tyler Barris et il a 25 ans. Amateur de jeux vidéo en ligne, il a lui-même été « swatté » au domicile de sa grand-mère, Wendy Gregory, en février 2015. « Je me souviens d’avoir entendu l’hélicoptère survoler notre maison pendant environ cinq minutes avant de me rendre compte qu’il devait s’agir d’un hélicoptère de police », dira-t-il en octobre 2018. « Je me suis dit que ce serait cool si je pouvais faire ça à qui je voulais. »

Il décide de « swatter » Shane Gaskill gratuitement, à l’adresse qu’il lui indique lui-même.

Tyler Barris a alors décidé d’acquérir les compétences nécessaires au « swatting ». Écrit et répété des scripts d’appel, toujours plus dramatiques et plausibles les uns que les autres. Découvert comment obtenir des numéros de téléphone temporaires avec des indicatifs régionaux qui ne rendraient pas les opérateurs du 911 soupçonneux. Et essayé de supprimer ses informations personnelles sur Internet, afin que ses victimes aient du mal à localiser le domicile de sa grand-mère, et donc à se venger.

Shane Gaskill

Cela n’a pas empêché la police de l’arrêter après une fausse alerte à la bombe en septembre 2015, et de l’envoyer en prison. Le lendemain de sa libération, en janvier 2017, il est de nouveau arrêté pour être illégalement entré chez sa grand-mère, et retourne en prison. Il en sort en août 2017, emménage dans un refuge pour sans domicile fixe de Los Angeles et reprend ses activités de « swatteur », qui deviennent lucratives. Pour une somme allant de 10 à 700 dollars, il accepte d’envoyer la police chez les ennemis de ses clients, ou encore de menacer leur école.

Le 18 décembre 2017, il est engagé pour « swatter » Casey Viner, un amateur du jeu vidéo Call of Duty de 18 ans, à Cincinnati, dans l’Ohio. Pas rancunier, ce dernier l’engage à son tour pour « swatter » un autre amateur de Call of Duty de 19 ans, Shane Gaskill. Tous les deux ont fait équipe sur un site qui autorise les joueurs à parier de l’argent sur l’issue des parties, et Casey Viner reproche à Shane Gaskill de lui avoir fait perdre 1,50 dollar en « tuant » accidentellement son personnage.

Tyler Barris commence par suivre Shane Gaskill sur Twitter, éveillant ainsi ses soupçons. « S’il te plaît essaye de faire de la merde », envoie le joueur de Call of Duty par message privé. « Je t’attendrai. Je vais te faire mettre en prison pour cinq ans mon pote. Bonjour petite salope dis quelque chose. » Mais Tyler Barris préfère répondre à l’insulte par des actes plutôt que par des mots. Il décide de « swatter » Shane Gaskill gratuitement, à l’adresse qu’il lui indique lui-même : « 1033, West McCormick Street, Wichita, Kansas, 67217 ».

Clash of Clans

Comme le souligne le procureur Stephen McAllister le 13 novembre 2018, « sans jamais mettre les pieds à Wichita, [Tyler Barris] a créé une situation chaotique qui est rapidement passée de dangereuse à mortelle ». « Ses raisons étaient triviales et son indifférence pour la sécurité des autres, stupéfiante. » Ce jour-là, Tyler Barris plaide coupable de fausse alerte ayant entraîné la mort, cyber-harcèlement et conspiration dans un tribunal du Kansas. Il plaide également coupable des accusations dont il fait l’objet en Californie et dans le district fédéral de Columbia.

Il encourt donc une peine de 20 à 25 ans de prison. Il recevra la sentence du tribunal le 30 janvier 2019. Casey Viner attend lui aussi d’être jugé. Mais leur exemple ne devrait malheureusement pas mettre un terme au « swatting », bien au contraire. C’est du moins ce qui ressort d’une conversation téléphonique entre le journaliste Ahmed Ali Akbar et le « swatteur » repenti « Josh », dans la série de reportages À suivre.

KoopaTroopa787

« Quelqu’un en est mort, que ressentez vous ? demande le journaliste. Est-ce que ça va changer le comportement des swatteurs ? Comment vont-ils se sentir à l’avenir ?
Ça va s’accentuer, répond l’ancien “swatteur”.
Vraiment ?
Oui.
Expliquez-moi, je suis étranger à tout ça.
D’accord. Maintenant que quelqu’un est mort, l’excitation est à son comble pour ceux qui continuent. Ils ont vraiment l’impression d’avoir la vie des gens entre leurs mains. Comme s’ils étaient devenus Dieu. Et ça va s’intensifier. Parce qu’il y a eu un mort. »

Même diagnostic du côté du psychologue John Grohol, qui étudie les comportement des internautes. Pour lui, en effet, l’intérêt de simuler un appel d’urgence réside dans le sentiment de puissance qu’il confère. Ce sentiment de puissance peut en outre s’accompagner du plaisir du voyeur lorsque la victime du « swatteur » utilise Twitch, comme « KoopaTroopa787 ». Cet amateur du jeu vidéo Clash of Clans a été « swatté » au beau milieu d’une partie en février 2015.

« J’ai vu la police pointer une arme vers mon petit frère et c’est à cause de vous », déplore-t-il dans une vidéo postée sur YouTube. « Il aurait pu être abattu », poursuit-il en pleurant. « Il aurait pu mourir. Parce que vous avez choisi de swatter mon stream. Je me fous de savoir ce que vous me reprochez ou ce que je vous ai fait. Votre problème, c’est moi. Alors concentrez-vous sur moi. N’impliquez pas ma famille. Ils ne méritent pas ça. Mon petit frère a 10 ans. Il a 10 ans, et dix officiers de police ont pointé leurs armes sur lui. »

Les officiers de police semblent de leur côté totalement désemparés face à l’ampleur du phénomène, qui les détourne de leur mission, mettant ainsi en péril le reste de leur communauté. La police de Beverly Hills, en Californie, a par exemple estimé que la moitié de ses unités avaient été mobilisées après l’appel concernant la villa de Tom Cruise en janvier 2016. Par ailleurs, une intervention du SWAT coûte cher – jusqu’à 100 000 dollars. Ses unités disposent d’un équipement spécifique : fusils d’assaut, fusils à pompe, grenades à effet de choc et véhicules blindés.

Et sa création, dans les années 1960, correspond, selon l’Union américaine pour les libertés civiles, à « une militarisation excessive de la police américaine », qui est mondialement et tristement renommée pour avoir la gâchette facile. Or les procureurs ont refusé de placer l’officier Justin Rapp aux côtés de Tyler Barris et Casey Viner sur le banc des accusés. Au grand dam de Lisa Finch, qui en veut avant tout aux policiers. « Ils auraient pu s’interroger sur l’appel », dit-elle à Ahmed Ali Akbar. « Poser des questions sur la maison. Il n’y avait aucun médiateur, aucun négociateur. Pas de protocole. »


Couverture : Know your meme.


 

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