par Camille Belsoeur | 0 min | 30 juillet 2014

En l’an 78 avant Jésus-Christ, un jeune homme aux manières précieuses et à l’air hautain prend la mer. Banni de Rome par Sylla, il se rend à Rhodes accom­­pa­­gné d’es­­claves, afin de s’ins­­truire des arts perfides de la rhéto­­rique. Une troupe de pirates le capture alors et demande une rançon de 20 talents contre sa vie. Orgueilleux à souhait, le bel éphèbe rétorque que sa vie en vaut au moins 50, et que son ravis­­seur n’en­­tend rien à son propre métier s’il n’est pas capable de mesu­­rer la valeur d’un homme. Ce jeune homme n’est autre que Jules César. Il échappa mira­­cu­­leu­­se­­ment à une mort cruelle, fit brûler ses tortion­­naires et devint l’homme qu’on connaît. Main­­te­­nant, suppo­­sons un instant que le plus mythique des géné­­raux latins eut succombé : que serait deve­­nue la péren­­nité de Rome, ses lois, sa culture, ses conquêtes ? La face de l’his­­toire eut été radi­­ca­­le­­ment chan­­gée par la pira­­te­­rie.

Ils sont sangui­­naires, impi­­toyables, naviguent sous des voiles noires et rendent la mer rouge de sang. Ils s’en­ivrent de rhum et voguent à la conquête de tous les vices, capturent les belles et massacrent les braves gens : les rêve­­ries filan­­dreuses de notre enfance, tout le folk­­lore cultu­­rel de la pira­­te­­rie est souvent véri­­fiable. Mais, en marge de ces anec­­dotes, le pirate est un para­­site obstiné qui traversa les siècles et influença le cours de l’His­­toire à maintes reprises. De la Grèce antique à la Corne de l’Afrique en passant par Tortuga, il est le « commu­­nis hostis omnium » : l’en­­nemi commun à tous. Pour­­tant, l’idée de pira­­te­­rie est toujours l’objet d’un attrait diffi­­ci­­le­­ment palpable.

Le pirate antique, témoin obscur d’une histoire vacillante

Pas poète pour deux sous, le pirate est une tombe lorsqu’il s’agit de lui souti­­rer quelques infor­­ma­­tions sur ses exac­­tions. Le discours que la pira­­te­­rie tient d’elle-même est une langue ense­­ve­­lie, un véri­­table hiéro­­glyphe dont la complexité a mis à l’épreuve nombre d’his­­to­­riens. C’est d’au­­tant plus vrai lorsqu’on s’at­­tache à comprendre la pira­­te­­rie antique et dater ses premiers soubre­­sauts. On suppose néan­­moins que les anciens se sont vite conver­­tis au brigan­­dage en mer, quelque 5 000 ans avant notre ère, autour de la Médi­­ter­­ra­­née. Qui furent les premiers hommes à s’aven­­tu­­rer en mer ? De simples pêcheurs, des pirates, des marins en quête de butin ou d’une terre nouvelle ? C’est une époque où l’his­­toire se mélange au mythe, où le souve­­nir des premiers brigands de mer s’im­­prègne et se confond avec les multiples mystères qui cloi­­sonnent l’ho­­ri­­zon, avec la présence des dieux et de diverses créa­­tures mytho­­lo­­giques. Diony­­sos, vexé par un réveil brutal alors qu’il repo­­sait ses esgourdes sur une plage para­­di­­siaque, aurait été capturé par des pirates tyrrhé­­niens. Les incons­­cients finirent méta­­mor­­pho­­sés en dauphin, lais­­sés à la charge de Poséi­­don. Les plus vieux poèmes du monde regorgent ainsi de réfé­­rences à la pira­­te­­rie, et Homère parle avec respect de ces hommes impru­­dents. Méné­­las, l’époux malheu­­reux d’Hé­­lène, écume les côtes orien­­tales de la Médi­­ter­­ra­­née. Achille, avant la guerre de Troie, ne recule pas devant quelques razzias lucra­­tives. À plusieurs reprises durant son odys­­sée, Ulysse doit décli­­ner son iden­­tité lorsque il touche une terre nouvelle : « Ô mes hôtes, qui êtes-vous ? D’où venez-vous en sillon­­nant les humides chemins ? Navi­­guez-vous pour quelque négoce ou à l’aven­­ture tels les pirates qui errent en expo­­sant leur vie et portent le malheur chez les étran­­gers ? »

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Un calme moment dans un port médi­­ter­­ra­­néen
Joseph Claude Vernet, 1770

Il est certain que le manque de déli­­mi­­ta­­tion légis­­la­­tif, l’ab­­sence de carcans insti­­tu­­tion­­nels de la Grèce archaïque entraîna une proli­­fé­­ra­­tion des bandes indé­­pen­­dantes en Médi­­ter­­ra­­née. Se faire pirate est alors un choix respecté, auréolé d’une certaine crainte. C’est un métier diffi­­cile pour des hommes éner­­giques. Dans un passage de L’Es­­prit des lois, Montesquieu affirme que tous « les premiers Grecs étaient des pirates » : s’il exagère peut-être, il est certain que ces premières commu­­nau­­tés encore peu orga­­ni­­sées se livraient volon­­tiers à une guerre navale sans merci, où la loi du plus fort régnait sans risques de repré­­sailles. L’ar­­ri­­vée progres­­sive de l’époque clas­­sique aux alen­­tours du Ve siècle avant J.-C. vient rompre cet usage de droit commun qu’est la pira­­te­­rie. L’or­­ga­­ni­­sa­­tion en cités-États, l’aug­­men­­ta­­tion des pratiques légis­­la­­tives en Grèce puis dans la Rome antique permet une césure discrète entre l’illé­­gi­­time acte de pira­­te­­rie et le mono­­pole légi­­time de l’uti­­li­­sa­­tion de la force par une auto­­rité poli­­tique. Mais ici encore, les contours sont flous : certains auteurs antiques, comme Plutarque, mettent en relief les rela­­tions possibles entre pratiques de pillage et commu­­nau­­tés poli­­tiques. La fin des bandes orga­­ni­­sées, et par consé­quent le début des commu­­nau­­tés de droit, marque­­rait non pas la clôture des actes de dépré­­da­­tion mais leur instau­­ra­­tion dans un cadre quasi étatique, ou du moins offi­­ciel et durable. Préfé­­rant aupa­­ra­­vant l’as­­saut lancé par quelques hommes cachés derrière un promon­­toire rocheux ou une crique de la mer Ionienne, les pirates de l’époque clas­­sique choi­­sissent désor­­mais des rapines d’en­­ver­­gure longue­­ment plani­­fiées. La nais­­sance de l’au­­to­­rité poli­­tique dans les commu­­nau­­tés pirates permet aux indi­­vi­­dus de se rassem­­bler, adop­­tant des coutumes et des prin­­cipes communs afin d’agir en préda­­teur sur les hautes mers.

