par Cengiz Yar | 7 décembre 2015

Cica­­trices

Sinjar, nord-ouest de l’Irak. Au sommet d’une colline surplom­­bant la ville, le président du gouver­­ne­­ment régio­­nal du Kurdis­­tan, Massoud Barzani, prend posi­­tion derrière une estrade faite de sacs de sable. Nous sommes le vendredi 13 novembre et, sous un ciel dégagé, le sillage d’un panache de fumée s’es­­tompe au loin. Par dessus les épaules de Barzani, les rues bistres et les rangées de maisons de Sinjar s’étendent à perte de vue sur le paysage plat. On a posé des micros sur les sacs de sable, qu’un mince fil relie au seul et unique haut-parleur.

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Le président Barzani donne une confé­­rence de presse
Crédits : Cengiz Yar

Quinze mois plus tôt, les soldats de Daech ont saccagé la ville qui s’étend derrière Barzani lors de ce qu’on a coutume d’ap­­pe­­ler aujourd’­­hui les « massacres de Sinjar ». Dans les jours et les semaines qui ont suivi, des milliers de civils issus de la mino­­rité reli­­gieuse yézi­­die ont été métho­­dique­­ment abat­­tus ou vendus à fins d’es­­cla­­vage sexuel. Les soldats de l’État isla­­mique ont exécuté indi­­vi­­duel­­le­­ment certains hommes qui avaient résisté et en ont déca­­pité d’autres, mais la grande majo­­rité des 5 000 morts esti­­més ont été alignés pour être fusillés en masse. Des femmes et des filles âgées de six ans à peine ont été violées et jetées de force dans des camps avec des milliers d’autres, avant d’être mises en vente. Ceux qui sont parve­­nus à s’en­­fuir dans les hauteurs du mont Sinjar sont restés piégés sans eau ni nour­­ri­­ture pendant des semaines. Leur calvaire a servi de justi­­fi­­ca­­tion à Obama pour démar­­rer la campagne aérienne au cours de laquelle les forces de la coali­­tion et l’ar­­mée de l’air irakienne ont largué des ravi­­taille­­ments sur la zone et secouru un certain nombre de Yézi­­dis. Le Parti des travailleurs du Kurdis­­tan (PKK) — la milice qui combat le gouver­­ne­­ment turc pour obte­­nir l’in­­dé­­pen­­dance kurde — a ouvert peu après un couloir huma­­ni­­taire jusqu’à la montagne.

La reconquête de Sinjar par les forces kurdes soute­­nues par les bombar­­de­­ments le 13 novembre dernier repré­­sente une victoire stra­­té­­gique impor­­tante dans le combat contre l’État isla­­mique. La reprise de Sinjar coupe l’au­­to­­route 47, longue de 120 km. Il s’agit de la prin­­ci­­pale ligne de ravi­­taille­­ment entre les deux plus grands bastions de l’État isla­­mique, Mossoul en Irak et Racca en Syrie. Les deux villes sont aujourd’­­hui coupées l’une de l’autre et le trans­­port d’armes, de troupes et de pétrole leur est bien plus diffi­­cile. La reconquête de cette ville majo­­ri­­tai­­re­­ment yézi­­die a aussi été une impor­­tante victoire symbo­­lique après que les Pesh­­mer­­gas ont échoué à proté­­ger la ville de Daech l’an­­née dernière, et elle prouve égale­­ment que les forces kurdes peuvent se battre pour d’autres mino­­ri­­tés ethniques qu’eux-mêmes. Mais tout n’est pas rose cepen­­dant, car la victoire a aussi ravivé des tensions poli­­tiques entre le gouver­­ne­­ment kurde, qui vise l’in­­dé­­pen­­dance, et le gouver­­ne­­ment central irakien à domi­­nance chiite. Les poli­­ti­­ciens de Bagdad veulent que Sinjar revienne sous leur coupe, comme c’était le cas avant la prise de la ville par l’État isla­­mique, tandis que les respon­­sables kurdes clament que la ville doit faire désor­­mais partie du Kurdis­­tan. « Nous avons respecté notre enga­­ge­­ment de libé­­rer Sinjar », déclare triom­­pha­­le­­ment Barzani en kurde, depuis son podium de fortune. Des troupes de soldats soigneu­­se­­ment vêtus l’écoutent en silence, tandis que les repor­­ters se bous­­culent pour prendre des photos sous le soleil ardent de midi. Barzani remer­­cie les États-Unis pour leur soutien dans la libé­­ra­­tion de la ville et pour­­suit en affir­­mant que les civils qui ont aidé l’EI à prendre la ville seront trai­­tés comme les combat­­tants de Daech eux-mêmes. Puis, sans céré­­mo­­nie, Barzani quitte la confé­­rence de presse et dispa­­raît dans une cara­­vane de 4×4.

