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par Charles Graeber | 20 novembre 2014

« Taxi, monsieur ? » C’est souvent la première chose qu’on entend lorsqu’on pose le pied sur un sol étran­ger, une offre de service qui tombe avant même d’avoir pu se remettre du voyage. Une invi­ta­tion qui sonne parfois comme une arnaque, et c’est souvent le cas. Il est quasi­ment impos­sible d’y échap­per. « Taxi ? » me demande-t-il à nouveau d’une voix lasse, mais insis­tant tout de même. Le chauf­feur est stationné juste à la sortie des termi­naux de l’aé­ro­port inter­na­tio­nal Jomo Kenyatta de Nairobi. La tren­taine, les paupières lourdes, son ventre presse contre sa chemise, qu’il garde hors de son panta­lon. Je suis chargé et mon visage trahit mon état d’épui­se­ment. Il a une voiture. J’hé­site, pour­tant.

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Les escales du voyage de Charles Grae­ber

« — Taxi ? — Bon, écou­tez, lui dis-je enfin. Je ne peux payer qu’a­vec, hum, de l’ “argent mobile”. » L’homme me regarde sans ciller. Pour appuyer mon propos, j’agite devant lui mon smart­phone flam­bant neuf. « — M-Pesa ? — Pas de problème. » On discute et nous nous accor­dons sur une course à 1 700 shil­lings kényans (15 euros et 50 cents). « OK », me dit-il. Il me tend sa main, je la serre, et il conclut : « 1 750. » Sur ce, je signe un contrat dont je ne connais pas les clauses, et que je ne suis pas sûr d’ho­no­rer une fois arrivé à desti­na­tion. J’ai voyagé de New York à Nairobi pour comprendre les rouages de l’achat de biens et de services par télé­phone, ainsi que les raisons qui ont fait du Kenya l’El­do­rado du paie­ment par télé­phone mobile. Ici, la plupart des gens utilisent le service M-Pesa (« M » pour mobile, et Pesa signi­fie paie­ment en swahili) pour envoyer de l’argent d’un télé­phone à l’autre via des SMS cryp­tés. On compte en tout 18,2 millions d’uti­li­sa­teurs du service au Kenya, un pays mesu­rant deux fois la taille du Colo­rado. Même si je me fais fort de comp­ter parmi les premiers utili­sa­teurs de smart­phones, je n’ai jamais utilisé mon télé­phone pour payer quoi que ce soit, pas même un macchiato chez Star­bucks. Et bien que je me consi­dère comme un voya­geur aguerri, je n’avais jamais mis les pieds en Afrique. Tant mieux, m’ont dit mes rédac­teurs en chef, il y a déjà bien trop d’ex­perts auto-procla­més qui en savent long sur la manière dont l’Afrique de l’Est a dépassé des écono­mies plus avan­cées dans le domaine du paie­ment mobile. Ma mission est plus terre-à-terre : survivre dix jours au Kenya avec un télé­phone, et rien d’autre. Première étape : en ache­ter un.

Geoff

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Contrastes kényans
Parc Natio­nal de Nairobi
Crédits

À l’aé­ro­port inter­na­tio­nal de Nairobi, les voya­geurs descendent sur le tarmac par un esca­lier en métal, pour ensuite se diri­ger vers un termi­nal qui ressemble plus à un parking qu’à autre chose. C’est que jusqu’à très récem­ment, c’en était un (le véri­table aéro­port inter­na­tio­nal a brûlé en 2013). Les anciennes places de parking servent aujourd’­hui de kiosques où l’on vend des livres de poche embal­lés dans du plas­tique (écrits par Lee Child ou Nelson Mandela), des bonbons (réglisse, chewing-gums au gingembre, Tic Tac) ainsi qu’une poignée de télé­phones (smart­phones ou modèles plus anciens). J’ai opté pour un Huawei Y22-U00, qui fonc­tionne sous Android. Les employés discutent entre eux en sheng, un argot local, alors qu’ils installent rapi­de­ment les batte­ries des télé­phones, activent les cartes SIM et grattent avec une pièce de 10 shil­lings la zone grisée des cartes prépayées, révé­lant ainsi le code d’ac­cès au crédit. Pas de contrat, ni de plans complexes ou de maté­riel vendu à prix d’or : le prix non-négo­ciable de l’aé­ro­port, pour un télé­phone assorti de plus de forfait que je ne pour­rai en utili­ser en dix jours, est de 13 000 shil­lings, soit moins de 120 euros – si j’avais attendu d’être en ville, j’au­rais pu payer moitié moins cher pour la même chose. Cinq minutes plus tard, je dispose d’un numéro kényan et suis client du premier opéra­teur télé­pho­nique du pays, Safa­ri­com. Le service d’argent mobile de Safa­ri­com est devenu monnaie courante au Kenya. La société s’est éman­ci­pée de la Kenyan Post & Tele­com­mu­ni­ca­tions, l’an­cienne entre­prise publique qui déte­nait le mono­pole dissoute en 2002. Safa­ri­com a lancé le M-Pesa en 2007, et la popu­la­tion kényane effec­tue chaque mois près de 80 milliards de shil­lings de tran­sac­tions par M-Pesa, tandis que 130 milliards de shil­lings sont envoyés ou reçus sur des télé­phones durant la même période, via 45 000 agents indé­pen­dants présents dans tout le pays.