« À quoi penses-tu d’in­­fes­­ter la mer ? », lui dit Alexandre. Et le pirate de répondre : « À quoi penses-tu d’in­­fes­­ter la terre ? Mais parce que je n’ai qu’un frêle navire, on me nomme brigand, et parce que tu as une grande flotte, on te nomme empe­­reur. »

Déjà dans la seconde moitié du VIe siècle, Poly­­crate, le pirate et tyran de Samos, faisait régner sa loi sur la mer Égée. Possé­­dant plus de 100 navires, il entre­­te­­nait des rela­­tions diplo­­ma­­tiques avec les grands noms de son époque, comme Cyrus et le pharaon Amasis. Il parait que le forban faisait égale­­ment preuve d’un certain goût pour les arts. Dans la Grèce clas­­sique, un traité pseudo-aris­­to­­té­­li­­cien, l’Eco­­no­­mique, relève les pratiques pirates des Chal­­cé­­do­­niens, qui mêlaient pira­­te­­rie et semblant de droit. Selon le texte, si un citoyen ou étran­­ger domi­­ci­­lié avait un sulon – un droit, une velléité de repré­­sailles – à faire exécu­­ter contre une ville étran­­gère ou un parti­­cu­­lier, il lui suffi­­sait de l’en­­re­­gis­­trer auprès des auto­­ri­­tés. Des sulai étaient donc orga­­ni­­sés à tort et à travers, sous réserve d’une léga­­lité chan­­ce­­lante, afin de piller et de dévas­­ter les navires et contrées envi­­ron­­nantes. Thucy­­dide, entré au panthéon des histo­­riens, rapporte que les Chal­­cé­­do­­niens donnaient la chasse aux bateaux dès qu’ils manquaient de blé. Et Philippe de Macé­­doine, au IVe siècle avant J.-C., de justi­­fier ainsi ses conquêtes : « Cette île, ce n’est pas aux habi­­tants ni à vous Athé­­niens que je l’ai prise, c’est à Sostra­­sos, un pirate. » Chal­­cé­­do­­niens, Darmates, Lacri­­niens, Cyzique… Les peuplades consi­­dé­­rées par les Grecs comme pirates sont nombreuses. Faire une compa­­rai­­son stricte entre ces orga­­ni­­sa­­tions et celles de l’époque de la pira­­te­­rie moderne tien­­drait de l’ana­­chro­­nisme. Certains traits de carac­­tère les regroupent pour­­tant : le refus de l’in­­té­­gra­­tion dans le système diplo­­ma­­tique inter­­­na­­tio­­nal, l’in­­su­­la­­rité poli­­tique, l’ob­­ten­­tion du gain par la violence. D’autres traits les rattachent plus à l’État de droit : qu’est-ce qu’une orga­­ni­­sa­­tion pirate, si ce n’est une commu­­nauté poli­­tique clas­­sique avec un contrat social commun, qui aurait choi­­sit la conquête de l’im­­pu­­nité face à la recherche de la justice ? C’est une spiri­­tuelle réponse qu’un pirate tombé dans les mains d’Alexandre le Grand lui fit : « À quoi penses-tu d’in­­fes­­ter la mer ? », lui dit Alexandre. Et le pirate de répondre : « À quoi penses-tu d’in­­fes­­ter la terre ? Mais parce que je n’ai qu’un frêle navire, on me nomme brigand, et parce que tu as une grande flotte, on te nomme Empe­­reur. » Alors que ces socié­­tés pirates proli­­fèrent, la cité de Rome se consti­­tue en une force mili­­taire et poli­­tique de moins en moins négli­­geable. Au IIIe siècle avant J.-C., les Romains sont un peuple fier, prag­­ma­­tique et surtout parti­­cu­­liè­­re­­ment bien orga­­nisé. En deux siècles, la Répu­­blique étend large­­ment sa domi­­na­­tion sur terre, et les cités grecques succombent fata­­le­­ment sous ses assauts. Mais les Romains, si agiles dans les manœuvres mili­­taires terrestres, peinent à étendre leur hégé­­mo­­nie navale. Les eaux profondes de ce qui devien­­dra bien­­tôt la mare nostrum, la Médi­­ter­­ra­­née, sont encore objets d’une inquié­­tude nébu­­leuse qu’on ne sillonne que par néces­­sité commer­­ciale, et le plus souvent en longeant les côtes. La multi­­pli­­ca­­tion de ces asso­­cia­­tions pirates change radi­­ca­­le­­ment la donne. Si Rome avait aupa­­ra­­vant pactisé avec certains malfrats des mers, c’était parce que sa situa­­tion modeste ne lui permet­­tait pas de s’op­­po­­ser à quelques arran­­ge­­ments juteux. Mais les pillages s’in­­ten­­si­­fient et désor­­mais, pas un carré de terre estam­­pillé SPQR ne doit plus souf­­frir de malver­­sa­­tions. La Répu­­blique se lance avec achar­­ne­­ment dans une exter­­mi­­na­­tion de ces États cata­­lo­­gués pirates. Une nouvelle époque de supré­­ma­­tie mari­­time commence, et Rome entend impo­­ser sa loi. Illy­­riens, Dalmates, Ligures, Baléares : ils succombent tous sous les charges des galères de la marine romaine. Le chapitre final de cette ascen­­sion mari­­time se joua au dernier siècle de la Répu­­blique, dans une contrée orien­­tale de la Médi­­ter­­ra­­née qui appar­­tient aujourd’­­hui à la Turquie : la Cili­­cie. L’his­­to­­rien latin Florus parle en ces termes de cet État sauvage : « Pendant que le peuple romain était partagé dans les diffé­­rentes parties du monde, les Cili­­ciens avaient envahi les mers. Suppri­­mant les rela­­tions commer­­ciales, brisant les trai­­tés du genre humain, ils avaient fermé les mers aussi bien que la tempête. » Cette région d’Ana­­to­­lie du Sud s’en­­ri­­chit par le commerce d’es­­claves que des centaines de bateaux embarquent d’Orient. Rome attaque, détruit, enva­­hit, annexe. Toute­­fois, les pirates sont des objets mouvants, incon­­trô­­lables : ils ont pour la plupart quitté la région avant même l’ar­­ri­­vée de la marine et conti­­nuent à châtier tout présomp­­tueux s’aven­­tu­­rant en mer, augmen­­tant même le nombres d’at­­taques. En 67 avant J.-C., le Sénat doit sévir : l’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment en blé de la ville, venue d’Afrique, a été coupé. Des pouvoirs quasi­­ment illi­­mi­­tés sont octroyés à Pompée le Grand, qui en deux mois – on prévoyait trois ans – nettoie la mare nostrum de la plupart de ses pirates. Si les Romains ont une obses­­sion, c’est bien celle de la loi. Ils légi­­fèrent sur toute chose, et la pira­­te­­rie ne fait pas excep­­tion. Bien au contraire : dans le dernier siècle de la Répu­­blique, alors que la lutte s’in­­ten­­si­­fie, ils s’acharnent à déli­­mi­­ter les fron­­tières de la pira­­te­­rie, à la rendre recon­­nais­­sable. Dans son traité sur le Devoir, De Offi­­ciis, le fameux penseur et homme poli­­tique Cicé­­ron s’at­­tache à comprendre les tenants et les abou­­tis­­sants des devoirs de tout homme, du respect envers autrui, et des limites d’ap­­pli­­ca­­tions de la loi. Il trace un premier cercle : la famille, échelle minia­­ture de la société. Un second : la cité. Un troi­­sième : l’en­­nemi. Chacun de ces cercles jouit d’une forme d’au­­to­­rité morale sur l’in­­di­­vidu, qui exige de lui un certain nombre de devoirs. Ces prin­­cipes de cour­­toi­­sie s’ap­­pliquent à tout ceux qui consti­­tuent « la société immense du genre humain ».

