par Carl Zimmer | 22 juin 2016

Une théo­­rie contro­­ver­­sée

Dans mon cas, c’étaient des frelons. J’avais 12 ans cet été-là et je passais l’après-midi avec un ami. Je courais dans un champ envahi par les herbes hautes, près de chez lui, quand j’ai shooté dans un nid de frelons de la taille d’un ballon de foot. Une nuée d’in­­sectes furieux s’est ruée sur mes jambes : leurs piqûres étaient comme des aiguilles brûlantes. Je suis parvenu à les repous­­ser et j’ai couru cher­­cher de l’aide, mais après quelques minutes j’ai senti que quelque chose n’al­­lait pas. Une constel­­la­­tion d’étoiles roses était appa­­rue autour des piqûres. Elles enflaient à vue d’œil et d’autres commençaient à appa­­raître en haut de mes jambes. Je faisais une réac­­tion aller­­gique.

ulyces-allergies-01
La tête d’un frelon
Crédits : gpmat­­thews

La mère de mon ami m’a donné des anti­­his­­ta­­mi­­niques et m’a installé à l’ar­­rière de son van. Elle m’a conduit à l’hô­­pi­­tal le plus proche. Ma peur gran­­dis­­sait à chaque minute. J’avais vague­­ment conscience des choses horribles qui peuvent arri­­ver lorsque les aller­­gies dégé­­nèrent. J’ima­­gi­­nais l’ur­­ti­­caire atteindre ma gorge et m’em­­pê­­cher de respi­­rer. Mais j’ai survécu pour racon­­ter mon histoire. Ma peau est retom­­bée comme un souf­­flet à l’hô­­pi­­tal, ne me lais­­sant pour cica­­trice qu’une peur-panique des frelons. Un test aller­­go­­lo­­gique a toute­­fois confirmé ma vulné­­ra­­bi­­lité à ces insectes. Pas aux abeilles, pas aux guêpes, pas aux bour­­dons : seule­­ment au type parti­­cu­­lier de frelons qui m’ont piqué ce jour-là. L’in­­fir­­mière m’a averti qu’il se pour­­rait que je n’aie pas autant de chance la prochaine fois. Elle m’a tendu un auto-injec­­teur d’adré­­na­­line EpiPen et m’a dit d’en­­fon­­cer la seringue dans ma cuisse si je me faisais piquer de nouveau. L’adré­­na­­line augmen­­te­­rait ma pres­­sion arté­­rielle, ouvri­­rait grand mes voies respi­­ra­­toires et me sauve­­rait peut-être la vie. J’ai eu de la chance : c’était il y a 35 ans et je ne suis jamais retombé sur un nid de frelons. J’ai perdu l’EpiPen il y a des années. Tous ceux qui souffrent d’al­­ler­­gie ont une histoire à racon­­ter sur son origine, un récit sur le jour où ils ont décou­­vert que leur système immu­­ni­­taire se détraque quand telle ou telle molé­­cule s’in­­tro­­duit dans leur corps. Il existe des centaines de millions d’his­­toires comme la mienne. Aux États-Unis, près de 18 millions de personnes sont sujettes au rhume des foins et les aller­­gies alimen­­taires touchent des millions d’en­­fants. Elles sont aussi de plus en plus répan­­dues dans le monde entier. La liste non-exhaus­­tive des aller­­gènes comprend le latex, l’or, le pollen, la péni­­cil­­line, le venin d’in­­secte, l’ara­­chide, la papaye, les piqûres de méduse, le parfum, les œufs, les matières fécales d’aca­­riens, les noix de pécan, le saumon, le bœuf et le nickel. Quand une de ces substances déclenche une aller­­gie, les symp­­tômes peuvent aller d’une simple gêne à la mort de la personne. Des réac­­tions cuta­­nées appa­­raissent, les lèvres gonflent. Le rhume des foins provoque des reni­­fle­­ments et des pico­­te­­ments des yeux, les aller­­gies alimen­­taires des vomis­­se­­ments et des diar­­rhées. Pour une mino­­rité d’entre nous, les aller­­gies peuvent déclen­­cher une réac­­tion poten­­tiel­­le­­ment mortelle de tout l’or­­ga­­nisme connue sous le nom de choc anaphy­­lac­­tique. Ce fardeau a beau peser sur les épaules d’un grand nombre d’entre nous, les trai­­te­­ments n’en restent pas moins limi­­tés. Certes, les auto-injec­­teurs d’adré­­na­­line sauvent des vies, mais les trai­­te­­ments à long terme donnent des résul­­tats miti­­gés chez les patients que leur aller­­gie à la moisis­­sure ou aux émis­­sions annuelles de pollen épuisent. Les anti­­his­­ta­­mi­­niques peuvent en effet réduire les symp­­tômes des aller­­giques mais, en contre­­par­­tie, ils provoquent des endor­­mis­­se­­ments, à l’ins­­tar d’autres trai­­te­­ments. ulyces-allergies-02 Si les scien­­ti­­fiques compre­­naient vrai­­ment ce que sont les aller­­gies, nous pour­­rions déve­­lop­­per des trai­­te­­ments plus effi­­caces. Mais les réac­­tions aller­­giques sont causées par un ensemble de facteurs entre­­mê­­lés. Certaines cellules sont stimu­­lées, des substances chimiques sont libé­­rées et de nombreux signaux sont trans­­mis. Même aujourd’­­hui, les scien­­ti­­fiques n’ont que partiel­­le­­ment carto­­gra­­phié le proces­­sus. Mais sous cette toile biochi­­mique complexe réside un mystère que personne n’a résolu à ce jour : pourquoi avons-nous des aller­­gies ? « C’est le genre de problèmes que j’adore », me confie Ruslan Medz­­hi­­tov. « Énorme, fonda­­men­­tal et tota­­le­­ment inconnu. » Nous marchons dans son labo­­ra­­toire, situé au dernier étage du Centre pour la recherche médi­­cale et l’édu­­ca­­tion Anlyan de l’école de méde­­cine de Yale. Son équipe, formée de post­­doc­­to­­rants et d’étu­­diants, est instal­­lée à l’étroit au milieu de réser­­voirs d’oxy­­gène de la taille d’un homme et d’in­­cu­­ba­­teurs remplis de cellules immu­­ni­­taires. « C’est le bazar, mais c’est un bazar produc­­tif », dit-il en haus­­sant les épaules. Medz­­hi­­tov a un visage de boxeur – impo­­sant, rond, le nez large et épaté – mais sa voix est douce et élégante.

