par Camille Hamet | 12 juillet 2017

Blitz­­krieg

Débous­­so­­lées par l’of­­fen­­sive alle­­mande, le Blitz­­krieg, les armées françaises et leurs alliées se replient vers le nord de la France. Mais les panzers, après avoir percé le front de Sedan, déferlent sur les côtes de la Manche et scindent leurs troupes en deux. Envi­­ron 400 000 soldats britan­­niques, français et belges se retrouvent encer­­clés par l’ar­­mée alle­­mande dans la poche de Dunkerque. Une opéra­­tion est alors mise en place pour évacuer le corps expé­­di­­tion­­naire britan­­nique vers l’An­­gle­­terre. C’est de justesse que trois de ses hommes parviennent à embarquer sur l’un des bateaux réqui­­si­­tion­­nés, et leur traver­­sée du détroit du Pas-de-Calais s’an­­nonce des plus périlleu­­ses…


Les troupes britan­­niques attendent l’éva­­cua­­tion sur la plage de Dunkerque

Voilà le synop­­sis du dernier film de Chris­­to­­pher Nolan, Dunkerque, qui sort en salles le 19 juillet 2017. Il retrace ainsi l’une des batailles les plus déter­­mi­­nantes de la Seconde Guerre mondiale, la bataille de Dunkerque, qui s’est dérou­­lée du 20 mai au 4 juin 1940. « L’éva­­cua­­tion du corps expé­­di­­tion­­naire britan­­nique a permis à l’An­­gle­­terre de conti­­nuer à combattre le nazisme, sans quoi la guerre aurait pris un tout autre tour », explique Jacques Duquesne, auteur du livre Dunkerque 1940, une tragé­­die française, paru aux éditions Flam­­ma­­rion en juin dernier. Et pour­­tant, l’his­­toire de cette évacua­­tion reste mécon­­nue. C’est sans doute en partie ce qui a décidé Chris­­to­­pher Nolan à s’es­­sayer, pour la première fois, au genre du film histo­­rique avec elle. Le réali­­sa­­teur britanno-améri­­cain a tenu à ce que le tour­­nage se déroule à Dunkerque et à recons­­ti­­tuer la grande jetée de la plage de Malo-les-Bains telle qu’elle était en 1940. Il s’est par ailleurs appuyé sur de nombreux docu­­ments et le témoi­­gnage de vété­­rans. Mais Jacques Duquesne craint qu’il ne présente une vision pure­­ment britan­­nique des événe­­ments. « Dans la bande-annonce, on ne voit que des soldats anglais », regrette-t-il. « Pas un seul casque français. Comme si les Français ne s’étaient pas battus pour que les Anglais puissent évacuer. » Or, 12 000 Français sont morts en conte­­nant l’ar­­mée alle­­mande, limi­­tant ainsi l’af­­fron­­te­­ment au ciel et à la mer pour l’ar­­mée britan­­nique. L’écri­­vain craint égale­­ment de ne pas recon­­naître ce qu’il a vécu. Car lui vivait à Dunkerque en mai 1940. Il avait alors dix ans et la bataille qui s’est jouée sous ses yeux d’en­­fant consti­­tue l’un des événe­­ments les plus marquants de sa vie. « Depuis, j’ai toujours cher­­ché à comprendre les raisons et le sens de la tragé­­die de Dunkerque, fouillé bien des archives, écouté, lu et vu tout ce que l’on pouvait entendre, lire et voir à ce sujet », écrit-il en préam­­bule de son dernier ouvrage. « C’est pourquoi, après avoir fait allu­­sion à ce drame dans plusieurs de mes livres, je veux appor­­ter ici mon témoi­­gnage et le résul­­tat de mes recherches. »

Guer­­nica

Dans la nuit du 18 mai 1940, Jacques Duquesne est réveillé par les tirs de canons anti­aé­­riens et les bombes alle­­mandes. Il court se cacher dans la cave avec sa famille. Au matin, la ville est méta­­mor­­pho­­sée. Une raffi­­ne­­rie de pétrole a pris feu, déga­­geant « l’im­­mense fumée noire » qui évoquera un « hallali noir » au poète Louis Aragon lorsqu’il passera par là quelques jours plus tard, en tant que méde­­cin auxi­­liaire d’une divi­­sion moto­­ri­­sée. Sans pour autant lui suffire à décrire l’hor­­reur : « J’ai cher­­ché partout une image, dans les deux sens du terme, une chose peinte ou une méta­­phore, ne serait-ce qu’une méta­­phore pour vous parler de Dunkerque : orange écla­­tée, plomb fondu, hallali noir, piège de tonnerre et d’écume, kermesse de l’ago­­nie… tout n’est que déri­­sion », écrit-il dans Les Commu­­nistes.

