par Camille Belsoeur | 0 min | 9 août 2016

Du bandy au hockey

Sur les rives de la mer Noire, durant deux semaines, la luxure a dépos­­sédé la misère de ses droits. Lorsque Vladi­­slav Tretiak a mis feu à la vasque olym­­pique, il a supplanté les effluves mori­­bondes de la corrup­­tion par une douce odeur de gloire éphé­­mère pour le peuple russe. La sélec­­tion de ce hockeyeur de légende pour lancer la course à la victoire n’avait rien d’ano­­din : à Sotchi, c’est toute la puis­­sance de l’Ours sovié­­tique que Poutine voulait empoi­­gner. Choi­­sir celui qui avait mis en échec le conti­nent nord-améri­­cain lors de la Série du Siècle, c’était se moquer du monde, c’était remettre la Russie au centre de cette arène de gladia­­teurs qu’est la pati­­noire. Car depuis la fin de l’URSS, le pays a été inca­­pable de décro­­cher un seul titre de hockey olym­­pique. Pour­­tant, en une tren­­taine d’an­­nées, partis de rien si ce n’est des raille­­ries de l’Oc­­ci­dent, les hockeyeurs russes avaient inscrit en lettres rouges CCCP sur le front de chacun de leurs adver­­saires.

Vladi­­slav Tretiak qui met feu à la vasque olym­­pique
Crédits : DR

Prou­­ver la primauté du système sovié­­tique. Démon­­trer la force des athlètes rouges et l’in­­tel­­li­­gence de leur stra­­té­­gie. Propa­­ger les idées marxistes à l’in­­té­­rieur comme à l’ex­­té­­rieur de la Russie. Et surtout, créer l’homme nouveau et faire valoir sa splen­­deur au monde par le sport : le hockey appa­­raît dès l’après-guerre comme un levier idéo­­lo­­gique primor­­dial en URSS. En 1946, la première équipe de hockey russe naît du désir de plan­­ter le drapeau rouge sur les terres de l’Amé­­rique du Nord. Huit ans plus tard, ils deviennent cham­­pions du monde. Vingt ans plus tard, ils feront vaciller l’in­­dé­­trô­­nable Canada. Onze joueurs se faisaient face de chaque côté d’un immense champ de glace. Se dispu­­tant une petite balle en liège orange avec de longues crosses en bois de gené­­vrier, les ancêtres des hockeyeurs traver­­saient Saint-Péters­­bourg en hurlant à la victoire. C’était un jeu de passe, un jeu de balle qui, venu des Pays-Bas, était censé deve­­nir le géni­­teur de l’ex­­cep­­tion russe en matière de hockey. Le bandy était, et reste toujours, un sport de contacts. Mais la longueur extrême du terrain comme l’ab­­sence de bordures maté­­rielles érigées sur la glace en faisait d’abord un jeu de rapi­­dité, d’al­­lé­­gresse. L’ha­­bi­­leté à manier les patins y primait large­­ment sur la néces­­sité de puis­­sance physique. Pour­­tant, l’his­­toire veut qu’un rustre nobliau reçût un jour la balle direc­­te­­ment dans l’œil. Ce dernier, pestant de sa voix criarde contre la sauva­­ge­­rie des gueux, fit inter­­­dire le bandy dans la région. À la fin du XIXe siècle, la forme embryon­­naire du hockey s’est donc douce­­ment évapo­­rée de Russie. Ce n’est que deux décen­­nies plus tard qu’il a refait son appa­­ri­­tion, à l’aube du régime sovié­­tique : les foot­­bal­­leurs russes ont commencé à pratiquer le bandy l’hi­­ver pour s’en­­tre­­te­­nir physique­­ment, en atten­­dant la fonte des neiges.

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Des joueurs de bandy en Russie
Crédits : DR

En revanche, de l’autre côté de l’At­­lan­­tique, le même genre de va-nu-pieds s’exerçait avec un achar­­ne­­ment toujours crois­­sant sur la glace. Si l’ori­­gine primaire du hockey est encore nébu­­leuse aujourd’­­hui – certains le font remon­­ter jusqu’en Perse antique – nul doute que sa version moderne a d’abord été endur­­cie sur les sols gelés de Montréal. Ce sport-là connait son premier match offi­­ciel en mars 1875, où l’on utilise pour la première fois la rondelle – le palet – à la place de la balle en caou­t­chouc venu du lacrosse, un sport d’ori­­gine amérin­­dienne. Durant ce premier match, certains joueurs venaient de l’uni­­ver­­sité McGill : c’est là-bas, trois années plus tard, qu’on inscrira dans le marbre les règles offi­­cielles du hockey cana­­dien, direc­­te­­ment inspi­­rées du rugby. On inter­­­dit les passes en avant, on favo­­rise la force brute et les mises en échec. Orwell l’af­­fir­­mait, « au niveau inter­­­na­­tio­­nal, le sport est ouver­­te­­ment un simu­­lacre de guerre » et le hockey ne fera jamais excep­­tion à cette maxime. En réalité, ces deux construc­­tions paral­­lèles du hockey renvoient direc­­te­­ment à l’op­­po­­si­­tion dogma­­tique fonda­­men­­tale entre l’Ouest et l’Est : chez les premiers, le déve­­lop­­pe­­ment person­­nel du joueur et ses quali­­tés indi­­vi­­duelles sont puis­­sam­­ment mises en scène. Le groupe s’ef­­face devant les quelques élus qui brillent aux yeux des mécènes obser­­vant la Coupe Stan­­ley avec prag­­ma­­tisme. Au Canada, conjoin­­te­­ment à l’en­­ra­­ci­­ne­­ment rapide du sport dans les mœurs, cela donne un hockey géné­­ra­­teur de véri­­tables prodiges. En URSS, la ligne – les cinq joueurs sur la pati­­noire – avance en bloc inébran­­lable, uni par un entrai­­ne­­ment commun, motivé par une gloire sans partage. En 1932 a lieu le premier vrai match de hockey en Russie sovié­­tique, contre l’Al­­le­­magne. La sélec­­tion mosco­­vite et l’équipe de l’ar­­mée sont entraî­­nées à jouer au bandy, mais à la demande des Alle­­mands, Moscou érige une petite pati­­noire et adopte les règles cana­­diennes pour l’oc­­ca­­sion. Défaite sanglante des Germains, qui se voient inca­­pables de marquer le moindre but. Malgré ces victoires, ce « hockey capi­­ta­­liste » ne fait déjà pas bonne presse face aux vertueuses quali­­tés collec­­tives que prône l’en­­traî­­ne­­ment russe. Cité par l’his­­to­­rien du hockey français Marc Bran­­chu, la revue sovié­­tique Fitz­­kul­­tura i Sport dit à propos de ce premier match : « Avec ces règles, le hockey appa­­raît comme pure­­ment indi­­vi­­dua­­liste. En raison de l’in­­ter­­dic­­tion de la passe en avant, les joueurs sont forcés de garder le palet et le jeu est pauvre en combi­­nai­­sons. Du point de vue tech­­nique, le jeu est égale­­ment primi­­tif. Quant à savoir s’il faut déve­­lop­­per le hockey cana­­dien dans notre pays, la réponse devrait être néga­­tive. »

