par Camille Hamet | 15 janvier 2018

Le peuple de Neza

Le règne de Neza­­hualcóyotl, qui s’étend de 1431 à 1472, est souvent décrit comme une époque de splen­­deur au Mexique. Car, comme le rappelle l’his­­to­­rien Miguel León-Portilla dans Culture et philo­­so­­phie dans le Mexique préhis­­pa­­nique, Neza­­hualcóyotl « construi­­sit des palais et des temples, créa des jardins bota­­niques et zoolo­­giques ; il fut le conseiller des rois aztèques ; enfin, archi­­tecte extra­­or­­di­­naire, il diri­­gea la construc­­tion de chaus­­sées, celle des ouvrages d’ad­­duc­­tion d’eau à Mexico, l’édi­­fi­­ca­­tion de digues, de jetées qui, en rete­­nant l’eau des lacs, ferme­­raient désor­­mais le chemin aux inon­­da­­tions ». Et pour­­tant, la ville qui porte son nom a long­­temps été syno­­nyme de bidon­­ville.

Neza­­hualcóyotl sur un billet de 100 pesos

Entre 1940 et 1971, des usines s’éle­­vèrent dans la région de Mexico, atti­­rant toujours plus de travailleurs. Lesquels ache­­taient parfois un morceau de la terre jadis recou­­verte par le lac de Texcoco pour y construire une cabane. En 1950, 6 000 personnes vivaient dans ces maré­­cages. En 1963, 100 000. Et en 1970, 600 000. Peu à peu, les maré­­cages furent rempla­­cés par des rues, les cabanes par des maisons. Les ordures commen­­cèrent à être ramas­­sées. L’eau potable et l’élec­­tri­­cité firent leur arri­­vée. Mais Ciudad Neza­­hualcóyotl, qui est géné­­ra­­le­­ment dési­­gnée par le dimi­­nu­­tif Neza, restait soumise à la violence des cartels et à la corrup­­tion, y compris celle de la police locale.

L’un de ses chefs, Jorge Amador, a décidé de mettre un terme à cette spirale. En commençant par faire le ménage dans ses propres rangs. Il a en effet congé­­dié un poli­­cier sur huit, remplacé les comman­­dants et changé les affec­­ta­­tions des offi­­ciers, qui sont main­­te­­nant sous surveillance constante. Leurs voitures sont même équi­­pées d’un GPS. Sachant parfai­­te­­ment que le crime paye­­rait toujours mieux que lui, Jorge Amador a en outre décidé d’of­­frir aux poli­­ciers quelque chose qui ne se compte pas en billets : la fierté civique. Il a donc orga­­nisé des concours de disser­­ta­­tion et des compé­­ti­­tions spor­­tives, distri­­bué des bourses d’études et remis des récom­­penses, le plus souvent publique­­ment.

Des initia­­tives qui semblent porter leurs fruits. « Il y a un fort senti­­ment de fierté [à Neza] », affirme l’ur­­ba­­niste José Castillo. « C’est une commu­­nauté qui est basée sur la notion qu’en­­semble, les gens peuvent trans­­for­­mer un terri­­toire. » Cepen­­dant, aucun de leurs efforts ne seraient possibles sans le gouver­­ne­­ment local, qui échappe à la logique de corrup­­tion géné­­ra­­li­­sée instau­­rée au Mexique par les deux prin­­ci­­paux partis poli­­tiques, le Parti Révo­­lu­­tion­­naire Insti­­tu­­tion­­nel (PRI) et le Parti d’Ac­­tion Natio­­nale (PAN). Neza est en effet gérée par un parti de gauche margi­­nal, le Parti de la Révo­­lu­­tion Démo­­cra­­tique, qui n’hé­­site pas à s’en prendre aux insti­­tu­­tions. La muni­­ci­­pa­­lité a, de fait, effec­­tuer une séces­­sion bureau­­cra­­tique d’avec celle du gouver­­ne­­ment fédé­­ral, qui, seule, a permis à Jorge Amador de réfor­­mer la police locale. La police fédé­­rale est, elle, trai­­tée comme une police étran­­gère à Neza.

