par Camille Hamet | 1 mai 2017

Le prati­­cien de la philo­­so­­phie

« J’échan­­ge­­rais toute ma tech­­no­­lo­­gie pour un après-midi avec Socrate. » — Steve Jobs Avec ses cheveux mi-longs et son visage hâlé, Andrew Taggart, 38 ans, évoque davan­­tage un surfer cali­­for­­nien qu’un philo­­sophe. Il a pour­­tant obtenu un docto­­rat de philo­­so­­phie à l’uni­­ver­­sité du Wiscon­­sin en 2009. Sa thèse portait sur la signi­­fi­­ca­­tion d’une vie réus­­sie dans le monde moderne. Mais atten­­tion : Andrew Taggart n’est pas un philo­­sophe ordi­­naire. Lui se défi­­nit comme un « prati­­cien de la philo­­so­­phie ». Au lieu de se consa­­crer à d’épi­­neux problèmes d’ordre méta­­phy­­sique, épis­­té­­mo­­lo­­gique, éthique ou poli­­tique, il aide ses clients à redé­­fi­­nir les notions de « bonheur » et de « succès » avec de longues conver­­sa­­tions sur Skype. Outil qu’il utilise égale­­ment pour répondre à mes inter­­­ro­­ga­­tions d’une voix ensor­­ce­­lante.

Andrew Taggart, prati­­cien de la philo­­so­­phie
Crédits : andrewj­­tag­­gart.com

« Au début de la séance, nous prenons un moment de silence pour médi­­ter, ou au moins pour nous couper du reste de la jour­­née. Nous commençons à parler à l’heure exacte que nous nous sommes fixés. En revanche, nous ne savons pas combien de temps va durer la conver­­sa­­tion. Elle se termine lorsque nous arri­­vons à une conclu­­sion natu­­relle. Chaque conver­­sa­­tion est un débat d’idées, cela implique de la concen­­tra­­tion, de l’in­­té­­rêt mutuel, du respect. Nous abor­­dons tous les sujets possibles et imagi­­nables sous le Soleil. Nous établis­­sons ainsi une rela­­tion d’ami­­tié philo­­so­­phique. » Comme un psycho­­logue, un « prati­­cien de la philo­­so­­phie » peut prendre 100 dollars de l’heure. Mais Andrew Taggart laisse ses clients libres de payer « ce qu’ils peuvent, quand ils le peuvent ». Cette clien­­tèle semble néan­­moins rela­­ti­­ve­­ment aisée. Elle comprend notam­­ment plusieurs diri­­geants d’en­­tre­­prises high-tech de la baie de San Fran­­cisco. « Ils s’adressent à moi parce qu’il sentent confu­­sé­­ment que quelque chose ne va pas dans la vie qu’ils mènent », m’ex­­plique le prati­­cien. « Je les aide à se poser les bonnes ques­­tions. Au lieu de se deman­­der “comment avoir plus de succès ?”, il faut se deman­­der “pourquoi avoir du succès ? ” ». 


Selon lui, leur façon de penser leur rela­­tion au monde à l’aune du travail, de la tran­­sac­­tion et de la produc­­ti­­vité ne peut mener qu’à l’in­­sa­­tis­­fac­­tion et au malheur. « C’est ce que j’ap­­pelle l’ins­­tru­­men­­ta­­li­­sa­­tion du monde. Une fois que vous repé­­rez ce schéma de pensée, vous réali­­sez qu’il est à l’œuvre partout. Par exemple, lorsqu’une entre­­prise offre des cours de médi­­ta­­tion à ses employés, ce n’est pas pour qu’ils se sentent mieux, c’est pour qu’ils soient plus produc­­tifs. Quel enfer. » Certains clients d’An­­drew Taggart ont opéré des chan­­ge­­ments radi­­caux à la suite de leurs conver­­sa­­tions. Jerrold McGrath, par exemple, a quitté son emploi, donné la prio­­rité à son rôle de père de famille, démé­­nagé et créé sa propre société de consul­­tants, Inter­­vene Syste­­mic Consul­­ting. Il me raconte qu’il a fait la connais­­sance du prati­­cien il y a quatre ans, par l’in­­ter­­mé­­diaire d’un ami. « À l’époque, j’avais obtenu le travail de mes rêves mais j’étais moins heureux qu’au­­pa­­ra­­vant. Je me disais fier de moi mais ce n’était pas vrai. Parler avec Andrew m’a fait comprendre que je me four­­voyais. » Pour lui, le proces­­sus de trans­­for­­ma­­tion a été à la fois « doulou­­reux » et « extra­­or­­di­­nai­­re­­ment grati­­fiant ». « Les ques­­tions que pose Andrew sont très pénibles. Elles obligent à voir plus loin que la satis­­fac­­tion à court-terme. En chan­­geant de carrière, j’ai perdu des amis, ceux qui ne s’in­­té­­res­­saient à moi que du fait de ma posi­­tion sociale. Mais j’en ai gagné d’autres, certai­­ne­­ment plus signi­­fi­­ca­­tifs. De manière géné­­rale, je suis émotion­­nel­­le­­ment plus présent. Et pas seule­­ment pour ma compagne et ma fille. » C’est aussi un proces­­sus qui prend beau­­coup de temps. Jerrold McGrath avait à nouveau rendez-vous avec Andrew Taggart quelques jours après notre entre­­tien.

