par Charles Graeber | 20 novembre 2014

« Taxi, monsieur ? » C’est souvent la première chose qu’on entend lorsqu’on pose le pied sur un sol étran­­ger, une offre de service qui tombe avant même d’avoir pu se remettre du voyage. Une invi­­ta­­tion qui sonne parfois comme une arnaque, et c’est souvent le cas. Il est quasi­­ment impos­­sible d’y échap­­per. « Taxi ? » me demande-t-il à nouveau d’une voix lasse, mais insis­­tant tout de même. Le chauf­­feur est stationné juste à la sortie des termi­­naux de l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal Jomo Kenyatta de Nairobi. La tren­­taine, les paupières lourdes, son ventre presse contre sa chemise, qu’il garde hors de son panta­­lon. Je suis chargé et mon visage trahit mon état d’épui­­se­­ment. Il a une voiture. J’hé­­site, pour­­tant.

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Les escales du voyage de Charles Grae­­ber

« — Taxi ? — Bon, écou­­tez, lui dis-je enfin. Je ne peux payer qu’a­­vec, hum, de l’ “argent mobile”. » L’homme me regarde sans ciller. Pour appuyer mon propos, j’agite devant lui mon smart­­phone flam­­bant neuf. « — M-Pesa ? — Pas de problème. » On discute et nous nous accor­­dons sur une course à 1 700 shil­­lings kényans (15 euros et 50 cents). « OK », me dit-il. Il me tend sa main, je la serre, et il conclut : « 1 750. » Sur ce, je signe un contrat dont je ne connais pas les clauses, et que je ne suis pas sûr d’ho­­no­­rer une fois arrivé à desti­­na­­tion. J’ai voyagé de New York à Nairobi pour comprendre les rouages de l’achat de biens et de services par télé­­phone, ainsi que les raisons qui ont fait du Kenya l’El­­do­­rado du paie­­ment par télé­­phone mobile. Ici, la plupart des gens utilisent le service M-Pesa (« M » pour mobile, et Pesa signi­­fie paie­­ment en swahili) pour envoyer de l’argent d’un télé­­phone à l’autre via des SMS cryp­­tés. On compte en tout 18,2 millions d’uti­­li­­sa­­teurs du service au Kenya, un pays mesu­­rant deux fois la taille du Colo­­rado. Même si je me fais fort de comp­­ter parmi les premiers utili­­sa­­teurs de smart­­phones, je n’ai jamais utilisé mon télé­­phone pour payer quoi que ce soit, pas même un macchiato chez Star­­bucks. Et bien que je me consi­­dère comme un voya­­geur aguerri, je n’avais jamais mis les pieds en Afrique. Tant mieux, m’ont dit mes rédac­­teurs en chef, il y a déjà bien trop d’ex­­perts auto-procla­­més qui en savent long sur la manière dont l’Afrique de l’Est a dépassé des écono­­mies plus avan­­cées dans le domaine du paie­­ment mobile. Ma mission est plus terre-à-terre : survivre dix jours au Kenya avec un télé­­phone, et rien d’autre. Première étape : en ache­­ter un.

Geoff

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Contrastes kényans
Parc Natio­­nal de Nairobi
Crédits

