par Camille Hamet | 17 juin 2018

Les colosses de pierre

Le dimanche de Pâques 1722, le navi­­ga­­teur hollan­­dais Jakob Rogge­­veen, alors à la recherche de la mythique Terra Austra­­lis découvre une forte­­resse volca­­nique au beau milieu de l’océan Paci­­fique. Cette île, qu’il baptise île de Pâques, ne compte plus que 4 000 habi­­tants. Mais elle était quelques siècles aupa­­ra­­vant le siège d’une civi­­li­­sa­­tion assez déve­­lop­­pée et sophis­­tiquée sur les plans artis­­tique et tech­­no­­lo­­gique pour construire les colosses de pierre qui veillent encore sur elle.

Pour le biolo­­giste améri­­cain Jared Diamond, ce sont juste­­ment ces colosses dres­­sés dos à la mer qui sont respon­­sables de la péri­­cli­­ta­­tion de cette civi­­li­­sa­­tion. Il estime en effet que pour les trans­­por­­ter de la carrière du volcan Rano Raraku, d’où les colosses étaient extraits, jusqu’à la côte, les habi­­tants de l’île de Pâques ont dû les faire rouler sur des rondins, et donc sacri­­fier des dizaines d’arbres. Ils ont « détruit, sans le savoir, les ressources natu­­relles dont dépen­­dait leur société » et commis un véri­­table « suicide écolo­­gique ».

Crédits : Arian Zwegers/Flickr

Cette thèse est discré­­di­­tée par plusieurs cher­­cheurs, qui plaide pour leur part pour un dépla­­ce­­ment des colosses par rota­­tion – soit en posi­­tion hori­­zon­­tale, soit en posi­­tion verti­­cale. Pour ces cher­­cheurs, la défo­­res­­ta­­tion de l’île de Pâques est multi­­fac­­to­­rielle. L’an­­thro­­po­­logue hawaïenne Mara Mulroo­­ney affirme par exemple qu’elle a été causée à la fois par l’agri­­cul­­ture sur brûlis et par l’ar­­ri­­vée des rats aux alen­­tours de 1200. En l’ab­­sence de préda­­teurs, les rongeurs ont selon elle proli­­féré au point de détruire la flore et l’avi­­faune.

Mais si, comme le recon­­naît une étude publiée en mai 2018 dans la revue scien­­ti­­fique Astro­­bio­­logy, « les détails de leur histoire font toujours débat, de nombreux travaux indiquent que les habi­­tants de l’île de Pâques ont épuisé leurs ressources, ce qui a conduit à la famine et à la fin de leur civi­­li­­sa­­tion ». Et leur exemple est fréquem­­ment « utilisé comme une leçon pour le monde en termes de déve­­lop­­pe­­ment durable ».

Les auteurs de cette étude ont donc choisi de s’en servir comme d’un point de départ dans l’éla­­bo­­ra­­tion d’un modèle mathé­­ma­­tique capable de déter­­mi­­ner les diffé­­rents destins possibles d’une civi­­li­­sa­­tion et de sa planète, qu’ils présentent de manière inter­­­dé­­pen­­dante. À mesure que la popu­­la­­tion d’une civi­­li­­sa­­tion augmente, elle utilise davan­­tage les ressources de sa planète, et en utili­­sant davan­­tage ces ressources, elle modi­­fie la planète.

L’île de Pâques leur a notam­­ment permis d’illus­­trer le concept essen­­tiel de « capa­­cité porteuse », qui recouvre la taille maxi­­male de la popu­­la­­tion d’un orga­­nisme qu’un milieu donné peut suppor­­ter. « Si vous passez par un chan­­ge­­ment clima­­tique très impor­­tant, votre capa­­cité porteuse peut chuter parce que l’agri­­cul­­ture à grande échelle peut par exemple être forte­­ment pertur­­bée », explique l’un d’eux, l’as­­tro­­phy­­si­­cien améri­­cain Adam Frank. Mais l’ori­­gi­­na­­lité de leur travail repose sur le fait qu’ils ne se penchent pas unique­­ment sur le destin de l’hu­­ma­­nité et de la planète Terre, mais de l’uni­­vers tout entier.

