Pourrait-on vivre à nouveau dans un monde sans armes nucléaires ? Beaucoup l'espèrent, mais peu de puissances détentrices de ce pouvoir de destruction sont prêtes à y renoncer.

par Camille Hamet | 26 mars 2019

La Grande Conven­­tion

Le brûle-pierre est une arme atomique redou­­table. Elle émet des rayons J, une forme de rayon­­ne­­ment qui détruit les yeux de quiconque survit à l’ex­­plo­­sion initiale. Ce rayon­­ne­­ment et cette explo­­sion peuvent être préci­­sé­­ment ajus­­tés en fonc­­tion de l’ef­­fet désiré. Et s’il a suffi­­sam­­ment d’éner­­gie, un brûle-pierre peut percer une planète jusqu’à son noyau, et la détruire. Mais fort heureu­­se­­ment, son usage est formel­­le­­ment inter­­­dit par la Grande Conven­­tion.

Ce texte fait partie, comme le brûle-pierre, de l’uni­­vers fiction­­nel de Dune, le célèbre cycle litté­­raire de Frank Herbert. Mais il a semblé se rappro­­cher un peu de la réalité lorsque, le 7 juillet 2017, l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion inter­­­na­­tio­­nale des Nations unies (ONU) a adopté son tout premier projet de traité sur l’in­­ter­­dic­­tion des armes nucléaires. Un projet de traité inter­­­di­­sant « en toutes circons­­tances de déve­­lop­­per, tester, produire, fabriquer, acqué­­rir, possé­­der ou stocker des armes nucléaires ou d’autres dispo­­si­­tifs nucléaires explo­­sifs ».

Ouvert à la signa­­ture depuis le 20 septembre 2017, ce traité inter­­­dit égale­­ment la menace d’em­­ployer ces mêmes armes et dispo­­si­­tifs, c’est-à-dire la poli­­tique de la dissua­­sion. Une fois signé par un État, il doit être approuvé sous forme de loi par le Parle­­ment du pays en ques­­tion, ce qui permet alors le dépôt des instru­­ments de rati­­fi­­ca­­tion auprès de l’ONU. Il ne peut entrer en vigueur que 90 jours après le dépôt du cinquan­­tième instru­­ment de rati­­fi­­ca­­tion. Et s’il a déjà récolté 59 signa­­tures, il n’a en revanche récolté que dix instru­­ments de rati­­fi­­ca­­tion.

« C’est un taux de rati­­fi­­ca­­tion simi­­laire à ceux des précé­­dents trai­­tés inter­­­di­­sant les armes chimiques et biolo­­giques », affirme cepen­­dant le clima­­to­­logue améri­­cain Alan Robock, qui milite pour l’in­­ter­­dic­­tion des armes nucléaires depuis des décen­­nies, et qui a bon espoir de voir son rêve se réali­­ser : « Il n’y a aucune raison d’avoir des armes nucléaires, elles n’aug­­mentent pas la sécu­­rité d’un pays. Il faut simple­­ment encore un peu de temps aux nations pour en prendre conscience. Le traité d’in­­ter­­dic­­tion des armes nucléaires a une vraie chance d’abou­­tir. »

« Le traité d’in­­ter­­dic­­tion – porté par la Campagne inter­­­na­­tio­­nale pour l’abo­­li­­tion des armes nucléaires (ICAN), qui a reçu le prix Nobel de la paix pour son travail – est une victoire symbo­­lique pour tous ceux qui souhaitent un monde sans armes nucléaires et une forte expres­­sion de la frus­­tra­­tion susci­­tée par les vains efforts passés de désar­­me­­ment du monde », affirme pour sa part le Bulle­­tin des scien­­ti­­fiques atomistes de l’uni­­ver­­sité de Chicago.

« Comme l’on pouvait s’y attendre, les pays dotés d’armes nucléaires ont boycotté les négo­­cia­­tions et aucun d’entre eux n’a signé le traité d’in­­ter­­dic­­tion », pour­­suit-il néan­­moins, en réfé­­rence aux États-Unis, au Royaume-Uni, au Pakis­­tan, à la Russie, la France, la Chine, l’Inde, Israël et la Corée du Nord. « Leur dépen­­dance accrue à l’égard des armes nucléaires, des menaces et des doctrines rendant l’uti­­li­­sa­­tion de ces armes plus probable contraste forte­­ment avec les attentes du reste du monde. » Et le fait douter de sa capa­­cité à se dénu­­cléa­­ri­­ser un jour.

