par Charlene Alice Douard | 0 min | 22 février 2016

Le tuto­­riel

Il n’y a pas si long­­temps, dans un pays pas si loin­­tain, un Britan­­nique allait deve­­nir une icône pour toute une géné­­ra­­tion d’is­­la­­mistes euro­­péens partis combattre et mourir en Syrie et en Irak. Il s’as­­sied face à une webcam, dans la modeste maison de ses parents située sur la côte sud de l’An­­gle­­terre, et enre­­gistre un tuto­­riel de 90 minutes expliquant la façon dont il faut s’y prendre pour nouer conve­­na­­ble­­ment un turban… L’image est floue et l’éclai­­rage mauvais, mais suffi­­sam­­ment nette pour révé­­ler la figure d’un jeune homme à l’in­­croyable cheve­­lure noire. De part et d’autre de son visage, ses cheveux tombent en de longues boucles épaisses, dessi­­nant sur le col retourné de son blou­­son une ultime courbe folle. Le front est plus déli­­cat : de fines mèches l’ef­­fleurent, encer­­clant ses yeux noirs, son nez élégant et sa bouche char­­nue, jusqu’à l’orée de sa barbe sombre. Ifthe­­kar Jaman a l’air d’un mousque­­taire. Un Robin des Bois. Un Che Guevara. Et ce n’est pas un hasard. Le regard fixé droit devant lui, Ifthe­­kar examine son image, puis passe sa main d’un côté de sa cheve­­lure avant de l’apla­­tir de l’autre. « Assa­­lamu alay­­koum », dit-il, avant d’ajou­­ter : « OK… Euh… Je me disais que j’al­­lais faire un petit tuto­­riel sur, euh, les turbans. Parce que certains frères – je me demande s’il regarde – euh, @Reflec­­tio­­nofIs­­lam m’a demandé si je pouvais faire un tuto­­riel, donc je me suis dit ouais, j’vais faire ça. »

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Le tuto­­riel d’If­­the­­kar
Crédits : YouTube

Ifthe­­kar véri­­fie à nouveau de quoi il a l’air, et apla­­tit ses cheveux deux ou trois fois de plus. Il regarde son smart­­phone et lit à haute voix. « Hafi-m-m-muni », dit-il avant de se corri­­ger. « Hafid Munir, tu regardes ? Je fais ce tuto­­riel pour toi. Tague-moi, tague-moi comme ça je saurai que tu regardes. » Sans audience, le tuto­­riel n’a aucune raison d’être, Ifthe­­kar attend donc en silence, contem­­plant son image à l’écran. Il joint ses mains et les pose sur ses lèvres. Ses cheveux ne sont toujours pas à son goût, aussi recom­­mence-t-il à y passer la main, à les remettre en place, les ébou­­rif­­fer et les lisser. « Ces cheveux, c’est n’im­­porte quoi ma parole », se plaint-il, comme si quelqu’un le regar­­dait – ce qui ne sera le cas qu’au bout de quelques minutes. « Cool, merci mec », dit Ifthe­­kar en souriant à son portable. Puis, prenant une calotte musul­­mane, il s’éclair­­cit la gorge et commence. « D’ac­­cord », dit-il. « OK. Donc. D’abord, il te faut une coif­­fe… » Sur ces images, Ifthe­­kar Jaman avait 22 ans. Ses parents, Enu Miah et Hena Choud­­hury, étaient des immi­­grants de la première géné­­ra­­tion, venus du Bangla­­desh. Ils étaient arri­­vés en Angle­­terre en 1981 et s’étaient instal­­lés sur Hudson Road à Ports­­mouth, à quelques rues d’où est né Charles Dickens, et à vingt minutes à pied des quais d’où l’ami­­ral Nelson est parti pour Trafal­­gar. Comme des centaines d’autres émigrés bangla­­dais, Enu et Hena ont ouvert un restau­­rant dans lequel ils vendaient des kebabs, biryani, tandoori et frites avec sauce curry à empor­­ter, (livrai­­son gratuite pour des commandes de plus de 6 £). Le nom qu’ils ont donné à leur boutique, St Mary’s Kebab & Masalla, témoi­­gnait de la réus­­site du multi­­cul­­tu­­ra­­lisme, dans lequel l’État britan­­nique et les centaines de milliers de nouveaux citoyens venus de ses anciennes colo­­nies – que l’An­­gle­­terre a commencé à accueillir cinquante ans après la chute de son Empire – avaient placé leurs espoirs. Ports­­mouth a offert à Enu et Hena les éléments essen­­tiels d’une nouvelle vie pros­­père : un revenu décent, un loge­­ment, ainsi qu’un accès gratuit aux hôpi­­taux et aux écoles pour leurs quatre enfants. Mais il est diffi­­cile d’ai­­mer Ports­­mouth. Hudson Road compte parmi ses centaines de lotis­­se­­ments aux maisons mitoyennes ternes et sans arbres, où les habi­­tants sont rangés dans de soigneux aligne­­ments gris qui encerclent la ville, et figure parmi des dizaines de milliers d’autres répar­­tis dans toute la Grande-Bretagne provin­­ciale, portant des noms comme Luton, Droit­­wich ou Slough. Les rues prin­­ci­­pales de ces villes, certaines ayant été bombar­­dées durant la Seconde Guerre mondiale, d’autres n’ayant même pas cette excuse, ont été remplies de la même archi­­tec­­ture morne et des mêmes locaux tristes que ceux qui s’alignent sur la rue commerçante de Ports­­mouth. Tout à 1 €, Frigo­­land, Mille et Un Tapis… On y trouve Primark, dont les vête­­ments sont fabriqués au Bangla­­desh dans des ateliers sans fenêtres. Il y a aussi Galley Discount, qui accroche à ses fenêtres des t-shirts célé­­brant la misère. « Pas besoin de sexe : le gouver­­ne­­ment m’en­­cule tous les jours », affiche l’un d’eux. « Paren­­tal Advi­­sory : ne faites pas d’en­­fants », met en garde en autre.

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Enu et ses fils
Crédits : Famille Jaman