À l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal de Nairobi, les voya­­geurs descendent sur le tarmac par un esca­­lier en métal, pour ensuite se diri­­ger vers un termi­­nal qui ressemble plus à un parking qu’à autre chose. C’est que jusqu’à très récem­­ment, c’en était un (le véri­­table aéro­­port inter­­­na­­tio­­nal a brûlé en 2013). Les anciennes places de parking servent aujourd’­­hui de kiosques où l’on vend des livres de poche embal­­lés dans du plas­­tique (écrits par Lee Child ou Nelson Mandela), des bonbons (réglisse, chewing-gums au gingembre, Tic Tac) ainsi qu’une poignée de télé­­phones (smart­­phones ou modèles plus anciens). J’ai opté pour un Huawei Y22-U00, qui fonc­­tionne sous Android. Les employés discutent entre eux en sheng, un argot local, alors qu’ils installent rapi­­de­­ment les batte­­ries des télé­­phones, activent les cartes SIM et grattent avec une pièce de 10 shil­­lings la zone grisée des cartes prépayées, révé­­lant ainsi le code d’ac­­cès au crédit. Pas de contrat, ni de plans complexes ou de maté­­riel vendu à prix d’or : le prix non-négo­­ciable de l’aé­­ro­­port, pour un télé­­phone assorti de plus de forfait que je ne pour­­rai en utili­­ser en dix jours, est de 13 000 shil­­lings, soit moins de 120 euros – si j’avais attendu d’être en ville, j’au­­rais pu payer moitié moins cher pour la même chose. Cinq minutes plus tard, je dispose d’un numéro kényan et suis client du premier opéra­­teur télé­­pho­­nique du pays, Safa­­ri­­com. Le service d’argent mobile de Safa­­ri­­com est devenu monnaie courante au Kenya. La société s’est éman­­ci­­pée de la Kenyan Post & Tele­­com­­mu­­ni­­ca­­tions, l’an­­cienne entre­­prise publique qui déte­­nait le mono­­pole dissoute en 2002. Safa­­ri­­com a lancé le M-Pesa en 2007, et la popu­­la­­tion kényane effec­­tue chaque mois près de 80 milliards de shil­­lings de tran­­sac­­tions par M-Pesa, tandis que 130 milliards de shil­­lings sont envoyés ou reçus sur des télé­­phones durant la même période, via 45 000 agents indé­­pen­­dants présents dans tout le pays.

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Une boutique Safa­­ri­­com
Aux couleurs du M-Pesa
Crédits

Le succès du M-Pesa a été immé­­diat. Le système permet aux Kényans d’en­­voyer de l’argent en toute sécu­­rité (plutôt que de confier du cash à un cousin, qui le trans­­por­­te­­rait dans un bus suscep­­tible de tomber en panne ou d’avoir un acci­dent à chaque instant, ou qui pour­­rait se faire déro­­ber la somme lors d’une agres­­sion) et donne accès à des millions d’ha­­bi­­tants ne possé­­dant pas de compte en banque à un distri­­bu­­teur de billets qui tient dans leur poche – une fonc­­tion­­na­­lité très popu­­laire auprès des fermiers. Un Kényan sans télé­­phone peut même s’en faire prêter un : il lui suffit de se procu­­rer une carte SIM pour entrer dans la danse. Et main­­te­­nant c’est mon tour. Je glisse mes billets de 1 000 shil­­lings à l’em­­ployée du kiosque de l’aé­­ro­­port. Ses doigts héris­­sés d’ongles roses pianotent sur le clavier de son télé­­phone. Elle accède à mon compte pendant que son collègue récu­­père l’argent qu’elle a laissé sur le comp­­toir et le dépose dans un tiroir en bois. Voilà ! Mon argent vient d’être trans­­formé en liqui­­di­­tés numé­­riques, de la même manière qu’on ajou­­te­­rait des minutes de crédit à son forfait à la demande. Mon télé­­phone émet un son et je reçois un message de bien­­ve­­nue, qui m’in­­forme sur l’état de mon compte. J’ai l’im­­pres­­sion d’être un homme des cavernes à qui on vient de tendre un briquet.

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Le chauf­­feur de taxi manœuvre son véhi­­cule entre les semis-remorques qui trans­­portent du fret récu­­péré sur les porte-conte­­neurs de Mombasa, les mata­­tus – des taxi­­bus aux couleurs criardes –, les camions de livrai­­sons, les moto-taxis, les berlines de luxe aux vitres sans tain ornées de plaques gouver­­ne­­men­­tales, et les 4×4 – dont raffolent les touristes qui partent en safari et les employés des orga­­ni­­sa­­tions non-gouver­­ne­­men­­tales. Quand la circu­­la­­tion se fige, la route est soudai­­ne­­ment enva­­hie de vendeurs ambu­­lants, propo­­sant des fruits et légumes, des CD, des ballons de foot­­ball et bien d’autres articles. Natu­­rel­­le­­ment, ils acceptent les paie­­ments M-Pesa. La reprise du trafic ne les empêche pas de termi­­ner une tran­­sac­­tion.

