par Camille Hamet | 29 janvier 2018

Le 25 septembre 2017, 3,5 millions d’élec­­teurs étaient appe­­lés à se pronon­­cer sur l’in­­dé­­pen­­dance du Kurdis­­tan irakien. Un réfé­­ren­­dum promis de longue date, et dont l’is­­sue ne faisait aucun doute. En effet, en 2005, alors que les Kurdes d’Irak obte­­naient leur auto­­no­­mie, ils étaient déjà 98 % à se décla­­rer en faveur de l’in­­dé­­pen­­dance. Entre-temps, le pouvoir central s’était effon­­dré à Bagdad et le terri­­toire des Kurdes s’était agrandi au rythme des défaites de Daech. Leur leader, Massoud Barzani, se rêvait en père du premier État kurde. De même, en Syrie, les milices kurdes, nimbées de la gloire chère­­ment payée de la bataille de Kobané, pouvaient se rêver en acteurs incon­­tour­­nables des négo­­cia­­tions pour la paix. Mais main­­te­­nant que Daech ne hante plus autant les nuits de la coali­­tion inter­­­na­­tio­­nale, les rêves des Kurdes de Syrie et d’Irak semblent virer aux cauche­­mars.

Une région clé

Le 17 janvier dernier, le secré­­taire d’État améri­­cain Rex Tiller­­son a annoncé que les États-Unis ne comp­­taient pas aban­­don­­ner la Syrie à Bachar el-Assad, aux Russes et aux Iraniens après la défaite des isla­­mistes. Mais bien au contraire créer une « force de sécu­­rité fron­­ta­­lière » consti­­tuée de 30 000 hommes et gérée par les Forces démo­­cra­­tiques syriennes (FDS) en coor­­di­­na­­tion avec les Unités de protec­­tion du peuple kurde (YPG). Il n’en fallait pas davan­­tage au président turc, Recep Tayyip Erdo­­gan, qui consi­­dère les YPG comme des émana­­tions du Parti des travailleurs du Kurdis­­tan (PKK), orga­­ni­­sa­­tion respon­­sable de nombreux atten­­tats dans son pays, pour décla­­rer la guerre au Kurdis­­tan syrien. Trois jours plus tard, il lançait une offen­­sive contre le canton d’Afrin, entraî­­nant avec lui l’Ar­­mée syrienne libre (ASL).

Un pont ancien dans la région d’Afrin
Crédits : The Kurdish Project

Afrin, c’est le maillon faible du terri­­toire bâti par les FDS et les YPG dans le nord de la Syrie à la faveur de leur combat contre Daech. En effet, coincé comme il l’est entre la Turquie, des zones rebelles placées sous l’in­­fluence d’An­­kara et des zones reprises par le régime de Damas, ce canton est coupé du reste du terri­­toire dominé par les Kurdes dans le nord du pays. Mais il occupe malgré son isole­­ment une place centrale d’un point de vue poli­­tique et symbo­­lique. C’est une enclave qui permet de prendre la pres­­ti­­gieuse ville d’Alep en tenailles, et la première région à avoir été direc­­te­­ment admi­­nis­­trée par une milice kurde depuis le début de la guerre en Syrie. C’est en outre une région qui fut le théâtre de la chute de l’Em­­pire otto­­man en 1918.

« La décla­­ra­­tion de Tiller­­son a fourni un prétexte à Erdo­­gan, mais il est probable que ce dernier songeait à attaquer cette région depuis un bon moment », analyse Cyril Rous­­sel, géographe spécia­­liste du Moyen-Orient. « C’est seule­­ment la goutte d’eau qui a fait débor­­der le vase », renché­­rit Jordi Tejel, histo­­rien spécia­­liste des Kurdes. « La Turquie a de toute façon inté­­rêt à contrô­­ler sa fron­­tière avec la Syrie : pour assu­­rer sa sécu­­rité, c’est évident, mais aussi pour impo­­ser sa force mili­­taire dans le pays en cas de parti­­tion après la guerre, ou encore pour gérer les flux de popu­­la­­tions. » Et face à sa déter­­mi­­na­­tion, les Occi­­den­­taux paraissent bien timides : Paris comme Washing­­ton ont appelé Ankara à faire preuve « de rete­­nue » tout en disant comprendre son « souci » et ses « préoc­­cu­­pa­­tions légi­­times en matière de sécu­­rité ».

