par Camille Hamet | 13 mars 2017

La Troi­­­­sième Guerre mondiale commence par un conflit entre les États-Unis et la Chine. Le Parti commu­­­­niste chinois est desti­­­­tué après avoir réprimé une révolte d’ou­­­­vriers et le nouveau régime attaque Hawaï pour s’as­­­­su­­­­rer le contrôle d’un gise­­­­ment gazier décou­­­­vert dans la fosse des Mariannes, au fin fond de l’océan Paci­­­­fique. Le conflit s’étend au reste de la planète, puis à l’es­­­­pace, où Pékin réus­­­­sit à désac­­­­ti­­­­ver l’ar­­­­se­­­­nal satel­­­­lite de Washing­­­­ton, et au cybe­­­­res­­­­pace, où des hackers chinois pénètrent des réseaux améri­­­­cains ultra-sensibles.

Crédits : DR

Ce scéna­­­­rio a été imaginé par les stra­­­­té­­­­gistes améri­­­­cains Peter Warren Singer et August Cole dans un roman publié en 2015 aux États-Unis, Ghost Fleet. « Je ne pense pas qu’une guerre entre les États-Unis et la Chine soit inévi­­­­table », affirme Singer. « Mais ces pays sont les deux prin­­­­ci­­­­pales super­­­­­­­puis­­­­sances poli­­­­tiques, écono­­­­miques et mili­­­­taires. Leurs stra­­­­té­­­­gies mili­­­­taires se concentrent l’une sur l’autre et ils sont enga­­­­gés dans une course à l’ar­­­­me­­­­ment de plus en plus intense dans tous les domaines, des avions de chasse de cinquième géné­­­­ra­­­­tion aux vais­­­­seaux de guerre en passant par les armes numé­­­­riques. Sans comp­­­­ter que statis­­­­tique­­­­ment, les grandes puis­­­­sances du monde se sont fait la guerre dans 73 % des cas au cours de l’His­­­­toire. » Bien que les États-Unis et la Chine possèdent un arse­­­­nal nucléaire, le roman de Peter Warren Singer et August Cole décrit une guerre mondiale stric­­­­te­­­­ment conven­­­­tion­­­­nelle. Et pour cause : « La version nucléaire d’une Troi­­­­sième Guerre mondiale ferait un livre nette­­­­ment moins inté­­­­res­­­­sant et bien plus court : La guerre commence, c’est le Big Bang, tout part en fumée. »