Les panneaux publi­­ci­­taires vantant les mérites du M-Pesa pullulent à Nairobi.

« La circu­­la­­tion à Nairobi est infer­­nale », me dit le chauf­­feur. La prin­­ci­­pale cause de ce chaos auto­­mo­­bile, ce sont les poli­­ciers en quête de pots-de-vin – l’un d’eux somme une voiture de se ranger sur le bord de la route, à l’aide d’une petite cravache. Habi­­tuel­­le­­ment, on paie les flics en argent liquide. Mon chauf­­feur m’avoue avoir essayé de les régler en M-Pesa – pour des raisons de sécu­­rité, il préfère ne pas trans­­por­­ter d’argent en liquide sur lui, ce que lui permet le M-Pesa – mais cela n’a pas marché. « Peut-être ont-ils peur qu’un jour, quelqu’un porte plainte contre l’un d’eux, me dit-il. Alors ils cherchent à effa­­cer les preuves. » Lesdites « preuves » d’une tran­­sac­­tion en monnaie déma­­té­­ria­­li­­sée sont l’un des attraits de l’argent mobile, et la raison pour laquelle je connais le numéro et le nom de mon chauf­­feur, et réci­­proque­­ment (appe­­lons-le Geoff afin que ce qu’il m’a révélé sur les pots-de-vin ne lui porte pas préju­­dice). Pour régler ma course en M-Pesa, nous avons dû échan­­ger nos numé­­ros, puis nous avons chacun reçu par SMS un ticket compor­­tant nos noms. Cela fait du paie­­ment mobile une expé­­rience plus person­­nelle que si j’avais utilisé du liquide ou une carte de crédit. Nous nous connais­­sons désor­­mais, jusqu’à ce que la mort – ou une suppres­­sion du contact sur nos télé­­phones respec­­tifs – nous sépare. « Peut-être avez-vous besoin d’aide avec votre réser­­va­­tion d’hô­­tel ? » me demande Geoff alors que nous nous arrê­­tons devant l’hô­­tel Stan­­ley. « Vous voulez faire un safari, ou une sortie dans ce style-là ? Rencon­­trer des femmes, peut-être ? » Je lui promets de lui télé­­pho­­ner si l’en­­vie s’en fait ressen­­tir. Après tout, j’ai son numéro.

Classy Lassie

Le Stan­­ley est un hôtel colo­­nial un peu désuet, qui fut construit en 1902, et abrite aujourd’­­hui un restau­­rant chic fréquenté par des offi­­ciels et des hommes d’af­­faires, ainsi qu’un bar où fut fondée la bourse kényane – et où elle se tenait jusqu’en 1991. Je règle ma facture en M-Pesa. Je gagne ma chambre, bois une bière fraîche et prends une douche. Puis mon télé­­phone sonne. « – Comment ça va ? – Qui est-ce ? » demandé-je. Il n’y a qu’une seule personne qui connaisse mon numéro kényan. « C’est Geoff ! » dit Geoff. Il veut savoir si j’ai encore besoin de lui. Pas main­­te­­nant, merci. Plus tard dans l’après-midi, Geoff me rappelle. On discute un peu, puis cela devient gênant. Ce qui ne l’em­­pêche pas de me rappe­­ler dans la soirée, puis le lende­­main matin. Puis les textos commencent à affluer. Les Kényans sont répu­­tés pour leur zèle entre­­pre­­neu­­rial, souvent appelé l’ « insis­­tance kényane ». C’est tout à fait admi­­rable. Geoff n’est même pas pénible. Peut-être est-ce une des raisons qui font que le paie­­ment par SMS fonc­­tionne si bien ici et qu’il ne s’est pas déve­­loppé aussi rapi­­de­­ment ailleurs. Il arrive qu’une course de taxi soit juste une histoire d’un soir…

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Un aîné Maasaï et son télé­­phone
Une écono­­mie répan­­due partout
Crédits : Paul Schaff­­ner

