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Pourrait-on vivre à nouveau dans un monde sans armes nucléaires ? Beaucoup l'espèrent, mais peu de puissances détentrices de ce pouvoir de destruction sont prêtes à y renoncer.

par Camille Hamet | 12 octobre 2020

Kim Jong-un pleure. Ce dimanche 11 octobre 2020, le diri­geant nord-coréen ôte ses lunettes pour chas­ser les larmes qui embuent ses yeux alors qu’il s’adresse à son peuple, lors de la grande parade mili­taire du 75e anni­ver­saire du Parti des travailleurs. « Notre peuple a placé en moi sa confiance, aussi haute que le ciel et aussi profonde que la mer, mais je ne m’en suis pas montré à la hauteur », a déclaré le dicta­teur avec émotion. « J’en suis sincè­re­ment désolé. »

Pour se faire pardon­ner des heures diffi­ciles que traverse son pays, aux prises avec la pandé­mie de coro­na­vi­rus et les sanc­tions de l’ONU, Kim Jong-un a dévoilé deux énormes missiles ballis­tiques inter­con­ti­nen­taux, qui seraient capables de frap­per les États-Unis avec des charges nucléaires si les choses tour­naient plus mal qu’aujourd’­hui. Il y a trois ans, Donald Trump ne l’en croyait pas capable, mais l’ar­mée nord-coréenne est deve­nue une très sérieuse puis­sance nucléaire. Et elle n’est pas la seule.

Quelques jours plus tôt, c’est la Russie qui testait avec succès ses nouveaux missiles « hyper­so­niques » Zircon, capables d’at­teindre la vitesse verti­gi­neuse de Mach 8 – huit fois la vitesse du son – pour frap­per une cible jusqu’à 2 000 km de distance. Il est lui aussi capable de trans­por­ter des charges nucléaires. Aussi, tandis que le monde saute à pieds joints vers l’apo­ca­lypse nucléaire, peut-on espé­rer une prise de conscience collec­tive qui le fasse reve­nir sur ses pas ?

La Grande Conven­tion

Le brûle-pierre est une arme atomique redou­table. Elle émet des rayons J, une forme de rayon­ne­ment qui détruit les yeux de quiconque survit à l’ex­plo­sion initiale. Ce rayon­ne­ment et cette explo­sion peuvent être préci­sé­ment ajus­tés en fonc­tion de l’ef­fet désiré. Et s’il a suffi­sam­ment d’éner­gie, un brûle-pierre peut percer une planète jusqu’à son noyau, et la détruire. Mais fort heureu­se­ment, son usage est formel­le­ment inter­dit par la Grande Conven­tion.

Ce texte fait partie, comme le brûle-pierre, de l’uni­vers fiction­nel de Dune, le célèbre cycle litté­raire de Frank Herbert. Mais il a semblé se rappro­cher un peu de la réalité lorsque, le 7 juillet 2017, l’Or­ga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale des Nations unies (ONU) a adopté son tout premier projet de traité sur l’in­ter­dic­tion des armes nucléaires. Un projet de traité inter­di­sant « en toutes circons­tances de déve­lop­per, tester, produire, fabriquer, acqué­rir, possé­der ou stocker des armes nucléaires ou d’autres dispo­si­tifs nucléaires explo­sifs ».

Ouvert à la signa­ture depuis le 20 septembre 2017, ce traité inter­dit égale­ment la menace d’em­ployer ces mêmes armes et dispo­si­tifs, c’est-à-dire la poli­tique de la dissua­sion. Une fois signé par un État, il doit être approuvé sous forme de loi par le Parle­ment du pays en ques­tion, ce qui permet alors le dépôt des instru­ments de rati­fi­ca­tion auprès de l’ONU. Il ne peut entrer en vigueur que 90 jours après le dépôt du cinquan­tième instru­ment de rati­fi­ca­tion. Et s’il a déjà récolté 59 signa­tures, il n’a en revanche récolté que dix instru­ments de rati­fi­ca­tion.

« C’est un taux de rati­fi­ca­tion simi­laire à ceux des précé­dents trai­tés inter­di­sant les armes chimiques et biolo­giques », affirme cepen­dant le clima­to­logue améri­cain Alan Robock, qui milite pour l’in­ter­dic­tion des armes nucléaires depuis des décen­nies, et qui a bon espoir de voir son rêve se réali­ser : « Il n’y a aucune raison d’avoir des armes nucléaires, elles n’aug­mentent pas la sécu­rité d’un pays. Il faut simple­ment encore un peu de temps aux nations pour en prendre conscience. Le traité d’in­ter­dic­tion des armes nucléaires a une vraie chance d’abou­tir. »

« Le traité d’in­ter­dic­tion – porté par la Campagne inter­na­tio­nale pour l’abo­li­tion des armes nucléaires (ICAN), qui a reçu le prix Nobel de la paix pour son travail – est une victoire symbo­lique pour tous ceux qui souhaitent un monde sans armes nucléaires et une forte expres­sion de la frus­tra­tion susci­tée par les vains efforts passés de désar­me­ment du monde », affirme pour sa part le Bulle­tin des scien­ti­fiques atomistes de l’uni­ver­sité de Chicago.

