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par Camille Hamet | 4 juillet 2017

Le para­doxe de Mora­vec

Selon le para­doxe énoncé par le cher­cheur autri­chien Hans Mora­vec, ce qui est compliqué pour nous est facile pour les machines alors que ce qui est facile pour nous est compliqué pour elles. Aussi peuvent-elles battre nos cham­pions aux échecs et au jeu de go et se révé­ler inca­pables de monter des esca­liers, ou encore de se rele­ver après une banale chute. Mais le para­doxe de Mora­vec est en train d’être progres­si­ve­ment dépassé. De petits robots bipèdes peuvent main­te­nant monter et descendre des esca­liers, trans­por­ter de lourdes charges et éviter toutes sortes d’em­bûches. Des huma­noïdes plus hauts, tels qu’At­las, évoluent avec autant d’ai­sance sur la neige que sur des gravats. Le robot quadru­pède Chee­tah court si vite qu’il a battu le record détenu par l’ath­lète Usain Bolt. Quant au robot Handle, qui est doté de deux roues, il peut sauter des obstacles d’1,20 mètre.

Atlas, l’un des robots de Boston Dyna­mics

Une poignée d’an­nées seule­ment après leur rachat par Google, devenu Alpha­bet en 2015, les entre­prises qui ont conçu et fabriqué ces éton­nantes machines, Boston Dyna­mics et Schaft, passent des mains du géant de la tech­no­lo­gie améri­cain à celles du géant de la télé­com­mu­ni­ca­tion japo­nais SoftBank. Le montant de la tran­sac­tion, annon­cée le 9 juin dernier, n’a pas été indiqué. « La robo­tique a un grand poten­tiel et nous sommes heureux de voir Boston Dyna­mics et Schaft rejoindre l’équipe SoftBank pour conti­nuer de contri­buer à la prochaine géné­ra­tion de robots », a simple­ment déclaré un porte-parole d’Al­pha­bet. Mais pourquoi la firme cali­for­nienne se sépare-t-elle d’un tel « poten­tiel » ? « Sa déci­sion est un mystère pour beau­coup de gens », souligne Nell Watson, profes­seure en robo­tique et en intel­li­gence arti­fi­cielle à la Singu­la­rity Univer­sity.

C’est en 2013 que l’in­ven­teur des logi­ciels pour smart­phones Android, Andy Rubin, a créé une divi­sion interne de Google dédiée à la robo­tique, et l’a bapti­sée « Repli­cant » en réfé­rence aux huma­noïdes de Blade Runner. Google acquiert alors huit start-ups spécia­li­sées, dont Boston Dyna­mics. La société née en 1992 sur les bancs du Massa­chu­setts Insti­tute of Tech­no­logy reste néan­moins très indé­pen­dante. Son siège, par exemple, demeure à Boston, à plus de 5 000 kilo­mètres de celui de Google dans la Sili­con Valley. Une distance qui n’a sûre­ment pas aidé Boston Dyna­mics à trou­ver sa place au sein de la firme, ni même à faire oublier son manque de renta­bi­lité. En 25 ans, la société n’a vendu pratique­ment aucune de ses machines et elle survit grâce à des contrats avec l’ar­mée améri­caine. Ces contrats ne sont d’ailleurs pas toujours fruc­tueux.

En décembre 2015, le corps des Marines a refusé de travailler avec les chiens-robots de Boston Dyna­mics, arguant qu’ils étaient bien trop bruyants, et leur version alter­na­tive pas assez puis­sante. La même année, Alpha­bet enter­rait « Repli­cant » dans son mysté­rieux labo­ra­toire d’in­no­va­tions Google X. Et l’ar­ri­vée de Ruth Porat, ancienne direc­trice finan­cière de la banque Morgan Stan­ley, mettait un terme aux projets les plus incer­tains et les plus insen­sés du géant de la Sili­con Valley. La rumeur disait déjà que Boston Dyna­mics était à vendre. Alpha­bet revoyait l’ordre de ses prio­ri­tés et déci­dait de concen­trer ses efforts sur le déve­lop­pe­ment des systèmes pour voiture auto­nome, dont les premiers exem­plaires devraient circu­ler d’ici trois ans. Quitte à prendre le risque de lais­ser SoftBank, qui prenait le contrôle de l’en­tre­prise française à l’ori­gine du robot Nao, s’im­po­ser comme un titan de la robo­tique.