Enu repré­­sen­­tait la famille en dehors, dans le monde anglais. Hena vivait plutôt une exis­­tence d’ex­­pa­­triée, se rendant seule­­ment dans les quelques lieux – les maga­­sins asia­­tiques, la mosquée Jami, sa cuisine – où l’on parlait bengali. Son désin­­té­­rêt pour l’ap­­pren­­tis­­sage de l’an­­glais était en partie dû à son manque d’édu­­ca­­tion, mais c’était égale­­ment une forme de reven­­di­­ca­­tion. Reven­­di­­ca­­tion de sa culture et de ses tradi­­tions, de sa déter­­mi­­na­­tion et de sa fierté, qu’elle oppo­­sait à ce pays d’abon­­dance immé­­ri­­tée et de lamen­­ta­­tions exubé­­rantes. Enu et Hena crai­­gnaient de retrou­­ver un jour l’un de leurs trois fils dans la marée de jeunes Anglais qui passaient en titu­­bant la porte du St Mary’s Kebab & Masalla les vendredi et samedi soirs. La rue était égale­­ment bardée de promesses d’éva­­sion au rabais, dans les locaux cras­­seux succé­­dant aux commerces tradi­­tion­­nels : la disco­­thèque Heaven, le strip club The Fuzzy, et, dissi­­mulé derrière des fenêtres condam­­nées, sous un discret néon rose et bleu, « Adults Only », un sex-shop. Taman­­nah était l’aî­­née des enfants et la seule fille, après sont arri­­vés les garçons : Tuhin, Ifthe­­kar et le petit Musta­­kim. Au sein de la fratrie, Ifthe­­kar était le rêveur. Comme tant d’autres petits Anglais, il aimait se plon­­ger dans les histoires de Harry Potter et du Seigneur des anneaux. Ses parents l’ac­­cep­­taient, jusqu’à un certain point. Car c’étaient des histoires britan­­niques, issues des mytho­­lo­­gies cultu­­relles britan­­niques, qu’ils ne compre­­naient pas et qui ne leur inspi­­raient pas confiance – parti­­cu­­liè­­re­­ment à Hena. C’est pour cela que lorsqu’If­­the­­kar a eu 11 ans, ils l’ont envoyé durant un an dans une école privée de Londres pour y suivre un ensei­­gne­­ment isla­­mique. Cela semblait fonc­­tion­­ner. Ifthe­­kar a conservé ses tradi­­tions benga­­lis. Lorsqu’il a quitté l’école et trouvé un emploi de télé­­con­­seiller dans un centre d’ap­­pels pour la chaîne de Robert Murdoch Sky TV, c’était un jeune homme sobre et poli, appré­­cié de ses collègues et toujours calme avec ses clients, même lorsque l’un d’eux lui a un jour demandé si son nom se prononçait « Je suis un connard ». Les same­­dis, il était béné­­vole sur un stand da’wa dans la rue commerçante, où il distri­­buait, avec d’autres jeunes hommes respec­­tables du quar­­tier, des Coran aux passants et leur parlait d’Al­­lah et du prophète Maho­­met. Il portait alors un t-shirt jaune qui deman­­dait « La vie n’est-elle qu’un jeu ? », avec le i de « vie » en forme de bouteille et la silhouette d’une femme nue appuyée contre le e de « jeu », comme une des Drôles de dames. Ifthe­­kar, pour­­tant, n’avait pas cessé de rêver. Au contraire, l’is­­lam était devenu pour lui le fonde­­ment d’une nouvelle aven­­ture fantas­­tique. En ligne, il a commencé à se créer un person­­nage de héros guer­­rier musul­­man. Cela rele­­vait vrai­­sem­­bla­­ble­­ment de la piété reli­­gieuse. Certains auraient pu y voir des signes de radi­­ca­­li­­sa­­tion. « J’aime beau­­coup Oussama ben Laden, pour être franc », dit Ifte­­khar, l’air de rien, dans son tuto­­riel sur le turban. Mais pour lui, c’était plutôt un jeu de rôle, il s’était inventé une nouvelle iden­­tité qu’il incar­­nait au mieux – il s’in­­ven­­tait surtout le physique de l’em­­ploi. C’était pour lui « la simple et magni­­fique vérité de l’aban­­don de soi dans l’is­­lam », disait Ifthe­­kar. Avec toutes les pres­­crip­­tions que contient l’is­­lam sur la façon dont on doit se compor­­ter, s’ha­­biller ou ressem­­bler, l’image que vous renvoyez est ce que vous êtes. Pour Ifthe­­kar, Ben Laden avait l’air d’un « gars très gentil, un gars vrai­­ment cool », par consé­quent c’est ce qu’il devait être. « Il gardait sa barbe ici », dit Ifthe­­kar en indiquant ses pommettes. « J’aime aussi le côté natu­­rel. »

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Le modèle d’If­­the­­kar

C’était tout l’enjeu de son tuto­­riel sur le turban. Le look est primor­­dial et durant 90 minutes, Ifthe­­kar ne dévie jamais du thème de l’ap­­pa­­rence. Il parle de la façon dont il laisse pous­­ser ses cheveux et sa barbe, ce que certaines filles peuvent ne pas appré­­cier et ce qui peut les dissua­­der de se marier avec lui. Mais ce n’est pas grave, car sa barbe lui sert de « filtre, mon gars », repous­­sant ce qui est impur et indé­­si­­rable. Il montre à la caméra comment il enduit d’huile d’olive ses cheveux et sa barbe, puis comment il applique du khôl sur ses cils à l’aide d’une allu­­mette taillée. Il présente ensuite à son audience un sabre japo­­nais qu’il a acheté, et se filme fixant la caméra, tenant la lame sous ses yeux en la sortant de son four­­reau et rugis­­sant comme un ninja. Ifthe­­kar a la mâchoire infé­­rieure légè­­re­­ment avan­­cée, faisant paraître sa langue trop grande pour sa bouche, et lorsqu’il sourie, il place rapi­­de­­ment sa main devant son visage en disant que son sourire est plus laid que la plus laide de ses grimaces. Mais lorsqu’il est sérieux, il est plutôt joli garçon et il le sait. C’est pourquoi une grande partie des 90 minutes sont occu­­pées par Ifthe­­kar s’en­­traî­­nant à avoir l’air impas­­sible, yeux perçants cernés de khôl et sour­­cils fron­­cés du héros. Ifthe­­kar parlait d’avoir une femme plus comme un devoir qu’une envie réelle, et répri­­mande les jeunes musul­­manes qui lui disent qu’il est beau. Ses billets de blog, ses tweets, ses strea­­mings video et ses posts Face­­book étaient rare­­ment adres­­sés aux filles et Ifthe­­kar cessait de suivre celles qui postaient des photos où elles ne couvraient pas leur visage. Mais lorsque les garçons disaient qu’il avait belle allure, Ifthe­­kar ne pouvait s’em­­pê­­cher de décla­­mer combien il les aimait, se lançant souvent dans des tirades sur son atta­­che­­ment profond à ses frères. « Je vous jure – vous savez quoi ? – je vous aime mes frères », dit-il dans la vidéo. « Je veux juste que vous le sachiez. Je vous aime telle­­ment mes frères. C’est un truc que j’ai jamais vécu avant. J’ai­­me­­rais que nous, tous les frères, on puisse, je sais pas, avoir un bout de terre et tout ça et faire le Khila­­fah [le cali­­fat], tous ensemble. J’suis sérieux. Al-hamdu lillāh. » Ifthe­­kar n’était pas très éloquent et faci­­le­­ment distrait, digres­­sant sur son chat, avec lequel il jouait pendant des heures, et sur la façon dont il aimait tres­­ser ses cheveux et sa barbe, bien qu’il ne savait pas si tres­­ser sa barbe était haram… peut-être qu’un des frères qui regarde pour­­rait lui dire ? En tout cas il est sûr que tres­­ser ses poils de torse n’est pas seule­­ment haram, c’est aussi impos­­sible – vous compre­­nez pourquoi cela lui prend 90 minutes pour montrer comment enrou­­ler un bout de tissu autour de son crâne. Et malgré tout, il était modeste et avait ce petit air noncha­­lant, un charme presque fémi­­nin, typique du sud de l’An­­gle­­terre moderne, et il a vite rassem­­blé des centaines d’abon­­nés sur Twit­­ter. Impré­­gné de son amour pour ses frères et de leur amour pour lui – ils se vêtaient comme lui, qui se vêtait comment Oussama, évoquant par moments La Momie et Prince of Persia –, Ifthe­­kar a commencé à se voir comme un soldat de la foi et de la mort, un moudja­­hid, un djiha­­diste, et même, si Allah Le lui deman­­dait, un shahid – comme un martyr. Il était un exemple pour les autres, et il insis­­tait sur le fait que ce n’était pas parce qu’il était spécial, mais parce qu’il était guidé dans l’obs­­cu­­rité par la lumière écla­­tante de jannah, un mot qu’If­­the­­kar prononçait dans un souffle car ce n’est rien moins qu’un autre monde, un para­­dis parfait et éter­­nel, loin de Hudson Road et de Ports­­mouth, bien au-dessus de la Terre du Milieu et de tous les moldus. « J’ai­­me­­rais tous vous retrou­­ver à jannah mes frères, posés, à fumer une chicha », dit-il. « Hey, imagi­­nez les chats qu’on peut avoir à jannah ! Des énormes tigres – ou des lions ! – qui se baladent avec toi… » Il appe­­lait cette voie vers jannah le « chemin », et si tu accep­­tais ton destin et n’en déviais pas, si tu restais fidèle aux frères, alors Ifthe­­kar disait que c’était « être dessus sur le dîn, gars ». C’était l’autre raison derrière le tuto­­riel. Il fallait parta­­ger la connais­­sance, renfor­­cer la Frater­­nité et rester sur le « chemin » – et si cela voulait dire avoir une occa­­sion de bien s’ha­­biller et d’avoir l’air classe sur Ustream face à un public de plusieurs centaines de personnes, qui te tweetent et te suivent peut-être sur Face­­book, alors c’était cool aussi. Comme le disait Ifthe­­kar : « Tague-moi, tague-moi. » Ifthe­­kar Jaman a enre­­gis­­tré son tuto­­riel dans la nuit du 16 décembre 2012. Un an plus tard, presque jour pour jour, le 15 décembre 2013, dans les ruines ennei­­gées d’une ville de l’est de la Syrie du nom de Ghazwa al-Khair, Ifthe­­kar a été envoyé par une milice isla­­miste en combattre une autre et il est mort sur place, dans les premières minutes de sa première bataille, les jambes arra­­chées par un tank, ses entrailles écla­­bous­­sant la rue, ses longs cheveux noirs recou­­vrant son visage blêmi par la mort.