« Comme l’on pouvait s’y attendre, les pays dotés d’armes nucléaires ont boycotté les négo­cia­tions et aucun d’entre eux n’a signé le traité d’in­ter­dic­tion », pour­suit-il néan­moins, en réfé­rence aux États-Unis, au Royaume-Uni, au Pakis­tan, à la Russie, la France, la Chine, l’Inde, Israël et la Corée du Nord. « Leur dépen­dance accrue à l’égard des armes nucléaires, des menaces et des doctrines rendant l’uti­li­sa­tion de ces armes plus probable contraste forte­ment avec les attentes du reste du monde. » Et le fait douter de sa capa­cité à se dénu­cléa­ri­ser un jour.

La Doom­sday Clock

Depuis le début de la guerre froide, le Bulle­tin des scien­ti­fiques atomistes de l’uni­ver­sité de Chicago utilise une horloge, la Doom­sday Clock (« l’hor­loge du Juge­ment dernier »), et l’ana­lo­gie du décompte vers minuit pour symbo­li­ser la menace qui pèse sur l’hu­ma­nité. Armes nucléaires, chan­ge­ment clima­tique, géopo­li­tique du pétrole, dangers liés aux nouvelles tech­no­lo­gies… Plus on s’ap­proche de minuit et plus il est probable que l’hu­ma­nité soit anéan­tie.

Au début de la guerre froide, la Doom­sday Clock affi­chait 7 minutes restantes. À la fin de cette même guerre, 17 minutes. L’an­née dernière, elle affi­chait 2 minutes 30. En 2018, elle a avancé de 30 secondes vers minuit, n’ac­cor­dant plus que 2 minutes à l’hu­ma­nité. En 2019, elle est toujours à 2 minutes. Elle ne s’était montrée aussi pessi­miste qu’une seule fois aupa­ra­vant, en 1953. Et la prin­ci­pale raison pour laquelle elle se montre parti­cu­liè­re­ment alar­miste en 2019 est juste­ment le déve­lop­pe­ment de l’ar­se­nal nucléaire mondial.

Comme le souligne le Bulle­tin des scien­ti­fiques atomistes, « le programme d’ar­me­ment nucléaire de la Corée du Nord a fait des progrès remarquables en 2017, augmen­tant les risques pour la Corée du Nord, les autres pays de la région et les États-Unis. » Son déman­tè­le­ment pren­drait dix ans, voire quinze en cas de compli­ca­tions. Ou du moins, c’est ce qu’af­firment trois cher­cheurs de l’uni­ver­sité Stan­ford dans un rapport publié le 28 mai 2018.

Le site d’es­sais nucléaires de Trinity, en 1945

Le premier, Sieg­fried Hecker, a dirigé le labo­ra­toire de Los Alamos, où fut coor­donné pendant la Seconde Guerre mondiale le « projet Manhat­tan » de déve­lop­pe­ment de la bombe atomique améri­caine, de 1986 à 1997. Le deuxième, Robert Carlin, étudie la Corée du Nord depuis 1947 et s’y est rendu 25 fois. Le troi­sième, Elliot Serbin, a travaillé au sein de la Nuclear Age Peace Foun­da­tion. Pour eux, la dénu­cléa­ri­sa­tion « éclair » de la Corée du Nord exigée par Washing­ton est irréa­liste.

Ils recom­mandent pour leur part d’abor­der le déman­tè­le­ment de l’ar­se­nal mili­taire du pays en trois étapes. D’abord l’ar­rêt du travail sur les sites sensibles. Puis leur décla­ra­tion à la commu­nauté inter­na­tio­nale, leur désac­ti­va­tion et leur ferme­ture. Et enfin leur destruc­tion, le reclas­se­ment des scien­ti­fiques vers des programmes civils et l’en­ca­dre­ment de l’usage du nucléaire par le retour au traité de non-proli­fé­ra­tion, dont la Corée du Nord s’est reti­rée en 2003.