Les panneaux publi­­ci­­taires vantant les mérites du M-Pesa pullulent à Nairobi, bien en vue dans les vitrines des maga­­sins ou peints sur les devan­­tures des boutiques. Je m’en sors à merveille avec mon compte Safa­­ri­­com. Un billet d’avion pour un vol inté­­rieur ? Je le paie avec mon télé­­phone. Un plat de viande dans un restau­­rant nyama choma ? Même chose. Un café dans une brûle­­rie ? Idem. Les phar­­ma­­cies, les maga­­sins d’élec­­tro­­nique et les vendeurs d’an­­tiqui­­tés Maasaï acceptent tous le paie­­ment M-Pesa (y compris les Maasaï eux-mêmes). Ce dont j’ai besoin dans l’im­­mé­­diat, c’est d’une veste pour hono­­rer le dress code du restau­­rant de l’hô­­tel. Puis-je utili­­ser le M-Pesa pour payer les vendeurs de fripes du Toi Market ? Cela va dépendre de mon nouveau chauf­­feur, Paul Kago. Sa four­­gon­­nette Toyota est dotée d’un système de son d’une préci­­sion redou­­table et dispose d’un cais­­son de basse à vous dissoudre les caillots de sang. Kago parle le Sheng, et peut traduire ce que me dit mon vendeur alors que je négo­­cie pour ache­­ter une veste. Il me rapporte des phrases comme : « On peut lui en vendre deux ? » et « À ce prix-là, on ne lui vend pas les manches. » Kago et moi nous enten­­dons bien. Lui non plus n’est pas un bon négo­­cia­­teur. « Cela se voit sur mon visage que je suis mauvais, me confie-t-il, du coup, ils en profitent. » Il est d’ac­­cord pour tenter de payer en M-Pesa si un poli­­cier nous arrête – ce qui n’ar­­ri­­vera pas – et me suit dans ma tenta­­tive de voir jusqu’où un touriste peut aller s’il décide de ne régler ses achats qu’en M-Pesa. Il est par exemple impos­­sible de les utili­­ser pour « adop­­ter » un éléphan­­teau soigné dans l’or­­phe­­li­­nat pour éléphants du David Shel­­drick Wild­­life Trust, sis dans le Parc Natio­­nal de Nairobi, où lions, rhino­­cé­­ros et consorts déam­­bulent libre­­ment, non loin des gratte-ciel du centre-ville. J’ar­­rive tout de même à faire l’ac­qui­­si­­tion d’une jolie veste anthra­­cite à trois boutons pour 1 300 shil­­lings. « Elle est très belle, me dit Kago. On peut la porter avec tout. »

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Il y a une expli­­ca­­tion qui justi­­fie mon inca­­pa­­cité à ache­­ter un bébé éléphant avec de l’argent mobile. On ne peut pas dispo­­ser de plus de 50 000 shil­­lings sur son compte M-Pesa, les tran­­sac­­tions jour­­na­­lières sont limi­­tées à 70 000 shil­­lings et, plus contrai­­gnant, on ne peut dépo­­ser ou reti­­rer en liquide plus de 35 000 shil­­lings en une fois sur son compte M-Pesa. M’oc­­cu­­per de Turk­­well, un éléphant adulte, pendant un an, aurait siphonné mon compte en une jour­­née. En qualité de touriste, je ne peux alimen­­ter mon compte qu’en argent liquide – étrange méthode pour un paie­­ment qui vante son côté déma­­té­­ria­­lisé –, et cela m’oblige à trans­­por­­ter de grosses sommes d’argent dans la foule (peu conseillé à Nairobi), en quête d’une boutique capable de rechar­­ger mon compte M-Pesa contre du liquide, comme le salon de manu­­cure de Classy Lassie.

Chaque arti­­san dispose d’un revenu annexe, rendu possible grâce à des prêts dont les sommes sont dépo­­sées sur leurs télé­­phones.