SoftBank Robo­tics

Bapti­sée Alde­ba­ran en hommage à une étoile de la constel­la­tion du Taureau à sa créa­tion, en juillet 2005, l’en­tre­prise à l’ori­gine de Nao porte un nom nette­ment moins roman­tique depuis le mois de mai 2016, mais bien plus repré­sen­ta­tif de son action­na­riat : SoftBank Robo­tics. Nao, c’est un huma­noïde de 58 centi­mètres devenu célèbre en août 2007, lorsqu’il est choisi pour succé­der au quadru­pède de Sony en tant que robot offi­ciel de la RoboCup, cham­pion­nat de foot­ball disputé par des robots et leurs concep­teurs – les étudiants des meilleures écoles de robo­tique du monde. Il est capable de nombre d’in­te­rac­tions et sa bouille sympa­thique plaît beau­coup aux enfants. On l’ima­gine très bien dans le rôle de simple robot de compa­gnie, mais il est en réalité majo­ri­tai­re­ment utilisé comme outil péda­go­gique dans les écoles primaires et secon­daires. Car Nao coûte plusieurs milliers d’eu­ros.

Nao, le premier robot d’Al­de­ba­ran

En mars 2012, Alde­ba­ran présente au public un premier proto­type de Roméo, huma­noïde destiné à assis­ter les personnes âgées ou en situa­tion de handi­cap. Il mesure 1,40 mètre. Une taille qui doit lui permettre d’ou­vrir une porte, de prendre un objet posé sur une table et de le porter, voire de porter un être humain, et qui est compen­sée par des formes rondes et rassu­rantes. Roméo a d’ailleurs été doté de peu de puis­sance, afin qu’il ne puisse pas se révé­ler dange­reux. Il peut entre­te­nir de petites conver­sa­tions grâce à des infor­ma­tions collec­tées sur Inter­net, et ses capa­ci­tés d’in­te­rac­tion sociale sont actuel­le­ment perfec­tion­nées dans diffé­rents labo­ra­toires euro­péens.

En juin 2014, c’est au tour de Pepper de voir le jour. Lui mesure 1,20 mètre, la taille d’un enfant de huit ou dix ans. Il sait faire preuve d’em­pa­thie et se montre poli. Il engage la conver­sa­tion d’un amical « Bonjour, comment vas-tu ? » et s’adapte à la réponse. Si elle est posi­tive, Pepper exprime son conten­te­ment par des gestes. Si elle est néga­tive, il tente de récon­for­ter son inter­lo­cu­teur : « Ne t’en fais pas, ça ira mieux demain. » Pepper peut même simu­ler des besoins émotion­nels :  « Prends-moi dans tes bras, s’il te plaît. » Mais comme Roméo, il ne ressemble pas vrai­ment à un être humain. Il a une voix neutre, un timbre métal­lique, un visage tout droit sorti de la science-fiction. « Nous ne cher­chons pas à ce que Pepper ressemble à un être humain », expliquait à Ulyces le respon­sable de la divi­sion améri­caine de SoftBank Robo­tics, Steve Carlin, en janvier dernier. « Cela m’ef­fraie, person­nel­le­ment. Nous souhai­tons simple­ment vous faire oublier que c’est un robot pour qu’il devienne un compa­gnon idéal. » Une fois addi­tionné aux impres­sion­nantes facul­tés motrices des machines de Boston Dyna­mics, le capi­tal sympa­thie de robots tels que Pepper, Roméo et Nao peut vrai­sem­bla­ble­ment faire du groupe SoftBank le leader de la robo­tique mondiale. D’après une étude publiée par le Busi­ness Consul­ting Group le 14 juin dernier, celle-ci devrait repré­sen­ter 76 milliards d’eu­ros en 2025. « En l’es­pace d’un an seule­ment, de 2014 à 2015, l’in­ves­tis­se­ment privé dans la robo­tique a triplé », écrivent ses auteurs. « Cette hausse d’in­té­rêt a été nour­rie par la baisse des prix, par le progrès rapide des capa­ci­tés, et par des éléments pouvant être utili­sés dans une vaste série d’in­dus­tries et de services, comme beau­coup d’ob­ser­va­teurs l’avaient prédit. » Ce sont les intel­li­gences arti­fi­cielles en géné­ral qui vont jouer un rôle de plus en plus impor­tant dans notre société future, précise néan­moins Nell Watson. Et le PDG de SoftBank, Masayo­shi Son, semble être de cet avis car il n’in­ves­tit pas seule­ment dans la robo­tique.