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Ifthe­­kar dans l’hi­­ver syrien
Crédits : Twit­­ter

Les moudja­­hi­­din

Le prophète Maho­­met naquit en 570 ap. J.-C. à La Mecque, dans l’ac­­tuelle Arabie saou­­dite. Bien qu’issu d’une famille noble, il devint orphe­­lin à six ans et le jeune garçon commença à travailler en aidant son oncle, un marchand nomade. Cette enfance inha­­bi­­tuelle, durant laquelle il connut les privi­­lèges aussi bien que la pauvreté, donnèrent à Maho­­met un point de vue diffé­rent sur le monde. Il gardait ses distances avec les conven­­tions sociales, se mariant avec une femme plus âgée, par amour, qu’il consi­­dé­­rait comme son égale. Il était égale­­ment un réfor­­ma­­teur qui – guidé par des visions divines qui commen­­cèrent à l’âge de 40 ans – combat­­tit les inéga­­li­­tés, l’im­­mo­­ra­­lité et l’anar­­chie tribale de l’Ara­­bie du VIIe siècle. Après sa mort, en 632 ap. J.-C., ses disciples commen­­cèrent à forma­­li­­ser ses ensei­­gne­­ments en un canon d’usages et de lois sacrées. Ce travail est encore en cours aujourd’­­hui, mais ses compo­­santes prin­­ci­­pales incluent le Coran, recueil des révé­­la­­tions divines faites à Maho­­met, les hadiths, des paroles rappor­­tées décri­­vant la sunna, le chemin de vie de Maho­­met, et la charî’a, qui est la trans­­po­­si­­tion de l’is­­lam en un ensemble de lois. C’est dans ces écrits que le terme « djihad » appa­­raît pour la première fois. La plupart des intel­­lec­­tuels estiment que le djihad implique une légi­­ti­­ma­­tion de la guerre. Il est fondé sur des notions de devoir sacré, de vertu et de sacri­­fice. Cela s’ap­­plique le plus souvent à une guerre contre l’op­­pres­­sion, qui défen­­drait notam­­ment les musul­­mans persé­­cu­­tés par les non-croyants et les apos­­tats. C’est sur cette idée de venir en aide à ses frères et sœurs musul­­mans, ainsi que l’en­­ga­­ge­­ment et la frater­­nité musul­­mane qu’elle implique, qu’est basé le concept du djiha­­diste étran­­ger itiné­­rant. Ces para­­mètres très géné­­raux laissent tout de même une large place au débat et à l’in­­ter­­pré­­ta­­tion. Tout comme il existe de nombreux mouve­­ments diffé­­rents à l’in­­té­­rieur du chris­­tia­­nisme, du catho­­li­­cisme au calvi­­nisme, l’is­­lam regroupe des musul­­mans sunnites, chiites, soufis, sala­­fistes, ismaé­­liens, ibadites et de nombreux autres. Comme c’est le cas pour les diffé­­rents groupes chré­­tiens, chaque branche de l’is­­lam prétend être infaillible. Et comme les chré­­tiens, ils exposent leurs argu­­ments de la manière que l’hu­­ma­­nité a toujours choisi pour commu­­niquer et argu­­men­­ter : par le biais d’his­­toires, dans ce cas un mélange très inven­­tif de faits, de fables, de méta­­phores et de para­­boles.

C’est le genre de combats dont sont faites les légendes.