Classy Lassie a installé un éclai­­rage au néon dans sa vitrine, dont les tubes forment le mot « M-Pesa ». Si le voya­­geur s’en­­gouffre dans la boutique, une fois passés les faux-ongles et les vernis, il y trou­­vera un hall peint aux couleurs du M-Pesa – un vert profond – et une rangée de vitres blin­­dées faisant office de guichet pour des touristes en mal d’argent mobile. « Jambo », me dit l’homme derrière le guichet. « Jambo », réponds-je, utili­­sant ainsi le seul mot swahili que je connaisse, entendu dans une chan­­son de Lionel Richie. « Vous avez une pièce d’iden­­tité ? » Nouvelle infor­­ma­­tion. Avant d’at­­ter­­rir à Nairobi, j’ima­­gi­­nais que l’uti­­li­­sa­­tion du service M-Pesa se ferait de manière anonyme. Mais pour effec­­tuer un dépôt sur son compte, il faut montrer patte blanche – soit une pièce d’iden­­tité – et l’ob­­ten­­tion d’un formu­­laire bancaire certi­­fiant à Safa­­ri­­com que je ne blan­­chis pas de l’argent – un vrai progrès dans un pays gangrené par la corrup­­tion. Cela freine les tran­­sac­­tions jour­­na­­lières, mais assure aux jeunes entre­­pre­­neurs qu’ils entrent dans un marché régle­­menté.

Gertrude

Isaac Agina est un bel homme mince au gaba­­rit de mara­­tho­­nien, qui affiche un calme olym­­pien aux anti­­podes de l’éner­­gie qu’il a dû déployer pour construire sa maison en béton, avec une chambre sépa­­rée. Son foyer – il vit avec son épouse et leurs deux enfants – dispose aujourd’­­hui de l’eau courante, de l’élec­­tri­­cité, d’un canapé, d’une télé­­vi­­sion couleur, d’une Toyota en bon état de marche et d’un petit chien qui l’ac­­cueille comme le messie lorsqu’il l’en­­tend se garer dans le jardin après sa longue jour­­née de travail. Beau­­coup de Kényans dépendent de cet homme, et cet homme dépend du M-Pesa.

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Isaac Agina
Kisumu Inno­­va­­tion Centre-Kenya
Crédits : KICK

Agina vit à Kisumu, sur les rives du lac Victo­­ria. Nairobi est peut-être la capi­­tale créa­­tive du Kenya. Elle abrite notam­­ment la « Sili­­con Savan­­nah », où pullulent les start-ups, de nombreux immeubles d’ha­­bi­­ta­­tion et des zones d’ac­­ti­­vité commer­­ciale – un paysage urbain dans lequel l’argent mobile tient le rôle de ciment. Mais pour mieux comprendre pourquoi le M-Pesa fonc­­tionne si bien au Kenya, il faut explo­­rer le reste du pays. Il y a cinq ans, Agina ensei­­gnait les mathé­­ma­­tiques et la physique. Il venait de se marier et proje­­tait de deve­­nir proprié­­taire dans un délai de deux ans. Jamais son salaire d’en­­sei­­gnant n’au­­rait pu lui permettre de réali­­ser ce rêve. « Il y a un moment où tu réalises que tu es ici, tout seul, et qu’il te faut abso­­lu­­ment faire avan­­cer les choses », me dit-il. Aussi, Agina a monté une société appe­­lée Kisumu Inno­­va­­tion Centre-Kenya, ou KICK. Il emploie 81 arti­­sans qui confec­­tionnent à la main des objets tels que des paniers, des cartes de vœux, et d’autres biens vendus dans les marchés label­­li­­sés « commerce équi­­table » en Europe et en Amérique du Nord. « Deux mois avant Noël – après cela, on a trop de travail, explique Agina. Mais les gens ont besoin de manger toute l’an­­née. » Il devait trou­­ver le moyen d’ai­­der ses ouvriers quali­­fiés à déve­­lop­­per des acti­­vi­­tés annexes, afin de leur permettre de conti­­nuer de gagner leur vie en dehors des périodes de rush au cours desquelles le KICK a besoin d’eux, mais sans toute­­fois l’aban­­don­­ner. Et ses employés n’al­­laient pas contrac­­ter des prêts pour se lancer – le plupart ne dispo­­saient même pas de compte en banque. Alors Agina a commencé à colla­­bo­­rer avec une société de micro-crédit appe­­lée Kiva Zip, basée aux États-Unis. Ancrée à San Fran­­cisco, cette entre­­prise fait le lien entre de petits épar­­gnants qui s’ac­­com­­modent de faibles taux d’in­­té­­rêt sur leurs place­­ments – certains d’à peine 25 dollars – auprès d’en­­tre­­pre­­neurs agréés. On attend natu­­rel­­le­­ment de ces derniers qu’ils remboursent leurs dettes, et le taux de rembour­­se­­ment Kiva s’élève à 99 %. Les prêts comme les rembour­­se­­ments de Kiva se font numé­­rique­­ment. Agina est un des « admi­­nis­­tra­­teurs » de Kiva, c’est-à-dire un parte­­naire en qui la société a confiance, et qui lui permet de recom­­man­­der de bons candi­­dats pour la contrac­­tion d’un emprunt et de son rembour­­se­­ment. Les montants octroyés varient entre 10 000 et 70 000 shil­­lings. Agina sait que son rôle change des vies.