L’hi­­­­ver nucléaire

Le souffle des explo­­­­sions et la radio­ac­­­­ti­­­­vité tueraient des millions de personnes si des bombes nucléaires ciblaient de grandes métro­­­­poles. Mais la fumée des incen­­­­dies déclen­­­­chés par ces explo­­­­sions aurait un impact encore plus dévas­­­­ta­­­­teur. D’après une étude publiée en 2014 par les scien­­­­ti­­­­fiques améri­­­­cains Michael Mills, Julia Lee-Taylor, Owen Toon et Alan Robock, un conflit n’im­­­­pliquant qu’une centaine d’armes nucléaires d’une puis­­­­sance simi­­­­laire à celle de la bombe lancée sur Hiro­­­­shima en 1945 injec­­­­te­­­­rait cinq milliards de tonnes de pous­­­­sières dans la haute tropo­­­­sphère au-dessus des belli­­­­gé­­­­rants. Ces émis­­­­sions auraient des consé­quences catas­­­­tro­­­­phiques pour l’agri­­­­cul­­­­ture sur une période de vingt ans : dimi­­­­nu­­­­tion de la tempé­­­­ra­­­­ture et des préci­­­­pi­­­­ta­­­­tions, destruc­­­­tion de la couche d’ozone, et augmen­­­­ta­­­­tion du rayon­­­­ne­­­­ment ultra-violet. « Envi­­­­ron 20 % des récoltes seraient perdus », estime Owen Toon. « Cette perte cause­­­­rait des famines massives à travers le monde. Ce sont proba­­­­ble­­­­ment les popu­­­­la­­­­tions connais­­­­sant déjà des problèmes d’ap­­­­pro­­­­vi­­­­sion­­­­ne­­­­ment qui souf­­­­fri­­­­raient le plus. » « Un tel déséqui­­­­libre alimen­­­­taire entraî­­­­ne­­­­rait de nouvelles guerres et de profonds chan­­­­ge­­­­ments poli­­­­tiques », ajoute Alan Robock. Une centaine d’armes nucléaires pour­­­­raient ainsi être la cause indi­­­­recte de centaines de millions morts. À moins que les pays intacts n’ac­­­­ceptent de parta­­­­ger leurs ressources alimen­­­­taires avec les moins fortu­­­­nés. Ou que les agri­­­­cul­­­­teurs ne parviennent à compen­­­­ser le boule­­­­ver­­­­se­­­­ment clima­­­­tique en faisant pous­­­­ser de nouveaux types de plantes. Mais de telles stra­­­­té­­­­gies mettraient des années à s’or­­­­ga­­­­ni­­­­ser. Et il y a beau­­­­coup plus d’une centaine d’armes nucléaires dans le monde. Leur nombre est estimé à 14 900 par la Fédé­­­­ra­­­­tion des scien­­­­ti­­­­fiques améri­­­­cains au début de l’an­­­­née 2017. D’après cet orga­­­­nisme, 3 900 armes nucléaires sont aujourd’­­­­hui opéra­­­­tion­­­­nelles, dont 1 800 en état d’alerte – c’est-à-dire prêtes à être utili­­­­sées en quelques minutes. L’ar­­­­se­­­­nal mondial se répar­­­­tit entre neuf pays : les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni, la France, la Chine, l’Inde, le Pakis­­­­tan, Israël et la Corée du Nord. La France détien­­­­drait 300 armes nucléaires, le Royaume-Uni 215. La Chine, 260. Quant aux États-Unis et à la Russie, malgré des efforts consi­­­­dé­­­­rables pour réduire les arse­­­­naux consti­­­­tués pendant la guerre froide, ils détiennent toujours 93 % du stock nucléaire mondial. Un conflit impliquant ces deux pays pour­­­­rait, lui, injec­­­­ter 50 à 150 milliards de tonnes de pous­­­­sières dans l’at­­­­mo­­­­sphère. Là encore, la tempé­­­­ra­­­­ture et les préci­­­­pi­­­­ta­­­­tions dimi­­­­nue­­­­raient, la couche d’ozone serait en grande partie détruite, le rayon­­­­ne­­­­ment ultra-violet augmen­­­­te­­­­rait. Mais cette fois, l’hi­­­­ver nucléaire dure­­­­rait trente ans. C’est du moins ce que montrent les récentes recherches d’Owen Toon et Alan Robock, qui se sont basés sur l’uti­­­­li­­­­sa­­­­tion de 4 000 armes nucléaires. « Si la Chine et l’Eu­­­­rope s’en mêlent, il faut ajou­­­­ter 1 000 explo­­­­sions », note Toon. « La famine serait mondiale », conclut Robock. Il est néan­­­­moins convaincu qu’une frac­­­­tion de l’hu­­­­ma­­­­nité survi­­­­vrait à cette apoca­­­­lypse. Mais comment augmen­­­­ter ses chances de faire partie de cette frac­­­­tion-là ?

Un essai nucléaire à Muru­­­­roa dans les années 1970
Crédits : AFP

Les refuges

« Si une guerre nucléaire a lieu, il faut vous trou­­­­ver dans un bâti­­­­ment qui peut résis­­­­ter au souffle des explo­­­­sions et aux retom­­­­bées radio­ac­­­­tives, comme un abri anti-atomique », souligne la géographe britan­­­­nique Becky Alexis-Martin. Ne dispo­­­­sant pas elle-même d’un tel refuge, elle s’est demandé quelles régions du monde seraient le moins impac­­­­tées par une guerre nucléaire multi­­­­la­­­­té­­­­rale. Avec son collègue Thom Davis, elle a modé­­­­lisé cette guerre en tenant compte des diffé­­­­rents arse­­­­naux et de la proba­­­­bi­­­­lité des conflits entre les pays, et en combi­­­­nant ces données avec une prévi­­­­sion numé­­­­rique du temps pour établir les possibles trajec­­­­toires des parti­­­­cules radio­ac­­­­tives. La date choi­­­­sie pour cette modé­­­­li­­­­sa­­­­tion était le 20 janvier 2017 – date de l’in­­­­ves­­­­ti­­­­ture de Donald Trump, qui prenait alors le comman­­­­de­­­­ment d’un arse­­­­nal de 6 800 armes nucléaires. La modé­­­­li­­­­sa­­­­tion de Becky Alexis-Martin et Thom Davis montre qu’un des endroits les plus sûrs au monde en cas d’apo­­­­ca­­­­lypse nucléaire est l’An­­­­tar­c­­­­tique. Or l’An­­­­tar­c­­­­tique a déjà une longue histoire avec l’éner­­­­gie atomique. Cette région polaire a notam­­­­ment été l’enjeu du tout premier traité sur les armes nucléaires. Rati­­­­fié en 1959, le Traité de l’An­­­­tar­c­­­­tique inter­­­­­­­di­­­­sait les déto­­­­na­­­­tions et dédiait la région à la recherche scien­­­­ti­­­­fique. Mais la glace y renferme les vestiges de Camp Century, une base mili­­­­taire améri­­­­caine qui devait permettre d’ache­­­­mi­­­­ner et de stocker des missiles nucléaires au plus près de l’URSS. Ce bunker de 55 hectares contient vrai­­­­sem­­­­bla­­­­ble­­­­ment de nombreux déchets toxiques. Et, comme le soulignent avec humour Alexis-Martin et Thom Davis, « qui voudrait vivre là-bas ? » Les deux géographes suggèrent donc de s’ins­­­­tal­­­­ler sur l’île de Pâques, qui se trouve à plus de 3 000 kilo­­­­mètres du conti­nent améri­­­­cain, dans le Paci­­­­fique Sud. « Quel meilleur endroit pour réflé­­­­chir à l’ave­­­­nir de l’hu­­­­ma­­­­nité qu’une île qui symbo­­­­lise notre capa­­­­cité à nous entre-tuer en détrui­­­­sant notre envi­­­­ron­­­­ne­­­­ment ? »