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Des hommes en armes attendent d’en­­trer en ville
Crédits : Cengiz Yar

La confé­­rence de presse est termi­­née. Mon chauf­­feur retourne dans notre 4×4 et nous descen­­dons les contre­­forts bruns du mont Sinjar vers la bordure de la ville. Au passage des véhi­­cules, de grands nuages de pous­­sière s’élèvent et s’abattent en vagues autour de nous. Les forces kurdes qui émaillent le chemin nous contrôlent avant de nous lais­­ser passer. La route est encom­­brée, barrée d’hommes équi­­pés d’armes lourdes qui attendent d’en­­trer en ville, en file indienne au milieu de la terre et des gravats. Ce que je crois être des renforts secon­­daires et des civils qui entrent dans Sinjar pour en renfor­­cer les défenses évaluent les dégâts et recherchent du butin. Mes deux collègues et moi déci­­dons que si nous voulons passer du temps en ville avant la tombée de la nuit, nous ferions mieux de nous acti­­ver. Après avoir fourré dans mes poches du maté­­riel photo et enfilé un gilet pare-balles, je quitte la voiture avec mon chauf­­feur et nous entrons en ville à pied.

Dans Sinjar reconquise

La barba­­rie de l’État isla­­mique est deve­­nue sa marque de fabrique, et ses tactiques de guérilla sont bien connues de ses enne­­mis dans la région. Dans d’autres villes reprises précé­­dem­­ment aux griffes de Daech, comme Kobané ou Tikrit, des engins explo­­sifs impro­­vi­­sés (EEI) et des pièges atten­­daient tapis dans les décombres le retour des civils et des forces rivales sur les terri­­toires libé­­rés. Chaque porte, chaque esca­­lier ou l’ex­­tré­­mité des fils invi­­sibles qui jonchent les rues dévas­­tées cachent peut-être la mort instan­­ta­­née ou doulou­­reu­­se­­ment prolon­­gée d’un homme. L’EI est aussi connu pour lais­­ser derrière lui des combat­­tants isolés, dont l’objec­­tif est tenir leur posi­­tion jusqu’au bout, et d’abattre le plus d’in­­di­­vi­­dus possibles avant d’être submer­­gés. Ces tactiques défilent dans ma tête alors que nous navi­­guons à travers les rétro­­ca­­veuses et les véhi­­cules de construc­­tion qui débar­­rassent les derniers obstacles. Je suis frappé par le silence, qui recouvre Sinjar comme une chaude couver­­ture. Un calme stupé­­fiant qui contraste avec le décor des rues éven­­trées et couvertes de gravats du centre-ville. Les uniques sons proviennent de nos bottes qui dérapent sur le sol acci­­denté, des débris écra­­sés par nos semelles. Je piétine des câbles élec­­triques et télé­­pho­­niques, qui quadrillent la rue comme une toile d’arai­­gnée chao­­tique. Au loin, de fines volutes de fumée noire s’at­­tardent dans le ciel rose.

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Nous péné­­trons à Sinjar
Crédits : Cengiz Yar

Nous conti­­nuons à marcher, sans guide, au cœur de l’an­­cienne forte­­resse de l’État isla­­mique. Alors que nous attei­­gnons la première inter­­­sec­­tion, l’éclat distinct d’un tir isolé résonne dans l’air autour de nous. Un sniper se cache encore quelque part en ville, c’est certain. Nous nous arrê­­tons un instant, accrou­­pis au milieu de la rue derrière la carcasse calci­­née d’une citerne. Une fois certains que le tir ne nous prenait pas pour cible, nous déci­­dons de conti­­nuer. Sinjar, jusqu’à son inva­­sion par l’EI, était le foyer de la plus vaste et de la plus ancienne commu­­nauté yézi­­die du monde. Leur présence dans la région remonte à plusieurs siècles, des sites sacrés et des lieux de pèle­­ri­­nage entou­­rant la ville ainsi que celle de Dohuk, sous contrôle kurde. La reli­­gion yézi­­die, souvent incom­­prise, incor­­pore il est vrai certains aspects du zoroas­­trisme, mais elle est aussi simi­­laire de bien des manières à l’is­­lam chiite et sunnite. Elle est basée sur la croyance qu’un dieu unique créa la Terre, qu’il confia à sept anges menés par l’ange-paon Melek Taus. Des compa­­rai­­sons existent entre Melek Taus et le Shay­­tan cora­­nique, ou le Satan de la bible.