Pepper, le robot emblé­ma­tique de SoftBank Robo­tics

Une vision

Au début des années 1980, SoftBank était, comme son nom le laisse toujours entendre, un simple vendeur de soft­wares. Puis la société a massi­ve­ment investi dans les domaines de la presse, de l’In­ter­net et de la télé­pho­nie mobile. Ces inves­tis­se­ments se sont avérés lucra­tifs, surtout celui placé dans un site de commerce en ligne chinois à desti­na­tion des entre­prises, Alibaba. Masayo­shi Son n’a pour­tant pas hésité à revendre les parts de SoftBank en 2016, à hauteur de 7 milliards d’eu­ros, pour pouvoir faire l’ac­qui­si­tion du spécia­liste britan­nique des puces élec­tro­niques ARM. En tout, cette opéra­tion lui a coûté 28 milliards d’eu­ros. Grâce à leur nombre toujours plus grand de tran­sis­tors, les puces élec­tro­niques dépas­se­ront bien­tôt les capa­ci­tés du cerveau humain, affirme-t-il pour justi­fier cette dépense astro­no­mique. « Il y aura plus d’in­tel­li­gence dans la puce de votre chaus­sure que dans votre cerveau ! » a-t-il dit lors de son inter­ven­tion au Mobile World Congress de Barce­lone en février dernier. « Aujourd’­hui, 99 % des puces de vos smart­phones ont été conçues par nous », a-t-il ajouté. « Et demain, ce sera pareil pour celles de l’In­ter­net des objets. »  Pour pouvoir conti­nuer à crâner de la sorte, Masayo­shi Son a créé un fonds d’in­ves­tis­se­ments dédié à des tech­no­lo­gies telles que l’in­for­ma­tique quan­tique. Basée sur les prin­cipes de la méca­nique du même nom, l’in­for­ma­tique quan­tique permet de doter les ordi­na­teurs d’une puis­sance de calcul nette­ment supé­rieure. Et dans ce domaine comme dans celui de la robo­tique, Google faisait figure de précur­seur.

En 2015, la firme cali­for­nienne a présenté un proto­type de calcu­la­teur quan­tique 100 millions de fois plus rapide qu’un ordi­na­teur clas­sique. Mais ses concur­rents IBM et Micro­soft ne sont pas en reste. Et elle doit donc main­te­nant se méfier de SoftBank.

« J’ai une vision et je crois à la singu­la­rité » — Masayo­shi Son

Le fonds d’in­ves­tis­se­ment créé par Masayo­shi Son pour se donner les moyens de ses ambi­tions sera clos dans envi­ron cinq mois. Baptisé « Vision Fund », il a déjà engrangé 83 milliards d’eu­ros d’en­ga­ge­ments de la part d’in­ves­tis­seurs aussi pres­ti­gieux que le Taïwa­nais Foxconn, le Japo­nais Sharp, les Améri­cains Qual­comm et Apple, et le vice-prince héri­tier saou­dien Moham­med ben Salmane, qui repré­sente 39 milliards d’eu­ros à lui seul. Il y a donc de très fortes chances que le PDG de SoftBank remporte son pari : passer la barre des 88 milliards d’eu­ros – soit 100 milliards de dollars. Du jamais vu pour un fonds d’in­ves­tis­se­ment. Une telle somme équi­vaut à la somme totale dépen­sée en capi­tal-risque pour finan­cer des start-ups dans le monde tout au long de l’an­née 2016. Cela a permis, entre autres, à Masayo­shi Son d’in­ves­tir récem­ment plus de 440 millions d’eu­ros dans la start-up britan­nique de réalité virtuelle Impro­bable Worlds. Mais cela ne change rien au fait que SoftBank est un géant qui s’est bâti sur d’im­por­tants emprunts, bien au contraire. « Je suis le roi de la dette », a d’ailleurs reconnu Masayo­shi Son à plusieurs reprises. L’an­née dernière, cette dette s’est élevée à 105 milliards d’eu­ros, susci­tant alors les inquié­tudes de la société d’ana­lyse finan­cière améri­caine Moody’s. Contrai­re­ment à Google, qui finance ses propres paris tech­no­lo­giques avec les reve­nus de la publi­cité, SoftBank mise sans cesse sur l’argent des autres. Ce qui signi­fie que si le géant se trompe de cible, il peut tout bonne­ment s’écrou­ler… Pourquoi Masayo­shi Son prend-il un tel risque ? « Parce que j’ai une vision et que je crois à la “singu­la­rité” », dit-il.