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Victoire du Dynamo en 1946
Crédits : passion­­ho­­ckey.com

Pour­­tant en 1946, la volonté de démon­­trer la splen­­deur de ces vertus collec­­tives prime sur les quelques scru­­pules restants. La guerre a changé la donne inter­­­na­­tio­­nale. Des rela­­tions géopo­­li­­tiques aux compé­­ti­­tions spor­­tives, tout est désor­­mais soumis aux néces­­si­­tés de la guerre froide. Doré­­na­­vant, les anta­­go­­nismes spor­­tifs résonnent constam­­ment dans le dôme de glace de la riva­­lité inter­­­na­­tio­­nale. On doit donc apprendre le hockey cana­­dien pour faire face aux athlètes occi­­den­­taux, et créer un cham­­pion­­nat interne pour les écra­­ser. C’est une véri­­table avalanche des superbes qui va empor­­ter le hockey sovié­­tique vers les temps de la matu­­rité et de la victoire. Le cham­­pion­­nat d’URSS de hockey est créé en 1946, par un décret émanant presque direc­­te­­ment de Joseph Staline. Ce cham­­pion­­nat regroupe neuf équipes, dont la plupart sont issues de l’Ar­­mée rouge. Le CDKA – qui devien­­dra le CSKA – de l’ar­­mée de terre et le VVS de l’ar­­mée de l’air qui est dirigé par Vassili Staline. Le Dynamo, sélec­­tion mosco­­vite du minis­­tère de l’In­­té­­rieur dont les joueurs sont consi­­dé­­rés comme des mili­­ciens – et soupçon­­nés par les Améri­­cains d’être des membres du KGB – et enfin le Spar­­tak Moscou, club réunis­­sant des syndi­­cats de travailleurs. Ils seront les prin­­ci­­paux prota­­go­­nistes du cham­­pion­­nat natio­­nal, et à l’ap­­proche de cette première saison, ils n’hé­­sitent pas à faire venir du maté­­riel et des joueurs des pays baltes, déjà rompus au jeu cana­­dien. L’en­­trée en matière voit s’af­­fron­­ter le CDKA et le VVS. Vassili Staline a pris la tête de ce second club grâce à son ascen­­dance, mais son alcoo­­lisme larvé perturbe la sélec­­tion qui manque de rigueur. Les dissen­­sions écar­­tèlent l’équipe en deux groupes : celui du diri­­geant Vassili Staline et de l’at­­taquant phare Anatoli Tara­­sov, qui s’op­­pose à Staline à propos des choix de l’ef­­fec­­tif. Les deux hommes s’af­­frontent dans une bataille d’ego qui conduit à l’échec du VVS dès la première phase des poules. En revanche, le club des mili­­ciens, le Dynamo, remporte match sur match. Son joueur-entraî­­neur, Arkadi Tcher­­ny­­chiov, est un ancien grand cham­­pion de bandy. Il pousse ses coéqui­­piers vers un certain conser­­va­­tisme spor­­tif face à l’in­­gé­­rence du jeu balte et ils finissent par empor­­ter le tour­­noi face au Spar­­tak au décompte des points. Anatoli Tara­­sov, déçu d’avoir été écarté du tour­­noi, est présent à chacun des matchs. Il observe, prend constam­­ment des notes. Le futur maître du hockey sovié­­tique prépare la guerre à venir et, bouillon­­nant d’en­­vies et de déter­­mi­­na­­tion, il tourne le dos au fils de Staline et rejoint le CDKA dès la fin de la saison.