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Scène de la bataille de Trafal­­gar
Auguste Mayer, 1836

Le pirate est seul à échap­­per à son inven­­taire de civi­­li­­tés car il « n’est pas compté au nombre des belli­­gé­­rants, mais c’est l’en­­nemi commun à tous. Avec lui, on ne doit avoir de commun ni foi ni serment ». Il nous faut entendre tout l’écho de ces paroles : ni foi ni serment, il n’y a aucun devoir à l’égard du pirate, pas même ceux dus aux enne­­mis. On peut se deman­­der sur quoi il fonde son allé­­ga­­tion : qu’est-ce qui exclut à ce point le pirate de « la société immense du genre humain » ? La vie séden­­taire sur la terre ferme ? Il est égale­­ment possible que Cicé­­ron cris­­tal­­lise ici une velléité impli­­cite des pirates : s’ex­­clure de toute connexion avec la société d’ordre domes­­tique. Truands et malfrats ordi­­naires ont ceci de commun avec les braves gens qu’ils agissent à l’in­­té­­rieur de la société ; le pirate, qu’il agisse en bien ou en mal, en soli­­taire ou en commu­­nauté, se situe toujours en dehors. Mais un pirate ne manœuvre jamais seul. Il est entouré de cama­­rades, ou du moins d’un équi­­page qui fonde ses propres règles dans un lieu restreint. À huis-clos, ils réin­­ventent à leur gré une société minia­­ture dans cet espace limité qu’est le navire et illi­­mité qu’est la haute mer. Il arti­­cule sa liberté dans cette oppo­­si­­tion néces­­saire. Quoi qu’il en soit, Cicé­­ron défi­­nit ici dura­­ble­­ment une carac­­té­­ris­­tique primor­­diale du pirate : il s’écarte de la société, et elle le lui rend bien. Lorsqu’on entre en pira­­te­­rie, on entre en guerre contre le monde entier : c’est l’en­­nemi commun à tous.

Les Barba­­resques, corsaires au nom du profit

Jusqu’à la chute de Rome et l’avè­­ne­­ment du Moyen Âge, la pira­­te­­rie est toujours présente en Médi­­ter­­ra­­née. Après la chute de l’Em­­pire, elle dépé­­rit, devient un élément chro­­nique, un facteur peu impor­­tant dans la vie du pour­­tour médi­­ter­­ra­­néen. La raison fonda­­men­­tale est que pendant près d’un millé­­naire, il n’y avait que peu de commerce mari­­time sur lequel préle­­ver un butin.

Lorsque Selim-ed-Teumi appelle à son aide afin de main­­te­­nir à flot la révolte algé­­rienne contre l’Es­­pagne, Arouj accourt. Puis il l’étrangle, s’em­­pare de l’Al­­gé­­rie, submerge la Tuni­­sie et le Maroc.