La singu­la­rité

« En termes mathé­ma­tiques, une singu­la­rité est le point où la fonc­tion expo­nen­tielle se rapproche de l’in­fini », explique Nell Watson. Dans le domaine de la tech­no­lo­gie, la singu­la­rité repré­sente ainsi le point au-delà duquel les programmes d’in­tel­li­gence arti­fi­cielle ne sont plus mis au point par des êtres humains, mais par les intel­li­gences arti­fi­cielles elles-mêmes, entraî­nant alors un embal­le­ment du progrès. Appelé « singu­la­rité tech­no­lo­gique », ce point a été décrit dès les années 1950, mais rendu célèbre par le mathé­ma­ti­cien et auteur de science-fiction Vernor Vinge au cours des années 1980 et 1990. D’un point de vue scien­ti­fique, il est prin­ci­pa­le­ment prédit par la loi de Moore, qui établit que la puis­sance des proces­seurs suit une évolu­tion expo­nen­tielle à travers le temps.

Vernor Vinge

Certains voient dans le point de singu­la­rité tech­no­lo­gique une oppor­tu­nité à saisir pour l’hu­ma­nité. Le cofon­da­teur de la Singu­la­rity Univer­sity, Ray Kurz­weil, s’est par exemple déclaré « impa­tient d’y être ». D’autres, plus nombreux, ne cachent par leur inquié­tude. Le physi­cien Stephen Hawking pense que « le déve­lop­pe­ment d’une intel­li­gence arti­fi­cielle complète pour­rait mettre fin à la race humaine ». « Je suis dans le camp de ceux qui sont préoc­cu­pés par la super-intel­li­gence [arti­fi­cielle] », affirme l’en­tre­pre­neur Bill Gates. Pour le PDG de Tesla et SpaceX, Elon Musk, la déve­lop­per revient carré­ment à « invoquer le démon ». Il a telle­ment peur du point de singu­la­rité tech­no­lo­gique que sa toute nouvelle entre­prise, Neura­link, va s’ef­for­cer d’aug­men­ter nos capa­ci­tés cogni­tives en essayant de créer une inter­face humains-machines capable de contrer la montée en puis­sance de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle. « D’ici huit à dix ans, elle pourra être utili­sée par des personnes valides », assure Elon Musk« Il est impor­tant de noter que cela dépend forte­ment du calen­drier d’ap­pro­ba­tion régle­men­taire et de la façon dont nos appa­reils fonc­tionnent sur les personnes handi­ca­pées. » La ques­tion du temps semble en effet d’une impor­tance capi­tale. Car le point de singu­la­rité tech­no­lo­gique se trou­ve­rait dans un futur très proche. Ray Kurz­weil, qui reven­dique un taux de préci­sion de 86% pour ses prédic­tions, le situe en 2047. Masayo­shi Son se montre plus vague, mais contemple à peu près le même hori­zon : « les 30 prochaines années ». Nell Watson, elle, ne se prononce pas : « Cette ques­tion reste ouverte. » Cette spécia­liste de l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle et de la robo­tique n’est même pas certaine que la singu­la­rité tech­no­lo­gique advienne. Et elle est loin d’être la seule à douter. Les nombreux experts qui contestent l’hy­po­thèse de la singu­la­rité tech­no­lo­gique reprochent notam­ment à ses défen­seurs de ne pas tenir compte des possibles limi­ta­tions du progrès, telles que la fini­tude des ressources éner­gé­tiques dispo­nibles.

Pour Jean-Gabriel Ganas­cia, profes­seur de science infor­ma­tique à l’uni­ver­sité Pierre et Marie Curie, la singu­la­rité tech­no­lo­gique est un « mythe ». Pour Marga­ret Ann Boden, profes­seure de sciences cogni­tives à l’uni­ver­sité du Sussex, un « cauche­mar de science-fiction ». « Compte tenu de [la] tendance, il n’est pas surpre­nant que certains prédisent l’avè­ne­ment du point dit de singu­la­rité, un concept qui défi­nit le moment où les systèmes d’in­tel­li­gence arti­fi­cielle dépassent l’in­tel­li­gence humaine, en s’auto-amélio­rant intel­li­gem­ment », écrit-elle. « À ce stade, que ce soit en 2030 ou à la fin de ce siècle, les robots auront réel­le­ment pris le contrôle et l’IA aura relé­gué la guerre, la pauvreté, les mala­dies et même la mort au passé. À tout ceci, je dis : Rêvez toujours. L’in­tel­li­gence arti­fi­cielle géné­rale, ou forte (IAG), reste un fantasme. Elle est simple­ment trop diffi­cile à maîtri­ser. Et si elle voit éven­tuel­le­ment le jour, ce n’est pas dans un avenir prévi­sible. » Espé­rons pour Masayo­shi Son, ses créan­ciers et ses inves­tis­seurs qu’elle se trompe. Et pour le reste d’entre nous qu’elle dise vrai.

Masayo­shi Son

Couver­ture : Darth Pepper. (Reuters)


 

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