J. Duquesne avait 10 ans

Une centaine de civils ont perdu la vie sous les bombes alle­­mandes à Dunkerque. « Un “camion des morts” passait dans les rues pour les ramas­­ser », raconte Jacques Duquesne. Pour lui, le plus terrible des bombar­­de­­ments alle­­mands a eu lieu le 27 mai 1940. Et en l’oc­­cur­­rence, une image s’im­­pose, le plus natu­­rel­­le­­ment du monde. Celle du tableau peint par Pablo Picasso pour dénon­­cer le pilon­­nage de la ville espa­­gnole de Guer­­nica, qui est survenu trois ans aupa­­ra­­vant et repré­­sente aujourd’­­hui l’hor­­reur des guerres du XXe siècle. « Dunkerque le 27 mai 1940, c’est le deuxième Guer­­nica », affirme en effet Jacques Duquesne, qui fuit le lende­­main, avec sa mère et son frère aîné. « Mon père est resté. Nous, nous avions vu une affiche non signée disant de se diri­­ger vers la Belgique.  Comme des idiots nous avons obéi et nous avons atterri à Ghyvelde, qui se trouve à 14 kilo­­mètres à l’est de Dunkerque. » Là, des soldats britan­­niques désœu­­vrés s’amusent à se lancer un disque et à le rattra­­per à l’aide d’une baïon­­nette, au risque de le briser. Jacques Duquesne leur fait comprendre qu’ils feraient mieux de le lui donner. « C’était “Le Briga­­dier des Flandres”, une chan­­son plutôt grivoise qui n’a pas du tout plu à ma mère. » Outre cette chan­­son et la gifle qu’elle lui a valu, il doit aux soldats britan­­niques sa première ciga­­rette et sa première expé­­rience du corned beef. Il les revoit encore vider leurs muni­­tions et brûler leurs véhi­­cules, tout ce qui ne devait abso­­lu­­ment pas tomber aux mains des Alle­­mands. Mais comme le souligne le slogan publi­­ci­­taire du film de Chris­­to­­pher Nolan, le temps était compté, et il ne leur a pas permis de tout détruire. L’en­­nemi s’em­­pa­­rera de milliers de canons et de véhi­­cules, ainsi que de tonnes de muni­­tions, de carbu­­rant et de provi­­sions. « Nous avons fini par trou­­ver une cave où nous réfu­­gier et je n’ai plus vu la lumière du jour avant la fin de la bataille », raconte Jacques Duquesne. « Mais nous sortions la nuit pour faire nos besoins, et à l’aube j’ai vu des soldats britan­­niques casser leur fusil et partir vers la plage en file indienne, les mains des uns posées sur les épaules des autres, une boîte de conserve dans la poche, mais sans casque. Ça non plus, c’est une image que je n’ou­­blie­­rai jamais. Et elle n’est pas glorieuse. »

Dynamo

Dès le 20 mai 1940, la situa­­tion des Alliés encer­­clés dans la poche de Dunkerque semble déses­­pé­­rée. La progres­­sion des panzers, inexo­­rable. Le 24 mai, ils atteignent Bour­­bourg. Mais un ordre du géné­­ral alle­­mand Gerd von Rund­s­tedt, confirmé par Adolf Hitler, les immo­­bi­­lise alors pendant trois jours. Pour certains histo­­riens, Von Rund­s­tedt voulait avoir le temps de repo­­si­­tion­­ner ses troupes. Pour d’autres, Hitler espé­­rait pouvoir négo­­cier un accord de paix avec les Britan­­niques. Pour d’autres encore, il a voulu donner l’op­­por­­tu­­nité à son ministre de l’Avia­­tion, Hermann Goering, de faire briller la Luft­­waffe en faisant du ciel le prin­­ci­­pal champ de bataille. Quoi qu’il en soit, les Alliés profitent de ce répit provi­­den­­tiel pour former un corri­­dor d’une centaine de kilo­­mètres de long et d’une tren­­taine de kilo­­mètres de large.

L’éva­­cua­­tion se fait dans le chaos

Ils ne partagent pas pour autant la même idée du reste de la marche à suivre. Le géné­­ral français Maxime Weygand veut contre-attaquer tandis que le chef du corps expé­­di­­tion­­naire britan­­nique, John Gort, préfère évacuer ses hommes vers l’An­­gle­­terre. Le cabi­­net de guerre britan­­nique lui donne raison : « En de telles condi­­tions, une seule issue vous reste : vous frayer un chemin vers l’ouest, où toutes les plages et les ports situés à l’est de Grave­­lines seront utili­­sés pour l’em­­barque­­ment. La marine vous four­­nira une flotte de navires et de petits bateaux, et la Royal Air Force vous appor­­tera un soutien total… » Mais il ne prévient pas tout de suite ses alliés belge et français. « Mes recherches montrent que, de manière géné­­rale, les Alliés n’étaient pas aussi soli­­daires qu’on veut bien nous le faire croire », affirme Jacques Duquesne. Le rembarque­­ment du corps expé­­di­­tion­­naire britan­­nique a donc débuté dans le secret. Il est dirigé par le vice-amiral Bertram Ramsay – qui jouera un rôle crucial dans l’hé­­roïque débarque­­ment de Norman­­die quatre ans plus tard – depuis les tunnels du château de Douvres, où se trouve la grosse machine dyna­­mo­é­lec­­trique ayant donné son nom de code à l’opé­­ra­­tion : « Opéra­­tion Dynamo ». Des centaines de bateaux sont réqui­­si­­tion­­nés. Des destroyers et des dragueurs de mine, mais aussi des ferrys, des chalu­­tiers, des remorqueurs, des péniches, des yachts et des embar­­ca­­tions bien plus modestes, aujourd’­­hui encore affec­­tueu­­se­­ment appe­­lées little ships. Le plus fameux de ces spéci­­mens est sans doute le Prin­­cess Eliza­­beth, qui est toujours à quai dans le port de Dunkerque. « La Marine britan­­nique a fait un travail incroyable », estime Jacques Duquesne. « En revanche, la Royal Air Force s’est à mon avis montrée trop timide. D’ailleurs, je n’ai jamais vu un seul de leurs avions dans le ciel. Or les bombes alle­­mandes étaient aussi le plus grand danger que couraient les soldats sur les plages et sur les bateaux, pas seule­­ment celui que couraient les civils… »

