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À mesure que les expériences rapportées se multiplient, la science tente de cerner les causes de ce phénomène aux airs mystiques.

par Camille Hamet | 12 décembre 2019

Le sol se dérobe sous les pieds de Fabienne Raoul. Autour d’elle, dans une salle de forma­tion d’Évry à la renverse, la voix de l’ins­truc­teur n’est plus qu’un bruit de fond. Ce 10 février 2004, à 11 heures, une nausée intense retourne l’in­gé­nieure d’études dans le nucléaire. Elle est pâle, en sueur. À peine songe-t-elle à filer aux toilettes que son corps bascule vers l’ar­rière. En plein malaise cardiaque, la jeune femme aperçoit un espace lumi­neux, peuplé d’êtres non moins lumi­neux. « Je me dis que je suis morte mais ma conscience n’a jamais été aussi pure et aigui­sée », raconte-t-elle dans le livre Mon Bref passage dans l’autre monde, publié à l’été 2019.

Pour incroyable qu’elle paraisse, cette anec­dote n’est ni isolée ni fantai­siste. On appelle ça une expé­rience de mort immi­nente (EMI). Dans un article scien­ti­fique paru en octobre 2019, les neuro­logues danois Daniel Kond­ziella, Markus Harboe Olsen, Coline L. Lemale et Jens P. Dreier expliquent qu’elle se produit « dans des situa­tions proches du décès ainsi qu’en cas de danger émotion­nel ou physique immi­nent » ; et peut se mani­fes­ter par une « vitesse de pensée augmen­tée, une distor­sion du temps, une expé­rience de hors-corps et des hallu­ci­na­tions audi­tives et visuelles ». En juin 2019, les cher­cheurs ont présenté une autre étude sur le sujet à l’Aca­dé­mie euro­péenne de neuro­lo­gie à Oslo, en Norvège. Il en ressort qu’une personne sur dix aurait déjà vécu une expé­rience de mort immi­nente.

Afin d’ob­te­nir ce résul­tat, l’équipe danoise a fait appel à 1 034 personnes, venues de 35 pays diffé­rents, grâce à une plate­forme de crowd­sour­cing. Sur les 289 d’entre elles qui ont déclaré avoir vécu une EMI, 160 ont passé le test de Grey­son, c’est-à-dire qu’elles ont obtenu plus de sept points en répon­dant à 16 ques­tions. Les parti­ci­pants ont notam­ment évoqué une percep­tion anor­male du temps (87 %), une vitesse excep­tion­nelle de réflexion (65 %), des sens aigui­sés (63 %), et le senti­ment d’être sépa­rés de leurs enve­loppe corpo­relle (53 %).

Si Fabienne Raoul affirme avoir ressenti « un état d’amour absolu » et d’autres avoir entendu des anges chan­ter, 73 % des personnes inter­ro­gées expliquent que l’aven­ture a été déplai­sante, contre seule­ment 27 % qui l’ont plei­ne­ment appré­ciée. Ceux qui ont eu plus de 7 au test de Grey­son sont en revanche 53 % à avoir passé un bon moment contre 14 % à l’avoir mal vécu. Mais ils sont surtout plus nombreux à se souve­nir de leurs phases de sommeil para­doxal, au cours desquelles les yeux bougent rapi­de­ment, les rêves sont plus vifs et le corps peut être tempo­rai­re­ment para­lysé. Sans pouvoir établir de rela­tion de cause à effet, Daniel Kond­ziella note donc un lien entre ces deux types d’ex­pé­riences.

Alors que de précé­dentes recherches menées en Alle­magne et en Austra­lie donnaient des taux de préva­lence de 4 et 8 %, le scien­ti­fique danois estime que son étude a obtenu 10 % car, plutôt que d’être conduite unique­ment sur des survi­vants d’ar­rêts cardiaques, elle l’a été auprès de personnes lambda. Pour Pierre Barné­rias, réali­sa­teur d’un docu­men­taire sur le sujet sorti le 30 octobre 2019, Thana­tos, l’ul­time passage, le nombre de cas est « assu­ré­ment plus impor­tant que ce que l’on pense ».