L’URSS entre en guerre

En 1948, après cette première saison, l’Ar­­mée rouge se sent enfin prête à affron­­ter une équipe inter­­­na­­tio­­nale d’en­­ver­­gure. Le LTC tchèque est invité à Moscou pour faire face à une sélec­­tion mise en marche par Arkadi Tcher­­ny­­chiov. Ce dernier décide de regrou­­per chaque ligne en fonc­­tion de son club d’ori­­gine, s’op­­po­­sant aux pratiques occi­­den­­tales qui raisonnent leur stra­­té­­gie en fonc­­tion des talents et indé­­pen­­dam­­ment du club d’ori­­gine. Ce choix crée une soudure nouvelle dans l’équipe inter­­­na­­tio­­nale, et il devien­­dra l’épi­­centre de la frater­­nité au sein des sélec­­tions sovié­­tiques. Mais dans le stade de la Dynamo, les diri­­geants de l’URSS ont dépê­­ché une foule d’ob­­ser­­va­­teurs qui n’en ont que pour la géniale équipe tchèque. D’ailleurs, personne ne parie sur le groupe russe : après deux ans d’en­­traî­­ne­­ment, les chances de battre ce club vieux d’une cinquan­­taine d’an­­nées sont presque nulles. Pour­­tant, la première ligne d’at­­taquants dominé par Anatoli Tara­­sov et l’im­­pre­­nable Vsevo­­lod Bobrov met à bas les déter­­mi­­nismes et assomme le moral des joueurs pragois, qui finissent par perdre le dernier match de la série. Au loin, le Canada s’agace, tandis que l’URSS s’em­­brase.

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Le Spar­­tak Moscou en 1948

Cette première grande victoire n’em­­pêche pas les diri­­geants sovié­­tiques de s’émou­­voir de la richesse du jeu tchèque, de la qualité de leur équi­­pe­­ment et de la surabon­­dance de leur tactique. Les grands clubs s’in­­ter­­rogent sur la marche à suivre quant au déve­­lop­­pe­­ment du jeu russe, qui n’est encore qu’un enfant surdoué. L’homme qui s’était déjà illus­­tré par son culot en osant s’op­­po­­ser au diktat du fils de Staline puis en l’aban­­don­­nant dere­­chef va fina­­le­­ment prendre les devants. Tara­­sov était convaincu qu’on ne pouvait anéan­­tir les joueurs cana­­diens en un-contre-un. Dès lors, il devint complè­­te­­ment obsédé par les passes : la tactique russe devait repo­­ser sur une commu­­nion, une harmo­­nie parfaite dans les mouve­­ments de chacun. Il fallait faire tour­­ner le palet, coûte que coûte, même lorsque la situa­­tion ne l’exi­­geait pas. Ainsi, la victoire ou la défaite ne reposent que sur le socle de la frater­­nité et les exploits person­­nels sont relé­­gués au rang d’ex­­cep­­tion. Dans le même temps, Tara­­sov rédige des statis­­tiques précises durant chaque entraî­­ne­­ment. Son décou­­page analy­­tique des situa­­tions de jeu est sans conces­­sion : les contre-attaques, les sorties par l’aile, les passes en retrait, le pour­­cen­­tage des palets perdus et de réus­­sites d’en­­trée en zone. Tout est soumis à un décompte précis. On pour­­rait penser que cette façon d’abor­­der la victoire est frileuse, émanant d’un homme qui croule sous l’an­­goisse de l’échec. Mais dans l’es­­prit de Tara­­sov, la préci­­sion ne vise qu’un seul but : l’at­­taque. Il réfute le fasti­­dieux prin­­cipe, répandu de nos jours, voulant qu’une ligne doive attendre le moment oppor­­tun pour attaquer de front. Pour les joueurs du CDKA, chaque situa­­tion est l’oc­­ca­­sion de marquer, chaque échec pour glis­­ser le palet jusqu’à la cage est une erreur qui peut être modi­­fiée. Anatoli Tara­­sov, c’est l’en­­traî­­neur auto­­di­­dacte qui a conduit les joueurs de l’Ar­­mée rouge sur leur chemin de croix et leur a fait atteindre la sanc­­ti­­fi­­ca­­tion. Celui-ci n’a cure des a priori idéo­­lo­­giques qui dominent le pays : il observe le jeu cana­­dien, l’ab­­sorbe, le trans­­forme à sa guise et s’en détourne. Tout son système repose sur l’idée qu’il n’y aucun moyen de battre les Cana­­diens en adop­­tant leurs tactiques. Il faut litté­­ra­­le­­ment créer le hockey russe.

Soviet ice-hockey coach Anatoly Tarasov. Photo TASS / Valentin Sobolev Наставник сборной команды СССР по хоккею Анатолий Владимирович Тарасов дает указания игрокам во время тренировочного матча между сборной командой СССР и ЦСКА. На снимке (слева направо): Юрий Чичурин , Юрий Блинов и Анатолий Тарасов. Фото Валентина Соболева /Фотохроника ТАСС/.
Anatoli Tara­­sov
Crédits : Valen­­tin Sobo­­lev