La page d’ac­­cueil du site d’An­­drew Taggart
Crédits : andrewj­­tag­­gart.com

Les systèmes symbo­­liques

Andrew Taggart est loin d’être le premier « gourou  » de la Sili­­con Valley. Il y a dix ans déjà, l’in­­gé­­nieur Chade-Meng Tan lançait un programme de déve­­lop­­pe­­ment person­­nel au sein de Google, la firme la plus emblé­­ma­­tique de la baie de San Fran­­cisco. Inti­­tulé Search Inside Your­­self – « Cherche à l’in­­té­­rieur de toi » –, ce programme consiste, pour l’es­­sen­­tiel, à apprendre à se concen­­trer, à se connaître soi-même et à déve­­lop­­per certaines habi­­tudes mentales en réali­­sant diffé­­rents exer­­cices d’iden­­ti­­fi­­ca­­tion et de partage de ses propres émotions. Il a été suivi par des centaines d’em­­ployés de Google, soucieux de redon­­ner un sens à leur quête effré­­née de recon­­nais­­sance. Quant au maître à penser de tous les entre­­pre­­neurs de la tech, Steve Jobs, il appliquait scru­­pu­­leu­­se­­ment les ensei­­gne­­ments d’un yogi légen­­daire, Para­­ma­­hansa Yoga­­nanda. C’est d’ailleurs ainsi qu’il voulait rester dans les mémoires, à en croire le déroulé de son enter­­re­­ment en octobre 2011. Steve Jobs l’avait lui-même plani­­fié et il avait demandé à ce que chacune des personnes présentes reçoive le livre de Para­­ma­­hansa Yoga­­nanda en guise de cadeau d’adieu. « Le dernier message de Steve à notre inten­­tion était : “Voici le livre de Yoga­­nanda. Mettez-vous à jour” », souli­­gnera deux ans plus tard Marc Benioff, PDG de Sales­­force. « Je consi­­dère Steve comme une personne très spiri­­tuelleIl avait formi­­da­­ble­­ment bien compris que cette intui­­tion était son plus grand don, et qu’il devait obser­­ver le monde de l’in­­té­­rieur. » Reste que l’art de la philo­­so­­phie a long­­temps laissé la Sili­­con Valley indif­­fé­­rente. Elle y a même parfois été un sujet de déri­­sion. En septembre 2007, Paul Graham, cofon­­da­­teur de l’in­­cu­­ba­­teur de start-ups Y Combi­­na­­tor, disait avoir choisi de faire des études de philo­­so­­phie parce que c’était « incroya­­ble­­ment inutile ». « Aussi incroya­­ble­­ment inutile que de déchi­­rer mes vête­­ments ou de percer mon oreille avec une épingle à nour­­rice, ce qui deve­­nait alors à la mode. »

Paul Graham

Les diri­­geants de la Sili­­con Valley sont pour­­tant nombreux à avoir fait de telles études. « Cela m’a appris deux choses », confiait le cofon­­da­­teur de Slack et Flickr, Stewart Butter­­field, au maga­­zine Forbes en juillet 2015. « J’ai appris à écrire clai­­re­­ment. J’ai appris à suivre un raison­­ne­­ment jusqu’au bout, ce qui n’a pas de prix lorsqu’on dirige une réunion. » Et ils sont encore plus nombreux à avoir asso­­cié la philo­­so­­phie à d’autres disci­­plines. C’est le cas, entre autres, de Peter Thiel, cofon­­da­­teur de PayPal, de Marissa Mayer, PDG de Yahoo, de Reid Hoff­­man, cofon­­da­­teur de LinkedIn, et de Mike Krie­­ger, cofon­­da­­teur d’Ins­­ta­­gram. Tous ont suivi le programme Symbo­­lic Systems de l’uni­­ver­­sité Stan­­ford.

