par Camille Hamet | 8 mai 2017

Annoncé par l’hymne de l’Union euro­­­­péenne, l’Ode à la joie de Ludwig Van Beetho­­­­ven, Emma­­­­nuel Macron marche seul vers la foule rassem­­­­blée dans la cour du Louvre pour célé­­­­brer sa victoire à l’élec­­­­tion prési­­­­den­­­­tielle 2017. Une fois sur la scène qui a été aména­­­­gée au pied de la célèbre pyra­­­­mide de verre, il lève les bras au ciel, paumes grandes ouvertes, et laisse un large sourire s’épa­­­­nouir sur son visage, jusque-là solen­­­­nel. « Vous avez choisi l’au­­­­dace ! » lance ensuite le nouveau président de la Répu­­­­blique à ses parti­­­­sans, au détour d’un discours d’une dizaine de minutes.

Emma­­­­nuel Macron au Louvre durant son allo­­­­cu­­­­tion
Crédits : EM!/YouTube

Avec lui, et face à l’ex­­­­trême droite incar­­­­née par Marine Le Pen, triomphe un projet poli­­­­tique « ni de gauche, ni de droite ». Ce qui, le prin­­­­ci­­­­pal inté­­­­ressé a beau s’en défendre, ressemble fort à une défi­­­­ni­­­­tion du centrisme. Ce n’est pas un hasard si les deux figures tuté­­­­laires de ce courant poli­­­­tique, François Bayrou et Jean-Louis Borloo, ont soutenu sa candi­­­­da­­­­ture. Et ce n’est pas non plus un hasard si Emma­­­­nuel Macron refuse l’af­­­­fi­­­­lia­­­­tion. Grand perdant de l’élec­­­­tion prési­­­­den­­­­tielle depuis 1965, le centrisme est en effet devenu un sujet de déri­­­­sion. Le gaul­­­­liste Georges Pompi­­­­dou le compa­­­­rait à « un ballon de rugby dont on ne sait jamais de quel côté il rebon­­­­dira ». Le socia­­­­liste François Mitter­­­­rand lui repro­­­­chait, sarcas­­­­tique, de n’être « ni à gauche… ni à ­gauche ». François Bayrou lui-même a reconnu que les centristes étaient semblables à des « grenouilles [qui] sautent dans tous les sens ». Mais il n’en a pas toujours été ainsi.

Le juste milieu

Comme la droite et la gauche, le centre s’est consti­­­­tué au moment de la Révo­­­­lu­­­­tion. Pendant l’été 1789, les dépu­­­­tés de l’As­­­­sem­­­­blée natio­­­­nale prennent l’ha­­­­bi­­­­tude de se placer, selon leur opinion et leur rang, de part et d’autre du président de la séance. À sa droite, la noblesse et le clergé ; à sa gauche, le tiers état. Un homme, le comte de Mira­­­­beau, tente néan­­­­moins de faire le lien entre ces deux groupes.

François Guizot, Premier ministre de Louis-Philippe
Jean-Georges Vibert, XIXe siècle

Deux ans plus tard, la force prin­­­­ci­­­­pale de l’As­­­­sem­­­­blée natio­­­­nale – plus de 300 dépu­­­­tés – est atta­­­­chée aux conquêtes de la Révo­­­­lu­­­­tion, mais se méfie de ses parti­­­­sans les plus radi­­­­caux. Ceux-ci occupent les sièges les plus élevés de la partie gauche, tandis que les modé­­­­rés occupent les sièges infé­­­­rieurs. On parle alors de « la Montagne » et de « la Plaine ». Ou encore du « Marais », surtout si l’on veut faire du mauvais esprit. Le Monta­­­­gnard Pierre-Joseph Duhem se serait ainsi exclamé : « Les crapauds du Marais relèvent la tête ! Tant mieux ; elle sera plus facile à couper. » L’un de de ces « crapauds », Emma­­­­nuel-Joseph Sieyès, connaî­­­­tra l’avè­­­­ne­­­­ment de la pensée centriste avec ceux de la Monar­­­­chie de Juillet (1830–1948) et de l’or­­­­léa­­­­nisme, qui repré­­­­sente à l’époque une coali­­­­tion des modé­­­­rés de gauche et de droite. Sa figure la plus emblé­­­­ma­­­­tique, François Guizot, Premier ministre de Louis-Philippe, entend récon­­­­ci­­­­lier deux forces à priori anta­­­­go­­­­nistes : la bour­­­­geoi­­­­sie et la noblesse. Il mène, d’après l’his­­­­to­­­­rien Pierre Rosan­­­­val­­­­lon, « une poli­­­­tique du juste milieu cher­­­­chant à trou­­­­ver le chemin d’un gouver­­­­ne­­­­ment consti­­­­tu­­­­tion­­­­nel égale­­­­ment distant de l’An­­­­cien Régime et des ardeurs jaco­­­­bines ».