Puis les croi­­sades débu­­tèrent, suivies des échanges floris­­sants entre les cités italiennes et celles de l’Orient : les navires de Venise puis de Gênes commen­­cèrent à parcou­­rir la Médi­­ter­­ra­­née, les cales remplies d’épices, de tissus et d’argent. Les vieilles habi­­tudes de la pira­­te­­rie reprennent progres­­si­­ve­­ment. Cette fois pour­­tant, la nouvelle race de pirates vient de l’autre côté de la Médi­­ter­­ra­­née : basa­­nés, le turban sur la tête et l’épée au poing, les Maures sont affa­­més d’or et de vengeance après que Ferdi­­nand, le roi catho­­lique, les eut chas­­sés d’Es­­pagne à Grenade en 1492. La grande pira­­te­­rie barba­­resque, qui éclate au XVIe siècle avec brusque­­rie, démontre d’un geste son style et d’un coup de lame son ardeur. En 1504, le pape Jules II, accom­­pa­­gné de deux autres galères, fait escorte à un convoi de marchan­­dises précieuses entre Gênes et Civita vecchia. Le capi­­taine, dénommé Paolo Victor, est confiant. Mais soudain surgit une fine galiote, puis une volée de flèches et un abor­­dage dans les règles de l’art. Aux côtés des pirates en transe, un capi­­taine trapu, au nez aqui­­lin et à la barbe de feu fait irrup­­tion. C’est le fils d’un potier grec qui s’est fait musul­­man pour s’en­­ga­­ger à bord d’un navire de pirate turc. Il aura vite fait de comman­­der sa propre flotte et même de s’af­­fran­­chir de l’au­­to­­rité de Cons­­tan­­ti­­nople. Voici Arouj, le premier des frères Barbe­­rousse. Arouj est un pirate terrible et sour­­nois. Lorsque Selim-ed-Teumi appelle à son aide afin de main­­te­­nir à flot la révolte algé­­rienne contre l’Es­­pagne, Arouj accourt. Puis il l’étrangle, s’em­­pare de l’Al­­gé­­rie, submerge la Tuni­­sie et le Maroc. Le génie mili­­taire d’Arouj est certain, pour­­tant le second Barbe­­rousse, le sanglant Keyr-ed-Din, éclipse son frère par ses capa­­ci­­tés poli­­tiques. Lorsqu’il récu­­père les terres d’Arouj à sa mort, il offre direc­­te­­ment l’Al­­gé­­rie au seigneur de Cons­­tan­­ti­­nople qui le nomme gouver­­neur et, ne perdant rien de son indé­­pen­­dance, il s’as­­sure ainsi de la protec­­tion d’une puis­­sance redou­­table. Ces deux frères iras­­cibles ont un profil abso­­lu­­ment unique dans l’his­­toire de la pira­­te­­rie : incor­­ri­­gibles pirates à l’ori­­gine, ils s’érigent rapi­­de­­ment en chefs d’État. Un État vassal de Cons­­tan­­ti­­nople sur le papier mais indé­­pen­­dant dans les faits. Leur génie, c’est d’être offi­­ciel­­le­­ment des corsaires, c’est-à-dire brigands au service des auto­­ri­­tés d’une nation, alors qu’of­­fi­­cieu­­se­­ment, ils s’écartent des carcans et brisent leurs chaînes. Des pirates.

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Aroudj Barbe­­rousse
Charles Motte

S’ils avaient échoué dans leur contrôle du Magh­­reb, on les pren­­drait aujourd’­­hui pour des médiocres. Mais ces corsaires-là n’ont rien de commun aux corsaires occi­­den­­taux. Les Barbe­­rousse et leurs succes­­seurs instiguent à la fois une nouvelle vague de pira­­te­­rie et une nouvelle façon de la faire : c’est une pira­­te­­rie qui s’in­­tègre à une écono­­mie de profit en singeant la diplo­­ma­­tie cour­­toise auprès d’in­­ter­­lo­­cu­­teurs hypo­­crites. Ils négo­­cient avec les puis­­sances euro­­péennes et sont recon­­nus par ces dernières. Ils s’al­­lient avec la France contre le Saint-Empire romain et Keyr-ed-Din résida même un long moment sous les hospices de sa Majesté le roi de France. La pira­­te­­rie barba­­resque est aux avant-postes d’un capi­­ta­­lisme sauvage dont les risques encou­­rus n’ont d’égal que les béné­­fices possibles. Un siècle avant les grandes chasses aux trésors, la muta­­tion de cette bande de pirates en un État révèle un proces­­sus accu­­mu­­la­­teur singu­­lier : ils ne se contentent pas d’en­­tas­­ser les profits en visant une retraite à l’ombre du besoin, ils font fruc­­ti­­fier les rapines et augmen­­ter les rentes. Lorsque Keyr-ed-Din arrive à la tête de l’Al­­gé­­rie, son action s’at­­tache d’une part à orga­­ni­­ser son terri­­toire par un système d’al­­liances, et d’autre part à s’en­­tou­­rer des plus fameux pirates de son temps afin qu’ils brigandent sans relâche en mer chré­­tienne. Un double jeu pratique­­ment consub­s­tan­­tiel aux Barbe­­rousse, qui voguent entre leurs statuts de corsaires dissi­­dents et de pirates non confor­­mistes. Les succes­­seurs de Barbe­­rousse n’ont pas la stature de leur maître. Mais ils restent de fameux démons : Dragut, un musul­­man de Rhodes, passe ses étés à rava­­ger Naples et la Sicile. Sinan, le « juif de Smyrne » est soupçonné de magie noire. Aydin, connu sous le nom de « Terreur du Diable » par les Espa­­gnols, est un chré­­tien rené­­gat. Ochiali, disciple de Dragut, est au service du seigneur de Cons­­tan­­ti­­nople. Ce dernier fut respon­­sable d’une grande partie des vais­­seaux musul­­mans lors de la bataille de Lépante le 7 octobre 1571 face à l’ar­­mada chré­­tienne domi­­née par don Juan d’Au­­triche, le fils de Charles Quint. À midi, les deux flottes se faisaient face, inca­­pables de manœu­­vrer dans une baie trop étroite : l’ar­­tille­­rie rugit, la bataille est lancée alors que don Juan d’Au­­triche, à genoux sur une dunette, priait Dieu de lui venir en aide. Cette bataille gargan­­tuesque fut perdue par les musul­­mans et marqua la fin d’une époque : les pirates barba­­resques se disper­­sèrent peu à peu alors que le monde se tour­­nait vers l’At­­lan­­tique. Bien­­tôt, la grande course de la pira­­te­­rie débu­­tera, un véri­­table âge d’or pour nos forbans, flibus­­tiers, bouca­­niers et pirates des sept mers.

« Bien­­ve­­nue à Tortuga, mon ange »

Depuis que la bour­­geoi­­sie est reine, notre imagi­­naire ne cesse de s’em­­bru­­mer de la noir­­ceur des cœurs pirates. La fasci­­na­­tion pour la pira­­te­­rie engage notre fantai­­sie vers des eaux stupé­­fiantes où les plages para­­di­­siaques regorgent de trésors enfouis. Les terres pirates, entre les XVIIe et le XVIIIe siècles, ne sont pour­­tant pas des chemins de plai­­sance. Ce sont des repaires de débauche et de violence, mais l’im­­mo­­ra­­lité ambiante côtoie des valeurs révo­­lu­­tion­­naires. La liberté, l’éga­­lité, la frater­­nité entre pirates atteignent parfois des sommets qui dissi­­mulent l’in­­fâme et le sang versé quoti­­dien­­ne­­ment.

