Les plans de lutte contre la pollution, de reforestation et de protection animale de la Chine sont contrebalancés par des actions extrêmement néfastes pour l'environnement. Pourquoi ce dédoublement ?

par Camille Hamet | 7 min | 05/11/2018

Faux-semblants

Ce mercredi 31 octobre, le porte-parole du ministère de l’Écologie et de l’environnement chinois Liu Youbin fait une promesse solennelle aux journalistes : le ralentissement économique ne détournera pas son pays de la lutte contre la pollution.

La pollution de l’est de la Chine vue de l’espace
Crédits : NASA

« Il va devenir de plus en plus difficile de réduire la pollution dans le futur », prévient-il néanmoins, en référence au mécontentement des entrepreneurs chinois qui se plaignent de voir leurs affaires affectées par les mesures écologiques de leur gouvernement. « Il est biaisé et inexact de dire que la Chine relâchera ses mesures de réduction de la pollution », insiste-t-il ensuite, visant cette fois-ci les organismes dédiés à la défense de l’environnement qui accusent le pays d’abandonner « la guerre contre la pollution » déclarée il y a cinq ans.

De fait, la consommation de charbon, qui a n’a cessé de chuter entre 2014 et 2017, est de nouveau à la hausse en Chine et les émissions de carbone pourraient cette année battre le record de 2013, selon le South China Morning PostMais selon Li Gao, le chef du bureau du changement climatique au sein de l’Agence de planification chinoise, les centrales thermiques du pays comptent parmi les plus efficaces au monde et que la part d’énergie produite par le charbon continue de diminuer. Sans compter que « l’électricité au charbon fait appel aux gouvernements locaux, si les conditions extérieures ne sont pas prises en compte, il faudra donc du temps pour résoudre ce problème ».

D’autant que les gouvernements locaux seraient loin d’être irréprochables. Dans un rapport publié le lundi 22 octobre, le ministère de l’Écologie et de l’environnement chinois accuse en effet les provinces du Henan, du Yunnan et du Guangxi de fournir des efforts « superficiels » dans la lutte nationale contre la pollution, voire carrément de les feindre.

La province du Henan, qui se trouve dans le centre de la Chine, n’a pas réussi à faire cesser les activités industrielles illégales dans les réserves naturelles protégées. Le gouvernement central lui a alloué 87 millions de yuans pour la préservation des zones humides au cours des deux dernières années et elle n’a dépensé que 5 % de cette somme.

La province du Guangxi, qui se trouve dans le sud-ouest, n’a pas réussi à limiter les importations illégales de déchets. Elle a n’a pas réussi non plus à limiter la pollution liée aux élevages de bétail et de volaille.

Les grottes de Longmen, avec et sans pollution
Province du Hennan

Quant à la province du Yunnan, également située dans le sud-ouest du pays, elle n’est pas parvenue à limiter la pollution liée à la production de métaux lourds. Seuls 15 des 173 producteurs de métaux à grande échelle de la province ont pu être inclus dans une liste d’entreprises conformes aux normes de l’industrie, tandis que de nombreuses petites usines se sont agrandies illégalement.

Mais c’est la province du Shandong, située dans l’est de la Chine, qui attire aujourd’hui les regards indignés des défenseurs de l’environnement.

CFC

Les chlorofluorocarbones (CFC) sont illégaux dans le monde entier depuis que les scientifiques ont prouvé qu’ils abîmaient la couche d’ozone et que les pays ont signé le Protocole de Montréal, en 1987. Personne ne s’attendait donc à ce qu’une étude, publiée le jeudi 17 mai 2018 dans la revue Nature, montre que les niveaux d’un type de CFC, le CFC-11, avaient régulièrement augmenté dans l’atmosphère au cours des dernières années. Et ne savait encore moins l’expliquer.

À l’exception de Stephen Montzka, scientifique de l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique, et de son équipe, qui ont déterminé que les émissions du CFC-11 étaient en partie dues à un problème de recyclage des produits électroménagers réfrigérants en Chine.

« Les recherches suggèrent que les réfrigérants que l’on trouve dans les réfrigérateurs et les climatiseurs en Chine ne sont pas éliminés correctement, ce qui permet aux produits chimiques mangeurs d’ozone de s’échapper dans l’atmosphère », écrivaient-ils alors.

Les émissions de CFC-11 en Chine
Crédits : NASA

Mais ce problème de recyclage ne suffisait pas à expliquer l’importance des niveaux de CFC-11 présents dans l’atmosphère, et le New York Times s’est emparé de l’affaire. Dans un article publié le dimanche 24 juin, le journal a révélé que plusieurs usines de la ville de Xingfu, dans la province du Shandong, continuaient de produire du CFC-11 afin de fabriquer de l’isolant en mousse pour les réfrigérateurs et les bâtiments.

