Le dernier film de Christopher Nolan retrace l'une des batailles les plus décisives de la Seconde Guerre mondiale.

par Camille Hamet | 9 min | 13/07/2017

Blitzkrieg

Déboussolées par l’offensive allemande, le Blitzkrieg, les armées françaises et leurs alliées se replient vers le nord de la France. Mais les panzers, après avoir percé le front de Sedan, déferlent sur les côtes de la Manche et scindent leurs troupes en deux. Environ 400 000 soldats britanniques, français et belges se retrouvent encerclés par l’armée allemande dans la poche de Dunkerque. Une opération est alors mise en place pour évacuer le corps expéditionnaire britannique vers l’Angleterre. C’est de justesse que trois de ses hommes parviennent à embarquer sur l’un des bateaux réquisitionnés, et leur traversée du détroit du Pas-de-Calais s’annonce des plus périlleuses…

Les troupes britanniques attendent l’évacuation sur la plage de Dunkerque

Voilà le synopsis du dernier film de Christopher Nolan, Dunkerque, qui sort en salles le 19 juillet 2017. Il retrace ainsi l’une des batailles les plus déterminantes de la Seconde Guerre mondiale, la bataille de Dunkerque, qui s’est déroulée du 20 mai au 4 juin 1940. « L’évacuation du corps expéditionnaire britannique a permis à l’Angleterre de continuer à combattre le nazisme, sans quoi la guerre aurait pris un tout autre tour », explique Jacques Duquesne, auteur du livre Dunkerque 1940, une tragédie française, paru aux éditions Flammarion en juin dernier. Et pourtant, l’histoire de cette évacuation reste méconnue. C’est sans doute en partie ce qui a décidé Christopher Nolan à s’essayer, pour la première fois, au genre du film historique avec elle.

Le réalisateur britanno-américain a tenu à ce que le tournage se déroule à Dunkerque et à reconstituer la grande jetée de la plage de Malo-les-Bains telle qu’elle était en 1940. Il s’est par ailleurs appuyé sur de nombreux documents et le témoignage de vétérans. Mais Jacques Duquesne craint qu’il ne présente une vision purement britannique des événements. « Dans la bande-annonce, on ne voit que des soldats anglais », regrette-t-il. « Pas un seul casque français. Comme si les Français ne s’étaient pas battus pour que les Anglais puissent évacuer. » Or, 12 000 Français sont morts en contenant l’armée allemande, limitant ainsi l’affrontement au ciel et à la mer pour l’armée britannique.

L’écrivain craint également de ne pas reconnaître ce qu’il a vécu. Car lui vivait à Dunkerque en mai 1940. Il avait alors dix ans et la bataille qui s’est jouée sous ses yeux d’enfant constitue l’un des événements les plus marquants de sa vie. « Depuis, j’ai toujours cherché à comprendre les raisons et le sens de la tragédie de Dunkerque, fouillé bien des archives, écouté, lu et vu tout ce que l’on pouvait entendre, lire et voir à ce sujet », écrit-il en préambule de son dernier ouvrage. « C’est pourquoi, après avoir fait allusion à ce drame dans plusieurs de mes livres, je veux apporter ici mon témoignage et le résultat de mes recherches. »

Guernica

Dans la nuit du 18 mai 1940, Jacques Duquesne est réveillé par les tirs de canons antiaériens et les bombes allemandes. Il court se cacher dans la cave avec sa famille. Au matin, la ville est métamorphosée. Une raffinerie de pétrole a pris feu, dégageant « l’immense fumée noire » qui évoquera un « hallali noir » au poète Louis Aragon lorsqu’il passera par là quelques jours plus tard, en tant que médecin auxiliaire d’une division motorisée. Sans pour autant lui suffire à décrire l’horreur : « J’ai cherché partout une image, dans les deux sens du terme, une chose peinte ou une métaphore, ne serait-ce qu’une métaphore pour vous parler de Dunkerque : orange éclatée, plomb fondu, hallali noir, piège de tonnerre et d’écume, kermesse de l’agonie… tout n’est que dérision », écrit-il dans Les Communistes.