« La Turquie est membre de l’OTAN », rappelle le repré­­sen­­tant du Kurdis­­tan syrien en France, Khaled Issa. « C’est la seule expli­­ca­­tion. Résul­­tat, les puis­­sances occi­­den­­tales ne prennent aucune déci­­sion à la hauteur de la situa­­tion. C’est pour­­tant la France qui agit. Elle seule a demandé une réunion excep­­tion­­nelle du conseil de sécu­­rité. Mais il faut évidem­­ment aller plus loin : sanc­­tion­­ner Ankara, envoyer des obser­­va­­teurs sur place, inter­­­dire l’es­­pace aérien à l’avia­­tion turque. Jusqu’à quand soutien­­dra-t-on la Turquie ? Hier, les avions turcs ont bombardé une ferme et tué les huit membres d’une même famille parmi lesquels un bébé âgé d’un an. »

Des combat­­tantes des YPG
Crédits : Kurdishs­­truggle/Flickr

La Jéru­­sa­­lem kurde

En Irak, les Kurdes se sont vu reprendre par Bagdad l’es­­sen­­tiel des terri­­toires qu’ils avaient conquis en luttant contre Daech. Et ce, moins d’un mois après leur « oui » massif à l’in­­dé­­pen­­dance, qui n’a été soute­­nue ni par Téhé­­ran, ni par Moscou, ni par Washing­­ton, ni par Paris. Bagdad a notam­­ment repris le contrôle de la ville de Kirkouk, qui est surnom­­mée la « Jéru­­sa­­lem kurde », et de la tota­­lité de sa province, qui repré­­sen­­tait près la moitié des reve­­nus du Kurdis­­tan irakien avec sa produc­­tion de plus de 400 000 barils de pétrole par jour. « La reprise par le gouver­­ne­­ment et le minis­­tère du pétrole de l’en­­semble des instal­­la­­tions et des champs pétro­­li­­fères, ainsi que des stations de pompage et des oléo­­ducs de la province de Kirkouk et dans des zones dites dispu­­tées va permettre un retour à l’ordre », se réjouis­­sait alors le ministre du Pétrole irakien, Jabbar Al-Louaïbi.

De son côté, le président irakien Fouad Massoum, lui-même d’ori­­gine kurde, a déclaré que « la tenue du réfé­­ren­­dum d’in­­dé­­pen­­dance du Kurdis­­tan a créé des diffé­­rends dange­­reux entre le gouver­­ne­­ment central et le gouver­­ne­­ment du Kurdis­­tan, et a eu pour résul­­tat la restau­­ra­­tion du contrôle des forces de sécu­­rité fédé­­rales à Kirkouk ». Quant à Massoud Barzani, il a fini par démis­­sion­­ner de ses fonc­­tions, le 29 octobre 2017, non sans reje­­ter la respon­­sa­­bi­­lité de la déroute du Kurdis­­tan irakien sur ses adver­­saires poli­­tiques, qu’il a accu­­sés de « haute trahi­­son ». Une déroute prévi­­sible pour Cyril Rous­­sel, qui estime que Massoud Barzani a manqué de « patience », de « prudence » et de « luci­­dité ».

« Les diplo­­ma­­ties étran­­gères l’avaient pour­­tant prévenu que si elles le soute­­naient mili­­tai­­re­­ment contre Daech, elles ne le soutien­­draient pas dans sa marche vers l’in­­dé­­pen­­dance », rappelle le géographe. « Alors que lui est-il passé par la tête ? » Certains affirment que Barzani est un homme cynique qui, pour s’ac­­cro­­cher au pouvoir, n’a pas hésité à promettre à son peuple une indé­­pen­­dance qu’il savait perti­­nem­­ment ne pas pouvoir lui offrir. D’autres le voient comme un oppor­­tu­­niste qui « a joué, et perdu ». D’après Jordi Tejel, il est « avant tout victime de la real­­po­­li­­tik des puis­­sances mondiales, qui a fait son grand retour au Moyen-Orient ces dernières années ». Le prin­­ci­­pal inté­­ressé, lui, préfère se voir comme « un pesh­­merga », c’est-à-dire comme un combat­­tant.