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Une boutique Safa­ri­com
Aux couleurs du M-Pesa
Crédits

Le succès du M-Pesa a été immé­diat. Le système permet aux Kényans d’en­voyer de l’argent en toute sécu­rité (plutôt que de confier du cash à un cousin, qui le trans­por­te­rait dans un bus suscep­tible de tomber en panne ou d’avoir un acci­dent à chaque instant, ou qui pour­rait se faire déro­ber la somme lors d’une agres­sion) et donne accès à des millions d’ha­bi­tants ne possé­dant pas de compte en banque à un distri­bu­teur de billets qui tient dans leur poche – une fonc­tion­na­lité très popu­laire auprès des fermiers. Un Kényan sans télé­phone peut même s’en faire prêter un : il lui suffit de se procu­rer une carte SIM pour entrer dans la danse. Et main­te­nant c’est mon tour. Je glisse mes billets de 1 000 shil­lings à l’em­ployée du kiosque de l’aé­ro­port. Ses doigts héris­sés d’ongles roses pianotent sur le clavier de son télé­phone. Elle accède à mon compte pendant que son collègue récu­père l’argent qu’elle a laissé sur le comp­toir et le dépose dans un tiroir en bois. Voilà ! Mon argent vient d’être trans­formé en liqui­di­tés numé­riques, de la même manière qu’on ajou­te­rait des minutes de crédit à son forfait à la demande. Mon télé­phone émet un son et je reçois un message de bien­ve­nue, qui m’in­forme sur l’état de mon compte. J’ai l’im­pres­sion d’être un homme des cavernes à qui on vient de tendre un briquet.

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Le chauf­feur de taxi manœuvre son véhi­cule entre les semis-remorques qui trans­portent du fret récu­péré sur les porte-conte­neurs de Mombasa, les mata­tus – des taxi­bus aux couleurs criardes –, les camions de livrai­sons, les moto-taxis, les berlines de luxe aux vitres sans tain ornées de plaques gouver­ne­men­tales, et les 4×4 – dont raffolent les touristes qui partent en safari et les employés des orga­ni­sa­tions non-gouver­ne­men­tales. Quand la circu­la­tion se fige, la route est soudai­ne­ment enva­hie de vendeurs ambu­lants, propo­sant des fruits et légumes, des CD, des ballons de foot­ball et bien d’autres articles. Natu­rel­le­ment, ils acceptent les paie­ments M-Pesa. La reprise du trafic ne les empêche pas de termi­ner une tran­sac­tion.

Les panneaux publi­ci­taires vantant les mérites du M-Pesa pullulent à Nairobi.

« La circu­la­tion à Nairobi est infer­nale », me dit le chauf­feur. La prin­ci­pale cause de ce chaos auto­mo­bile, ce sont les poli­ciers en quête de pots-de-vin – l’un d’eux somme une voiture de se ranger sur le bord de la route, à l’aide d’une petite cravache. Habi­tuel­le­ment, on paie les flics en argent liquide. Mon chauf­feur m’avoue avoir essayé de les régler en M-Pesa – pour des raisons de sécu­rité, il préfère ne pas trans­por­ter d’argent en liquide sur lui, ce que lui permet le M-Pesa – mais cela n’a pas marché. « Peut-être ont-ils peur qu’un jour, quelqu’un porte plainte contre l’un d’eux, me dit-il. Alors ils cherchent à effa­cer les preuves. » Lesdites « preuves » d’une tran­sac­tion en monnaie déma­té­ria­li­sée sont l’un des attraits de l’argent mobile, et la raison pour laquelle je connais le numéro et le nom de mon chauf­feur, et réci­proque­ment (appe­lons-le Geoff afin que ce qu’il m’a révélé sur les pots-de-vin ne lui porte pas préju­dice). Pour régler ma course en M-Pesa, nous avons dû échan­ger nos numé­ros, puis nous avons chacun reçu par SMS un ticket compor­tant nos noms. Cela fait du paie­ment mobile une expé­rience plus person­nelle que si j’avais utilisé du liquide ou une carte de crédit. Nous nous connais­sons désor­mais, jusqu’à ce que la mort – ou une suppres­sion du contact sur nos télé­phones respec­tifs – nous sépare. « Peut-être avez-vous besoin d’aide avec votre réser­va­tion d’hô­tel ? » me demande Geoff alors que nous nous arrê­tons devant l’hô­tel Stan­ley. « Vous voulez faire un safari, ou une sortie dans ce style-là ? Rencon­trer des femmes, peut-être ? » Je lui promets de lui télé­pho­ner si l’en­vie s’en fait ressen­tir. Après tout, j’ai son numéro.