Créé en 1986, celui-ci combine neuros­­cience, logique, psycho­­lo­­gie, intel­­li­­gence arti­­fi­­cielle, infor­­ma­­tique et philo­­so­­phie contem­­po­­raine pour tenter de répondre à des ques­­tions comme « l’in­­tel­­li­­gence requiert-elle un esprit ? », « comment l’es­­prit est-il relié au cerveau ? », ou encore « l’in­­tel­­li­­gence requiert-elle une forme de cerveau biolo­­gique ?  ». Et pour cause : à l’ori­­gine des « systèmes symbo­­liques » se trouvent les travaux du mathé­­ma­­ti­­cien Alan Turing, qui prédi­­sait l’avè­­ne­­ment d’une machine capable de penser. Une prédic­­tion que Google semble déter­­mi­­née à réali­­ser. Dans un article paru en octobre 2016 dans le jour­­nal interne de l’unité Google Brain, ses deux cher­­cheurs Martín Abadi et David Ander­­sen montraient en effet que certaines de leurs intel­­li­­gences arti­­fi­­cielles étaient d’ores et déjà capables de créer leur propre chif­­fre­­ment. Ils ont ainsi semé la panique parmi les jour­­na­­listes, qui y ont vu le début de la fin de la domi­­na­­tion de l’hu­­ma­­nité sur les machines. Et une preuve supplé­­men­­taire de la néces­­saire analyse philo­­so­­phique des travaux, des recherches et des missions dont se sont inves­­ties les entre­­prises high-tech de la baie de San Fran­­cisco. Mais encore faut-il se deman­­der quel est aujourd’­­hui le courant de pensée domi­­nant dans la Sili­­con Valley.

Le stoï­­cisme cali­­for­­nien

Aussi surpre­­nant que cela puisse paraître, le livre de chevet des créa­­teurs de start-ups promeut une philo­­so­­phie fondée par un Grec du IIIe siècle avant Jésus Christ, Zénon de Kition : le stoï­­cisme. Il s’agit de A Guide to the Good Life: The Ancient Art of Stoic Joy, que l’on pour­­rait traduire par Un Guide pour une vie meilleure : l’art ancien de la joie stoïque. Son auteur, William Irvine, profes­­seur de philo­­so­­phie de l’uni­­ver­­sité d’État Wright, ne revient pas de son succès. « Lorsque je l’ai écrit, personne ne s’in­­té­­res­­sait au stoï­­cisme et j’étais persuadé que personne ne voudrait le lire », m’a-t-il dit au télé­­phone. « Encore moins les entre­­pre­­neurs de la tech ! » Le stoï­­cisme encou­­rage à déve­­lop­­per quatre vertus : le courage, la tempé­­rance, la justice et la sagesse. Cette sagesse suppose de savoir faire la diffé­­rence entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. Le stoï­­cisme recom­­mande aussi de distin­­guer ce qui, dans la vie, a véri­­ta­­ble­­ment de la valeur. « Et ce qui a le plus de valeur, c’est la tranquillité de l’es­­prit. Cela ne veut pas dire “ne rien ressen­­tir” mais se prému­­nir contre les émotions néga­­tives, telles que la colère et la peur. » D’après le site d’in­­for­­ma­­tion améri­­cain Quartz, les entre­­pre­­neurs de la Sili­­con Valley utilisent cette philo­­so­­phie complexe et multi­­sé­­cu­­laire comme un outil de déve­­lop­­pe­­ment person­­nel, ce qui n’est pas pour déplaire à William Irvine. « D’une certaine façon, c’est bien ce que le stoï­­cisme propose, un outil de déve­­lop­­pe­­ment person­­nel. »

William Irvine
Crédits : Wright State Univer­­sity

Le profes­­seur prend en exemple les diffé­­rentes tech­­niques prônées par les stoï­­ciens pour atteindre la fameuse tranquillité de l’es­­prit, telle que la visua­­li­­sa­­tion néga­­tive. « Si votre travail vous épuise, imagi­­nez que vous le perdez. Si votre parte­­naire vous casse les pieds, imagi­­nez qu’il ou elle vous quitte. Vous réali­­se­­rez que les choses ne vont pas si mal que ça et vous pour­­rez mieux les accep­­ter. » Accep­­ter ne signi­­fie pas rester inac­­tif. En effet, l’un des plus grands penseurs du stoï­­cisme avait une action poli­­tique ; il s’agit de l’em­­pe­­reur Marc Aurèle (121–180). « Il prenait simple­­ment garde à ne pas utili­­ser son immense pouvoir de manière à faire de lui un homme malheu­­reux », affirme William Irvine, qui recom­­mande à ce propos la lecture du « jour­­nal intime » de Marc Aurèle, Les Médi­­ta­­tions. « Il ne se conten­­tait pas d’y consi­­gner tout ce qui, dans l’exer­­cice du pouvoir, le bles­­sait. Il y établis­­sait de véri­­tables stra­­té­­gies pour que cette bles­­sure ne se repro­­duise pas. » Les puis­­sants d’aujourd’­­hui auront-ils cette sagesse ? William Irvine l’ignore, mais il craint que les entre­­pre­­neurs de la Sili­­con Valley n’uti­­lisent le stoï­­cisme pour les mauvaises raisons. « Il serait terri­­ble­­ment ironique qu’un outil pouvant faire de vous un être qui se moque éper­­du­­ment de gagner un milliard de dollars soit utilisé juste­­ment dans l’es­­poir de gagner un milliard de dollars ! »

Marc Aurèle du futur

Couver­­ture : Épic­­tète pris d’as­­saut. (Ulyces.co)


 

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