Les blocs sans fin de Neza
Crédits : Wiki­­me­­dia commons

Les PDG de Monter­­rey

Contrai­­re­­ment à Neza, Monter­­rey est une ville opulente. C’est ici que sont établies la majeure partie des grandes entre­­prises mexi­­caines, telle Fomento Econó­­mico Mexi­­cano (Femsa), qui fabrique et commer­­cia­­lise de la bière. Monter­­rey est égale­­ment connue pour ses firmes étran­­gères, ses univer­­si­­tés privées, ses hôtels de luxe, sa vaste classe moyenne et la moder­­nité de son système de trans­­port public. Elle a même été choi­­sie pour accueillir une confé­­rence des Nations Unies sur le déve­­lop­­pe­­ment en 2002. Mais Monter­­rey est rapi­­de­­ment deve­­nue le théâtre de violents affron­­te­­ments entre cartels, qui ont infil­­tré la police de la ville, et recruté plus d’un millier de personnes dans la région entre 2007 et 2010 selon l’or­­ga­­ni­­sa­­tion locale de défense des droits humains Ciuda­­da­­nos en Apoyo a los Dere­­chos Huma­­nos.

Cette année-là, des hommes armés ont pendu une femme à un pont, jeté des têtes tran­­chées devant des écoles mater­­nelles, abattu des poli­­ciers alors qu’ils aidaient des enfants à traver­­ser une route, bloqué d’autres routes avec des camions pour permettre à des assas­­sins d’échap­­per à l’ar­­mée, volé des milliers de voitures, attaqué des banques, des bureaux et des restau­­rants. En avril, et en l’es­­pace de deux jours seule­­ment, 30 personnes ont été tuées lors de fusillades. Parmi elles se trou­­vaient un étudiant de 21 ans.

Puis, en août, un cartel a orches­­tré une tenta­­tive d’en­­lè­­ve­­ment dans un car de ramas­­sage scolaire opéré par Femsa, à l’ex­­té­­rieur de l’Ame­­ri­­can Foun­­da­­tion School, une école privée connue pour accueillir les enfants de l’élite de Monter­­rey. Deux agents de sécu­­rité employés par la firme ont été tués au cours de cette attaque, qui fut l’at­­taque de trop pour les diri­­geants d’en­­tre­­prises basées à Monter­­rey. « Dans une certaine mesure, nous consi­­dé­­rions [Monter­­rey] comme une ville privi­­lé­­giée et étran­­gère aux problèmes du Mexique », expliquait en effet la PDG de Soft­­tek, Blanca Trevino, quelques mois plus tard. « La violence nous frappe parce que nous ne sommes pas habi­­tués à vivre avec, et donc à la gérer. Nous vivons main­­te­­nant dans la psychose. »

Monter­­rey by night
Crédits : Wiki­­me­­dia commons

Cette « psychose » a poussé les diri­­geants d’en­­tre­­prises de Monter­­rey à finan­­cer l’unité de la police locale spécia­­li­­sée dans les enlè­­ve­­ments. Ils ont égale­­ment financé le recru­­te­­ment de nouveaux offi­­ciers, leur loge­­ment, et une augmen­­ta­­tion de leur paye. Ils ont engagé des consul­­tants spécia­­li­­sés dans la sécu­­rité, et des avocats pour réécrire les lois sur les enlè­­ve­­ments. Ainsi, sans un bruit, ils ont peu à peu pris le contrôle de la ville, qui a vu son taux de crimi­­na­­lité chuter. Lorsque des repré­­sen­­tants du gouver­­ne­­ment ont demandé à approu­­ver les publi­­ci­­tés de recru­­te­­ment de la police locale, ils ont tout bonne­­ment refusé. Ce qui n’a pas empê­­ché le gouver­­neur local de l’époque de cher­­cher à accom­­pa­­gner leurs effort, contrai­­re­­ment à son succes­­seur…

Les milices de Tancí­­taro

Les séces­­sions de villes mexi­­caines ne sont pas toujours aussi feutrées que celle de Monter­­rey. À Tancí­­taro, les produc­­teurs d’avo­­cats, qui rapportent chaque année des millions de dollars, n’ont pas hésité à créer une milice pour proté­­ger la ville des cartels qui font régner la terreur dans l’État de Michoacán. Selon ses propres statis­­tiques, pas moins de 8 258 meurtres y ont été commis entre 2006 et 2015. Les agri­­cul­­teurs ont commencé par ache­­ter des fusils et par ériger des barri­­cades de fortune, faites de pierres et de sacs de sables, mais Tancí­­taro est aujourd’­­hui gardée par des forte­­resses cimen­­tées ornées d’étroites fenêtres qui sont tenues par des hommes lour­­de­­ment armés. Quant aux rues de la ville, elles sont sillon­­nées par des camions blin­­dés. Même la police fédé­­rale, dont un convoi a pour­­tant été attaqué par un cartel dans la muni­­ci­­pa­­lité voisine d’Al­­cade en 2010, n’uti­­lise pas de tels camions.