À 22 ans, le jour­na­liste français a été plongé huit jours dans le coma après un acci­dent de moto. S’il n’a pas fait d’ex­pé­rience de mort immi­nente, le jeune homme n’a alors cessé de se deman­der ce qui s’était passé avant son réveil. Son inter­ro­ga­tion s’est prolon­gée vers l’au-delà en 2009, quand il a produit Les Yeux ouverts, à partir d’images tour­nées dans une unité de soins pallia­tifs. Avec Thana­tos, l’ul­time passage, il a donc eu envie « de parler d’un sujet univer­sel qui génère une peur ances­trale ». Inter­net regor­geait de témoi­gnages et les livres comme celui de Fabienne Raoul étaient légion. Pour son film qui « libère la parole », Pierre Barné­rias a donc inter­rogé des personnes en France et aux États-Unis, où la porte vers l’au-delà est entrou­verte depuis un moment.

Au Para­dis

C’était en 2004. Alex Malar­key avait six ans. Il était en voiture avec son père et ils roulaient près de Rush­syl­va­nia, dans l’Ohio, lorsqu’ils ont été violem­ment percu­tés par un autre véhi­cule. Alex Malar­key a alors vu son père être emporté par un ange loin de l’ac­ci­dent. Griè­ve­ment blessé, il a lui-même été emporté par un héli­co­ptère vers l’hô­pi­tal le plus proche. Mais dans ses souve­nirs, c’est au Para­dis qu’il est entré, et il y a fait la rencontre de Jésus. Ou du moins c’est ce qu’il dit à ses parents après avoir passé deux mois dans le coma. Et ce que raconte un livre publié en 2010 et co-signé par Alex Malar­key et son père, The Boy Who Came Back From Heaven. Au début de l’an­née 2015, ses lecteurs apprennent qu’il repose sur un mensonge. « Pardon­nez, s’il vous plaît, ma conci­sion, mais je dois rester bref à cause de mes limi­ta­tions », écrit Alex Malar­key, que l’ac­ci­dent de 2004 a laissé para­plé­gique. « Je ne suis pas mort. Je ne suis pas allé au Para­dis. J’ai dit que j’avais été au Para­dis parce que je pensais que cela me mettrait au centre de l’at­ten­tion. »

Mary Neal avant l’ac­ci­dent

Il ne se trom­pait guère. En effet, The Boy Who Came Back From Heaven a été vendu à plus d’un million d’exem­plaires aux États-Unis. Tout comme To Heaven and Back, qui raconte « le voyage spiri­tuel » de la chirur­gienne ortho­pé­dique Mary Neal, décé­dée lors d’un acci­dent de kayak en 1999 et reve­nue à la vie après avoir « visité le Para­dis » et « commu­niqué avec les anges ».

Ou encore Proof of Heaven, qui raconte « le voyage d’un neuro­chi­rur­gien dans l’après-vie », Eben Alexan­der. Mais aucun des auteurs de ces livres-là n’est encore revenu sur la véra­cité de ses propos. Et il existe de très nombreux témoi­gnages simi­laires aux leurs à travers le monde. « Tant de gens passent par des versions simi­laires à ce que j’ai vécu, et les histoires que j’ai enten­dues d’autres témoins de l’ex­pé­rience de mort immi­nente me donnent du courage tous les jours », écrit Eben Alexan­der dans le Daily Mail. « Ils sont une corro­bo­ra­tion constante de tout ce qui m’a été révélé : à quel point nous sommes aimés et chéris – beau­coup plus que nous ne pouvons l’ima­gi­ner –, nous n’avons rien à craindre, rien à nous repro­cher. » « L’ex­pé­rience de mort immi­nente », ou « EMI », est l’ex­pres­sion géné­ra­le­ment employée pour dési­gner l’en­semble de visions et de sensa­tions décrites suite à un état de mort clinique ou de coma avancé.

Elle se carac­té­rise de manière récur­rente par un phéno­mène de décor­po­ra­tion, c’est-à-dire l’im­pres­sion que « l’es­prit » se disso­cie du corps physique, une vision complète ou partielle de sa propre vie, l’ap­pa­ri­tion d’une lumière ou d’un tunnel, une rencontre avec des enti­tés spiri­tuelles ou des défunts, un senti­ment d’amour infini, de paix et de tranquillité. Mais rares sont les EMI qui asso­cient tous ces éléments, et des varia­tions sont obser­vées d’un témoi­gnage à l’autre.