« Quant à moi, je suis un prince libre et j’ai autant d’au­­to­­rité pour faire la guerre au monde entier que si j’avais 100 vais­­seaux sur la mer ou 100 000 hommes en campagne, voilà ce que me dit ma conscience. » — Capi­­taine Bellamy

La créa­­tion de ces ports met en branle l’ère pirate déjà insti­­guée par la crois­­sance des tran­­sits inter­­­na­­tio­­naux depuis la décou­­verte du Nouveau Monde. L’es­­sor consi­­dé­­rable des socié­­tés euro­­péennes, écono­­mique­­ment et tech­­nique­­ment, permet une navi­­ga­­tion plus sûre, révo­­lu­­tion­­née par le voilier nordique. L’or des nouvelles terres enva­­hit l’Eu­­rope. Mais l’Es­­pagne veille jalou­­se­­ment sur ses acqui­­si­­tions colo­­niales et les autres nations n’hé­­sitent plus à comp­­ter sur l’ac­­ti­­vité des corsaires : Eliza­­beth I d’An­­gle­­terre est, en la matière, une consom­­ma­­trice redou­­table. La main gauche sur son butin, elle anoblit de la droite le célèbre corsaire et aven­­tu­­rier Fran­­cis Drake pour sa furieuse contri­­bu­­tion dans la compé­­ti­­tion des nations. Les poli­­tiques lâchent donc du lest et la fron­­tière devient mince entre corsaires et pirates lorsque l’État met au chômage. On quitte faci­­le­­ment les eaux froides des mers du Nord pour la chaleur douceâtre des Antilles et de la Jamaïque. Les Français se dirigent vers Hispa­­niola puis, chas­­sés par les Espa­­gnols, ils s’ins­­tallent sur l’île de la Tortue, plus connue sous le nom de Tortuga, en 1640. Sous le gouver­­ne­­ment d’un certain Levas­­seur, un pirate calvi­­niste, la petite île offre un refuge natu­­rel et attire les parias du monde entier : Français indi­­gents, hugue­­nots, marchands sans le sou, Hollan­­dais appau­­vris, esclaves en fuite et indi­­gènes vivent en une société d’aven­­tu­­riers auto­­nomes. En 1680, les forbans anglais s’ins­­tal­­le­­ront à Port Royal, capi­­tale de la Jamaïque, afin d’y fonder une société simi­­laire. Dans ces deux îles, la morale judéo-chré­­tienne est absente. Ce sont des contre-socié­­tés qui cherchent à dépas­­ser les mœurs occi­­den­­tales. Ces popu­­la­­tions refusent d’être éter­­nel­­le­­ment soumises à une hiérar­­chie les plaçant tout en bas de la chaîne alimen­­taire : ils recréent un espace paral­­lèle afin que chacun puisse jouir de la liberté qui sied à tout homme. La lie de l’hu­­ma­­nité s’y érige en grand prince. La présence d’es­­claves et d’In­­diens d’Amé­­rique est d’ailleurs assez frap­­pante à ce sujet : si, bien sûr, certains pirates se livraient au commerce trian­­gu­­laire, nous pouvons affir­­mer qu’ils étaient pour la majo­­rité radi­­ca­­le­­ment anti­­ra­­cistes et ne faisaient pas preuve d’une quel­­conque cruauté envers les Indiens. Plus que cela, le pirate voit dans l’In­­dien un miroir. C’est une chimère d’in­­no­­cence dont il s’éprend faci­­le­­ment parce qu’elle repré­­sente l’exact opposé de la civi­­li­­sa­­tion qu’il fuit. Pour leur faire payer leur cruauté envers les Indiens, le capi­­taine Monbars se fait une spécia­­lité de l’ex­­ter­­mi­­na­­tion d’Es­­pa­­gnols. À Mada­­gas­­car, les pirates s’ins­­tallent et se mêlent à la popu­­la­­tion. À Hispa­­niola, les bouca­­niers adoptent les coutumes de chasse des popu­­la­­tions indi­­gènes.

Combat d'un vaisseau français et de deux galères barbaresques, par Théodore Gudin.
Combat d’un vais­­seau français et de deux galères barba­­resques
Théo­­dore Gudin, 1858

Esclaves, Indiens, pirates : ils sont unis par leur répul­­sion de la société d’ordre. Les pirates noirs, esclaves en fuite, s’éman­­cipent pour la plupart des navires marchands par la muti­­ne­­rie et rejoignent Tortuga. Le capi­­taine Bellamy, connu sous le nom de Black Bellamy, vomit les nations et s’acharne à compo­­ser un équi­­page multie­th­­nique lorsqu’il recrute dans les ports libres. Bellamy est un réaliste, un orateur de talent, un pessi­­miste qui doute forte­­ment de l’exis­­tence de Dieu, comme il doute de la capa­­cité de l’homme à prendre soin de lui-même. Un siècle avant Marx, dans un discours endia­­blé prononcé au capi­­taine Beer qui se plai­­gnait de sa condi­­tion de prison­­nier, Bellamy étale sa concep­­tion des rapports humains et préfi­­gure la lutte des classes : « Vous êtes un chien rampant comme tous ceux qui acceptent d’être gouver­­nés par des lois que les riches ont faites pour leur propre sécu­­rité (…) Ils nous vili­­pendent, ces canailles, alors qu’entre eux et nous, il n’y a qu’une diffé­­rence : ils volent les pauvres en se couvrant de la loi, oui, mon Dieu, alors que nous, nous pillons les riches sous la seule protec­­tion de notre courage. Ne feriez-vous pas mieux de deve­­nir l’un des nôtres au lieu de ramper après ces scélé­­rats pour un emploi ? (…) Quant à moi, je suis un prince libre et j’ai autant d’au­­to­­rité pour faire la guerre au monde entier que si j’avais 100 vais­­seaux sur la mer ou 100 000 hommes en campagne, voilà ce que me dit ma conscience. » Bellamy fait partie de ces figures intenses qui parcourent l’his­­toire de la pira­­te­­rie. C’est un prince libre. Mais qui sont l’écra­­sante majo­­rité d’ano­­nymes qui bordent les rivages de ces contrées recu­­lées, à la recherche d’une embar­­ca­­tion et de quelques trésors ? Prolé­­taires sur le conti­nent, ils se firent bouca­­niers et flibus­­tiers. Les premiers sont des chas­­seurs de cochons et de bœufs sauvages : « Farouches, cras­­seux, féroces, ils ont leur élégance mais cette élégance est celle du bal de Saturne », nous en dit Gilles Lapouge. Les flibus­­tiers sont moins provin­­ciaux : ils s’acharnent sur les navires espa­­gnols depuis de frêles galiotes, armés jusqu’aux dents. Ces deux caté­­go­­ries se mêlèrent jusqu’à se confondre. Un des plus fameux flibus­­tiers, un Français nommé Pierre Legrand, provoqua de nombreuses voca­­tions : navi­­guant depuis de longs jours aux côtés de 28 hommes prêts à mourir de faim, il aperçut au loin une puis­­sante flotte de navires espa­­gnols défi­­ler. Le dernier galion suivait à quelques distances derrière et Pierre se réso­­lut à l’abor­­der. Pieds nus, armés de pisto­­lets et d’épées, les hommes se lancèrent à l’abor­­dage comme des démons. Et pour cause : Legrand avait fait percer le fond de son navire, de sorte que toute retraite était coupée. Vivre ensemble ou mourir seul : l’échap­­pa­­toire n’était plus possible. Legrand réus­­sit, et finit ses jours fort aise sur une plage de Norman­­die.