« Je conti­­nue­­rai d’ai­­der mon peuple dans sa lutte pour l’in­­dé­­pen­­dance », a-t-il promis. Reste que les Kurdes d’Irak n’ont plus les moyens de s’af­­fran­­chir. Leur région, qui a béné­­fi­­cié de l’en­­goue­­ment des inves­­tis­­seurs après la chute de Saddam Hussein en 2003, a souf­­fert dès 2014 de la chute des prix du pétrole et de l’ar­­ri­­vée de plus d’un million de dépla­­cés syriens. Cette année-là, la crois­­sance écono­­mique du Kurdis­­tan irakien a connu une baisse de 5 % tandis que le taux de pauvreté est passé de 3,5 % à 8,1 %. Aujourd’­­hui privé de la manne de Kirkouk, il ne peut plus se passer de l’argent de Bagdad, qui contri­­buait à son budget à hauteur de 80 % avant leur rupture.

Indé­­pen­­dants

« En Irak comme en Syrie, la dispa­­ri­­tion progres­­sive de l’en­­nemi provi­­soire de tous, Daech, laisse les Kurdes seuls face à leurs enne­­mis person­­nels de toujours : Bagdad, Ankara et Damas », souligne Cyril Rous­­sel. « Mais les Kurdes ont l’ha­­bi­­tude de ne comp­­ter que sur eux-mêmes : tout au long de leur histoire, ils n’ont eu que des alliances de circons­­tance. Contrai­­re­­ment à Damas, qui peut comp­­ter sur le soutien de Moscou, ou encore à Ankara, qui peut comp­­ter sur celui de Washing­­ton malgré tous leurs diffé­­rends. Les Kurdes ne tirent pas leur force de leurs alliances, ils tirent leur force de leur mobi­­li­­sa­­tion, de leur orga­­ni­­sa­­tion, de leur sens de l’op­­por­­tu­­nité à saisir. » Tout n’est donc pas encore perdu pour eux.

En Irak, « ils pour­­raient négo­­cier un retour de leur auto­­no­­mie sur un terri­­toire équi­­valent à celui qu’ils contrô­­laient en 2005. » En Syrie, ils auraient les moyens de résis­­ter aux Turcs. « Dans tous les cas, ils se battront jusqu’au bout et la région d’Afrin est une région de collines et de montagnes », prévient Cyril Rous­­sel. C’est une guerre qu’il faudra gagner à pieds, pour laquelle les combat­­tants kurdes sont mieux prépa­­rés que ceux de l’ar­­mée turque et de l’ASL. « Il est d’ailleurs possible qu’il y ait des défec­­tions du côté des Syriens. La Turquie risque de s’en­­li­­ser dans un conflit sans fin, et sans gains poli­­tiques réels. » Au grand dam de Recep Tayyip Erdo­­gan, qui se prépare aux élec­­tions géné­­rales de 2019.

Crédits

Le président turc a tenu à souli­­gner le fait qu’il agis­­sait avec l’ac­­cord de Moscou. Mais les Kurdes de Syrie devront néan­­moins renouer le dialogue avec les Russes s’ils veulent tirer leur épingle du jeu. Pour Jordi Tejel, « ils pour­­ront certai­­ne­­ment garder une auto­­no­­mie de facto, semblable à ce qui exis­­tait en Irak avant 2005, diffi­­ci­­le­­ment obte­­nir davan­­tage ». « En Syrie comme en Irak, mais aussi en Iran et en Turquie, un “grand Kurdis­­tan” indé­­pen­­dant n’est pas vrai­­ment un objec­­tif poli­­tique »affirme pour sa part Cyril Rous­­sel. « C’est un mythe poli­­tique qui permet de fédé­­rer et de mobi­­li­­ser pour défendre les droits des mino­­ri­­tés kurdes. » Espé­­rons que ces droits seront respec­­tés dans la Syrie de l’après-guerre, quel que soit son visage.


Couver­­ture : En route vers Kirkouk. (The Kurdish Project)


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