Pour expliquer cette expé­rience, deux approches s’op­posent tradi­tion­nel­le­ment. L’une peut être quali­fiée de « spiri­tuelle » et l’autre de « scep­tique ». Mais de plus en plus de méde­cins et de scien­ti­fiques tentent de sortir de cet anta­go­nisme. Car comme le souligne la vice-prési­dente de la branche française de l’As­so­cia­tion inter­na­tio­nale pour l’étude des états proches de la mort (IANDS-France), Laurence Rous­sel, « pour le moment, aucune expli­ca­tion scien­ti­fique ne rend compte de tous les aspects de l’EMI ». « Cela ne signi­fie pas que cette expli­ca­tion n’existe pas », ajoute-t-elle. « Cela signi­fie que l’EMI nous demande d’élar­gir le champ de nos connais­sances. »

Crédits : The Epoch Times

Life after life

D’après Laurence Rous­sel, l’objec­tif que s’est fixé IANDS-France est « avant tout d’écou­ter les personnes qui ont vécu une EMI sans porter aucun juge­ment ». Car si les premiers compte-rendus écrits de cette expé­rience datent de l’An­tiquité, « il a de nos jours été diffi­cile de la racon­ter sans passer pour un fou ». Mais, « sans pour autant nier la dimen­sion spiri­tuelle de l’EMI, qui est souvent la dimen­sion la plus marquante pour les gens, l’as­so­cia­tion entend encou­ra­ger, et mener, une recherche véri­ta­ble­ment scien­ti­fique sur le sujet ». La première descrip­tion médi­cale de l’EMI aurait été réali­sée au XVIIe siècle par un méde­cin mili­taire français, Pierre-Jean du Monchaux.

Celui-ci se penchait sur le cas d’un apothi­caire qui avait vu une lumière « si pure et si puis­sante » qu’il s’était cru au Para­dis alors qu’il s’était évanoui après une phlé­bo­to­mie – c’est-à-dire après une « saignée ». « Que se passe-t-il alors ? » s’in­ter­ro­geait Pierre-Jean du Monchaux. « Tout le sang et les humeurs coulent abon­dam­ment et tranquille­ment dans les vais­seaux internes, en parti­cu­lier les vais­seaux céré­braux, proté­gés de toute compres­sion externe. Et c’est préci­sé­ment cette effu­sion de sang qui excite toutes ces sensa­tions vives et fortes ; c’est sa distri­bu­tion calme et égale [dans le cerveau] qui rend la sensa­tion agréable. » Une théo­rie « en complète contra­dic­tion avec la théo­rie actuelle », selon le paléo­pa­tho­lo­giste Philippe Char­lier, qui pour­rait s’ex­pliquer par « la période histo­rique ». De fait, il est géné­ra­le­ment admis que la recherche scien­ti­fique sur l’EMI commence réel­le­ment au XXe siècle avec la publi­ca­tion, en 1975, du livre du psychiatre Raymond Moody, Life After Life. Ce livre, qui recense les témoi­gnages de 50 personnes, a été suivi par des dizaines d’autres, ainsi que par des centaines d’études.

Le livre de Raymond Moody

La plupart d’entre elles ont été réali­sées de manière rétros­pec­tive, c’est-à-dire en se basant, comme Life After Life, sur les récits de personnes à qui l’EMI était arri­vée par le passé. Ce qui pose plusieurs problèmes d’un point de vue scien­ti­fique, à commen­cer par le fait que les sujets de ces études se sélec­tionnent eux-mêmes. Par ailleurs, les études rétros­pec­tives ne permettent pas de collec­ter de données médi­cales sur ce qu’il se passait dans le corps et le cerveau des sujets en ques­tion au moment de l’EMI. À la diffé­rence des études pros­pec­tives, qui se basent, elles, sur des récits collec­tés le plus tôt possible après cette expé­rience. Les patients qui ont survécu à une urgence telle qu’une crise cardiaque sont inter­ro­gés par l’équipe médi­cale une fois leur état stabi­lisé, et leur dossier médi­cal est éplu­ché s’ils rapportent l’une des visions ou des sensa­tions carac­té­ris­tiques de l’EMI.