J. Duquesne avait 10 ans

Une centaine de civils ont perdu la vie sous les bombes allemandes à Dunkerque. « Un “camion des morts” passait dans les rues pour les ramasser », raconte Jacques Duquesne. Pour lui, le plus terrible des bombardements allemands a eu lieu le 27 mai 1940. Et en l’occurrence, une image s’impose, le plus naturellement du monde. Celle du tableau peint par Pablo Picasso pour dénoncer le pilonnage de la ville espagnole de Guernica, qui est survenu trois ans auparavant et représente aujourd’hui l’horreur des guerres du XXe siècle. « Dunkerque le 27 mai 1940, c’est le deuxième Guernica », affirme en effet Jacques Duquesne, qui fuit le lendemain, avec sa mère et son frère aîné. « Mon père est resté. Nous, nous avions vu une affiche non signée disant de se diriger vers la Belgique.  Comme des idiots nous avons obéi et nous avons atterri à Ghyvelde, qui se trouve à 14 kilomètres à l’est de Dunkerque. »

Là, des soldats britanniques désœuvrés s’amusent à se lancer un disque et à le rattraper à l’aide d’une baïonnette, au risque de le briser. Jacques Duquesne leur fait comprendre qu’ils feraient mieux de le lui donner. « C’était “Le Brigadier des Flandres”, une chanson plutôt grivoise qui n’a pas du tout plu à ma mère. » Outre cette chanson et la gifle qu’elle lui a valu, il doit aux soldats britanniques sa première cigarette et sa première expérience du corned beef. Il les revoit encore vider leurs munitions et brûler leurs véhicules, tout ce qui ne devait absolument pas tomber aux mains des Allemands. Mais comme le souligne le slogan publicitaire du film de Christopher Nolan, le temps était compté, et il ne leur a pas permis de tout détruire. L’ennemi s’emparera de milliers de canons et de véhicules, ainsi que de tonnes de munitions, de carburant et de provisions.

« Nous avons fini par trouver une cave où nous réfugier et je n’ai plus vu la lumière du jour avant la fin de la bataille », raconte Jacques Duquesne. « Mais nous sortions la nuit pour faire nos besoins, et à l’aube j’ai vu des soldats britanniques casser leur fusil et partir vers la plage en file indienne, les mains des uns posées sur les épaules des autres, une boîte de conserve dans la poche, mais sans casque. Ça non plus, c’est une image que je n’oublierai jamais. Et elle n’est pas glorieuse. »

Dynamo

Dès le 20 mai 1940, la situation des Alliés encerclés dans la poche de Dunkerque semble désespérée. La progression des panzers, inexorable. Le 24 mai, ils atteignent Bourbourg. Mais un ordre du général allemand Gerd von Rundstedt, confirmé par Adolf Hitler, les immobilise alors pendant trois jours. Pour certains historiens, Von Rundstedt voulait avoir le temps de repositionner ses troupes. Pour d’autres, Hitler espérait pouvoir négocier un accord de paix avec les Britanniques. Pour d’autres encore, il a voulu donner l’opportunité à son ministre de l’Aviation, Hermann Goering, de faire briller la Luftwaffe en faisant du ciel le principal champ de bataille. Quoi qu’il en soit, les Alliés profitent de ce répit providentiel pour former un corridor d’une centaine de kilomètres de long et d’une trentaine de kilomètres de large.

L’évacuation se fait dans le chaos

Ils ne partagent pas pour autant la même idée du reste de la marche à suivre. Le général français Maxime Weygand veut contre-attaquer tandis que le chef du corps expéditionnaire britannique, John Gort, préfère évacuer ses hommes vers l’Angleterre. Le cabinet de guerre britannique lui donne raison : « En de telles conditions, une seule issue vous reste : vous frayer un chemin vers l’ouest, où toutes les plages et les ports situés à l’est de Gravelines seront utilisés pour l’embarquement. La marine vous fournira une flotte de navires et de petits bateaux, et la Royal Air Force vous apportera un soutien total… » Mais il ne prévient pas tout de suite ses alliés belge et français. « Mes recherches montrent que, de manière générale, les Alliés n’étaient pas aussi solidaires qu’on veut bien nous le faire croire », affirme Jacques Duquesne.