Les îles Marshall
Crédits : DR

Ils suggèrent aussi de s’ins­­­­tal­­­­ler sur les îles Marshall, qui sont entou­­­­rées par plus de 31 000 kilo­­­­mètres cubes d’océan. « Un temps le lieu de nombreux essais nucléaires histo­­­­riques, il était quelque peu poignant de décou­­­­vrir que ces îles, qui ont aupa­­­­ra­­­­vant subi des retom­­­­bées radio­ac­­­­tives, pouvaient consti­­­­tuer l’en­­­­droit le plus sûr de la planète lors de notre hypo­­­­thé­­­­tique apoca­­­­lypse nucléaire », racontent Becky Alexis-Martin et Thom Davis. De son côté, le clima­­­­to­­­­logue Alan Robock opte­­­­rait pour la Nouvelle-Zélande : « Les Néo-Zélan­­­­dais ont une vraie chance, non seule­­­­ment d’échap­­­­per aux explo­­­­sions et à la radio­ac­­­­ti­­­­vité, mais aussi de survivre à l’hi­­­­ver nucléaire : ils sont entou­­­­rés par des eaux rela­­­­ti­­­­ve­­­­ment chaudes, ils ont plein de moutons et ils peuvent pêcher pour manger. » Domi­­­­ci­­­­lié dans le Colo­­­­rado, aux États-Unis, Robock n’est pour­­­­tant pas prêt de faire ses valises : « Je ne crois pas qu’une puis­­­­sance nucléaire soit capable de provoquer une apoca­­­­lypse, tout simple­­­­ment parce que dégai­­­­ner l’arme suprême serait un acte suici­­­­daire. » D’autres sont moins opti­­­­mistes que lui.

L’hor­­­­loge de l’Apo­­­­ca­­­­lypse

Horloge concep­­­­tuelle créée au début de la guerre froide par les direc­­­­teurs du Bulle­­­­tin des scien­­­­ti­­­­fiques atomistes de l’uni­­­­ver­­­­sité de Chicago, la Doom­s­­­day Clock utilise l’ana­­­­lo­­­­gie du décompte vers minuit pour symbo­­­­li­­­­ser la menace qui pèse sur l’hu­­­­ma­­­­nité. Armes nucléaires, chan­­­­ge­­­­ment clima­­­­tique, géopo­­­­li­­­­tique du pétrole, dangers liés aux nouvelles tech­­­­no­­­­lo­­­­gies… Plus on s’ap­­­­proche de minuit et plus il est probable que l’hu­­­­ma­­­­nité soit anéan­­­­tie.