The Storm on the Sea of Galilee, par Rembrandt ( 1633 )
The Storm on the Sea of Gali­­lee
Rembrandt, 1633

Cette anec­­dote nous vient d’un certain Alexandre-Olivier Oexme­­lin, marin hollan­­dais étant devenu chirur­­gien-pirate sur des navires en partance de Tortuga. Ses témoi­­gnages nous racontent la vie des « frères de la Côte », l’as­­so­­cia­­tion des flibus­­tiers et bouca­­niers, dont l’écho du succès de Legrand fait doubler le nombre en 1685. Lorsque les flibus­­tiers prennent le large, ils aban­­donnent la vie liber­­taire des ports. Un inver­­se­­ment des mœurs pirates s’opère et un ordre consenti se crée. Ils réin­­ventent même le contrat social : avant chaque départ, on se réunis­­sait pour mettre au point une « charte-partie » compi­­lant les termes de l’as­­so­­cia­­tion éphé­­mère. On y défi­­nis­­sait libre­­ment et commu­­né­­ment les droits de chacun et la desti­­na­­tion du groupe. Le capi­­taine y était démo­­cra­­tique­­ment élu, et ses pouvoirs se bornaient géné­­ra­­le­­ment à l’as­­sen­­ti­­ment des mate­­lots qui l’avaient nommé et pouvaient le desti­­tuer à tout moment, par le consen­­te­­ment ou la muti­­ne­­rie. Du capi­­taine au dernier mous­­saillon, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion sur le bateau pirate est une coges­­tion bien plus égali­­taire que celle en cours sur les tristes navires civi­­li­­sés, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle nombre de mate­­lots rejoignent les rangs pirates : Oexme­­lin souligne que le butin, la nour­­ri­­ture et les diverses compen­­sa­­tions distri­­bués en cas de perte d’un membre sont toujours issus d’un partage équi­­table des acqui­­si­­tions communes. Les courses sur le navire de Bartho­­lo­­mew Roberts débutent toujours par l’énoncé de son code de pira­­te­­rie : « Chaque pirate pourra donner sa voix dans les affaires d’im­­por­­tance et aura un pouvoir de se servir quand il voudra des provi­­sions et des liqueurs fortes nouvel­­le­­ment prises, à moins que la disette n’oblige le public d’en dispo­­ser autre­­ment, la déci­­sion étant prise par vote. » Et Oexme­­lin de conclure : « Ils observent entre eux l’ordre le plus parfait. Car sur les prises qu’ils font, il est sévè­­re­­ment inter­­­dit à quiconque de prendre quoi que ce soit pour lui-même. Tout ce qu’ils prennent est divisé égale­­ment comme nous venons de le dire. Bien plus, ils prennent les uns vis-à-vis des autres l’en­­ga­­ge­­ment géné­­ral sous serment de ne détour­­ner ni cacher la moindre chose qu’ils ont trou­­vée dans leur butin (…) Ils sont entre eux très cour­­tois et très chari­­tables. C’est au point que si l’un a besoin d’une chose qu’un autre possède, il la lui donne toujours avec géné­­ro­­sité. » Les pirates ne sont bien évidem­­ment pas des enfants de chœur. La cruauté des Barbe Noire et autres capi­­taines Lewis est sans borne, mais leur mauvaise répu­­ta­­tion s’est faite par l’at­­ti­­tude venge­­resse qu’ils adop­­taient envers les navires occi­­den­­taux, et non pas sur les rela­­tions entre forbans. Les cités et bateaux pirates sont en réalité les lieux de rassem­­ble­­ment prolé­­ta­­rien les plus inter­­­na­­tio­­naux que le monde ait jamais connus. Ils préfi­­gurent la Révo­­lu­­tion française, ils devancent l’In­­ter­­na­­tio­­nale ouvrière. Robes­­pierre, Marx et Proud­­hon sont lésés devant ces forbans qui mélangent les codes, brouillent les signaux, et n’ont surtout cure des cases et des appar­­te­­nances parti­­sanes. Ils leur préfèrent un goût affirmé pour la cama­­ra­­de­­rie et certains délais­­sèrent même le grand bandi­­tisme pour s’adon­­ner à une forme de pira­­te­­rie sociale. Notre homme se nomme Mission. Celui-ci n’a pas le réalisme obscur d’un Bellamy ou la folie suici­­daire d’un Legrand. C’est un homme simple et pieux, origi­­naire de Provence où il a grandi dans une famille de la petite bour­­geoi­­sie locale du temps de Louis XIV. Las de la vie fami­­liale, ses rêves s’éprennent de haute mer et il s’en­­gage sur La Victoire, un navire de la marine royale. Après quelques péri­­pé­­ties en mer où Mission a appris à connaitre chaque recoin du navire, La Victoire fait voile vers l’Ita­­lie, et Mission part décou­­vrir le Vati­­can. Là, il rencontre un moine sidé­­rant d’étran­­geté et dégoûté du luxe dans lequel vivent ses core­­li­­gion­­naires. Ce Carra­­cioli est un fin tribun, une tête pensante et ambi­­tieuse avec une certaine aura mystique. Il jette le froc et tout deux, copains comme cochons, repartent sur La Victoire qui file droit vers l’At­­lan­­tique. Carra­­cioli mélange sa foi à une sorte de commu­­nisme d’avant-garde et les deux compères ont tôt fait de prêcher la bonne parole auprès de l’équi­­page. Après qu’un navire anglais eut attaqué leur bâti­­ment, Mission devient le seul offi­­cier sur le navire : il propose alors une vie de liberté à ses mate­­lots s’ils se font pirates.