Une chance sur dix milliards de billions

Comme le rappelle l’étude, il est clair, depuis la deuxième moitié du XXe siècle, que l’ac­­ti­­vité humaine a profon­­dé­­ment modi­­fié le système terrestre. Et si le réchauf­­fe­­ment clima­­tique, entraîné par les émis­­sions de CO2 en est la repré­­sen­­ta­­tion la plus spec­­ta­­cu­­laire, ce chan­­ge­­ment se carac­­té­­rise égale­­ment par la défo­­res­­ta­­tion et l’ef­­fon­­dre­­ment de la biodi­­ver­­sité. Il a été décrit par le néolo­­gisme « anthro­­po­­cène » comme la période durant laquelle l’ac­­ti­­vité humaine est deve­­nue la force géolo­­gique domi­­nante sur la Terre.

L’an­­thro­­po­­cène appa­­raît en outre comme un point de bascu­­le­­ment. Ses consé­quences sur la civi­­li­­sa­­tion humaine sont incon­­nues, avec des prédic­­tions qui vont de l’adap­­ta­­tion à l’ef­­fon­­dre­­ment. Mais les auteurs de l’étude doutent que la situa­­tion actuelle de la Terre soit inédite. Car une autre étude, publiée en mai 2016, tend à démon­­trer que la civi­­li­­sa­­tion humaine ne serait pas la première civi­­li­­sa­­tion tech­­no­­lo­­gique­­ment avan­­cée de l’his­­toire de l’uni­­vers.

Cette étude montrait en effet que les chances pour que l’hu­­ma­­nité soit la première espèce intel­­li­­gente de l’uni­­vers sont d’une sur dix milliards de billions. Ce qui est incroya­­ble­­ment faible. « Pour moi, cela implique que d’autres espèces intel­­li­­gentes et tech­­no­­lo­­giques ont très certai­­ne­­ment évolué avant nous », affir­­mait alors Adam Frank. « Si nous ne sommes pas la première civi­­li­­sa­­tion de l’uni­­vers, cela signi­­fie qu’il existe proba­­ble­­ment des règles selon lesquelles le destin d’une civi­­li­­sa­­tion aussi jeune que la nôtre peut adve­­nir », dit-il aujourd’­­hui.

« L’idée est simple­­ment de recon­­naître que le proces­­sus du chan­­ge­­ment clima­­tique peut être quelque chose de géné­­rique », pour­­suit-il. « Les lois de la physique veulent que toute popu­­la­­tion jeune, en construi­­sant une civi­­li­­sa­­tion éner­­gi­­vore comme la nôtre, provoque néces­­sai­­re­­ment une réac­­tion de la part de la planète qu’elle habite. Abor­­der le chan­­ge­­ment clima­­tique dans un contexte cosmique peut nous donner une meilleure idée de ce qui est en train de nous arri­­ver et de ce que nous pouvons faire pour l’évi­­ter. »

Les quatre scéna­­rios

Le modèle mathé­­ma­­tique élaboré par Adam Frank et son équipe ont permis d’iden­­ti­­fier quatre scéna­­rios possibles quant au deve­­nir d’une civi­­li­­sa­­tion et d’une planète données. Le premier est celui du « dépé­­ris­­se­­ment ». La popu­­la­­tion augmente aussi rapi­­de­­ment que l’état de la planète se dégrade sous l’ef­­fet du réchauf­­fe­­ment clima­­tique. Puis elle atteint un sommet avant de décroître tout aussi rapi­­de­­ment, en raison des condi­­tions de vie de plus en plus diffi­­ciles. Elle finit par atteindre un niveau stable, mais vrai­­sem­­bla­­ble­­ment insuf­­fi­­sant à perpé­­tuer une civi­­li­­sa­­tion tech­­no­­lo­­gique­­ment avan­­cée.