Il veut la rigueur et la victoire. La cohé­­sion et la frater­­nité. « Soyez rapides avec vos mains, soyez rapides avec vos pieds, soyez rapides avec votre tête. Cette dernière est la plus impor­­tante. Appre­­nez-le » : le cama­­rade entend éduquer ses joueurs et il n’est jamais avare de maximes. À la tête du CDKA puis de l’équipe natio­­nale, il emmène d’abord ses joueurs en Sibé­­rie. Là-bas, loin de l’in­­gé­­rence des regards mosco­­vite, il a composé l’or­­chestre des talents sovié­­tiques et la sympho­­nie des victoires à venir. Afin d’at­­teindre cette cohé­­sion sans faille dans les légions russes, il fallait évidem­­ment impo­­ser une disci­­pline de fer. Pour atteindre la perfec­­tion, Anatoli Tara­­sov a inculqué un rythme de vie d’as­­cète à ses joueurs, où le sport faisait figure de médi­­ta­­tion quoti­­dienne. Inter­­dic­­tion de vodka, lever à sept heures, muscu­­la­­tion, deux entraî­­ne­­ments sur glace par jour. Six jours sur sept. Le dimanche, les joueurs ne pouvaient voir leurs familles que si Tara­­sov jugeait le taux de réus­­site commun suffi­­sant. Au prin­­temps, lorsque la glace commence à fondre, il fait s’en­­traî­­ner son équipe la nuit, lorsque les pati­­noires natu­­relles sont les plus prati­­cables. L’été, alors que le Canada compte une tripo­­tée de pati­­noires arti­­fi­­cielles, les Russes ne peuvent jouer au hockey. Mais le rythme reste le même : on remplace les entraî­­ne­­ments de hockey par du foot­­ball et de l’ath­­lé­­tisme. Cette gymnas­­tique entre les sports fait école : la forma­­tion sovié­­tique s’ar­­ti­­cule autour de la mobi­­lité des joueurs. Ils savent tous échan­­ger leur rôle et sont capables de permu­­ter constam­­ment leurs posi­­tions et d’ac­­ca­­pa­­rer inlas­­sa­­ble­­ment la posses­­sion du palet. Cette austé­­rité a permis l’ac­qui­­si­­tion progres­­sive d’une préci­­sion, d’une justesse de jeu sans égale. La parti­­ci­­pa­­tion de l’URSS à ses premiers cham­­pion­­nats du monde en 1954 a donc logique­­ment fait l’ef­­fet d’une bombe dans le cénacle inter­­­na­­tio­­nal du hockey. Déjà en 1952, Anatali Tara­­sov voulait aligner une équipe de choix face au reste du monde, mais la bles­­sure de ce fleu­­ron de l’at­­taque qu’é­­tait Vsevo­­lod Bobrov a fait recu­­ler la nomenk­­la­­tura spor­­tive. Au grand dam de Tara­­sov, qui jugeait la réus­­site du collec­­tif bien plus impor­­tante que la présence d’un homme, fut-il le meilleur de sa caté­­go­­rie. Les diri­­geants sovié­­tiques trou­­vaient égale­­ment ses méthodes trop dures à l’ap­­proche d’une compé­­ti­­tion inter­­­na­­tio­­nale, et il a été écarté de l’in­­ten­­dance de l’équipe qu’il avait pour­­tant entraî­­née jusqu’ici, remplacé par son ami Arkadi Tcher­­ny­­chiov. À Stock­­holm, on atten­­dait impa­­tiem­­ment le premier match de l’Ours sovié­­tique. Le monde avait déjà eu vent de ses victoires amicales contre la Suède ou le Dane­­mark. Il planait autour de cette sélec­­tion une aura de mystère, de crainte, et dans la presse on commençait à s’in­­ter­­ro­­ger sur les méthodes d’en­­traî­­ne­­ment que l’Ar­­mée rouge faisait subir à ces gaillards. Tout était sujet aux spécu­­la­­tions et commé­­rages, jusqu’à ce que les Russes entrent sur la glace pour la première fois. red-army-3

La surprise russe

Avec leurs maillots trop longs estam­­pillés CCCP, leurs crosses démo­­dées et leurs casques de cyclistes, c’est plutôt une atmo­­sphère légère qui se répand dans le stade. On se gausse de ces commu­­nistes qui semblent débarquer d’une autre dimen­­sion. Dans les gradins, le roi de Suède Gustav Adolf et des milliers de spec­­ta­­teurs sont venus assis­­ter au match, et tous repar­­ti­­ront esto­­maqués. La Russie se déchaîne, Boblov multi­­plie les buts, les Finlan­­dais sont abso­­lu­­ment inca­­pables de tenir le rythme. Résul­­tat : 2–0 dans le premier tiers-temps, 2–1 dans le deuxième, 2–0 dans le troi­­sième. Sept à un au bout du compte, l’en­­trée en matière est satis­­fai­­sante. Mais le Canada est aussi présent. Il a fait venir une sorte d’équipe B, les East York Lynd­­hurst. Ces derniers ne sont pas des joueurs de NHL, qui ne peuvent parti­­ci­­per aux cham­­pion­­nats du monde suppo­­sés amateurs, mais maîtrisent leurs adver­­saires avec l’ai­­sance habi­­tuelle. Ils écrasent la Suisse, la Norvège, la Suède, l’Al­­le­­magne de l’Ouest. Aucun d’entre eux n’ar­­rive à marquer plus d’un but. La nation-mère aborde donc serei­­ne­­ment son ultime match face aux Sovié­­tiques. Quant à ces derniers, ils préfé­­re­­raient obser­­ver leur propre échec au Cham­­pion­­nat du monde que de perdre face au Canada. Tcher­­ny­­chiov ne plai­­sante plus : les ordres viennent d’en haut. Lorsque le match débute, la préci­­sion russe bous­­cule les habi­­tudes cana­­diennes. Balan­­cer la rondelle à l’autre bout du terrain, tout miser sur l’at­­taque, multi­­plier les mises en échec : tout ceci ne sert à rien devant la rapi­­dité de leurs adver­­saires, qui font preuve d’une maîtrise hors norme du pati­­nage. Tara­­sov, durant son entraî­­ne­­ment, avait refusé à ses joueurs toute forme de bruta­­lité. La maîtrise des nerfs : voilà toute l’es­­sence de la victoire, selon le grand patron russe. En ce premier moment de compa­­rai­­son, déci­­sif s’il en est, le verdict est fina­­le­­ment sans appel : 7–1 pour l’URSS. C’est un véri­­table camou­­flet.