« Le plus haut degré de la sagesse humaine est de savoir plier son carac­­tère aux circons­­tances et se faire un inté­­rieur calme en dépit des orages exté­­rieurs. » — Daniel Defoe, dans Robin­­son Crusoé

Ces derniers sont aux anges. Ils savent que Mission et son second Carra­­cioli sont des hommes bons. Mais ils ne connaissent pas l’am­­pleur des visées de Mission : il veut allier Dieu et pira­­te­­rie. Créer du bien par le mal. Alors il tue, mais jamais sans quelques envo­­lées lyriques ou prières communes. Et surtout, il délivre : les esclaves et mate­­lots des diverses marines sont nombreux à rejoindre l’équi­­page de La Victoire. En ce temps, la pira­­te­­rie se déplace : les mers orien­­tales, les côtes afri­­caines et indiennes deviennent les nouveaux bastions pirates. Mission prend la route de Mada­­gas­­car, qui a déjà accueilli un bon nombre de brigands en fuite, et fonde sa propre société qu’il imagine droit dans l’uto­­pie. À Liber­­ta­­lia, chaque homme peut culti­­ver son carré de terre. Du moment qu’il le cultive, il lui appar­­tient. L’argent des rapines tombe dans une caisse commune et la poly­­ga­­mie fait force de loi. En réalité, tout est mis en commun : les Liberi oublient leurs natio­­na­­li­­tés et leurs couleurs, comme leur droit de propriété. Ils se font une spécia­­lité de la libé­­ra­­tion d’es­­claves qui viennent ensuite s’ins­­tal­­ler à Mada­­gas­­car aux côtés des pirates et des indi­­gènes. Mais Mission a conscience que tout système a ses failles : la cupi­­dité, l’avi­­dité, la haine entre ses hommes pour­­rait les mener à leur perte. Alors il décide d’abo­­lir les diffé­­rences de langues afin d’en­­ter­­rer défi­­ni­­ti­­ve­­ment les diver­­gences entre hommes. L’équi­­page inventa donc sa propre langue et durant 25 ans cette petite société pros­­péra sous la vigi­­lance de Mission, Carra­­cioli et l’as­­sem­­blée des forbans. L’his­­toire de Liber­­ta­­lia s’achève dans le sang. Pour des raisons incon­­nues, les pirates furent massa­­crés par des Malgaches venus de l’in­­té­­rieur des terres. Cepen­­dant, elle est restée l’image même de l’idéo­­lo­­gie pirate, pous­­sée à son plus haut degré : déçu par une société tyran­­nique et inéga­­li­­taire, Mission ne se contenta pas de s’ins­­tal­­ler sur une île paisible. Il entre­­prit de décons­­truire l’his­­toire, de sabo­­ter les diver­­gences, de couler les cultures. Il ne reste aujourd’­­hui aucune trace histo­­rique de cette société et l’aven­­ture de Mission nous est parve­­nue par un certain capi­­taine Jonh­­son, qui ne serait autre que Daniel Defoe, l’au­­teur de Robin­­son Crusoé. On peut donc douter de sa véra­­cité : d’un côté, Daniel Defoe est parti­­cu­­liè­­re­­ment scru­­pu­­leux sur les faits lorsqu’il décrit la vie de tel ou tel bougre dans son Histoire géné­­rale des plus fameux pirates, dont est tirée la vie de Mission. D’un autre côté, il est aussi poli­­tique­­ment et philo­­so­­phique­­ment engagé pour un socia­­lisme radi­­cal, ce qui aurait pu lui donner certaines idées d’al­­lé­­go­­rie pirate. Le mystère restera entier et l’his­­toire de Liber­­ta­­lia unique.

Pira­­te­­rie contem­­po­­raine et côtes soma­­liennes

Au XIXe siècle, la pira­­te­­rie se déplace encore. Cette fois, son quar­­tier géné­­ral se situe plus proche de la Chine où Mme Ching fait régner un ordre empreint de toute la finesse orien­­tale. Mais après 1850, la pira­­te­­rie entre peu à peu dans les mémoires comme l’objet de légende qu’on connaît aujourd’­­hui. Les filets de la société inter­­­na­­tio­­nale s’étendent et se resserrent sur les pirates qui, de gré ou de force, s’in­­tègrent à la marche de la civi­­li­­sa­­tion. Comme le souligne Gilles Lapouge, c’est en ce temps que le terme intègre les diction­­naires et le langage commun. La bana­­li­­sa­­tion du verbe signe la mort de l’acte. Ainsi lorsque l’his­­to­­rien Philip Gosse publie son Histoire de la pira­­te­­rie en 1950, clas­­sique du genre, il n’hé­­site pas à consi­­dé­­rer que les pirates sont une race défi­­ni­­ti­­ve­­ment éteinte.

L’his­­toire de la pira­­te­­rie est un miroir distordu de l’his­­toire humaine, une anec­­dote éter­­nelle qui révèle les plus hautes infa­­mies de la société immense du genre humain.