La Doom­s­day Clock

Depuis le début de la guerre froide, le Bulle­­tin des scien­­ti­­fiques atomistes de l’uni­­ver­­sité de Chicago utilise une horloge, la Doom­s­day Clock (« l’hor­­loge du Juge­­ment dernier »), et l’ana­­lo­­gie du décompte vers minuit pour symbo­­li­­ser la menace qui pèse sur l’hu­­ma­­nité. Armes nucléaires, chan­­ge­­ment clima­­tique, géopo­­li­­tique du pétrole, dangers liés aux nouvelles tech­­no­­lo­­gies… Plus on s’ap­­proche de minuit et plus il est probable que l’hu­­ma­­nité soit anéan­­tie.

Au début de la guerre froide, la Doom­s­day Clock affi­­chait 7 minutes restantes. À la fin de cette même guerre, 17 minutes. L’an­­née dernière, elle affi­­chait 2 minutes 30. Cette année, elle a avancé de 30 secondes vers minuit, n’ac­­cor­­dant plus que 2 minutes à l’hu­­ma­­nité. Elle ne s’était montrée aussi pessi­­miste qu’une seule fois, en 1953. Et la prin­­ci­­pale raison pour laquelle elle se montre parti­­cu­­liè­­re­­ment alar­­miste en 2018 est juste­­ment le déve­­lop­­pe­­ment de l’ar­­se­­nal nucléaire mondial.

Comme le souligne le Bulle­­tin des scien­­ti­­fiques atomistes, « le programme d’ar­­me­­ment nucléaire de la Corée du Nord a fait des progrès remarquables en 2017, augmen­­tant les risques pour la Corée du Nord, les autres pays de la région et les États-Unis. » Son déman­­tè­­le­­ment pren­­drait dix ans, voire quinze en cas de compli­­ca­­tions. Ou du moins, c’est ce qu’af­­firment trois cher­­cheurs de l’uni­­ver­­sité Stan­­ford dans un rapport publié le 28 mai dernier.

Le site d’es­­sais nucléaires de Trinity, en 1945

Le premier, Sieg­­fried Hecker, a dirigé le labo­­ra­­toire de Los Alamos, où fut coor­­donné pendant la Seconde Guerre mondiale le « projet Manhat­­tan » de déve­­lop­­pe­­ment de la bombe atomique améri­­caine, de 1986 à 1997. Le deuxième, Robert Carlin, étudie la Corée du Nord depuis 1947 et s’y est rendu 25 fois. Le troi­­sième, Elliot Serbin, a travaillé au sein de la Nuclear Age Peace Foun­­da­­tion. Pour eux, la dénu­­cléa­­ri­­sa­­tion « éclair » de la Corée du Nord exigée par Washing­­ton est irréa­­liste.

Ils recom­­mandent pour leur part d’abor­­der le déman­­tè­­le­­ment de l’ar­­se­­nal mili­­taire du pays en trois étapes. D’abord l’ar­­rêt du travail sur les sites sensibles. Puis leur décla­­ra­­tion à la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale, leur désac­­ti­­va­­tion et leur ferme­­ture. Et enfin leur destruc­­tion, le reclas­­se­­ment des scien­­ti­­fiques vers des programmes civils et l’en­­ca­­dre­­ment de l’usage du nucléaire par le retour au traité de non-proli­­fé­­ra­­tion, dont la Corée du Nord s’est reti­­rée en 2003.

« L’ap­­proche progres­­sive permet­­tra de bâtir de manière effi­­cace la confiance et l’in­­ter­­dé­­pen­­dance qui sont néces­­saires pour une démi­­li­­ta­­ri­­sa­­tion complète, viable et de long terme du programme nucléaire nord-coréen. Si la Corée du Nord insiste pour conser­­ver des programmes nucléaires civils et un accès paci­­fique à l’es­­pace, le risque supplé­­men­­taire posé par ceux-ci peut être géré si des mesures de véri­­fi­­ca­­tion adéquates sont mises en place. »