Crédits : Univer­­sity of Roches­­ter / Michael Osad­­ciw

Le deuxième scéna­­rio est celui de la « dura­­bi­­lité » : la popu­­la­­tion et la tempé­­ra­­ture plané­­taire augmentent avant de se stabi­­li­­ser à des niveaux sans consé­quences catas­­tro­­phiques. Ce scéna­­rio ne peut se produire que si la popu­­la­­tion en ques­­tion recon­­naît que ses acti­­vi­­tés ont un effet néga­­tif sur sa planète et qu’elle passe de l’uti­­li­­sa­­tion de ressources à fort impact à des ressources à faible impact. Sur Terre, par exemple, cela signi­­fie­­rait passer des éner­­gies fossiles aux éner­­gies renou­­ve­­lables.

Le troi­­sième scéna­­rio est celui de  l’ « effon­­dre­­ment sans chan­­ge­­ment de ressources ». Comme dans le scéna­­rio du dépé­­ris­­se­­ment, la popu­­la­­tion augmente aussi rapi­­de­­ment que l’état de la planète se dégrade. Mais une fois le sommet atteint, alors que les condi­­tions de vie sont deve­­nues insou­­te­­nables, la popu­­la­­tion chute inexo­­ra­­ble­­ment. C’est la fin de la civi­­li­­sa­­tion. Seule l’es­­pèce peut éven­­tuel­­le­­ment espé­­rer survivre.

Le quatrième – et le pire – scéna­­rio est celui de l’ « effon­­dre­­ment avec chan­­ge­­ment de ressources ». Comme dans le scéna­­rio de la dura­­bi­­lité, la popu­­la­­tion recon­­naît que ses acti­­vi­­tés ont un effet néga­­tif sur sa planète et passe de l’uti­­li­­sa­­tion de ressources à fort impact à des ressources à faible impact. Mais sa réponse s’avère trop tardive : la situa­­tion semble un temps se stabi­­li­­ser, puis elle se dégrade de nouveau et la popu­­la­­tion s’ef­­fondre.

Est-il encore temps d’em­­prun­­ter le chemin de la « dura­­bi­­lité » ?

Vers lequel de ses scéna­­rios se dirigent la Terre et l’hu­­ma­­nité ? Adam Frank et son équipe ne sont pas encore en mesure de répondre à cette ques­­tion. Mais s’ils parviennent main­­te­­nant à calcu­­ler la durée de vie d’une civi­­li­­sa­­tion, ils pour­­ront se faire une idée de sa capa­­cité à surmon­­ter une « crise exis­­ten­­tielle » et à emprun­­ter le chemin de la « dura­­bi­­lité ». En atten­­dant, ils se contentent d’en­­voyer un nouvel aver­­tis­­se­­ment à l’hu­­ma­­nité.

« Si l’on modi­­fie trop profon­­dé­­ment le climat de la Terre, on ne pourra peut-être plus reve­­nir en arrière », souligne en effet Adam Frank. « Même si l’on recule et qu’on commence à utili­­ser des ressources solaires ou d’autres ressources à faible impact, il pour­­rait être trop tard, car notre planète a déjà changé. Nos modèles montrent que nous ne pouvons pas penser comme une popu­­la­­tion qui évolue d’elle-même. Il faut que nous pensions à des planètes et des civi­­li­­sa­­tions qui évoluent ensemble. »

Afin, s’il en est encore temps, d’em­­prun­­ter nous aussi le chemin de la « dura­­bi­­lité ».


Couver­­ture : Inters­­tel­­lar. (Warner Bros.)


Down­load WordP­ress Themes Free
Down­load Nulled WordP­ress Themes
Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Down­load WordP­ress Themes
down­load udemy paid course for free
Free Download WordPress Themes
Download Nulled WordPress Themes
Download Best WordPress Themes Free Download
Download Nulled WordPress Themes
download udemy paid course for free

Plus de monde