ulyces-allergies-03
Ruslan Medz­­hi­­tov
Crédits : Yale School of Medi­­cine

Le bazar de Medz­­hi­­tov s’est effec­­ti­­ve­­ment révélé excep­­tion­­nel­­le­­ment produc­­tif. Au cours de ces vingt dernières années, il a fait des décou­­vertes fonda­­men­­tales à propos du système immu­­ni­­taire, pour lesquelles il s’est vu décer­­ner une série de prix pres­­ti­­gieux. L’an­­née dernière, il a reçu le premier prix de l’Else Kröner Frese­­nius, d’une valeur de 4 millions d’eu­­ros. Et même si Medz­­hi­­tov n’a pas encore décro­­ché de prix Nobel, ils sont nombreux à penser qu’il le mérite : en 2011, 26 éminents immu­­no­­lo­­gistes ont écrit à la revue Nature pour se plaindre du fait que les recherches de Medz­­hi­­tov avaient été igno­­rées lors de la remise des prix. Aujourd’­­hui, ses recherches visent à répondre à cette ques­­tion élémen­­taire qui pour­­rait lui permettre, une fois de plus, de révo­­lu­­tion­­ner l’im­­mu­­no­­lo­­gie. La théo­­rie la plus répan­­due actuel­­le­­ment est que les aller­­gies sont la mani­­fes­­ta­­tion d’une faille dans notre système de défense contre les vers para­­sites. Et dans le monde indus­­tria­­lisé, où ce type d’in­­fec­­tions est rare, notre système immu­­ni­­taire réagit de façon exces­­sive aux éléments les plus inof­­fen­­sifs – un méca­­nisme qui nous complique la vie. Mais Medz­­hi­­tov pense que c’est faux. Pour lui, les aller­­gies ne sont pas une simple gaffe biolo­­gique. Au contraire, elles consti­­tuent une défense essen­­tielle contre les agents chimiques nocifs. Ce  méca­­nisme de défense a été utile à nos ancêtres durant des dizaines de millions d’an­­nées et il conti­­nue de remplir son rôle aujourd’­­hui. Medz­­hi­­tov recon­­naît qu’il s’agit d’une théo­­rie contro­­ver­­sée. Mais il est persuadé que l’his­­toire lui donnera raison. « Je pense que nous fini­­rons par passer outre la résis­­tance à cette idée », dit-il avec aplomb. « On en arri­­vera au point où les gens se diront : “Mais oui, c’est évident. Évidem­­ment que ça marche comme ça.” »