Shikari

Le 29 mai 1940, les navires réqui­­si­­tion­­nés, ainsi que les ports et les plages où se massent les soldats, sont la cible de 400 bombar­­diers alle­­mands. Le corri­­dor tenu par des Français et des Belges à bout de forces et de muni­­tions se réduit main­­te­­nant à peau de chagrin. Mais l’opé­­ra­­tion se pour­­suit. Vaille que vaille. Car, malgré tous les efforts de la Marine britan­­nique, les soldats sont trop nombreux pour les embar­­ca­­tions. Certains d’entre eux tentent le tout pour le tout en rejoi­­gnant à la nage les bateaux station­­nés au large. Et lorsque le Shikari, dernier navire à quit­­ter le môle de Dunkerque, appa­­reille vers l’An­­gle­­terre le 4 juin, à 3 h 20 du matin, il aban­­donne 40 000 soldats. Quelques heures plus tard, l’ar­­mée alle­­mande entre dans la ville. La bataille de Dunkerque est termi­­née. Le sinistre drapeau à croix gammée flotte en haut du phare.

Trois des little ships qui ont sauvé des soldats

Les soldats qui n’ont pas péri ni embarqué sont faits prison­­niers. De retour à Dunkerque, Jacques Duquesne assiste impuis­­sant à leur humi­­liant défilé. Puis, il apprend à vivre dans un champ de ruines. « Nous n’avions ni eau, ni élec­­tri­­cité. Donc pas de radio. Et pas de jour­­naux non plus. Donc aucune infor­­ma­­tion. Nous ne savions rien de ce qu’il se passait dans le reste du pays. Pour preuve, j’ai appris l’exis­­tence du géné­­ral de Gaulle mi-août, soit deux mois après son appel à la résis­­tance ! » En revanche, la nour­­ri­­ture ne manque pas. « La campagne était proche et on se débrouillait toujours. Des garçons ont même trouvé des bouteilles de vin dans une cave. Moi, j’ai trouvé des livres. Dont les Œuvres complètes d’Ed­­mond Rostand. La plupart des gens ne connaissent de lui que Cyrano de Berge­­rac. À dix ans, j’avais tout lu de lui. Et c’est unique­­ment grâce à la guerre. Il n’y avait rien d’autre à faire, à part attendre. » Les 338 226 soldats qui ont réussi à embarquer sont accueillis comme des héros en Angle­­terre. Parmi eux, se trouvent 123 095 Français. Ils reprennent cepen­­dant bien vite la mer, direc­­tion Brest et Cher­­bourg, pour venir en aide aux troupes qui tentent toujours, dans la Somme et dans l’Aisne, de repous­­ser les Alle­­mands. Las, leur supé­­rio­­rité est écra­­sante.

Le 14 juin, ils entrent dans Paris. Le 17 juin, le maré­­chal Pétain, devenu président du Conseil, annonce qu’il a demandé l’ar­­mis­­tice. Le même jour, le géné­­ral de Gaulle quitte à son tour la France pour l’An­­gle­­terre, mais de Bordeaux. C’est à Londres qu’il compte orga­­ni­­ser la résis­­tance française. Et à Londres que s’or­­ga­­nise désor­­mais la lutte contre le nazisme en Europe. « Si l’An­­gle­­terre n’avait pas rapa­­trié son corps expé­­di­­tion­­naire, cela n’au­­rait sûre­­ment pas été possible », insiste Jacques Duquesne. Même si, comme l’a dit Wins­­ton Chur­­chill à la Chambre des Communes, « les guerres ne se gagnent pas avec des évacua­­tions », l’opé­­ra­­tion Dynamo a été déci­­sive. Elle marque en outre le début de ce que l’on a juste­­ment appelé « l’es­­prit de Dunkerque », et qui n’est autre que le courage légen­­daire des civils britan­­niques pendant les années de bombar­­de­­ments et de priva­­tions.

Pour les soldats rentrés en Angle­­terre, la bataille ne fait que commen­­cer

Couver­­ture : “Dunkerque”, de Chris­­to­­pher Nolan. ( Warner Bros.)


 

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