Les membres du Bulle­­­­tin dévoilent la nouvelle horloge
Crédits : Reuters

Chaque année, le conseil d’ad­­­­mi­­­­nis­­­­tra­­­­tion du Bulle­­­­tin déter­­­­mine l’heure à laquelle il convient de régler l’hor­­­­loge. Au début de la guerre froide, celle-ci affi­­­­chait 7 minutes restantes. À la fin de cette même guerre, 17 minutes. L’an­­­­née dernière, elle affi­­­­chait 3 minutes restantes. Cette année, elle a avancé de 30 secondes vers minuit, n’ac­­­­cor­­­­dant plus que 2 minutes 30 à l’hu­­­­ma­­­­nité. La Doom­s­­­day Clock ne s’était montrée plus pessi­­­­miste qu’une seule fois, en 1953, où elle affi­­­­chait 2 minutes restantes. L’une des raisons pour laquelle l’hor­­­­loge se montre parti­­­­cu­­­­liè­­­­re­­­­ment alar­­­­miste en 2017 est préci­­­­sé­­­­ment le risque d’es­­­­ca­­­­lade nucléaire. « En 2016, l’évo­­­­lu­­­­tion de l’ar­­­­me­­­­ment nucléaire a de toute évidence été néga­­­­tive », rappelle en effet le Bulle­­­­tin des scien­­­­ti­­­­fiques atomistes, qui énumère les tendances les plus inquié­­­­tantes : « la pour­­­­suite du déve­­­­lop­­­­pe­­­­ment d’armes nucléaires en Corée du Nord ; la pour­­­­suite des programmes de moder­­­­ni­­­­sa­­­­tion des arse­­­­naux dans les États nucléaires ; la tension entre l’Inde et le Pakis­­­­tan ; et la stag­­­­na­­­­tion des mesures de réduc­­­­tion et de non-proli­­­­fé­­­­ra­­­­tion ». Il est néan­­­­moins diffi­­­­cile d’af­­­­fir­­­­mer que la menace nucléaire est plus élevée aujourd’­­­­hui que lors de la guerre froide. « La diffé­­­­rence est dure à esti­­­­mer, mais c’est une compa­­­­rai­­­­son utile », résume Matthew Kroe­­­­nig, conseiller du dépar­­­­te­­­­ment de la Défense des États-Unis en 2010–2011, profes­­­­seur asso­­­­cié à l’uni­­­­ver­­­­sité de Geor­­­­ge­­­­town et auteur de cinq ouvrages sur l’ar­­­­me­­­­ment nucléaire. « Nous avons été bénis par un répit de 25 ans, entre 1989 et 2014. Main­­­­te­­­­nant, la riva­­­­lité des grandes puis­­­­sances est de retour, et elle rapporte avec elle les armes nucléaires, instru­­­­ment ultime de la force mili­­­­taire et de la compé­­­­ti­­­­tion inter­­­­­­­na­­­­tio­­­­nale. » D’après Matthew Kroe­­­­ning, la proba­­­­bi­­­­lité d’une guerre nucléaire multi­­­­la­­­­té­­­­rale n’est pas très forte, mais pas inexis­­­­tante non plus. « Dans le cas d’un conflit majeur en Europe, par exemple, la Russie pour­­­­rait cibler les trois puis­­­­sances nucléaires occi­­­­den­­­­tales, la France, le Royaume-Uni et les États-Unis, qui pour­­­­raient alors répliquer », dit-il. Pour faire tomber cette proba­­­­bi­­­­lité au plus près de zéro, il faudrait inter­­­­­­­dire complè­­­­te­­­­ment les armes nucléaires. C’est ce que préco­­­­nise Alan Robock, qui milite pour la paix depuis des décen­­­­nies et s’étonne : « Nous avons inter­­­­­­­dit les armes chimiques, pourquoi n’in­­­­ter­­­­di­­­­sons-nous pas les armes nucléaires ? » Avant d’ajou­­­­ter : « Je ne crois pas à la théo­­­­rie selon laquelle le nucléaire est une dissua­­­­sion qui permet de main­­­­te­­­­nir la paix. Est-ce que l’exis­­­­tence de la bombe atomique a empê­­­­ché le terro­­­­risme et les guerres partout dans le monde ? Non. » Les Nations Unies sont juste­­­­ment sur le point d’en­­­­ta­­­­mer des négo­­­­cia­­­­tions pour mettre au point un traité d’in­­­­ter­­­­dic­­­­tion totale des armes nucléaires. Les quatre premières puis­­­­sances nucléaires – les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni et la France – avaient voté contre la tenue de ces négo­­­­cia­­­­tions. Les États-Unis auraient d’ailleurs adressé à leurs alliés une lettre les aver­­­­tis­­­­sant que l’im­­­­pact symbo­­­­lique d’un traité d’in­­­­ter­­­­dic­­­­tion totale serait de grande ampleur, quand bien même il ne serait rati­­­­fié par aucun des pays dotés de la puis­­­­sance nucléaire mili­­­­taire. Ainsi enga­­­­gée, la bataille entre les États oppo­­­­sés à l’éli­­­­mi­­­­na­­­­tion de l’ar­­­­se­­­­nal nucléaire mondial et les autres s’an­­­­nonce très rude. Espé­­­­rons qu’elle restera stric­­­­te­­­­ment diplo­­­­ma­­­­tique.


Couver­­­­ture : Un essai nucléaire.


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