Classy Lassie

Le Stan­ley est un hôtel colo­nial un peu désuet, qui fut construit en 1902, et abrite aujourd’­hui un restau­rant chic fréquenté par des offi­ciels et des hommes d’af­faires, ainsi qu’un bar où fut fondée la bourse kényane – et où elle se tenait jusqu’en 1991. Je règle ma facture en M-Pesa. Je gagne ma chambre, bois une bière fraîche et prends une douche. Puis mon télé­phone sonne. « – Comment ça va ? – Qui est-ce ? » demandé-je. Il n’y a qu’une seule personne qui connaisse mon numéro kényan. « C’est Geoff ! » dit Geoff. Il veut savoir si j’ai encore besoin de lui. Pas main­te­nant, merci. Plus tard dans l’après-midi, Geoff me rappelle. On discute un peu, puis cela devient gênant. Ce qui ne l’em­pêche pas de me rappe­ler dans la soirée, puis le lende­main matin. Puis les textos commencent à affluer. Les Kényans sont répu­tés pour leur zèle entre­pre­neu­rial, souvent appelé l’ « insis­tance kényane ». C’est tout à fait admi­rable. Geoff n’est même pas pénible. Peut-être est-ce une des raisons qui font que le paie­ment par SMS fonc­tionne si bien ici et qu’il ne s’est pas déve­loppé aussi rapi­de­ment ailleurs. Il arrive qu’une course de taxi soit juste une histoire d’un soir…

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Un aîné Maasaï et son télé­phone
Une écono­mie répan­due partout
Crédits : Paul Schaff­ner

Les panneaux publi­ci­taires vantant les mérites du M-Pesa pullulent à Nairobi, bien en vue dans les vitrines des maga­sins ou peints sur les devan­tures des boutiques. Je m’en sors à merveille avec mon compte Safa­ri­com. Un billet d’avion pour un vol inté­rieur ? Je le paie avec mon télé­phone. Un plat de viande dans un restau­rant nyama choma ? Même chose. Un café dans une brûle­rie ? Idem. Les phar­ma­cies, les maga­sins d’élec­tro­nique et les vendeurs d’an­tiqui­tés Maasaï acceptent tous le paie­ment M-Pesa (y compris les Maasaï eux-mêmes). Ce dont j’ai besoin dans l’im­mé­diat, c’est d’une veste pour hono­rer le dress code du restau­rant de l’hô­tel. Puis-je utili­ser le M-Pesa pour payer les vendeurs de fripes du Toi Market ? Cela va dépendre de mon nouveau chauf­feur, Paul Kago. Sa four­gon­nette Toyota est dotée d’un système de son d’une préci­sion redou­table et dispose d’un cais­son de basse à vous dissoudre les caillots de sang. Kago parle le Sheng, et peut traduire ce que me dit mon vendeur alors que je négo­cie pour ache­ter une veste. Il me rapporte des phrases comme : « On peut lui en vendre deux ? » et « À ce prix-là, on ne lui vend pas les manches. » Kago et moi nous enten­dons bien. Lui non plus n’est pas un bon négo­cia­teur. « Cela se voit sur mon visage que je suis mauvais, me confie-t-il, du coup, ils en profitent. » Il est d’ac­cord pour tenter de payer en M-Pesa si un poli­cier nous arrête – ce qui n’ar­ri­vera pas – et me suit dans ma tenta­tive de voir jusqu’où un touriste peut aller s’il décide de ne régler ses achats qu’en M-Pesa. Il est par exemple impos­sible de les utili­ser pour « adop­ter » un éléphan­teau soigné dans l’or­phe­li­nat pour éléphants du David Shel­drick Wild­life Trust, sis dans le Parc Natio­nal de Nairobi, où lions, rhino­cé­ros et consorts déam­bulent libre­ment, non loin des gratte-ciel du centre-ville. J’ar­rive tout de même à faire l’ac­qui­si­tion d’une jolie veste anthra­cite à trois boutons pour 1 300 shil­lings. « Elle est très belle, me dit Kago. On peut la porter avec tout. »