Pour cette raison, de nombreux musul­­mans consi­­dèrent les Yézi­­dis comme des adora­­teurs du démon. L’État isla­­mique les consi­­dère comme des infi­­dèles, et les attaques répé­­tées du groupe contre les commu­­nau­­tés yézi­­dies ont donné lieu à des accu­­sa­­tions d’épu­­ra­­tion ethnique, lors d’une campagne visant à rempla­­cer d’an­­ciennes commu­­nau­­tés yézi­­dies par des popu­­la­­tions sunnites acquises à la cause de Daech. Après la reconquête de Sinjar, deux char­­niers au moins ont été décou­­verts à la sortie de la ville. L’une des tombes contien­­drait les restes de 80 femmes âgées de plus de 40 ans. Des témoins racontent que les mili­­ciens de Daech ont tué les femmes car elles étaient trop vieilles pour servir d’es­­claves. Les respon­­sables locaux s’at­­tendent à décou­­vrir d’autres char­­niers de ce genre à travers la région au cours des prochaines semaines et des prochains mois.

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Les soldats sont partout dans le centre-ville
Crédits : Cengiz Yar

Tandis que nous nous enfonçons plus avant dans Sinjar, les signes de la capture de la ville par l’EI il y a un an commencent à appa­­raître. Partout, des graf­­fi­­tis noirs balafrent les murs et les bâti­­ments. « Il n’y a de dieu qu’Al­­lah. Et Maho­­met est Son messa­­ger. » Les violentes batailles urbaines ont laissé la moindre surface visible criblée d’im­­pacts de balles. Il flotte une odeur sulfu­­reuse de cordite dans l’air, héri­­tée des récents combats, qui se fond sans mal dans ce décor de carcasses de camions, de citernes et de voitures calci­­nées parse­­mant les routes. La majeure partie de la ville était une zone de guerre depuis l’avan­­cée de l’État isla­­mique en 2014 jusqu’à la récente reconquête kurde. Un bâti­­ment sur quatre de Sinjar est démoli, résul­­tat des bombar­­de­­ments de la coali­­tion, qui a aidé les Kurdes à reprendre la ville durant les dernières semaines. La majo­­rité des bâti­­ments qui restent debout ont subi de sérieux dégâts struc­­tu­­rels, et, alors qu’en­­vi­­ron un quart de la surface Sinjar pour­­rait rede­­ve­­nir habi­­table avec de petits efforts de construc­­tion en quelques semaines, sa recons­­truc­­tion totale est loin d’être certaine.

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Une victoire au goût amer
Crédits : Cengiz Yar

Je croise des petits groupes de civils errant dans les rues, ne se souciant appa­­rem­­ment pas du danger toujours présent. C’est la première fois qu’ils sont auto­­ri­­sés à retour­­ner dans leur ville depuis leur fuite préci­­pi­­tée, il y a plus d’un an. Deux hommes dési­gnent leur maison. Elle est là, à moitié détruite. Sur son toit, un soldat agite son arme dans les airs près d’un drapeau kurde battu par le vent. Le soldat pousse des cris de joie, célé­­brant la victoire de Sinjar. Les deux hommes se lamentent avant de s’éloi­­gner sans un mot. De loin en loin, des groupes d’hommes armés conversent dans les cours de la ville. Certains portent des uniformes vert olive ternes, d’autres des camou­­flages multi­­co­­lores. Leurs visages sont aguer­­ris mais juvé­­niles. Ils tournent leurs yeux vers moi alors que je passe auprès d’eux. Beau­­coup d’entre eux me demandent de les prendre en photo, ou se contentent de se plan­­ter devant moi, prenant la pose. D’autres sourient. Certains se dérobent devant l’objec­­tif. Lors de la confé­­rence de presse sur la montagne, le président Barzani a décerné la victoire aux Pesh­­mer­­gas — sans mention­­ner d’autre faction kurde. En vérité, les Pesh­­mer­­gas ont reçu une aide consi­­dé­­rable de la part du PKK, des Unités de résis­­tance de Sinjar yézi­­dies, et du groupe rebelle kurde syrien soutenu par les Améri­­cains, les Unités de protec­­tion du peuple (YPG).