« Des interviews, des documents et des publicités rassemblés par le New York Times et des enquêteurs indépendants indiquent qu’une source majeure – possiblement la plus importante – se trouve dans les usines chinoises qui ont ignoré l’interdiction mondiale et ont continué à fabriquer ou à utiliser le CFC-11, principalement pour produire de l’isolant en mousse pour les réfrigérateurs et les bâtiments. »

Plus récemment, le vendredi 28 septembre, un article paru dans la revue Geophysical Research Letters a confirmé que la Chine orientale était la source d’au moins la moitié des 40 000 tonnes de CFC-11 présents dans l’atmosphère.

Ses auteurs, une équipe internationale de chercheurs, l’ont compris en combinant données de concentration atmosphérique au sol et en suspension dans l’air provenant de la péninsule coréenne. Ils se sont également appuyés sur deux modèles simulant la manière dont les gaz se déplacent dans l’atmosphère. Mais ils n’ont pas pu déterminer qui exactement contrevenait à l’interdiction, ni si les contrevenants étaient au courant des dégâts qu’ils causaient.

Tous les animaux ne bénéficient pas du même traitement de faveur que les pandas en Chine.

« Nos travaux montrent l’emplacement des émissions de tétrachlorure de carbone », explique l’un d’eux, Matt Rigby. « Cependant, nous ne connaissons pas encore les processus ou les industries responsables. Ceci est important car nous ne savons pas s’il est produit intentionnellement ou par inadvertance. » Mais qu’elle soit intentionnelle ou pas, l’utilisation de CFC-11 ne constitue pas moins une nouvelle tâche au tableau de la rédemption environnementale chinoise.

L’arrêt de mort

Outre son volontarisme en matière d’énergie renouvelable, qui lui avait permis de faire baisser sa consommation de charbon et de détrôner l’Allemagne sur le solaire, la Chine s’est illustrée par sa politique de reforestation. « La Chine est le seul pays à avoir augmenté intentionnellement sa végétation avec les projets de plantation d’arbres », pouvait ainsi affirmer en 2015 Yi Liu, chercheur à l’université de Nouvelle-Galles du Sud.

Cette politique de reforestation permet non seulement à la Chine de diminuer ses émissions de CO2, mais aussi de préserver son animal fétiche, le panda géant, dont l’alimentation se compose à 99 % de bambou. Le pays a créé 67 réserves naturelles pour le célèbre mammifère noir et blanc, et Pékin verse de généreuses subventions aux agriculteurs résidant à proximité. En contrepartie, ces derniers s’engagent à ne pas utiliser d’engrais chimiques ni de pesticides.

Un panda de Chengdu
Crédits : Theodor Lundqvist

Résultat, le nombre de pandas en liberté est passé de 1 216 en 1988 à 1 864 en 2014. L’animal a donc quitté la catégorie des espèces « en danger d’extinction », rejoignant celle des espèces « vulnérables ». Une petite victoire pour celui que le Fonds mondial pour la nature (WWF) a choisi comme emblème et porte-drapeau de la lutte pour la biodiversité.

Mais tous les animaux ne bénéficient pas du même traitement de faveur en Chine. À commencer par les tigres et les rhinocéros. Pékin a en effet autorisé la reprise « limitée » du commerce de produits issus de ces animaux le lundi 29 octobre. Ce qui signifie que ces produits peuvent désormais, par exemple, être utilisés pour la vente d’œuvres d’art et « la recherche et les traitements médicaux ».

Cette autorisation limitée remplace une interdiction totale décidée en 1993. Elle se justifie par le fait que le marché noir avait de toute façon remplacé le commerce légal. Mais elle signe un véritable « arrêt de mort » pour les tigres et les rhinocéros selon les défenseurs des animaux, qui affirment qu’elle ne fera qu’accroître la menace sur la faune sauvage.

« La reprise du commerce légal risque non seulement de servir de couverture au trafic clandestin, mais elle va aussi stimuler une demande qui avait décliné depuis l’entrée en vigueur de la prohibition », affirme par exemple la responsable biodiversité du WWF, Margaret Kinnaird.

Un tigre élevé en captivité pour ses os
Janissa Ng/WWF-Singapore

Cette demande concerne les os, les griffes, les moustaches et le pénis du tigre, qui sont parés de pouvoirs très controversés, et notamment aphrodisiaques, dans la médecine traditionnelle chinoise. Quant à la corne du rhinocéros, à l’origine prescrite contre la fièvre, elle est aujourd’hui parée de prétendues vertus contre le cancer.

Le cancer, qui fait justement des ravages en Chine à cause de la pollution. Le pays compte plus de 450 « villages du cancer » où les habitants, contraints de boire l’eau de la rivière Huai, polluée par les usines alentours, tombent comme des mouches. 19 % des terres arables chinoises sont si polluées qu’elles sont considérées comme dangereuses pour l’humain. La pollution de l’air tue à elle seule 4 000 Chinois chaque jour. Autant de raisons de poursuivre, et même d’intensifier « la guerre contre la pollution » en Chine. Pour l’heure, le dragon se mord la queue.


Couverture : Shanghai, par Yiran Ding.


 

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