L’une des consé­quences de cette diver­­sité et de l’in­­ven­­ti­­vité au sein de l’is­­lam, c’est que le djihad a recou­­vert diffé­­rentes signi­­fi­­ca­­tions à diffé­­rents moments de l’his­­toire pour diffé­­rents musul­­mans. Dans les premiers siècles de l’is­­lam, les forces arabes conquirent la majeure partie du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, ainsi que le Portu­­gal, la quasi-tota­­lité de l’Es­­pagne et même une petite partie du sud de la France. Cet empire est ce à quoi se réfèrent de nombreux musul­­mans lorsqu’ils parlent du « cali­­fat », et dans le contexte de ce premier impé­­ria­­lisme isla­­mique, de nombreux intel­­lec­­tuels donnèrent au djihad une signi­­fi­­ca­­tion expli­­ci­­te­­ment mili­­taire et expan­­sive. Après que les Mongols ont détruit Bagdad en 1258 et alors que les chré­­tiens euro­­péens commençaient à repous­­ser le cali­­fat, pour finir par expul­­ser les musul­­mans d’Eu­­rope, le djihad  recou­­vrit de plus en plus souvent une signi­­fi­­ca­­tion spiri­­tuelle, dési­­gnant un vaste combat inté­­rieur pour accé­­der à la vertu. Au XVIIIe siècle, un nouveau courant doctri­­naire de l’is­­lam, le sala­­fisme, prônant une lecture litté­­rale des textes anciens et la puri­­fi­­ca­­tion abso­­lue par le feu et l’épée, s’em­­para de l’Ara­­bie saou­­dite et ressus­­cita la part sanglante du djihad. Les sala­­fistes firent cause commune avec ces musul­­mans des pays nord-afri­­cains de l’an­­cien cali­­fat, qui combat­­taient le colo­­nia­­lisme euro­­péen. Dans ce nouveau contexte anti-colo­­nial, le djihad réin­­cor­­pora les idées de guerre noble, de devoir moral et de lutte défen­­sive, posi­­tion­­nant le djihad à la croi­­sée des chemins entre la droi­­ture morale et l’es­­prit révo­­lu­­tion­­naire. En consé­quence de quoi le djihad devint une des pierres angu­­laires d’un nouveau courant réfor­­miste qui émer­­gea au début du XXe siècle dans le monde arabe, souvent appelé « islam poli­­tique ». Son expres­­sion la plus influente, les Frères Musul­­mans, fut fondée en 1928 en Egypte sous la devise : « Allah est notre objec­­tif. Le prophète est notre guide. Le Coran est notre Loi. Le djihad est notre voie. Mourir dans la voie d’Al­­lah est notre ultime espoir. » Avec le déclin du colo­­nia­­lisme, les isla­­mistes chan­­gèrent de cible pour s’at­­taquer aux régimes arabes auto­­cra­­tiques nouvel­­le­­ment établis (et, en Pales­­tine, au tout nouvel État juif d’Is­­raël). L’is­­lam poli­­tique s’op­­po­­sant égale­­ment à l’ex­­ploi­­ta­­tion des faibles par les riches et les puis­­sants, les Frères Musul­­mans semblaient avoir de nombreux points communs avec le marxisme. Mais la guerre froide se char­­gea de mettre en évidence les diffé­­rences concep­­tuelles entre les deux visions. Les révo­­lu­­tion­­naires conven­­tion­­nels visaient le pouvoir, quand les isla­­mistes aspi­­raient au para­­dis. Pour les marxistes, le pouvoir était un but attei­­gnable, mais pour les isla­­mistes le para­­dis ne pouvait être atteint sur cette terre, faisant de leur lutte pour ce but sacré, le djihad, un combat éter­­nel. Sans comp­­ter que les marxistes sont athées, et pour cette raison l’œuvre de Satan. Les derniers doutes qui pouvaient encore subsis­­ter sur le fait que l’Union sovié­­tique était l’en­­nemi de l’is­­lam dispa­­rurent lorsque Moscou enva­­hit l’Af­­gha­­nis­­tan musul­­man en 1980. La résis­­tance afghane contre l’URSS vit briè­­ve­­ment les moudja­­hi­­din faire cause commune avec les forces occi­­den­­tales, et notam­­ment la CIA, qui les soute­­naient. Cette guerre de résis­­tance par des bergers aux pieds nus, armés de fusils de la Première Guerre mondiale contre une armée impé­­riale sans foi ni loi aux forces presque illi­­mi­­tés et tech­­no­­lo­­gique­­ment supé­­rieure, évoque les plus célèbres récits humains : l’homme contre le monstre, David contre Goliath, Saint Georges contre le dragon, et même, dans le contexte ciné­­ma­­to­­gra­­phique actuel, Luke Skywal­­ker contre l’Em­­pire. C’est le genre de combats dont sont faites les légendes, et son roman­­tisme vertueux atti­­rait aussi bien de réels aspi­­rants guer­­riers du monde entier, dont un jeune fils de milliar­­daire saou­­dien nommé Oussama ben Laden, que le plus connu des cheva­­liers vengeurs améri­­cains, John Rambo, dont la troi­­sième aven­­ture, Rambo III, se déroule préci­­sé­­ment en Afgha­­nis­­tan.

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Crédits : Muham­­mad Manwar Ali

Un autre homme, ayant sa part dans l’his­­toire de l’Af­­gha­­nis­­tan, est devenu l’un des plus grands recru­­teurs britan­­niques de djiha­­distes étran­­gers. Lorsque nous nous sommes rencon­­trés dans ses modestes bureaux d’une autre ville provin­­ciale britan­­nique grisâtre, Ipswich, Muham­­mad Manwar Ali m’a raconté qu’il avait envoyé telle­­ment de Britan­­niques combattre à l’étran­­ger qu’il avait arrêté de comp­­ter et pouvait seule­­ment esti­­mer leur nombre à une centaine. Mais c’était le passé. Manwar a aujourd’­­hui 56 ans et il est à le tête d’une paci­­fique orga­­ni­­sa­­tion musul­­mane britan­­nique, JIMAS (Jamiat Ihyaa Minhaaj al-Sunnah). Mais il se souvient encore de l’at­­trait de l’Af­­gha­­nis­­tan, et de la sensa­­tion élec­­tri­­sante de porter une arme. « Je me souviens du temps où j’en portais une », dit-il. « Tu te sens fort, puis­­sant, comme si tu pouvais conqué­­rir le monde. On se bala­­dait dans une jeep déca­­po­­table dans les plaines d’Af­­gha­­nis­­tan, et ma voix inté­­rieure hurlait : “Yeah !” Je me souviens que je n’avais peur de rien. J’ai vu des gens pleu­­rer alors que je ne ressen­­tais person­­nel­­le­­ment rien de tout ça. Les armes, la guerre, toutes choses… je prenais mon pied. On prenait tous notre pied. » Comme pour les parents d’If­­the­­kar Jaman, Enu et Hena, l’his­­toire de Manwar commence dans l’ouest du Pakis­­tan, devenu plus tard le Bangla­­desh, où il est né et a été élevé. Son enfance a été mouve­­men­­tée. « Je suis né en 1959 et j’ai connu la guerre indo-pakis­­ta­­naise de 1965, puis la guerre de 1971 », dit-il. La guerre de 1971, établis­­sant l’in­­dé­­pen­­dance du Bangla­­desh vis-à-vis du Pakis­­tan, fut l’une des plus sanglante du XXe siècle. Le bilan varie selon les sources, mais en huit mois de conflit, on estime le nombre de morts entre plusieurs centaines de milliers et trois millions de personnes. Les cibles privi­­lé­­giées étaient les intel­­lec­­tuels, les pro comme les anti-Pakis­­tan. « Mon père, qui était profes­­seur et pro-Pakis­­tan, a été empri­­sonné pendant deux ans et demi », raconte Manwar. « Mon frère aîné a été tué, comme 22 autres membres de ma famille. Certains sont morts dans des bombar­­de­­ments près de la fron­­tière. D’autres ont été massa­­crés au couteau. J’ai vu des massacres, des combats, la pauvreté. » Cela a été, pour Manwar, une enfance trau­­ma­­ti­­sante. « Et je suis sûr que ça a eu un impact. » Mais Manwar était égale­­ment excité par cette violence. « Dès mon plus jeune âge, j’ai toujours aimé les armes et les films de guerre », dit-il. « À 12 ans, je voulais m’en­­ga­­ger dans l’ar­­mée de l’air. » Manwar est parti vivre en Grande-Bretagne avec ses parents en 1975. Comme Ifthe­­kar, il était très pieux, lisait le Coran en arabe au moins une fois par mois dès l’âge de 11 ans et diri­­geait les prières à la mosquée quand il a eu 15 ans. En 1979, alors qu’il étudiait l’in­­for­­ma­­tique à King­s­ton Poly­­te­ch­­nic, il a rejoint le groupe des étudiants musul­­mans. Cela a été une décep­­tion. Beau­­coup de musul­­mans avaient récem­­ment immi­­gré et souhai­­taient plus que tout s’in­­té­­grer. « On voyait rare­­ment une barbe ou un voile », dit Manwar. Manwar voulait quelque chose de plus passionné et de vivant. Une géné­­ra­­tion plus tard, Ifthe­­kar n’avait qu’à ouvrir Google pour trou­­ver des musul­­mans radi­­caux, mais dans les années 1970, Manwar a dû cher­­cher durant des années dans les biblio­­thèques les textes des discours de Hassa al-Banna, fonda­­teur des Frères Musul­­mans, et de Sayyid Qutb, leur chef dans les années 1950. Puis, dans les années 1980, un groupe de moudja­­hi­­din afghans s’est rendu à Londres pour collec­­ter des fonds, et Manwar a enfin trouvé des frères d’arme. « Je suis allé les voir », dit Manwar, « et ils nous ont parlé de jeunes garçons combat­­tant avec des couteaux et des fusils de la Première Guerre mondiale, ils nous ont raconté comment l’ar­­mée russe en tuait des milliers, ce genre d’his­­toires de massacres. » Manwar était en extase. « Alors j’ai donné mes 10 £ et c’est comme ça que je me suis laissé entraî­­ner. Je pensais qu’il fallait vivre nous-mêmes les vertus du djihad. Je pensais pouvoir appor­­ter ma contri­­bu­­tion pour chan­­ger les choses. »  