Canada et URSS face à face en 1954 © Arne Schweitz
Canada et URSS face à face en 1954
Crédits : Arne Schweitz

Le Canada est abso­­lu­­ment trau­­ma­­tisé. La direc­­tion des Toronto Maple Leaf fait même parve­­nir un télé­­gramme à l’am­­bas­­sade sovié­­tique indiquant que son équipe était prête à se rendre à Moscou pour laver l’af­­front. Seule­­ment, à la fin des cham­­pion­­nats du monde, en mai, il n’y avait plus de neige. Et toujours pas de pati­­noires arti­­fi­­cielles en URSS. Ce qui n’a pas empê­­ché Anatoli Tasa­­rov de reprendre la main du hockey russe. Pour conti­­nuer à perfec­­tion­­ner sa tech­­nique, durant les deux décen­­nies qui ont suivi, il s’est appuyé sur des équipes soudées, dont la moti­­va­­tion était sans cesse atti­­sée par le génie des Valeri Khar­­la­­mov et consorts. Au total, en 20 ans, l’URSS a remporté huit cham­­pion­­nats du monde et trois médailles d’or. Le hockey est devenu incon­­tes­­ta­­ble­­ment l’em­­blème victo­­rieux de la réus­­site du commu­­nisme. Dans le même temps, la querelle inter­­­na­­tio­­nale conti­­nuait de creu­­ser les mésin­­tel­­li­­gences spor­­tives. En 1957, les nations d’Amé­­rique du Nord refusent de parti­­ci­­per aux cham­­pion­­nats du monde de Moscou. Et en 1962, les États-Unis, en raison de la construc­­tion du mur de Berlin, refusent d’ac­­cor­­der des visas aux joueurs est-alle­­mands. Par soli­­da­­rité, les Sovié­­tiques et les Tché­­co­s­lo­­vaques ne s’y rendront pas non plus. Au Canada, chaque nouvelle victoire sovié­­tique est consi­­dé­­rée comme une injure au pays. La nouvelle dynas­­tie sovié­­tique humi­­lie les joueurs de NHL, qui n’ont pas le droit de parti­­ci­­per aux JO ou au Cham­­pion­­nat du monde, censés être des compé­­ti­­tions d’ath­­lètes amateurs. En 1970, ne suppor­­tant plus de ne pouvoir présen­­ter une équipe de taille face à l’URSS, le Canada va jusqu’à se reti­­rer des cham­­pion­­nats du monde de hockey. Deux années plus tard, la volonté d’en découdre devient plus forte : Moscou et Montréal orga­­nisent une rencontre. En huit matchs, quatre dans chacun des deux pays respec­­tifs, le monde pourra enfin voir lequel des deux pays est le maître du hockey sur glace.

La Série du Siècle

2 septembre 1972, premier match. La veille, Boblov – qui a pris la place de Tara­­sov, en diffé­­rend avec le comité des sports sovié­­tiques – est amputé de son meilleur joueur, Anatoli Firsov. Tous les regards se tournent vers le jeune Valeri Khar­­la­­mov, qui saura se distin­­guer. La NHL a réuni ses plus grands noms : Hender­­son, Dryden, Mikita. Il faut comprendre qu’à l’époque, la NHL et ses joueurs évoluent dans une autre dimen­­sion. Ils semblent abso­­lu­­ment inat­­tei­­gnables. Malgré les victoires russes de ces dernières années, la nation-mère du hockey ne peut être prise à domi­­cile. La presse cana­­dienne ne donne pas cher de la peau des Sovié­­tiques : certains parient sur huit victoires consé­­cu­­tives de l’équipe natio­­nale, les plus néga­­tifs sur une petite défaite à Moscou.

Mise en jeu de Mikita, 1972
Crédits : Hockey Hall of Fame

« C’était la guerre. Notre société contre la leur », commen­­tera a poste­­riori le centre cana­­dien Phil Espo­­sito. Ce dernier, après une mise en jeu gagnée par les Cana­­diens – comme toujours – inscrira le premier but à la tren­­tième seconde. Sans casques, ils multi­­plient les mises en échec brutales. Sur un plan physique, les Sovié­­tiques subissent. Mais ils enchaînent les tirs, stop­­pés sans diffi­­culté par le meilleur gardien du monde, Ken Dryden. Après le match, Anatoli Taro­­sov – présent malgré son licen­­cie­­ment supposé tempo­­raire – dira aux jour­­na­­listes : « C’était mon rêve de voir des joueurs profes­­sion­­nels. Vous êtes venus à nos entraî­­ne­­ments et nous sommes venus aux vôtres, mais il y avait une diffé­­rence. Vous avez regardé cinq minutes, et vous vous êtes moqués de nos joueurs. Je suis resté assis pendant vos entraî­­ne­­ments, ensor­­celé. Je n’ai jamais écrit autant et aussi vite. Cela m’a enchanté de vous voir rire de nous. Soit vous étiez trop sûrs de vous et n’y portiez aucune atten­­tion, soit vous ne compre­­niez pas le type de hockey que nous jouions. » L’ave­­nir lui donnera raison : après un autre but de Hender­­son, Khar­­la­­mov marque à deux reprises avant la fin du premier tiers-temps. C’est une claque dans le visage de tous les spec­­ta­­teurs du forum de Montréal. La deuxième période a été entiè­­re­­ment domi­­née par les Russes. Pour­­tant, le jeune Vladi­­slav Tretiak conti­­nuait à subir les assauts des joueurs de la NHL. Dans l’en­­semble de la rencontre, il a essuyé 32 tirs. Mais Valeri Khar­­la­­mov, génie du pati­­nage à l’in­­tel­­li­­gence stra­­té­­gique sans pareille, inscrira deux nouveaux buts dans la seconde période. L’am­­biance chan­­geait soudain à Montréal, où la fête était en train de deve­­nir une véri­­table déban­­dade natio­­nale. Malgré un sursaut cana­­dien grâce au but de Bobby Clarke peu après l’ou­­ver­­ture, la Russie l’em­­porte fina­­le­­ment avec sept points contre trois. Le Canada se réveille. Lente­­ment, dure­­ment. Si la Team Canada, l’équipe natio­­nale, est pour la première fois compo­­sée de joueurs de la NHL, le deuxième match s’avé­­rera tout aussi complexe. À Toronto, les hôtes ont enfin mis en place une défense digne de ce nom, et plus personne ne fait l’af­­front d’ex­­pliquer au gardien Vladi­­slav Tretiak comment tirent les attaquants cana­­diens. La première période, sans but, est l’oc­­ca­­sion d’un jeu d’in­­ti­­mi­­da­­tion forcené, ce qui conduit les joueurs de l’URSS à se replier sur eux-mêmes, tentant de copier le style des hockeyeurs de la NHL.