Les outils de l’apo­­ca­­lypse

Mais comme le rappelle le Bulle­­tin des scien­­ti­­fiques atomistes, « les dangers couvant dans la pénin­­sule coréenne n’ont pas été les seuls risques nucléaires évidents en 2017 ». « Les États-Unis et la Russie sont restés en désac­­cord, ont conti­­nué leurs exer­­cices mili­­taires le long des fron­­tières de l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion du traité de l’At­­lan­­tique nord, sapé le Traité sur les forces nucléaires à portée inter­­­mé­­diaire, déve­­loppé leurs arse­­naux nucléaires et évité les négo­­cia­­tions sur le contrôle des arme­­ments. »

En décembre 2017, le Conseil de sécu­­rité natio­­nale de la Maison-Blanche a détaillé une « vision stra­­té­­gique » de « la paix par la force ». Puis, en février dernier, le Penta­­gone a carré­­ment publié une révi­­sion de la « posture nucléaire » des États-Unis, actant ainsi le réar­­me­­ment massif de la première puis­­sance mondiale. Un signal fort adressé, non seule­­ment à Moscou, mais aussi à Pékin, dont les poli­­tiques sont quali­­fiées de « révi­­sion­­nistes » et accu­­sées d’œu­­vrer à « l’af­­fai­­blis­­se­­ment de l’ordre inter­­­na­­tio­­nal ».

« En Asie du Sud, le Pakis­­tan et l’Inde ont conti­­nué à consti­­tuer des arse­­naux nucléaires de plus en plus vastes », pour­­suit le Bulle­­tin des scien­­ti­­fiques atomistes. Et au Moyen-Orient, le retrait des États-Unis, le 8 mai dernier, de l’ac­­cord nucléaire iranien, « ajoute une touche sombre au tableau global ». D’au­­tant que l’Iran a annoncé, le 4 juin dernier, la mise en route d’un plan pour augmen­­ter ses capa­­ci­­tés d’en­­ri­­chis­­se­­ment d’ura­­nium, affi­­chant ainsi sa volonté d’an­­ti­­ci­­per un possible effon­­dre­­ment de cet accord.

« Le temps et les pres­­sions les amène­­ront, je l’es­­père, à recon­­si­­dé­­rer ce traité. »

Quant à la France, elle s’ap­­prête à augmen­­ter sensi­­ble­­ment le budget de la dissua­­sion nucléaire et à enga­­ger un cycle de renou­­vel­­le­­ment de son arse­­nal. Celui-ci est estimé à 300 armes par la Fédé­­ra­­tion des scien­­ti­­fiques améri­­cains et place le pays en troi­­sième posi­­tion sur l’ef­­frayant podium de l’ar­­se­­nal mondial, loin derrière la Russie et les États-Unis, qui détien­­draient respec­­ti­­ve­­ment 6 850 et 6 400 armes nucléaires. Au total, il y a 14 455 armes nucléaires dans le monde, dont 3 750 opéra­­tion­­nelles et 1 800 en état d’alerte.

« Nous vivons une époque parti­­cu­­liè­­re­­ment dange­­reuse », résume le Bulle­­tin des scien­­ti­­fiques atomistes. Mais à l’en croire, le combat pour la dénu­­cléa­­ri­­sa­­tion du monde n’est pas perdu d’avance : « L’hu­­ma­­nité a inventé les moyens de l’apo­­ca­­lypse ; elle peut donc inven­­ter les moyens de les contrô­­ler et, fina­­le­­ment, de les élimi­­ner. » Cette année encore, « les diri­­geants et citoyens du monde peuvent éloi­­gner l’ai­­guille de la Doom­s­day Clock et le monde loin du minuit méta­­pho­­rique de la catas­­trophe en prenant des déci­­sions de bon sens. »

C’est-à-dire en mettant en œuvre le traité d’in­­ter­­dic­­tion des armes nucléaires, selon Alan Robock. « Les neuf pays dotés d’armes nucléaires ne l’ont pas signé et n’en­­vi­­sagent pas de le rati­­fier pour l’ins­­tant », recon­­naît le clima­­to­­logue. « Mais le temps et les pres­­sions exer­­cées par d’autres pays les amène­­ront, je l’es­­père, à recon­­si­­dé­­rer ce traité », ajoute-t-il. L’Afrique du Sud est pour l’ins­­tant le seul État à avoir renoncé à la bombe atomique après l’avoir déve­­lop­­pée.


Couver­­ture : KABOOM.


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