Suivant la même logique, le neuro­chi­rur­gien Eben Alexan­der a passé son propre dossier médi­cal en revue pour les besoins de son livre Proof of Heaven, et il en est arrivé à la conclu­sion qu’il était dans un coma si profond lors de son EMI que seule une disso­cia­tion de son « âme » et de son corps pouvait expliquer ce qu’il avait vu et ressenti. Mais une enquête du très sérieux maga­zine Esquire a large­ment mis en doute sa probité, en révé­lant notam­ment qu’il avait fait l’objet de plusieurs pour­suites pour faute profes­sion­nelle, dont au moins deux impliquant la modi­fi­ca­tion de dossiers médi­caux pour couvrir une erreur. Et le président d’IANDS-France, Jean-Pierre Jour­dan, a pointé des inco­hé­rences médi­cales dans son témoi­gnage. Quant à Laurence Rous­sel, elle estime que « la ques­tion de l’exis­tence de l’EMI est trop souvent réduite à la ques­tion de l’exis­tence de “la vie après la mort” » dans les ouvrages desti­nés au grand public.

AWARE

« Je pense que la ques­tion que nous pose l’EMI est en réalité celle de la nature de la conscience », insiste Laurence Rous­sel. « Des expé­riences simi­laires à l’EMI ont d’ailleurs été rappor­tées sans qu’il y ait eu immi­nence de la mort, mort clinique ou coma avancé. Lors, par exemple, de la proxi­mité d’un danger, d’un événe­ment trau­ma­tique, d’une séance de média­tion, d’une séance de relaxa­tion, ou encore d’un orgasme. Et même parfois sans aucune cause appa­rente. »

Quand faut y aller

Or, la conscience après la mort existe bel et bien. Et pas quelques secondes seule­ment. C’est du moins ce que montre l’étude AWARE, publiée en 2014 dans la revue Resus­ci­ta­tion et diri­gée par Sam Parnia, cher­cheur à l’uni­ver­sité d’État de New York à Stony Brook. Son équipe s’est penchée sur 2 060 cas d’ar­rêt cardiaque dans quinze hôpi­taux du Royaume-Uni, d’Au­triche et des États-Unis. Sur les 330 personnes qui ont survécu à ces arrêts cardiaques, 140 ont été capables de répondre à des ques­tions. Parmi eux, 55 ont déclaré avoir eu des moments de conscience avant d’être réani­més. Certains ont déclaré avoir vu une lumière brillante, ou encore des flashs.

D’autres ont eu l’im­pres­sion d’être plon­gés dans l’eau. L’un des sujets, un homme de 57 ans, a déclaré qu’il avait pu entendre les discus­sions de l’équipe médi­cale autour de lui. « Dans ce cas, l’état de conscience semble avoir conti­nué jusqu’à trois minutes », affirme Sam Parnia. « L’homme a décrit tout ce qui s’est passé dans la pièce, mais, plus signi­fi­ca­tif, il a entendu deux bips prove­nant d’une machine qui fait un bruit à des inter­valles de trois minutes », explique-t-il ensuite. « Ainsi, nous avons pu mesu­rer la durée de l’ex­pé­rience. » En se basant sur ce cas, le cher­cheur incite la commu­nauté médi­cale à « réani­mer les patients plus long­temps, avec des tech­no­lo­gies plus modernes ».

Pour lui, « la mort n’est pas un moment spéci­fique, mais un proces­sus poten­tiel­le­ment réver­sible qui a lieu après qu’une mala­die grave ou un acci­dent fait que le cœur, les poumons et le cerveau arrêtent de fonc­tion­ner ». « Si des tenta­tives sont faites pour inver­ser ce proces­sus, on fait réfé­rence à un arrêt cardiaque. Cepen­dant, si ces tenta­tives ne réus­sissent pas, on l’ap­pelle “mort” », remarque-t-il. « Dans cette étude, nous voulions aller au-delà du terme émotion­nel­le­ment chargé et encore mal défini de mort immi­nente pour explo­rer objec­ti­ve­ment ce qu’il se passe quand nous mourons. »

Une autre étude, AWARE II, est actuel­le­ment en cours. Pour celle-ci, des méde­cins volon­taires se sont tenus prêts, pendant deux ans, dans une dizaine d’hô­pi­taux du Royaume-Uni et des États-Unis, à équi­per les victimes d’ar­rêt cardiaque d’un appa­reil de mesure d’élec­troen­cé­pha­lo­gra­phie porta­tif et d’une spec­tro­sco­pie dite à proche infra­rouge qui mesure l’oxy­gé­na­tion du cerveau, afin de confron­ter ces données aux éven­tuels récits des survi­vants. Ses résul­tats devraient être publiés dans les mois qui vien­nent…


Couver­ture : Au-delà. (Ulyces.co)


 

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