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Phil Espo­­sito et Vladi­­mir Shadrin pendant la Série du Siècle
Crédits : o.canada.com

Ils perdent le match, quatre à un. Le troi­­sième match se joue à Winni­­peg. Cette fois, les deux équipes savent à quoi s’at­­tendre. Tretiak, du haut de ses 20 ans, fait encore un match excep­­tion­­nel. Les ressources du bloc commu­­niste semblent inépui­­sables et c’est fina­­le­­ment sur une égalité, à quatre buts partout, que se termine le match. À l’ap­­proche du quatrième match, qui se tenait à Vancou­­ver, la tâche deve­­nait de plus en plus ardue pour Sinden, le sélec­­tion­­neur cana­­dien, qui faisait face aux ego de ses joueurs, voulant tous être présent sur la glace. L’éga­­lité de Winni­­peg avait rendu l’am­­biance lourde sur les terres des cana­­diens, effrayés à l’idée de partir en terre sovié­­tique sur une défaite. Le public est hargneux, la frus­­tra­­tion est palpable devant une équipe qui prend rapi­­de­­ment deux péna­­li­­tés et peine à reve­­nir au score. La première période est marquée par le rouge de l’URSS – qui portent des maillots blancs –, et si les joueurs de la NHL tentent à nouveau de reprendre la main, notam­­ment grâce à Dennis Hull juste avant la fin du match, le destin de cette première partie de la Série du Siècle est scellé : les Russes remportent un nouveau match. Le public cana­­dien siffle, hurle, tempête contre ses joueurs. Phil Espo­­sito se voit obligé de reca­­drer son public en lançant une diatribe toni­­truante contre ces spec­­ta­­teurs et cette presse trop gâtés, persua­­dés que les joueurs de la NHL n’en ont que pour l’argent et se fichent de la gloire du pays. Alors que nombre des hockeyeurs de la Team Canada envi­­sagent de rega­­gner leurs maison­­nettes de campagne, ce sermon permet fina­­le­­ment de contre­­car­­rer la rancœur géné­­rale, et les joueurs de la NHL passent le Rideau de fer accom­­pa­­gnés de 3 000 spec­­ta­­teurs.

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Les joueurs frin­­gants de l’URSS

Néan­­moins cette fois, les Sovié­­tiques jouent à domi­­cile alors que le Canada se retrouve en terrain hostile, cris­­pant. L’URSS, c’est le diable. Se rendre à Moscou, c’est traver­­ser un monde. Mais para­­doxa­­le­­ment, les dispo­­si­­tions des Occi­­den­­taux vont se retrou­­ver portées par cette étrange situa­­tion. Dans le palais de glace de Luzniki, le public mosco­­vite n’est en effet pas des plus déten­­dus. Les cravates grises domi­­nées par Brej­­nev font peser une ambiance lourde sur l’équipe sovié­­tique, alors que les suppor­­ters cana­­diens sont survol­­tés, encou­­ra­­geant sans relâche leur équipe. Entre ces deux camps, l’at­­mo­­sphère est pesante. Sur la glace, les joueurs des deux équipes le montrent en riva­­li­­sant de robus­­tesse, écopant de nombreuses péna­­li­­tés. Ce qui tourne ample­­ment à l’avan­­tage du Canada, qui domine les deux premières périodes de trois buts à zéro malgré des arrêts splen­­dides de Tretiak. C’est alors que le miracle se produit : l’URSS se galva­­nise et le Canada s’ef­­fondre. En litté­­ra­­le­­ment cinq minutes, les Sovié­­tiques inscrivent cinq buts et plient la rencontre. Acculé, le Canada ne semble pas pouvoir reprendre la série en main. En cas de défaite au sixième match, l’en­­semble du tour­­noi serait néces­­sai­­re­­ment perdu. Même une victoire ne semblait signi­­fier qu’une possible égali­­sa­­tion à terme, tant la possi­­bi­­lité de battre les Sovié­­tiques trois fois d’af­­fi­­lée était deve­­nue loin­­taine. Le sixième match débute dans une ambiance de guerre d’usure et les Cana­­diens durcissent clai­­re­­ment leur jeu. Les Russes, qui fondent toute leur stra­­té­­gie sur la créa­­ti­­vité et la vitesse commune, sont inca­­pables de soute­­nir les mises en échec. Le ton monte jusqu’au point de non-retour : dans la deuxième période, Bobby Clarke frac­­ture la cheville de Valeri Khar­­la­­mov. Le meilleur attaquant sovié­­tique est amputé de la majeure partie de ses capa­­ci­­tés, mais conti­­nue à jouer tant bien que mal. Quelques années plus tard, Clarke avouera l’in­­ten­­tion­­na­­lité de son geste : « Je me souviens du discours de l’en­­traî­­neur adjoint à l’is­­sue du premier tiers-temps. Il n’ar­­rê­­tait pas de répé­­ter que quelqu’un allait devoir s’oc­­cu­­per de Khar­­la­­mov. J’ai regardé autour de moi dans les vestiaires et j’ai réalisé que c’était de moi qu’il parlait. » Phil Espo­­sito, porte-parole des joueurs cana­­diens durant cette Série du Siècle, admet­­tra égale­­ment son accré­­di­­ta­­tion du geste. C’est une victoire tronquée pour le Canada, qui repart néan­­moins avec le moral en hausse.