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Des moudja­­hi­­din durant la guerre d’Af­­gha­­nis­­tan
Crédits : Erwin Fran­­zen

Après plusieurs mois de négo­­cia­­tions pour se faire intro­­duire et créer des contacts, Manwar a financé son voyage pour Amster­­dam, puis Pesha­­war au nord du Pakis­­tan. Dans chacune des villes, il était longue­­ment inter­­­rogé par plusieurs respon­­sables moudja­­hi­­din, qui le ques­­tion­­naient sur ses connais­­sances reli­­gieuses et sur sa famille, et évaluaient sa moti­­va­­tion. Fina­­le­­ment, il a reçu la permis­­sion de se rendre en Afgha­­nis­­tan. À ce moment-là, Manwar avait fini ses études et travaillait en tant qu’in­­gé­­nieur pour British Tele­­com. On prenait ses voyages pour le djihad pour un pèle­­ri­­nage annuel. Alors que ses collègues allaient en vacances en Cornouailles, en Floride ou bien dans les îles grecques, Manwar passait ses deux ou trois semaines de vacances à combattre en Afgha­­nis­­tan et avec d’autres groupes de moudja­­hi­­din en Birma­­nie et au Cache­­mire. De retour au bureau, lorsque ses collègues montraient leurs photos de vacances, Manwar faisait passer des photos de lui à côté de tanks et tenant un AK-47. Comme soldat de la guerre froide, Manwar était un héros. Il est vite devenu recru­­teur. L’un de ceux qu’il a convain­­cus d’al­­ler combattre est Usama Hasan. « J’al­­lais aux grandes mani­­fes­­ta­­tions à Londres », dit Hasan. « Elles étaient orga­­ni­­sées par les gars d’Af­­gha­­nis­­tan et c’est comme ça que j’ai entendu pour la première fois parler du djihad, de l’oumma, d’un retour à l’is­­lam pur et d’un cali­­fat s’éten­­dant sur le monde entier. Je pensais que ce n’était que des discours. Puis Manwar et les autres ont dit : “Nous devons être concrets. Nous devons physique­­ment prendre part au devoir sacré.” » Certains jour­­naux décrivent ce genre d’en­­tre­­prise de persua­­sion comme du « lavage de cerveaux ». Manwar préfère le mot « coaching ». Il dit que le cœur de sa tech­­nique était le story­­tel­­ling, l’art de la narra­­tion. Il racon­­tait à ses proté­­gés des légendes de guerre et d’aven­­ture, de vertu et de justice, « d’un idéal cheva­­le­­resque, de bravoure, de libé­­ra­­tion d’es­­claves ». Il se réfé­­rait à d’an­­ciens mythes, dres­­sant des paral­­lèles entre la persé­­cu­­tion de Moïse par Pharaon et la suppres­­sion de toute contes­­ta­­tion par le gouver­­ne­­ment égyp­­tien. Il construi­­sait ses récits afin qu’ils déclenchent chez ses disciples une fureur vertueuse. « Tu fais monter leur colère. Tu crées un senti­­ment géné­­ral d’at­­taque contre les musul­­mans, d’ex­­ploi­­ta­­tion. Puis tu leur dis comment orien­­ter leur colère, que de là vien­­dra leur salut, que combattre en Afgha­­nis­­tan est juste. » Cela a fonc­­tionné. Hasan est parti combattre en Afgha­­nis­­tan. D’autres sont partis au Cache­­mire, en Bosnie, en Tchét­­ché­­nie.

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Usama Hasan
Crédits : Leo Hornak/Quilliam Foun­­da­­tion

Aujourd’­­hui, Hasan est un imam paci­­fique et milite contre Al-Qaïda et Daech avec la fonda­­tion Quilliam, un groupe de réflexion sur un islam modéré, installé dans le centre de Londres. Mais il dit toujours se sentir attiré par le djihad. « Je me consi­­dère encore chan­­ceux d’avoir pu faire parti de ça », dit Hasan. « C’était une époque diffé­­rente. Je n’étais pas marié et encore vierge. La vie, c’est la décou­­verte de soi, on se déve­­loppe, et j’ai été énor­­mé­­ment enri­­chi par ces périodes passées en Afgha­­nis­­tan. C’est l’une des expé­­riences les plus inspi­­rantes de ma vie. »

Le contre­­coup

Bien que la guerre ait été une expé­­rience fantas­­tique, le contre­­coup a été dévas­­ta­­teur. « Après avoir pris Kaboul, je pensais qu’on aurait un état isla­­mique, la paix et la pros­­pé­­rité », dit Hasan. « Mais au lieu de ça, il y a eu une guerre féroce entre les moudja­­hi­­din. Je me suis rendu compte qu’on avait une inter­­­pré­­ta­­tion du Coran très étroite et super­­­fi­­cielle, et que les choses n’étaient pas aussi simples qu’on le pensait. » Manwar était pour sa part décou­­ragé. « Quand tu es dans le feu de l’ac­­tion, tu n’as pas le temps de réflé­­chir », dit-il. Lorsque les combats étaient termi­­nés, toute­­fois, peu importe où il se trou­­vait, Manwar obser­­vait les hommes autour de lui et les voyait insa­­tis­­faits. « En Birma­­nie, c’était pareil », assure-t-il. « Au Cache­­mire, en Bosnie, en Tchét­­ché­­nie, partout, c’était la même chose. Ils se retour­­naient les uns contre les autres. Tout ça, c’était de la poli­­tique. C’est ma grande décep­­tion. » Lorsque les djiha­­distes britan­­niques ont commencé à avoir des doutes, il leur a été diffi­­cile de les oublier. Hasan en a conclu que les djiha­­distes étaient confron­­tés au même dilemme que les huma­­ni­­taires. Peu importe à quel point vous voulez libé­­rer les gens, en agis­­sant en leur nom, il est impos­­sible de ne pas nuire à leur liberté. « En tant que djiha­­diste étran­­ger, tu es para­­chuté avec des idées naïves sur le djihad et tu fais ça pour ta pomme », dit-il. « Tu n’aides pas vrai­­ment l’Af­­gha­­nis­­tan. » Manwar est d’ac­­cord. « Il devrait y avoir de l’hu­­mi­­lité et l’en­­vie de servir », dit-il. « C’est pas à toi d’être aux commandes et de dire : “On va vous dire comment faire.” » Réali­­ser qu’on n’avait en réalité pas besoin des étran­­gers a été une autre prise de conscience terrible. L’Af­­gha­­nis­­tan, le Cache­­mire et la Birma­­nie ne manquaient pas de soldats et les étran­­gers avaient bien souvent beau­­coup moins d’ex­­pé­­rience que les habi­­tants locaux. En outre, de nombreux éléments suggèrent que les étran­­gers contri­­buaient à empi­­rer une situa­­tion déjà compliquée. « On faisait pleu­­rer encore plus de mères », dit Manwar. Lorsqu’il a relu les textes, Manwar a trouvé dans l’is­­lam très peu de justi­­fi­­ca­­tion de ses actes. « Le para­­dis est un lieu de paix », dit-il. « Il n’est pas pour des gens pétris de haine et de rancœur. »