Cepen­­­­dant, le centrisme ne connaît son âge d’or que sous les IIIe et IVe Répu­­­­bliques. Il préside la « concen­­­­tra­­­­tion répu­­­­bli­­­­caine », alliance élec­­­­to­­­­rale de la gauche et de la droite qui permet de contrer le popu­­­­lisme de Georges Boulan­­­­ger dans les années 1880. Il fait front face à la crise écono­­­­mique et à la montée du fascisme dans les années 1930. Et prend la tête du Conseil natio­­­­nal de la Résis­­­­tance avec Georges Bidault en 1943. Celui-ci struc­­­­ture la pensée du centre en véri­­­­table projet, en fondant le Mouve­­­­ment répu­­­­bli­­­­cain popu­­­­laire (MRP) après la Libé­­­­ra­­­­tion. Première force poli­­­­tique du pays aux élec­­­­tions de 1946, le parti prétend incar­­­­ner une troi­­­­sième voie. « Ni le socia­­­­lisme malade de l’État, ni le libé­­­­ra­­­­lisme malade de l’argent », dira l’un de ses diri­­­­geants histo­­­­riques, Pierre-Henri Teit­­­­gen. Un credo qui ne résis­­­­tera pas long­­­­temps à l’avè­­­­ne­­­­ment de la Ve Répu­­­­blique.

L’en­­­­tente

L’élec­­­­tion prési­­­­den­­­­tielle au suffrage univer­­­­sel et le mode de scru­­­­tin légis­­­­la­­­­tif majo­­­­ri­­­­taire ont laminé les centristes. Au grand dam de l’his­­­­to­­­­rien Jean-Pierre Rioux, auteur du livre Les Centristes, de Mira­­­­beau à Bayrou et membre du parti de ce dernier, le Mouve­­­­ment démo­­­­cra­­­­tique (MoDem). « Ce nouvel âge, du coup, n’a été pour eux qu’un mélange de flirt consommé avec la droite et de parti­­­­ci­­­­pa­­­­tion au giscar­­­­disme, de refus du gaul­­­­lisme et de l’union de la gauche, d’ap­­­­port éminent à la construc­­­­tion euro­­­­péenne mais de haines de famille à répé­­­­ti­­­­tion, d’ater­­­­moie­­­­ment stra­­­­té­­­­gique et, pire que tout, d’ab­­­­sence de projet repeint à neuf », écrit-il dans une tribune publiée en février 2017.

Raymond Barre
Crédits : Sipa Press

Certes, de Jean Leca­­­­nuet en 1965 à Raymond Barre en 1988, les candi­­­­dats centristes réalisent des scores hono­­­­rables au premier tour de la prési­­­­den­­­­tielle. Mais un seul d’entre eux est parvenu à se hisser au second tour : Alain Poher, chré­­­­tien convaincu, ancien ingé­­­­nieur des Mines, et arti­­­­san du rappro­­­­che­­­­ment franco-alle­­­­mand. À la tête du Sénat depuis le 3 octobre 1968, il devient président de la Répu­­­­blique par inté­­­­rim à la suite de la démis­­­­sion du géné­­­­ral de Gaulle le 27 avril 1969, et accepte à contre-cœur de se présen­­­­ter à l’élec­­­­tion suprême. « Après une campagne terne, “peu mana­­­­gée” et sans aucun brio télé­­­­vi­­­­suel, où il a exploité trop timi­­­­de­­­­ment le fonds de commerce de l’an­­­­ti­­­­gaul­­­­lisme, il n’a pas su cris­­­­tal­­­­li­­­­ser au second tour un vrai cartel des non, dont il est vrai les commu­­­­nistes ne voulaient pas. »

Neuf ans plus tard, les centristes sont aspi­­­­rés par l’Union pour la démo­­­­cra­­­­tie française (UDF) voulue par le nouveau Président de droite, Valéry Giscard d’Es­­­­taing. Sa poli­­­­tique est elle aussi censée être celle du « juste milieu ». « Ce n’est pas une ligne neutre », précise-t-il néan­­­­moins. « C’est une ligne de paix et d’en­­­­tente, à suivre avec beau­­­­coup de soin dans ces temps de tempête. » Dans les faits, cela s’est traduit par une synthèse du libé­­­­ra­­­­lisme écono­­­­mique, tradi­­­­tion­­­­nel­­­­le­­­­ment défendu par la droite, et du libé­­­­ra­­­­lisme socié­­­­tal, tradi­­­­tion­­­­nel­­­­le­­­­ment défendu par la gauche.

Macron et Giscard en novembre 2014

De ce point de vue-là, le paral­­­­lèle avec Emma­­­­nuel Macron est frap­­­­pant. Il n’a pas échappé aux obser­­­­va­­­­teurs – de toutes sensi­­­­bi­­­­li­­­­tés. Pour le jour­­­­na­­­­liste Daniel Schnei­­­­der­­­­mann, Macron est « une réin­­­­car­­­­na­­­­tion de Giscard avec des cheveux ». Pour Alain Duha­­­­mel, « c’est un nouveau Giscard de gauche qui surgit ». Et pour le poli­­­­to­­­­logue Thomas Guénolé, « le macro­­­­nisme est un nouveau giscar­­­­disme ». Mais c’est François Bayrou qui a ouvert la brèche dans laquelle le vainqueur du 7 mai 2017 s’est engouf­­­­fré.