Chute de l’URSS

Le septième match était tout aussi serré et hargneux. À la fin du deuxième tiers-temps, les deux équipes se trou­­vaient à égalité, deux partout. Un match nul signi­­fiait la possi­­bi­­lité pour le Canada de gagner la Série. Les Cana­­diens conti­­nuent les provo­­ca­­tions, et malgré les mises en garde de Bobrov, l’ai­­lier droit Mikhaï­­lov balance un coup de patin dans la jambière de Berg­­man alors que les deux hommes se battaient comme des chif­­fon­­niers. L’ar­­bitre les sort de la glace. Le match touche à sa fin lorsque Paul Hender­­son récu­­père le palet dans la zone cana­­dienne. Il file, seul, vers la cage adverse. En un-contre-deux, le bougre étonne ses adver­­saires et tente de prendre la trans­­ver­­sale. Il les dépasse d’un fil, grâce à son élan, et trouve la lucarne dans un geste royal. Le Canada est quali­­fié. De l’autre côté de l’At­­lan­­tique, le nom de Paul Hender­­son est déjà une légende. C’est comme si son exploit person­­nel se réper­­cu­­tait sur l’en­­semble de la nation.

Hender­­son marque le but gagnant en 1972
Crédits : Frank Lennon

Le 28 septembre 1972, les Summit Series arrivent à leur terme. La polé­­mique n’a cessé d’en­­fler. Le choix des arbitres est un énorme sujet de cris­­pa­­tion pour Sinden, le sélec­­tion­­neur cana­­dien, qui obtient le chan­­ge­­ment de l’un d’entre eux. Dans les vestiaires, les joueurs de NHL se plaignent égale­­ment de tenta­­tives d’in­­ti­­mi­­da­­tion. Mais cette rencontre aura bien lieu, quoi qu’il arrive. Loin de Moscou, tout un pays est devant sa télé­­vi­­sion. L’éco­­no­­mie du Canada est inter­­­rom­­pue l’es­­pace de 75 minutes, les entre­­prises ont installé des télé­­vi­­sions, les écoliers sont restés chez eux. C’est le match du siècle, après tout. Dès la troi­­sième minute, Yakou­­chev ouvre la marque. Les Russes sont déjà en supé­­rio­­rité numé­­rique après quelques étranges péna­­li­­tés distri­­buées aux Cana­­diens. Mais c’est une véri­­table obstruc­­tion qui fait perdre son contrôle à Jean-Paul Parisé qui feint de déca­­pi­­ter l’ar­­bitre avec sa crosse. Il écope de douze minutes, ce qui ne l’em­­pêche pas d’in­­sul­­ter le monde entier en rega­­gnant le banc, et se trouve défi­­ni­­ti­­ve­­ment expulsé. Les Sovié­­tiques sont excel­­lents, mais Tretiak en est à son huitième match, alors que les gardiens cana­­diens ont sans cesse alterné. Quand bien même : la sélec­­tion de Bobrov creuse l’écart et mène cinq à trois à la fin du deuxième tiers-temps. Seule­­ment, dans la dernière période, la crainte de la victoire pèse sur leurs épaules. La Russie se met à jouer petit-bras, recen­­trant son jeu sur la défense, chose que les Cana­­diens exploitent avec bon goût : Phil Espo­­sito marque, assisté de Mahlo­­vitch. Quelques minutes plus tard, Cour­­noyer prend le palet et bat à nouveau Tretiak. Mais la lumière rouge annonçant le but ne s’éclaire pas : Eagle­­son, qui est un des insti­­ga­­teurs cana­­diens du tour­­noi, file des estrades vers le banc des annon­­ceurs. Il insulte, bous­­cule, tente le forcing, mais les soldats de l’Ar­­mée rouge s’in­­ter­­posent et le sortent du stade. À une dizaine de minutes de la fin de la rencontre, la poudrière cana­­dienne enflamme le stade : le jeu est inter­­­rompu, car Mahlo­­vitch puis l’en­­semble du groupe cana­­dien tente de s’in­­ter­­po­­ser contre l’ad­­mo­­nes­­ta­­tion d’Ea­­gle­­son.

À la fin des années 1970, une nouvelle nation fait son entrée dans le monde étriqué du hockey sur glace.