Le rembarquement du corps expéditionnaire britannique a donc débuté dans le secret. Il est dirigé par le vice-amiral Bertram Ramsay – qui jouera un rôle crucial dans l’héroïque débarquement de Normandie quatre ans plus tard – depuis les tunnels du château de Douvres, où se trouve la grosse machine dynamoélectrique ayant donné son nom de code à l’opération : « Opération Dynamo ». Des centaines de bateaux sont réquisitionnés. Des destroyers et des dragueurs de mine, mais aussi des ferrys, des chalutiers, des remorqueurs, des péniches, des yachts et des embarcations bien plus modestes, aujourd’hui encore affectueusement appelées little ships. Le plus fameux de ces spécimens est sans doute le Princess Elizabeth, qui est toujours à quai dans le port de Dunkerque.

« La Marine britannique a fait un travail incroyable », estime Jacques Duquesne. « En revanche, la Royal Air Force s’est à mon avis montrée trop timide. D’ailleurs, je n’ai jamais vu un seul de leurs avions dans le ciel. Or les bombes allemandes étaient aussi le plus grand danger que couraient les soldats sur les plages et sur les bateaux, pas seulement celui que couraient les civils… »

Shikari

Le 29 mai 1940, les navires réquisitionnés, ainsi que les ports et les plages où se massent les soldats, sont la cible de 400 bombardiers allemands. Le corridor tenu par des Français et des Belges à bout de forces et de munitions se réduit maintenant à peau de chagrin. Mais l’opération se poursuit. Vaille que vaille. Car, malgré tous les efforts de la Marine britannique, les soldats sont trop nombreux pour les embarcations. Certains d’entre eux tentent le tout pour le tout en rejoignant à la nage les bateaux stationnés au large. Et lorsque le Shikari, dernier navire à quitter le môle de Dunkerque, appareille vers l’Angleterre le 4 juin, à 3 h 20 du matin, il abandonne 40 000 soldats. Quelques heures plus tard, l’armée allemande entre dans la ville. La bataille de Dunkerque est terminée. Le sinistre drapeau à croix gammée flotte en haut du phare.

Trois des little ships qui ont sauvé des soldats

Les soldats qui n’ont pas péri ni embarqué sont faits prisonniers. De retour à Dunkerque, Jacques Duquesne assiste impuissant à leur humiliant défilé. Puis, il apprend à vivre dans un champ de ruines. « Nous n’avions ni eau, ni électricité. Donc pas de radio. Et pas de journaux non plus. Donc aucune information. Nous ne savions rien de ce qu’il se passait dans le reste du pays. Pour preuve, j’ai appris l’existence du général de Gaulle mi-août, soit deux mois après son appel à la résistance ! » En revanche, la nourriture ne manque pas. « La campagne était proche et on se débrouillait toujours. Des garçons ont même trouvé des bouteilles de vin dans une cave. Moi, j’ai trouvé des livres. Dont les Œuvres complètes d’Edmond Rostand. La plupart des gens ne connaissent de lui que Cyrano de Bergerac. À dix ans, j’avais tout lu de lui. Et c’est uniquement grâce à la guerre. Il n’y avait rien d’autre à faire, à part attendre. »

Les 338 226 soldats qui ont réussi à embarquer sont accueillis comme des héros en Angleterre. Parmi eux, se trouvent 123 095 Français. Ils reprennent cependant bien vite la mer, direction Brest et Cherbourg, pour venir en aide aux troupes qui tentent toujours, dans la Somme et dans l’Aisne, de repousser les Allemands. Las, leur supériorité est écrasante. Le 14 juin, ils entrent dans Paris. Le 17 juin, le maréchal Pétain, devenu président du Conseil, annonce qu’il a demandé l’armistice. Le même jour, le général de Gaulle quitte à son tour la France pour l’Angleterre, mais de Bordeaux. C’est à Londres qu’il compte organiser la résistance française.

Et à Londres que s’organise désormais la lutte contre le nazisme en Europe. « Si l’Angleterre n’avait pas rapatrié son corps expéditionnaire, cela n’aurait sûrement pas été possible », insiste Jacques Duquesne. Même si, comme l’a dit Winston Churchill à la Chambre des Communes, « les guerres ne se gagnent pas avec des évacuations », l’opération Dynamo a été décisive. Elle marque en outre le début de ce que l’on a justement appelé « l’esprit de Dunkerque », et qui n’est autre que le courage légendaire des civils britanniques pendant les années de bombardements et de privations.

Pour les soldats rentrés en Angleterre, la bataille ne fait que commencer

Couverture : “Dunkerque”, de Christopher Nolan. ( Warner Bros.)


 

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