Effet indé­­si­­rable

Les physi­­ciens de l’An­­tiquité connais­­saient déjà certaines aller­­gies. Il y a 3 000 ans, des méde­­cins chinois mention­­naient l’exis­­tence d’un « rhume des plantes » qui provoquait des écou­­le­­ments nasaux en automne. Nous avons la preuve que le pharaon égyp­­tien Ménès est mort des suites d’une piqûre de guêpe en 2641 av. J-C., et deux millé­­naires et demi plus tard, le philo­­sophe romain Lucrèce écri­­vit : « Ce qui est une nour­­ri­­ture pour l’un est un poison pour l’autre. » Mais il n’y a qu’un peu plus d’un siècle que les scien­­ti­­fiques ont réalisé que ces symp­­tômes variés consti­­tuaient les têtes de la même hydre. Les cher­­cheurs de l’époque avaient décou­­vert que beau­­coup de mala­­dies sont causées par des bacté­­ries et d’autres patho­­gènes, et que nous combat­­tons ces intrus au moyen d’un système immu­­ni­­taire – une armée de cellules capable de secré­­ter des substances mortelles et des anti­­corps. Ils n’ont pas tardé à se rendre compte que ce système pouvait aussi nous faire du mal. À l’aube du XXe siècle, les scien­­ti­­fiques français Charles Richet et Paul Portier étudiaient la façon dont les toxines affectent le corps. Pour cela, ils injec­­taient à des chiens d’in­­fimes doses de poison prove­­nant d’ané­­mones de mer. Ils atten­­daient ensuite envi­­ron une semaine avant de leur admi­­nis­­trer une dose encore plus infime. En l’es­­pace de quelques minutes, les chiens tombaient en état de choc et mouraient. Au lieu de proté­­ger les animaux du poison, leur système immu­­ni­­taire semblait les avoir rendus plus vulné­­rables. Monaco470m D’autres cher­­cheurs ont observé que certains médi­­ca­­ments étaient suscep­­tibles de causer des érup­­tions cuta­­nées ainsi qu’une multi­­tude d’autres symp­­tômes. Plus le sujet était exposé, plus ces effets secon­­daires augmen­­taient -contrai­­re­­ment au phéno­­mène des anti­­corps qui proté­­geaient ensuite le corps contre les mala­­dies infec­­tieuses. Le docteur autri­­chien Clemens von Pirquet s’est alors demandé pourquoi le corps réagis­­sait de cette façon au contact de certaines substances. Pour élabo­­rer sa réponse, il a inventé le mot « aller­­gie » à partir des mots grecs allos (« autre ») et ergon (« action »). Au cours des décen­­nies qui ont suivi, les scien­­ti­­fiques ont décou­­vert que les étapes molé­­cu­­laires de ces réac­­tions étaient remarqua­­ble­­ment simi­­laires. Le proces­­sus commence lorsqu’un aller­­gène se dépose sur l’une des surfaces du corps – peau, œil, voies nasales, bouche, voies respi­­ra­­toires ou intes­­tins. Ces surfaces se chargent alors de cellules immu­­ni­­taires qui agissent comme des senti­­nelles. Quand une senti­­nelle rencontre un aller­­gène, elle se jette sur l’in­­trus et le détruit, puis décore sa surface de frag­­ments de la substance enne­­mie. La cellule migre ensuite vers un tissu lymphoïde où elle trans­­met les frag­­ments à d’autres cellules immu­­ni­­taires. Cela produit un anti­­corps en forme de fourche appelé immu­­no­­glo­­bu­­line E, ou IgE. Ces anti­­corps déclen­­che­­ront une réac­­tion s’ils rencontrent à nouveau l’al­­ler­­gène. Celle-ci débute quand un anti­­corps active un compo­­sant du système immu­­ni­­taire connu sous le nom de masto­­cyte, qui libère un véri­­table barrage de média­­teurs chimiques. Certains de ces média­­teurs chimiques se fixent sur les nerfs, provoquant des déman­­geai­­sons et des éter­­nue­­ments. D’autres fois, on observe la produc­­tion de mucus. Les muscles des voies respi­­ra­­toires peuvent alors se contrac­­ter, rendant la respi­­ra­­tion diffi­­cile.

C’est comme si l’évo­­lu­­tion nous avait dotés d’un type d’an­­ti­­corps dont le seul but serait de nous en faire baver.