La stra­­­­té­­­­gie de l’in­­­­dé­­­­pen­­­­dance

« Être diffé­rent, être autre, être rebelle quand il le faut, et ne pas céder, voilà ce que nous avons choisi », clame François Bayrou le 29 janvier 2006. Réunis à Lyon pour un congrès extra­­­­or­­­­di­­­­naire, les mili­­­­tants de l’UDF viennent d’en­­­­té­­­­ri­­­­ner sa motion d’in­­­­dé­­­­pen­­­­dance vis-à-vis de la droite et de la gauche. Leurs mines réjouies sont irra­­­­diées par la couleur orange qui carac­­­­té­­­­rise le parti et s’étale sur les murs, les pancartes et les tables. « Nous nous sentons complè­­­­te­­­­ment libres parce que nous sommes vrai­­­­ment au centre », explique une dame aux jour­­­­na­­­­listes de France 2. « Nous avons un autre projet de société, à la fois libé­­­­ral et social », renché­­­­rit un monsieur. Ce projet sera approuvé par 18,6 % des élec­­­­teurs à la prési­­­­den­­­­tielle de 2007. Un score remarquable, mais insuf­­­­fi­­­­sant, et François Bayrou doit se conten­­­­ter de jouer les « troi­­­­sième homme » au lieu d’ou­­­­vrir la troi­­­­sième voie. Il annonce qu’il ne votera pas pour Nico­­­­las Sarkozy, sans pour autant indiquer s’il votera pour Ségo­­­­lène Royal, votera blanc ou s’abs­­­­tien­­­­dra. Il trans­­­­forme l’UDF en MoDem en prévi­­­­sion des prochaines échéances élec­­­­to­­­­rales, et pour­­­­suit sa stra­­­­té­­­­gie de l’in­­­­dé­­­­pen­­­­dance. Il y gagne en termes de stature, mais y perd la majeure partie de ses troupes parle­­­­men­­­­taires, trop casa­­­­nières pour oser divor­­­­cer de la droite.

En mai 2012, il ne recueille plus que 9,1 % des voix. Cette fois, il n’hé­­­­site pas à se pronon­­­­cer en faveur du candi­­­­dat socia­­­­liste. « François Hollande, c’est le choix que je fais », dit-il. Sans le savoir, il vient de céder la place centrale de l’échiquier poli­­­­tique à Emma­­­­nuel Macron, qui accom­­­­pagne Hollande à l’Ély­­­­sée en tant que conseiller. L’an­­­­cien banquier de Roth­­­­schild accède à la noto­­­­riété en deve­­­­nant son ministre de l’Éco­­­­no­­­­mie en août 2014. Puis, Macron crée son propre mouve­­­­ment, démis­­­­sionne du gouver­­­­ne­­­­ment, et reprend à son compte la stra­­­­té­­­­gie de l’in­­­­dé­­­­pen­­­­dance portée par Bayrou en décla­­­­rant sa candi­­­­da­­­­ture en dehors des partis tradi­­­­tion­­­­nels.

Bayrou et Macron
Crédits : RTL

D’après Jean-Pierre Rioux, « ces deux leaders ont une forma­­­­tion et des convic­­­­tions qui, à titre indi­­­­vi­­­­duel, les poussent à l’ac­­­­com­­­­mo­­­­da­­­­tion en continu : François Bayrou a lu [le philo­­­­sophe] Paul Ricœur, patron spiri­­­­tuel d’Em­­­­ma­­­­nuel Macron ; ce dernier peut lui aussi réci­­­­ter [l’écri­­­­vain] Charles Péguy ; et l’un et l’autre sont de vieux amis de la revue Esprit» Cela a certai­­­­ne­­­­ment servi Macron dans une campagne parti­­­­cu­­­­liè­­­­re­­­­ment dure, mais est-ce que cela lui suffira pour gouver­­­­ner le pays serei­­­­ne­­­­ment ? Il est permis d’en douter. Au pied de la pyra­­­­mide du Louvre, le nouveau Président le sait. À la foule de parti­­­­sans, aux absents, aux adver­­­­saires, aux millions de personnes qui le regardent dans le monde, il veut néan­­­­moins dire sa volonté de rassem­­­­bler. « Ce que vous repré­­­­sen­­­­tez ce soir ici au Louvre », clame-t-il, « c’est une ferveur, un enthou­­­­siasme, c’est l’éner­­­­gie du peuple de France. Et ce lieu dans lequel nous nous retrou­­­­vons dit cela. Il est parcouru par notre histoire, de l’An­­­­cien Régime à la libé­­­­ra­­­­tion de Paris. De la Révo­­­­lu­­­­tion française à l’au­­­­dace de cette pyra­­­­mide. C’est le lieu de tous les Français, de toutes les Françaises. » Tous ces Français qu’il aura la lourde tâche de convaincre et de satis­­­­faire au cours des cinq années à venir.


Couver­­­­ture : Emma­­­­nuel Macron et les figures emblé­­­­ma­­­­tiques du centre français. (Ulyces.co)


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