« L’ap­proche progres­sive permet­tra de bâtir de manière effi­cace la confiance et l’in­ter­dé­pen­dance qui sont néces­saires pour une démi­li­ta­ri­sa­tion complète, viable et de long terme du programme nucléaire nord-coréen. Si la Corée du Nord insiste pour conser­ver des programmes nucléaires civils et un accès paci­fique à l’es­pace, le risque supplé­men­taire posé par ceux-ci peut être géré si des mesures de véri­fi­ca­tion adéquates sont mises en place. »

Les outils de l’apo­ca­lypse

Mais comme le rappelle le Bulle­tin des scien­ti­fiques atomistes, « les dangers couvant dans la pénin­sule coréenne n’ont pas été les seuls risques nucléaires évidents en 2017 ». « Les États-Unis et la Russie sont restés en désac­cord, ont conti­nué leurs exer­cices mili­taires le long des fron­tières de l’Or­ga­ni­sa­tion du traité de l’At­lan­tique nord, sapé le Traité sur les forces nucléaires à portée inter­mé­diaire, déve­loppé leurs arse­naux nucléaires et évité les négo­cia­tions sur le contrôle des arme­ments. »

En décembre 2017, le Conseil de sécu­rité natio­nale de la Maison-Blanche a détaillé une « vision stra­té­gique » de « la paix par la force ». Puis, en février dernier, le Penta­gone a carré­ment publié une révi­sion de la « posture nucléaire » des États-Unis, actant ainsi le réar­me­ment massif de la première puis­sance mondiale. Un signal fort adressé, non seule­ment à Moscou, mais aussi à Pékin, dont les poli­tiques sont quali­fiées de « révi­sion­nistes » et accu­sées d’œu­vrer à « l’af­fai­blis­se­ment de l’ordre inter­na­tio­nal ».

« En Asie du Sud, le Pakis­tan et l’Inde ont conti­nué à consti­tuer des arse­naux nucléaires de plus en plus vastes », pour­suit le Bulle­tin des scien­ti­fiques atomistes. Et au Moyen-Orient, le retrait des États-Unis, le 8 mai dernier, de l’ac­cord nucléaire iranien, « ajoute une touche sombre au tableau global ». D’au­tant que l’Iran a annoncé, le 4 juin dernier, la mise en route d’un plan pour augmen­ter ses capa­ci­tés d’en­ri­chis­se­ment d’ura­nium, affi­chant ainsi sa volonté d’an­ti­ci­per un possible effon­dre­ment de cet accord.

« Le temps et les pres­sions les amène­ront, je l’es­père, à recon­si­dé­rer ce traité. »

Quant à la France, elle s’ap­prête à augmen­ter sensi­ble­ment le budget de la dissua­sion nucléaire et à enga­ger un cycle de renou­vel­le­ment de son arse­nal. Celui-ci est estimé à 300 armes par la Fédé­ra­tion des scien­ti­fiques améri­cains et place le pays en troi­sième posi­tion sur l’ef­frayant podium de l’ar­se­nal mondial, loin derrière la Russie et les États-Unis, qui détien­draient respec­ti­ve­ment 6 850 et 6 400 armes nucléaires. Au total, il y a 14 455 armes nucléaires dans le monde, dont 3 750 opéra­tion­nelles et 1 800 en état d’alerte.

« Nous vivons une époque parti­cu­liè­re­ment dange­reuse », résume le Bulle­tin des scien­ti­fiques atomistes. Mais à l’en croire, le combat pour la dénu­cléa­ri­sa­tion du monde n’est pas perdu d’avance : « L’hu­ma­nité a inventé les moyens de l’apo­ca­lypse ; elle peut donc inven­ter les moyens de les contrô­ler et, fina­le­ment, de les élimi­ner. » Cette année encore, « les diri­geants et citoyens du monde peuvent éloi­gner l’ai­guille de la Doom­sday Clock et le monde loin du minuit méta­pho­rique de la catas­trophe en prenant des déci­sions de bon sens. »

C’est-à-dire en mettant en œuvre le traité d’in­ter­dic­tion des armes nucléaires, selon Alan Robock. « Les neuf pays dotés d’armes nucléaires ne l’ont pas signé et n’en­vi­sagent pas de le rati­fier pour l’ins­tant », recon­naît le clima­to­logue. « Mais le temps et les pres­sions exer­cées par d’autres pays les amène­ront, je l’es­père, à recon­si­dé­rer ce traité », ajoute-t-il. L’Afrique du Sud est pour l’ins­tant le seul État à avoir renoncé à la bombe atomique après l’avoir déve­lop­pée.


Couver­ture : Un essai nucléaire.


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