Pour­­tant, en 1991, alors que le monde occi­­den­­tal se réjouis­­sait de la fin de l’Union Sovié­­tique, la pira­­te­­rie trouva son nouveau souffle au large des côtes soma­­liennes. À l’époque, la chute du gouver­­ne­­ment Siad Barre provoqua un véri­­table séisme poli­­tique qui se tradui­­sit par une guerre civile. Ce séisme s’éten­­dit et s’ag­­grava sur mer lorsque les 3 300 km de litto­­ral furent enva­­his par des chalu­­tiers venues d’Asie, d’Afrique et d’Eu­­rope prêt à piller ces gigan­­tesques ressources halieu­­tiques. Les pêcheurs soma­­liens, dému­­nis de leur seul moyen de subsis­­tance, devinrent d’abord pirates en réac­­tion à ces pillages. Entre 1993 et 2003, la pira­­te­­rie soma­­lienne tripla de volume : alors que la mondia­­li­­sa­­tion connais­­sait son essor le plus gigan­­tesque, quoi de plus lucra­­tif que le pillage en mer ? Logique­­ment, les eaux où sévissent les pirates s’éten­­dirent peu à peu, partant des côtes soma­­liennes jusqu’aux abords de l’Inde en passant par le golfe d’Aden et les envi­­rons des Seychelles. En 2004, le tsunami qui s’abat­­tit sur la Corne de l’Afrique emmena avec lui nombre de déchets et conte­­neurs indus­­triels radio­ac­­tifs. Le flash média­­tique qui s’en­­sui­­vit révéla au monde entier la déchet­­te­­rie inter­­­na­­tio­­nale qu’é­­tait deve­­nue la Soma­­lie en une ving­­taine d’an­­née, les États du monde entier profi­­tant de cette zone de non-droit pour déver­­ser leurs débris, avec toute les consé­quences sani­­taires que des déchets radio­ac­­tifs supposent. À l’image de la pira­­te­­rie indo­­né­­sienne, ces actes de pira­­te­­rie autre­­fois substan­­tiels pour les pêcheurs, recher­­chant à la fois de quoi se nour­­rir et de quoi se soigner, devinrent une véri­­table mafia. Sur terre, depuis des points d’an­­crage complè­­te­­ment hors de contrôle de la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale, comme Eyl, des comman­­di­­taires bien loin de la réalité des simples pirates attendent désor­­mais le retour des gains qu’ils inves­­tissent dans les pays limi­­trophes, comme le Kenya. Ce qui parti­­cipe large­­ment à la déstruc­­tu­­ra­­tion de l’éco­­no­­mie natio­­nale. Pour leur part, le chef pirate et son équi­­page patientent de la plage, guet­­tant la venue d’un bateau marchand, prêt à s’en­­ga­­ger sur de petites embar­­ca­­tions rapides et discrètes : si la touche mystique du pirate contem­­po­­rain s’est évapo­­rée lorsqu’il a délaissé les sabres pour les kala­ch­­ni­­kovs, les moyens sont restés simi­­laires à ceux d’an­­tan.

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Pirate Ghost
Howard Pyle, 1905

Les raisons aussi : la situa­­tion catas­­tro­­phique de la Soma­­lie, tant sur le plan humain qu’é­­co­­no­­mique, est à la racine même de ces actes de bandi­­tisme en mer. Si elle ne cherche pas à recréer un espace liber­­taire en dehors de la société, elle aspire à une forme de vengeance face à un système écono­­mique inter­­­na­­tio­­nal qui l’a spoliée de ses biens et l’a livrée aux mains des préda­­teurs mari­­times. Le collec­­tif soma­­lien Iska­­shato a publié cette année un Mémoire en défense des pirates soma­­liens, afin de briser les clichés affec­­tant les pirates soma­­liens d’être des préda­­teurs ne croyant qu’à l’ap­­pât du gain : « La plupart des pirates (…) sont, tout simple­­ment, des exclus qui veulent leur part du gâteau, des pauvres qui résistent et ne veulent pas crever pour que la middle class mondiale puisse gaspiller avec un enthou­­siasme suici­­daire les ressources de la terre et de la mer nour­­ri­­cière. » Sans roman­­cer des entre­­prises meur­­trières mêlant cartels de drogues et prises d’otages, le fait est que la pira­­te­­rie soma­­lienne fut d’abord une pira­­te­­rie sociale face à la misère ambiante. Les pirates se substi­­tuent à un État absent et obtiennent de manière récur­­rente le soutien de la popu­­la­­tion pour leurs opéra­­tions de contrôle des mers. Ailleurs, la pira­­te­­rie a égale­­ment retrouvé quelques couleurs. Pour sa situa­­tion géogra­­phique à la croi­­sée des chemins de navires marchands, le détroit de Malacca, en Indo­­né­­sie, fut autre­­fois un espace privi­­lé­­gié de la pira­­te­­rie chinoise. Il l’est rede­­venu à partir de 1997 et de la crise finan­­cière asia­­tique, puis s’est accen­­tué avec l’ins­­ta­­bi­­lité poli­­tique dans cette région. Aujourd’­­hui, les eaux du golfe de Guinée tendent à rempla­­cer le golfe d’Aden comme espace favori de la pira­­te­­rie afri­­caine. Ce dépla­­ce­­ment est dû au programme Atalante de l’Union euro­­péenne qui lança, en décembre 2008, une véri­­table vendetta de repré­­sailles contre les pirates soma­­liens. Ce programme est lui-même une exten­­sion de la conven­­tion de Montego Bay, entrée en vigueur en 1996, où les Nations unies décré­­tèrent que la pira­­te­­rie se distin­­guait du terro­­risme par son apoli­­tisme. Dans le golfe de Guinée aussi, la nouvelle pira­­te­­rie a pour­­tant été insti­­guée par les actes de préda­­tion de gouver­­ne­­ments falla­­cieux et de compa­­gnies pétro­­lières crimi­­nelles. Ainsi, comment ne pas voir dans la pira­­te­­rie actuelle une réac­­tion poli­­tique des popu­­la­­tions face aux exac­­tions commises ? Face à la mondia­­li­­sa­­tion et au marasme écono­­mique de ces régions, cette pira­­te­­rie s’est érigée comme une réponse. Les aven­­tures des brigands de mer d’hier et d’aujourd’­­hui s’uni­­for­­misent dès lors qu’on les observe sous le prisme de la société qui les voit sévir. L’his­­toire de la pira­­te­­rie est un miroir distordu de l’his­­toire humaine, une anec­­dote éter­­nelle qui révèle les plus hautes infa­­mies de la société immense du genre humain en se parant tour à tour d’anar­­chisme, d’uto­­pisme et de mons­­trueux déchaî­­ne­­ments de violence. Ils furent dérai­­son­­nables, amoraux, liber­­taires jusqu’au bout des ongles : la pira­­te­­rie est une grande révolte qu’on ne saurait réduire à un courant de pensée. Elle culmine pour­­tant toutes les haines et passions de l’âme humaine, jusqu’à la pira­­te­­rie contem­­po­­raine, qui par sa cruauté met en exergue les défaillances profondes de notre système.


Couver­­ture : Tempête de mer avec épaves de naviresClaude Joseph Vernet, 1770.
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