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Des moudja­­hi­­din en 1985
Crédits : Erwin Fran­­zen

Après avoir combattu pendant 15 ans et envoyé tant de jeunes hommes à la guerre et la mort qu’il en perdait le compte, les doutes de Manwar se sont trans­­for­­més en crise exis­­ten­­tielle. Il a commencé à voir les histoires qu’il racon­­tait non pas comme exal­­tantes, mais comme malhon­­nêtes et mani­­pu­­la­­trices. Selon lui, les musul­­mans – pour lui, cela signi­­fie les sala­­fistes – ne pouvaient qu’être des victimes et ne pouvaient qu’être vertueux. « Tout ce qui pouvait me contre­­dire, je le reje­­tais », dit Manwar. « Je leur disais : “L’Oc­­ci­dent exploite les musul­­mans.” Je racon­­tais que le conflit entre sunnites et chiites était de la faute d’Is­­raël. N’im­­porte quelle théo­­rie conspi­­ra­­tion­­niste, je tombais dedans. C’était toujours de la faute des juifs et d’Is­­raël, jamais la nôtre. On était tota­­le­­ment hors de cause. » Il se voyait comme un soldat sacré de la vérité. Mais à présent, il est ébahi par sa capa­­cité d’aveu­­gle­­ment. Dire que les moudja­­hi­­din faisaient cela pour Allah signi­­fiait ne pas voir les milliards de dollars et les missiles Stin­­ger qu’ils rece­­vaient des États-Unis. Dire que les moudja­­hi­­din sont des héros vertueux signi­­fiait igno­­rer la corrup­­tion de leurs chefs, « et qu’une grande partie de notre argent allait aux fils et filles de ces chefs dans des univer­­si­­tés en Malai­­sie », affirme Manwar. « On était telle­­ment bizarres, telle­­ment bêtes. J’ai dit ces choses. Est-ce que j’y croyais vrai­­ment ou était-ce juste une habi­­tude ? Une posture creuse ? » La réponse la plus complai­­sante, dit-il, serait de dire que ces histoires étaient des lieux communs. La plus honteuse et honnête serait de dire qu’il ne servaient qu’eux-mêmes. Pourquoi se battait-il ? « Parce que je voulais me battre. J’étais en colère, hypo­­crite, arro­­gant. Je voulais y aller pour moi, pour des raisons person­­nelles. » L’in­­tros­­pec­­tion de Manwar a été alimen­­tée par une vérité dure à avaler. Le monde est plus complexe qu’un fantasme de djiha­­diste. Consi­­dé­­rer le monde avec cette forme de « pureté surna­­tu­­relle » signi­­fie, en vérité, le voir avec une simpli­­cité inhu­­maine. « Je disais souvent : “On essaie d’ai­­der le peuple du Cache­­mire.” Mais 20 à 30 % des Cache­­mi­­ris voulaient rester indiens. Il fallait donc les igno­­rer. Il fallait se dire : “Ils ne comptent pas. Ils devraient être tués.” » À présent, les croyances de Manwar sont pleines de nuance et de ques­­tion­­ne­­ments, ce qu’il aurait par le passé quali­­fié d’hé­­ré­­sie, mais qu’il voit aujourd’­­hui comme une belle mosaïque humaine, faite de millions de points de vue diffé­­rents. « Plus je lisais, moins j’étais sûr de ce que je savais », dit-il. Il s’émer­­veille des réali­­sa­­tions humaines, qu’elles soient musul­­manes ou kufr. « Dieu a donné des dons à chacun d’entre nous », dit-il. « Tout le monde est intel­­li­gent et a du poten­­tiel, il y a telle­­ment de choses superbes qui viennent de non musul­­mans. Comment peut-on igno­­rer tout cela et dire : “Dieu a dit” ou “le prophète a dit” ? Comment pouvons-nous igno­­rer la complexité du monde ? Comment peut-on igno­­rer les Israé­­liens qui souhaitent vivre en paix ? »

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De retour à Londres, Manwar a convaincu certains parti­­sans comme Hasan d’aban­­don­­ner le combat.

Tous les djiha­­distes n’ont pas vécu la même décep­­tion après l’Af­­gha­­nis­­tan. La défaite de Moscou en 1989 et l’énorme coût de cette guerre ont aidé à accé­­lé­­rer la chute de l’Union sovié­­tique et du bloc de l’Est. Durant un certain temps, l’Oc­­ci­dent se répé­­tait que le climat de victoire et de paix serait perma­nent et même, selon le titre d’un livre célèbre à l’époque, que l’his­­toire arri­­vait à sa fin. Mais pour de nombreux moudja­­hi­­din, pour qui le djihad était éter­­nel, la défaite d’une super­­­puis­­sance apos­­tate n’était qu’un encou­­ra­­ge­­ment pour s’at­­taquer à la suivante. Au Soudan et plus tard en Afgha­­nis­­tan, Oussama ben Laden a créé un nouveau groupe, Al-Qaïda, composé de combat­­tants de la guerre d’Af­­gha­­nis­­tan et d’an­­ciens membres des Frères Musul­­mans réso­­lus à combattre les États-Unis. D’autres djiha­­distes ont égale­­ment trouvé de nouvelles guerres pour se tenir occu­­pés, notam­­ment contre les anciens alliés serbes de l’URSS en Bosnie et leurs succes­­seurs russes en Tchét­­ché­­nie. De retour à Londres, Manwar a convaincu certains parti­­sans comme Hasan d’aban­­don­­ner le combat. D’autres l’ont dénoncé comme un traître. Il y avait parmi eux trois autres prédi­­ca­­teurs isla­­miques, tous venus du Moyen-Orient, et tous du même âge que Manwar : Abu Qatada le Pales­­ti­­nien, Abu Hamza l’Égyp­­tien, et Omar Bakri Muham­­mad le Syrien. Le nouveau message de Manwar était que les musul­­mans devaient obéir aux lois du pays dans lequel ils vivent et appré­­cier la géné­­ro­­sité de pays offrant aux immi­­grants loge­­ment, écoles et hôpi­­taux. Mais les plus radi­­caux pensaient que les immi­­grants musul­­mans avaient tort d’es­­sayer de s’in­­té­­grer, qu’ils n’étaient pas britan­­niques et ne le seraient jamais, qu’ils devaient reje­­ter le kufr et le dar al-harb pour suivre unique­­ment la charia et donner leurs fils au djihad, dont le but est d’éta­­blir un nouveau cali­­fat. Lorsque Manwar affir­­mait que les choses étaient plus compliquées, les radi­­caux répon­­daient que non, que c’était simple. Qu’il s’agis­­sait d’une lutte sacrée, d’une confron­­ta­­tion mythique entre le Bien et le Mal. C’est pour cela qu’ils se sont féli­­ci­­tés du 11 septembre. En accen­­tuant la sépa­­ra­­tion entre chré­­tiens et musul­­mans, ils la clari­­fiaient. Ces prin­­cipes radi­­caux attirent parti­­cu­­liè­­re­­ment les jeunes. Ils entrent en réso­­nance avec l’alié­­na­­tion de la jeunesse et la margi­­na­­li­­sa­­tion des immi­­grants. La solu­­tion auto-sacri­­fi­­cielle – le djihad – est égale­­ment vécue comme roman­­tique et héroïque. Des centaines de nouvelles écoles isla­­miques ont surgi à travers toute l’Eu­­rope. Au début, les imams et les parents étaient ravis. Voyez ces bons garçons que cette nouvelle géné­­ra­­tion a produit ! Voyez comme ils sont au-dessus de cette jeunesse perdue, des jeunes blancs dans l’er­­rance autour d’eux ! Mais la diffé­­rence entre les immi­­grants de première et deuxième géné­­ra­­tion est grande. Les parents et les enfants gran­­dissent dans des cultures et des envi­­ron­­ne­­ments linguis­­tiques diffé­­rents, et Inter­­net, avec ses forums-caisses de réso­­nance et ses réseaux sociaux-silos, sépare encore plus les jeunes des musul­­mans plus âgés. En ligne, Ifthe­­kar et d’autres jeunes musul­­mans ont trouvé des chei­­khs, des forums et des fatwas par mail, allant bien au-delà de ce qu’ils pouvaient entendre à la mosquée locale, décla­­rant que le chiisme était une apos­­ta­­sie, les kufr des souillures, et décri­­vant le djihad non seule­­ment comme une obli­­ga­­tion mais égale­­ment comme un Call of Duty gran­­deur nature. Ensei­­gne­­ment super­­­fi­­ciel, souvent plus gang­s­té­­riste que prédi­­ca­­teur, ce djihad en ligne est un véri­­table manuel under­­ground pour la jeunesse.