Ce schéma, conçu en labo­­ra­­toire au cours du siècle dernier, a apporté une réponse au « comment ? » du mystère des aller­­gies. Le « pourquoi ? », en revanche, est resté en suspens. C’est assez surpre­­nant, car la réponse était claire pour la majeure partie du système immu­­ni­­taire. Nos ancêtres subis­­saient les assauts constants des patho­­gènes. La sélec­­tion natu­­relle a favo­­risé les muta­­tions qui les ont aidés à se défendre contre ces attaques, et ces muta­­tions se sont accu­­mu­­lées pour produire les défenses sophis­­tiquées dont nous dispo­­sons aujourd’­­hui. Il est plus diffi­­cile de comprendre comment la sélec­­tion natu­­relle a pu donner nais­­sance aux aller­­gies. Réagir à des substances inof­­fen­­sives au moyen d’une telle réponse immu­­ni­­taire n’au­­rait proba­­ble­­ment été d’au­­cune aide à la survie de nos ancêtres. D’autre part, les aller­­gies sont étran­­ge­­ment sélec­­tives. Seules certaines personnes y sont sujettes, et seules certaines substances sont aller­­gènes. Parfois, les gens déve­­loppent des aller­­gies à un stade rela­­ti­­ve­­ment avancé de leur vie et, dans d’autres cas, les aller­­gies dispa­­raissent au cours de l’en­­fance. Il nous a fallu des décen­­nies pour comprendre à quoi servait l’IgE. L’an­­ti­­corps se montrait inca­­pable d’ar­­rê­­ter les virus ou les bacté­­ries. C’est comme si l’évo­­lu­­tion nous avait dotés d’un type spécial d’an­­ti­­corps dont le seul but aurait été de nous en faire baver. Un des premiers indices a été décou­­vert en 1964. Une para­­si­­to­­lo­­giste du nom de Brid­­get Ogil­­vie enquê­­tait sur la façon dont le système immu­­ni­­taire repousse les vers para­­sites. Elle a remarqué que les rats infec­­tés par les vers produi­­saient une grande quan­­tité de ce qu’on appel­­le­­rait plus tard l’IgE. Des études ulté­­rieures ont révélé que les anti­­corps signa­­laient au système immu­­ni­­taire qu’il fallait donner l’as­­saut sur les vers. Les vers para­­sites repré­­sentent une menace sérieuse, non seule­­ment pour les rats mais aussi pour les êtres humains. Les anky­­lo­s­tomes peuvent sucer le sang des intes­­tins. Les fascio­­loses (ou douves) peuvent endom­­ma­­ger les tissus du foie et provoquer le cancer. Les cestodes (ou vers plats) peuvent causer l’ap­­pa­­ri­­tion de kystes céré­­braux. Plus de 20 % des habi­­tants de la planète portent une infec­­tion de ce genre, dont la plupart vivent dans des pays en déve­­lop­­pe­­ment. Avant la concep­­tion moderne de la santé publique et les systèmes de sécu­­rité alimen­­taire, nos ancêtres devaient lutter toute leur vie contre ces vers, mais aussi contre les tiques et d’autres para­­sites.

ulyces-allergies-04
A. zimmeri, un ver para­­site baptisé d’après Carl Zimmer
Crédits : Disco­­ver

Dans années 1980, plusieurs scien­­ti­­fiques ont soutenu qu’il exis­­tait un lien entre ces para­­sites et les aller­­gies. Selon eux, nos ancêtres avaient déve­­loppé la capa­­cité biolo­­gique de recon­­naître les protéines présentes à la surface des vers et répon­­daient avec des anti­­corps IgE. Les anti­­corps dépo­­saient alors des cellules immu­­ni­­taires dans la peau et l’in­­tes­­tin pour repous­­ser rapi­­de­­ment tout para­­site essayant de s’y infil­­trer. « Vous avez envi­­ron une heure pour réagir et réduire les chances de survie des para­­sites », explique David Dunne, para­­si­­to­­lo­­giste à l’uni­­ver­­sité de Cambridge. Selon cette théo­­rie, les protéines des vers para­­sites ont une forme simi­­laire à d’autres molé­­cules que nous rencon­­trons régu­­liè­­re­­ment au cours de notre exis­­tence. Et lorsque nous rencon­­trons ces molé­­cules, notre orga­­nisme y répond de manière inutile. « Les aller­­gies sont un effet indé­­si­­rable de notre système de défense contre les vers para­­sites », dit Dunne.

LISEZ ICI LA SUITE DE L’HISTOIRE

MEDZHITOV AFFIRME LE CONTRAIRE : LES ALLERGIES SONT BONNES POUR LA SANTÉ

ulyces-allergies-couv02-1


Traduit de l’an­­glais par Matthieu Gaba­­nelle et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « A contro­­ver­­sial theory may explain the real reason humans have aller­­gies », paru dans Mosaic. Couver­­ture : Des grains de pollen.


Down­load WordP­ress Themes Free
Premium WordP­ress Themes Down­load
Down­load Nulled WordP­ress Themes
Premium WordP­ress Themes Down­load
down­load udemy paid course for free
Download Premium WordPress Themes Free
Download Nulled WordPress Themes
Download Nulled WordPress Themes
Free Download WordPress Themes
online free course

PLUS DE SCIENCE