Elle tirera de ses fruits une poignée de shil­­lings qui lui permet­­tront de rembour­­ser son micro-prêt.

Au-delà des fenêtres du petit bureau sans préten­­tion d’Agina s’étend une cour pous­­sié­­reuse où les employés de KICK s’af­­fairent comme des elfes travaillant pour le Père Noël. Il y a là Milka, qui porte des tongs et un tablier. Il recycle des formu­­laires déchi­­rés en les trans­­for­­mant en cartes de vœux. Patrick et William cisaillent des canettes de soda qu’ils changent en bicy­­clettes et en trot­­ti­­nettes. Quant à Felix, c’est un genre de Profes­­seur Foldingue à la veste macu­­lée de pein­­ture, qui évis­­cère des géné­­ra­­teurs pour les vider de leurs fils de cuivre – à partir desquels Fred fabrique des jambes, des bras, des mains et des cœurs. Chaque arti­­san dispose aujourd’­­hui d’un revenu annexe, rendu possible grâce à des prêts dont les sommes sont dépo­­sées sur leurs télé­­phones – des prêts qu’ils solli­­citent, dont Agina se porte garant, et dont les arti­­sans assurent collec­­ti­­ve­­ment le rembour­­se­­ment. Milka et Apollo possèdent une dizaine de ruches. « Les abeilles sont parfaites, dit Apollo. Vous n’avez pas besoin de les nour­­rir et elle assurent elles-mêmes leur sécu­­rité. » Patrick élève des bergers alle­­mands pour les vendre, et fait du gardien­­nage de chèvres et de volaille. Willaim vend des sodas sur le marché en plein-air du centre-ville, Fred tient un petit salon de barbier et Agina s’oc­­cupe en paral­­lèle de ses propres affaires.

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Plus loin dans les terres, à quelques kilo­­mètres de la fron­­tière ougan­­daise dans une ville appe­­lée Bungoma, je retrouve Gertrude Wamalwa. Elle bêche ses terres, une écharpe couleur de rouille nouée autour du front, ses mains calleuses enser­­rant étroi­­te­­ment sa machette. Gertrude et ses voisins semblent à mille lieues de l’uni­­vers numé­­rique du paie­­ment mobile. En vérité, alors qu’elle se tient debout dans la cour de sa maison, faite de boue et de chaume, elle paraît étran­­gère à toute idée de méca­­ni­­sa­­tion et de rende­­ment – elle ne porte même pas de chaus­­sures. Et pour­­tant, sa ferme dépend du M-Pesa.

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Un village isolé
Campagne kényane
Crédits : Doug Benson