Il reste moins d’une minute à jouer lorsque le match reprend. La ligne Espo­­sito, Cour­­noyer et Hender­­son monte sur la glace. Cinq partout à quelques secondes de la fin. Hender­­son prend le palet, file jusqu’à la cage, vise, tire à côté et s’écrase contre la bande. Espo­­sito, cerné de toutes parts, le reprend et slape vers le but. Tretiak bondit et l’ar­­rête, mais Hender­­son, sur le rebond, le récu­­père et d’un geste rapide du poignet lève le palet qui vient se loger dans les cages du gardien sovié­­tique. « J’ai perdu mon pari – à une tren­­taine de secondes près – mais je pense que j’ai eu raison dans ce que j’ex­­pliquais hier. Ou plutôt, Tonton Alan Eagle­­son m’a donné raison avec le geste obscène qu’il a fait dans la troi­­sième période. J’ai tout dit sur cette Team Ugly, et on l’a encore vu aujourd’­­hui, jusqu’à J.-P. Parisé qui menace de guillo­­ti­­ner un offi­­ciel avec sa crosse. Qu’est-ce qui est le plus impor­­tant ? Montrer au monde le genre de hockeyeurs que nous produi­­sons ? Ou montrer au monde le genre d’hommes que nous produi­­sons ? Ce que j’ai vu, c’est une bande de barbares, diri­­gés par un homme [Eagle­­son, nda] qu’on peut quali­­fier de désastre diplo­­ma­­tique ambu­­lant.  » À la fin des années 1970, une nouvelle nation fait son entrée dans le monde étriqué du hockey sur glace. Aux États-Unis, dont certaines villes du nord ont rejoint la NHL, ce sport commence à peine a trou­­ver son public. Accueillant des sélec­­tions du monde entier dans leur antre de Lake Placid, lors des JO de 1980, les États-Unis présentent donc une équipe. Compo­­sée d’étu­­diants et d’uni­­ver­­si­­taires en deve­­nir, personne ne croit vrai­­ment en la réus­­site de ces garçons vierges de toute grande compé­­ti­­tion. D’ailleurs, depuis la Série du Siècle de 1972, personne n’ose remettre en ques­­tion l’hé­­gé­­mo­­nie des joueurs marqués du CCCP : ils ont remporté 14 des 17 derniers cham­­pion­­nats du monde, et sont les cham­­pions olym­­piques en titres. De surcroît, ils ont écrasé une équipe des All Stars de la NHL quelque temps plus tôt.Ces mots, de John Robert­­son, jour­­na­­liste au Montreal Star, sont les seules voix discor­­dantes dans l’ef­­fer­­ves­­cence commune qui embrase tout le Canada. La superbe cana­­dienne reprend ses droits sur les tâton­­ne­­ments des premiers matchs, et la presse oublie le surnom qu’elle avait donné à son équipe depuis quelques temps : la « Ugly Team  » devient à nouveau la « Team Canada  ». À raison : trois victoires à Moscou, ce n’est pas un triomphe volé. Water­­gate, Viet­­nam, Afgha­­nis­­tan, crise écono­­mique, mal-être inhé­rent à la société de consom­­ma­­tion : tout le socle de la puis­­sance améri­­caine vacille alors, et ce, prin­­ci­­pa­­le­­ment pour des raisons internes. La confiance et l’as­­su­­rance en la supé­­rio­­rité du système améri­­cain se fissure, la crise se propage dans un pays qui peine à assu­­mer sa propre présomp­­tion. Brooks, le sélec­­tion­­neur de l’équipe des États-Unis, en a bien conscience. Comme il sait d’ailleurs qu’il est impos­­sible de vaincre le bloc de l’Est par un jeu clas­­sique et indi­­vi­­duel. Il décide de créer sa propre méthode, qui prend à revers celle de Tara­­sov : il copie son entraî­­ne­­ment, son style de jeu, sa dureté et ajoute une pointe de mani­­pu­­la­­tion psycho­­lo­­gique indi­­vi­­duelle. Si Tara­­sov affir­­mait concer­­nant le style de jeu des Cana­­diens que « l’ori­­gi­­nal est toujours préfé­­rable à la copie », Brooks, lui, dit à ses joueurs à propos des Sovié­­tiques qu’il faut « regar­­der le tigre dans les yeux et lui cracher au visage ». Aujourd’­­hui, tout le monde connaît le résul­­tat de ce match mythique. Après deux périodes très serrées domi­­nées par les Russes, le capi­­taine améri­­cain Eruzione trompe la vigi­­lance de Mych­­kine – que l’en­­traî­­neur sovié­­tique Tikho­­nov venait d’ins­­tal­­ler sur la glace à la place de Tretiak, alors meilleur gardien au monde – et marque un but qui donne l’avan­­tage aux Améri­­cains pour la première fois du match. Il ne restait plus aux jeunes Améri­­cains qu’à conser­­ver l’avan­­tage. Chose loin d’être aisée : il y avait dans cette équipe russe les meilleurs attaquants au monde. La ligne KLM – Krutov, Lario­­nov, Maka­­rov – débute, mais fond déjà face à des adver­­saires qui ne leur laissent pas le moindre temps pour réagir.

Miracle on Ice, 1980
Crédits : Foxsports

En réalité, cette victoire des Améri­­cains, écla­­tante et inat­­ten­­due s’il en est, est un symbole très fort pour les deux pays. Le sport soude à nouveau la popu­­la­­tion améri­­caine, réaf­­firme l’adhé­­rence de ses citoyens à ses propres valeurs. Le Miracle on Ice est un événe­­ment majeur dans l’his­­toire des États-Unis des années 1980 : un sport si peu connu, pour lequel l’en­­goue­­ment était si limité, a déchaîné les foules. A contra­­rio, cette victoire améri­­caine illustre à merveille la défaite cinglante de l’URSS, un pays qui s’es­­souffle à chacun des pas qui l’éloigne de son idéo­­lo­­gie. Le hockey sovié­­tique, image instable des victoires et des défaites de son système, commence lente­­ment à tendre vers l’ago­­nie finale. Tikho­­nov, qui dirige le groupe russe lors des Jeux olym­­piques de Lake Placid, a instauré un système de jeu tyran­­nique au CSKA et dans l’équipe natio­­nale. L’épo­­pée tara­­so­­vienne est bien loin, le dopage règne en maître, et les hockeyeurs de la Sainte-Mère Russie rêvent de voler vers des contrées mieux dispo­­sées à leur égard. À la fin des années 1980, le divorce est consommé : la plupart d’entre eux fuient l’URSS, signant des contrats secrets avec les équipes de la NHL. La dislo­­ca­­tion du jeu russe débute. Et c’est ainsi que, trois décen­­nies plus tard, la Russie s’est effon­­drée à Sotchi : véri­­tables stars et grands tech­­ni­­ciens de leurs équipes d’outre-Atlan­­tique, Alexandre Ovech­­kin et ses joueurs furent inca­­pables de montrer au monde la cohé­­sion, l’har­­mo­­nie et la frater­­nité qui fit le succès de leurs aïeuls spiri­­tuels.


Couver­­ture : L’équipe cham­­pionne d’URSS.
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