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Début 2011, une vague de révoltes popu­­laires qui a vite pris le nom de Prin­­temps Arabe a emporté le Moyen-Orient. Bien qu’eux-mêmes anti-démo­­cra­­tiques, les radi­­caux isla­­miques ont vite appris à surfer sur la vague de la protes­­ta­­tion. Ils contes­­taient le pouvoir en place dans le monde arabe. Les Frères Musul­­mans ont même tenu un an au pouvoir en Égypte. Lorsque les troubles se sont propa­­gés en Syrie, les protes­­ta­­tions sont vite deve­­nues une rébel­­lion et les rebelles – en posi­­tion d’in­­fé­­rio­­rité par rapport à un régime auto­­ri­­taire au pouvoir depuis 40 ans, dirigé par le président alaouite Bachar el-Assad – se sont rapi­­de­­ment reven­­diqués comme djiha­­distes.

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L’en­­trée de la ville
Crédits : Mahmut Hamsici

Ifthe­­kar avait souvent parlé de son souhait d’émi­­grer au Moyen-Orient. Person­­nel­­le­­ment, il se consi­­dé­­rait déjà comme un djiha­­diste. En mai 2013, ayant disant à ses parents qu’il allait apprendre l’arabe et peut-être aider les réfu­­giés syriens, il a pris un aller simple pour la Turquie et un bus pour la ville de Reyhanlı, située au sud du pays à la fron­­tière turque avec la Syrie. « J’y suis allé seul », a-t-il confié à Shiraz Maher, ancien radi­­ca­­lisé lui aussi, aujourd’­­hui cher­­cheur au Centre inter­­­na­­tio­­nal des études de la radi­­ca­­li­­sa­­tion du King’s College de Londres. « Je ne voulais pas que quelqu’un vienne avec moi, parce que je ne savais pas où j’al­­lais dormir ou ce que j’al­­lais faire. Je voulais juste placer ma confiance en Allah. » Le but d’If­­the­­kar était de rejoindre un groupe de rebelles syriens du nom de Jabhat al-Nusra. Parmi les nombreux groupes d’in­­sur­­gés syriens, le Front al-Nosra était le plus effec­­tif et, comp­­tant dans ses rangs de nombreux anciens membres d’Al-Qaïda en Irak, il était en Syrie la filiale offi­­cielle d’Al-Qaïda. Ifthe­­kar n’avait aucune idée de la façon dont il allait traver­­ser la fron­­tière afin de rejoindre le groupe. Mais, comme Maher l’a écrit dans le New States­­man, dans le bus vers Reyhanlı, Ifthe­­kar a repéré un homme avec une barbe, lui a proposé un peu de son parfum sans alcool et s’est présenté. L’homme venait d’une ville du nord de la Syrie, Alep. Il a rapi­­de­­ment compris qu’If­­the­­kar était un aspi­­rant djiha­­diste. Quelques heures plus tard, le duo avait traversé la fron­­tière et roulait vers Alep dans la voiture de l’homme. À son arri­­vée, Ifthe­­kar s’est rendu direc­­te­­ment au poste de comman­­de­­ment de Jabhat al-Nusra. Ifthe­­kar était un djiha­­diste auto-sélec­­tionné. Mais Jabhat al-Nusra utili­­sait encore des méthodes de recru­­te­­ment à l’an­­cienne – examen minu­­tieux du profil du candi­­dat, recom­­man­­da­­tion, véri­­fi­­ca­­tion des anté­­cé­­dents –, et Ifthe­­kar ne connais­­sait personne dans le groupe, ni aucun adepte pouvant se porter garant pour lui. Sa demande a été reje­­tée. « J’étais en larmes », a dit Ifthe­­kar à Maher. « J’étais dévasté. C’était tout ce pour quoi j’étais venu. » Ifthe­­kar a erré dans la ville et il est entré dans un café, où il a rencon­­tré un combat­­tant algé­­rien d’un autre groupe, l’État isla­­mique en Irak et au Levant (EIIL à l’époque). Ifthe­­kar n’avait jamais entendu parler de ce groupe. « Mais je me suis rensei­­gné », a-t-il dit à Maher, « et ils étaient super. » Daech a examiné le profil d’If­­the­­kar durant deux semaines, puis lui a donné un entraî­­ne­­ment mili­­taire basique et, comme première mission, un service de garde.

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Ifthe­­kar
Crédits : Twit­­ter