Le manteau de la guerre

Je m’aven­­ture dans une maison avec un groupe de combat­­tants yézi­­dis. Des bris de verre craquent sous mes pas alors que j’avance à la suite d’un homme en tenue de camou­­flage dans un bel esca­­lier de granit, couvert de carreaux de céra­­mique et de câbles pous­­sié­­reux. En parve­­nant sur le toit, je contemple l’ho­­ri­­zon tandis que le ciel prend des teintes orange au-dessus de ce qu’il reste de Sinjar. Des coups de feu résonnent au loin et un klaxon reten­­tit, les sons rebon­­dis­­sant le long des rues désertes. Sur un autre toit tout proche, je peux voir un combat­­tant yézidi local dire sa prière du soir, alors qu’il peut enfin reve­­nir dans la ville où il vivait avant la guerre. Des hommes jouent au foot, jusqu’à ce que la balle s’en­­vole et atter­­risse sur un toit, au-dessus de l’en­­droit où reposent leurs armes. Ce sont peut-être les premiers moments de joie et de détente que la ville connaît depuis long­­temps.

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Combats et bombar­­de­­ments ont ravagé la ville
Crédits : Cengiz Yar

De Dres­­den à Beyrouth, des villes du monde entier ont récu­­péré après des destruc­­tions massives et se sont recons­­truites. Mais reste à voir si le peuple de Sinjar trou­­vera la force de faire de même, au milieu de la peur, des luttes internes entre les poli­­ti­­ciens kurdes et irakiens, et avec si peu de ressources. Les drapeaux noirs de l’État isla­­mique flottent encore à quelques kilo­­mètres de là, et rien ne garan­­tit qu’ils ne revien­­dront pas pour reprendre la ville. Des centaines de milliers de Yézi­­dis restent dépla­­cés dans les villages alen­­tours, comme celui que je visite aux abords de Dohuk, à trois heures de route au nord de Sinjar. « Nous vivons dans des tentes, ici », me confie une vieille dame yézi­­die qui a fui la ville en août 2014. « Nous tirons de l’eau de ce ruis­­seau. Elle n’est pas propre mais c’est tout ce que nous avons. La situa­­tion est catas­­tro­­phique. » De nombreux Yézi­­dis accusent les forces pesh­­mer­­gas d’avoir fui devant Daech durant leur incur­­sion de l’an­­née dernière, les lais­­sant sans défense. Mais ils ne sont pas les seuls à blâmer ; la peur et la haine se sont répan­­dues comme une traî­­née de poudre parmi les habi­­tants arabes sunnites de la région. « Sinjar est entouré de villages arabes, et ce ne sont pas des gens biens », dit-elle. « Nous ne voulons pas d’eux dans le coin. Nous voulons des garan­­ties inter­­­na­­tio­­nales. Nous atten­­drons que le cas des Yézi­­dis soit débattu devant la Cour suprême, ensuite nous verrons. »

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Les combat­­tants kurdes ont une fois de plus barré la route à Daech
Crédits : Cengiz Yar

Sinjar était un endroit rela­­ti­­ve­­ment tolé­­rant et diver­­si­­fié avant sa capture, mais les Irakiens de la région accusent désor­­mais les sunnites d’avoir aidé l’EI à prendre posi­­tion à travers tout le pays. Un vieil homme assis tout près est intrai­­table : les habi­­tants dépla­­cés de Sinjar demandent qu’on leur assure que ce qui s’est produit par le passé ne risque pas d’ad­­ve­­nir à nouveau. Il ajoute qu’il veut que les sunnites soient chas­­sés — ou tués, si néces­­saire. De retour dans le 4×4, nous filons sur la route qui serpente vers les hauteurs du mont Sinjar. C’est la route qu’ont emprunté ceux qui ont fui Daech en août 2014. L’as­­phalte trace de longues courbes et des lacets le long du terrain escarpé. Des tas de vête­­ments sont épar­­pillés en de nombreux points de la route, comme si quelqu’un les avait semés d’une valise ouverte. Un pull-over rouge pour enfant retient mon atten­­tion alors que nous le dépas­­sons, puis une paire de petites chaus­­sures, et enfin un costume emmêlé près d’une robe à motif floral. Leurs couleurs ont pâli après tout ce temps passé sous le soleil ardent ; ils renferment les souve­­nirs vibrants de la terreur, de la fuite déses­­pé­­rée, du manteau de la guerre s’abat­­tant sur la montagne.


Traduit de l’an­­glais par Claire Mandon et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « Life after ISIS », paru dans Roads and King­­doms. Couver­­ture : Sinjar détruite, par Cengiz Yar.

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