Chaque année, Wamalwa achète des graines et de l’en­­grais à crédit, rembour­­sant ses inté­­rêts auprès d’une ONG nommée One Acre Fund. Son taux d’in­­té­­rêt s’élève à 17 %, l’équi­­valent de ce qui se pratique dans une banque kényane clas­­sique, mais elle est dispen­­sée de nombreuses contraintes. Norma­­le­­ment, rembour­­ser un tel prêt à un orga­­nisme clas­­sique l’obli­­ge­­rait à voya­­ger sur de longues distances, les poches pleines de billets, peut-être gagnés en bradant ses récoltes, afin d’as­­su­­rer ses rembour­­se­­ments à temps – et ne lui permet­­tant pas d’éco­­no­­mi­­ser le moindre sou. C’est ainsi que la pauvreté s’est dura­­ble­­ment instal­­lée dans ces régions, où elle fait toujours des ravages au sein des petites exploi­­ta­­tions. Des groupes comme One Acre Fund tentent d’équi­­li­­brer l’équa­­tion en permet­­tant aux fermiers de rembour­­ser leurs emprunts de manière plus souple, l’une des méthodes étant celle du micro-paie­­ment. Quelques dollars de plus ou de moins sortis de la poche des agri­­cul­­teurs lors des échéances peuvent faire une grande diffé­­rence. Wamalwa marche à travers ses rangées de maïs, de hari­­cots et de millet pour se rendre auprès des bana­­niers qu’elle a plan­­tés il y a 18 mois. En se proté­­geant du soleil d’une main, elle regarde ses régimes de fruits jaunes, surmon­­tés d’une grosse fleur marron. Elle en tirera une poignée de shil­­lings qui lui permet­­tront de rembour­­ser son micro-prêt. Elle manie sa machette pour se frayer un chemin parmi les herbes folles, attrape la fleur et la cueille. L’arbre ploie vers le sol, ses feuilles nour­­ri­­ront les vaches.

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Au hasard des rues
Une boutique M-Pesa dans un village
Crédits : Michael Burmann

Sur le terrain, les agents de One Acre Fund sillonnent le pays à la rencontre des 80 000 fermiers qui ont des emprunts en cours chez eux. Cela implique qu’ils trans­­portent avec eux une certaine quan­­tité d’argent liquide. Ils ont déjà été volés par le passé, et la fraude demeure une menace sourde. Aujourd’­­hui, plutôt qu’une collecte hebdo­­ma­­daire, ils utilisent le M-Pesa pour dépo­­ser de l’argent sur le compte de leurs clients. La prochaine étape, toujours en phase de test, permet­­tra aux fermiers d’en­­voyer direc­­te­­ment leur micro-rembour­­se­­ment au compte central de One Acre Fund. Cette démarche s’ins­­crit dans une tendance plus large qui vise à faire de la tech­­no­­lo­­gie mobile et du paie­­ment incré­­men­­tal un moyen de faci­­li­­ter l’ac­­cès aux services clas­­siques à une popu­­la­­tion qui en a été long­­temps privée. Des socié­­tés comme Angaza Design, Off Grid Elec­­tric, Mobi­­sol et M-Kopa Kenya micro-financent des instal­­la­­tions de panneaux solaires dans le centre du pays. Tone Kwa Tone Pata Pump (« du goutte-à-goutte jusqu’à la pompe » en swahili) décalque cette initia­­tive sur le domaine de l’ir­­ri­­ga­­tion, et Sustai­­nable Water & Sani­­ta­­tion in Africa – qui milite pour un accès à l’eau potable – a installé des distri­­bu­­teurs d’eau propre qui acceptent les paie­­ments en M-Pesa. Plus tard dans l’après-midi, je retrouve Wamalwa sur un marché, au bord de la route. Ses bananes, envi­­ron une ving­­taine de kilos, sont étalées sur une couver­­ture ocre. Combien ? Wamalwa me montre cinq doigts. J’es­­saie de négo­­cier, à la kényane. J’en obtiens 400 shil­­lings. « – Bon prix, me dit un homme. – Un prix juste, renché­­rit un autre. – Ok, dis-je. 300. » Et je lui tends la main. Wamlawa rit et sort un télé­­phone des plis de sa robe. Alors que je rentre son numéro dans mon Huawei, j’en­­tends le bip annon­­cia­­teur de la récep­­tion d’un nouvel SMS. C’est Geoff. Il veut savoir si j’ai besoin d’un taxi pour rega­­gner l’aé­­ro­­port.


Traduit de l’an­­glais par Benoit Marchi­­sio d’après l’ar­­ticle « Ten Days in Kenya With No Cash, Only a Phone », paru dans Bloom­­berg Busi­­ness­­week. Couver­­ture : Une échoppe M-Pesa par Josh Palmers. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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