Le laxisme de Daech vis-à-vis du recru­­te­­ment lui a permis d’at­­ti­­rer dans ses rangs des milliers de djiha­­distes étran­­gers. La plupart venaient du Moyen-Orient ou d’Afrique du Nord, mais Ifthe­­kar a égale­­ment rencon­­tré des Britan­­niques, des Français, des Alle­­mands, des Scan­­di­­naves, des Belges et d’autres venus des Amériques et d’Asie. Le groupe était égale­­ment complexe et orga­­nisé d’une autre manière. Ses comman­­dants étaient bien souvent des vété­­rans de l’ar­­mée de Saddam Hussein, avec l’ex­­pé­­rience du terrain contre l’Irak et les États-Unis. Il était struc­­turé en dépar­­te­­ments finance, logis­­tique, éner­­gie, éduca­­tion et santé. Il avaient une équipe média produi­­sant des vidéos de combats et des massacres préten­­du­­ment perpé­­trés par les forces d’As­­sad. Ils produi­­saient égale­­ment un flux régu­­lier de diffu­­sions en ligne de combat­­tants étran­­gers encou­­ra­­geant d’autres à se joindre à eux et dénonçant l’Oc­­ci­dent sur Twit­­ter, Face­­book, Tumblr et ask.fm. Avec son audience en ligne et sa belle gueule, Ifthe­­kar est rapi­­de­­ment devenu la star de l’équipe média. Ifthe­­kar, pour sa part, se délec­­tait de toute cette atten­­tion. Il était main­­te­­nant un véri­­table soldat héroïque, racon­­tant sa propre légende en selfies et en tweets. Il a pris le nouveau nom  d’Ab­­dur­­rah­­man al-Britani et a commencé à se prendre en photo, regard impas­­sible vers la caméra, longs cheveux flot­­tant au vent, partout où il allait, les mêlant à des photos de chats et de plats qu’il cuisi­­nait. Plusieurs photos sont deve­­nues virales. L’une d’elle était d’If­­the­­kar, air sévère et cheveux au vent, traver­­sant le désert en turban noir à l’ar­­rière d’un pick-up, un fusil dans le dos et des drapeaux noirs isla­­miques flot­­tant derrière lui. Sur un autre selfie, il était assis à l’ar­­rière d’un pick-up, une cartouche entre les dents. Sur un troi­­sième, il se repo­­sait sur le sol d’une maison avec un autre djiha­­diste britan­­nique, en jeans et bottes, portant un turban noir, une mitrailleuse AK-47 négli­­gem­­ment niché entre les jambes, un grand tapis brun posé comme un poncho sur ses épaules. Il avait l’air d’un guer­­rier vaga­­bond, d’un cowboy sur la route, se repo­­sant après une dure jour­­née au ranch. Les tweets d’If­­the­­kar se diffu­­saient comme de nouveaux hadiths. « Il y a des gens qui pensent que le djihad en Syrie c’est du combat 24 h sur 24, 7 jours sur 7, mais c’est plus détendu que ça », a-t-il écrit le 21 septembre 2013. « Ils appellent ça un djihad quatre étoiles. » Une autre phrase qui a eu son petit succès parle de l’hy­­po­­cri­­sie des Occi­­den­­taux, niant l’hé­­roïsme du djihad. « Si un homme quitte sa maison pour se battre pour les oppri­­més, ça paraît héroïque, jusqu’à ce qu’on y ajoute “un homme musul­­man” », a-t-il tweeté le 30 novembre. « Dans ce cas-là c’est un terro­­riste-extré­­miste. C’est le point de vue de l’Oc­­ci­dent. Oussama ben Laden était un héros quand il est parti pour combattre les Sovié­­tiques, c’était dans un article. » Ifthe­­kar n’a pas tardé à atteindre les 3 000 abon­­nés sur Twit­­ter.

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Ifthe­­kar en Syrie près d’une inscrip­­tion disant « État isla­­mique en Irak et dans le Cham »
Crédits : Twit­­ter

Les fans d’If­­the­­kar voulaient être comme lui. Au début, lui ressem­­bler était suffi­­sant. Mais nombre d’entre eux souhai­­taient main­­te­­nant le rejoindre en Syrie. Et Ifthe­­kar les y encou­­ra­­geait. C’est facile, disait-il. Même sans argent, ils devaient avoir confiance en Allah pour leur montrer la voie. « Je partage tout cela avec vous pour vous montrer comment c’est, les chatons, les paysages, etc., en espé­­rant que vous allez en voir la beauté et venir », écri­­vait-il. À ce moment-là, de nombreux posts et enre­­gis­­tre­­ments d’If­­the­­kar prenaient un ton supé­­rieur et oratoire. Ton adopté par de nombreux combat­­tants étran­­gers, qui reflé­­tait leur nouveau statut d’au­­then­­tiques djiha­­distes. Ils étaient main­­te­­nant des frères d’armes de grands chahid comme Oussama ben Laden et le prédi­­ca­­teur radi­­cal améri­­cain Anwar al-Awlaki, tué dans une attaque de drone au Yémen en 2001. Les deux hommes avaient une façon de parler auto­­ri­­taire et érudite, très appré­­ciée et admi­­rée – l’in­­dex levé vers le ciel, assis les jambes croi­­sées en se balançant d’avant en arrière comme lors d’une prière, marquant des mots sacrés comme Allah et jannah avec une voix lente et velou­­tée. Dans un de ses posts les plus gran­­di­­lo­quents, Ifthe­­kar écrit qu’il a demandé à sa famille de ne pas pleu­­rer pour lui. Même s’ils pleu­­raient toutes les larmes de leur corps, ce ne serait bon pour personne. « Mais s’ils pleurent pour Allah durant une année, cela leur sera plus béné­­fique. Je suis inca­­pable de soigner leurs cœurs, avec tous mes mots. De le plus belle des manières, le guéris­­seur des cœurs et guéris­­seur de toute chose n’est autre qu’Al­­lah. Vos prières sont la solu­­tion à toute les peines de vos cœurs. » Ifthe­­kar s’est inté­­ressé person­­nel­­le­­ment à deux groupes de Britan­­niques qui espé­­raient le suivre en Syrie. Il y avait trois hommes de Manches­­ter avec qui Ifthe­­kar était devenu proche en ligne : Moham­­mad Azzam Javeed, Anil Khalil Raoufi, qui plus tard s’est rebap­­tisé Abu Layth al-Khora­­sani (ce qui signi­­fie « l’Af­­ghan », en réfé­­rence à ses origines), et un autre homme qui pren­­drait le pseu­­do­­nyme djiha­­diste de Abu Qa’qaa. Il y avait égale­­ment cinq amis de Ports­­mouth, la plupart du groupe da’wa : Muham­­mad Hami­­dur Rahman, qui travaillait à Primark ; Mamu­­nur Roshid ; Asad Uzza­­man ; Mehdi Hassan, un amateur de body­­buil­­ding de 19 ans tout juste sorti d’une école privée ; ainsi qu’un homme plus âgé, Mashu­­dur Choud­­hury, 30 ans, marié et père de deux enfants. C’est Choud­­hury qui discu­­tait les aspects logis­­tiques du trajet vers la Syrie avec Ifthe­­kar et qui a donné son nom au groupe : la Brigade des Bad Boys Bangla­­dais Britan­­niques (BBBBB). Durant l’été 2013, les deux groupes étaient occu­­pés à plani­­fier leurs trajets vers la Syrie. Ce n’était pas compliqué. Ils ont acheté des billets aller-retour de la Grande-Bretagne vers la Turquie. Le groupe de Manches­­ter a décollé le 5 octobre. Après avoir laissé des lettres pour leurs familles, ceux de Ports­­mouth les ont suivi trois jours plus tard. Ifthe­­kar a guidé les deux groupes ensemble vers Reyhanlı. En racon­­tant par la suite son voyage sur Tumblr, Abu Qa’qaa a écrit le soula­­ge­­ment qu’il avait éprouvé à la rencontre du groupe de Ports­­mouth. Ils étaient, comme il le disait, « des frères qui comprennent le dîn, des frères qui comprennent la raison pour laquelle nous avons été placés sur Terre et qui savent ce qui leur incombe au regard des comman­­de­­ments d’Al­­lah… tout cela a tout de suite rempli nos cœurs d’amour pour eux. » Le jour suivant, les huit hommes ont plié bagage et sont partis en taxi pour la fron­­tière.

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Traduit de l’an­­glais par Myriam Vlot d’après l’ar­­ticle « Once Upon a Jihad—Life and death with the young and radi­­ca­­li­­zed », paru dans News­­week Insights. Couver­­ture : le profil d’un combat­­tant djiha­­diste.

Le destin tragique de jeunes djiha­­distes anglais sur le front syrien

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