Ses rues sont donc calmes et propres. Mais le calme et la propreté ont un prix. Celui du Droit. En effet, le système mis en place par la milice à  Tancí­­taro ressemble étran­­ge­­ment à celui des cartels. Tous les jeunes hommes suspec­­tés de travailler pour eux ont été expul­­sés de la ville. Les services publics se sont affai­­blis. Le conseil muni­­ci­­pal n’a que très peu de pouvoir. Le maire rend des comptes aux agri­­cul­­teurs. Et l’État fédé­­ral laisse faire. Pour Romain Le Cour Grand­­mai­­son, spécia­­liste du Michoacán au centre de recherche indé­­pen­­dant Noria, « le même aban­­don de l’État qui a joué en faveur des crimi­­nels joue aujourd’­­hui en faveur des groupes d’au­­to­­dé­­fense ».

L’exemple de Monter­­rey montre à quel point les succès de Neza sont fragiles.

« Il semble que le gouver­­ne­­ment se soit servi des milices pour reprendre pied dans cette région », dit le cher­­cheur. « Mais il a peur des succès mili­­taires de ces groupes, peur que la situa­­tion ne dégé­­nère. »

L’État fédé­­ral avait égale­­ment aban­­donné Monter­­rey à son sort. Cepen­­dant, l’élec­­tion, en octobre 2015, d’un nouveau gouver­­neur local a mis fin à la main­­mise des diri­­geants d’en­­tre­­prise. En effet, Jaime Rodrí­­guez Calderón n’a pas seule­­ment laissé les réformes enga­­gées caduques, il a égale­­ment nommé ses amis aux postes clef. Candi­­dat indé­­pen­­dant, il avait fait de la lutte contre les cartels et de la faiblesse des partis tradi­­tion­­nels les leit­­mo­­tivs de sa campagne, lui qui a échappé à deux atten­­tats en 2010 et dont le fils a été assas­­siné en 2009. « Les citoyens sont en colère contre la classe poli­­tique et la corrup­­tion qui règne », décla­­rait-il par exemple dans l’émis­­sion télé­­vi­­sée Al Punto. Mais la crimi­­na­­lité est main­­te­­nant de retour à Monter­­rey, ainsi que la bruta­­lité poli­­cière, en parti­­cu­­lier dans les quar­­tiers défa­­vo­­ri­­sés de la péri­­phé­­rie. Les quar­­tiers les plus riches sont, eux, restés sûrs.

L’exemple de Monter­­rey montre à quel point les succès de Neza sont fragiles. Le moindre chan­­ge­­ment poli­­tique peut faire vaciller leur édifice. D’au­­tant que Neza a gardé très mauvaise répu­­ta­­tion. Beau­­coup de Mexi­­cains refusent encore d’y mettre les pieds. Et réservent parfois un accueil bien peu chaleu­­reux à ses habi­­tants, qui sont aujourd’­­hui plus d’un million. Les gens disent des choses comme « surveille tes affaires, il vient de Neza » et « les voleurs rentrent dormir à Neza », témoigne par exemple Mirna Andrade, direc­­trice de l’as­­so­­cia­­tion locale Xocoyot­­zin, une maison d’en­­fants à carac­­tère social. Heureu­­se­­ment, la plupart des habi­­tants de Neza ont rare­­ment besoin de s’aven­­tu­­rer à l’ex­­té­­rieur. 70 % d’entre eux travaillent au sein de leur ville, ce qui est excep­­tion­­nel dans la banlieue de Mexico.

Mexico, siège du pouvoir, qui a vu son taux de crimi­­na­­lité s’en­­vo­­ler en 2017.

Un membre des auto­­de­­fen­­cias de Tancí­­taro
Capture d’écran YouTube

Couver­­ture : Rassem­­ble­­ment popu­­laire en faveur du PRD à Neza. (AMLO)


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