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Il y a une expli­ca­tion qui justi­fie mon inca­pa­cité à ache­ter un bébé éléphant avec de l’argent mobile. On ne peut pas dispo­ser de plus de 50 000 shil­lings sur son compte M-Pesa, les tran­sac­tions jour­na­lières sont limi­tées à 70 000 shil­lings et, plus contrai­gnant, on ne peut dépo­ser ou reti­rer en liquide plus de 35 000 shil­lings en une fois sur son compte M-Pesa. M’oc­cu­per de Turk­well, un éléphant adulte, pendant un an, aurait siphonné mon compte en une jour­née. En qualité de touriste, je ne peux alimen­ter mon compte qu’en argent liquide – étrange méthode pour un paie­ment qui vante son côté déma­té­ria­lisé –, et cela m’oblige à trans­por­ter de grosses sommes d’argent dans la foule (peu conseillé à Nairobi), en quête d’une boutique capable de rechar­ger mon compte M-Pesa contre du liquide, comme le salon de manu­cure de Classy Lassie.

Chaque arti­san dispose d’un revenu annexe, rendu possible grâce à des prêts dont les sommes sont dépo­sées sur leurs télé­phones.

Classy Lassie a installé un éclai­rage au néon dans sa vitrine, dont les tubes forment le mot « M-Pesa ». Si le voya­geur s’en­gouffre dans la boutique, une fois passés les faux-ongles et les vernis, il y trou­vera un hall peint aux couleurs du M-Pesa – un vert profond – et une rangée de vitres blin­dées faisant office de guichet pour des touristes en mal d’argent mobile. « Jambo », me dit l’homme derrière le guichet. « Jambo », réponds-je, utili­sant ainsi le seul mot swahili que je connaisse, entendu dans une chan­son de Lionel Richie. « Vous avez une pièce d’iden­tité ? » Nouvelle infor­ma­tion. Avant d’at­ter­rir à Nairobi, j’ima­gi­nais que l’uti­li­sa­tion du service M-Pesa se ferait de manière anonyme. Mais pour effec­tuer un dépôt sur son compte, il faut montrer patte blanche – soit une pièce d’iden­tité – et l’ob­ten­tion d’un formu­laire bancaire certi­fiant à Safa­ri­com que je ne blan­chis pas de l’argent – un vrai progrès dans un pays gangrené par la corrup­tion. Cela freine les tran­sac­tions jour­na­lières, mais assure aux jeunes entre­pre­neurs qu’ils entrent dans un marché régle­menté.

Gertrude

Isaac Agina est un bel homme mince au gaba­rit de mara­tho­nien, qui affiche un calme olym­pien aux anti­podes de l’éner­gie qu’il a dû déployer pour construire sa maison en béton, avec une chambre sépa­rée. Son foyer – il vit avec son épouse et leurs deux enfants – dispose aujourd’­hui de l’eau courante, de l’élec­tri­cité, d’un canapé, d’une télé­vi­sion couleur, d’une Toyota en bon état de marche et d’un petit chien qui l’ac­cueille comme le messie lorsqu’il l’en­tend se garer dans le jardin après sa longue jour­née de travail. Beau­coup de Kényans dépendent de cet homme, et cet homme dépend du M-Pesa.

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Isaac Agina
Kisumu Inno­va­tion Centre-Kenya
Crédits : KICK

Agina vit à Kisumu, sur les rives du lac Victo­ria. Nairobi est peut-être la capi­tale créa­tive du Kenya. Elle abrite notam­ment la « Sili­con Savan­nah », où pullulent les start-ups, de nombreux immeubles d’ha­bi­ta­tion et des zones d’ac­ti­vité commer­ciale – un paysage urbain dans lequel l’argent mobile tient le rôle de ciment. Mais pour mieux comprendre pourquoi le M-Pesa fonc­tionne si bien au Kenya, il faut explo­rer le reste du pays. Il y a cinq ans, Agina ensei­gnait les mathé­ma­tiques et la physique. Il venait de se marier et proje­tait de deve­nir proprié­taire dans un délai de deux ans. Jamais son salaire d’en­sei­gnant n’au­rait pu lui permettre de réali­ser ce rêve. « Il y a un moment où tu réalises que tu es ici, tout seul, et qu’il te faut abso­lu­ment faire avan­cer les choses », me dit-il. Aussi, Agina a monté une société appe­lée Kisumu Inno­va­tion Centre-Kenya, ou KICK. Il emploie 81 arti­sans qui confec­tionnent à la main des objets tels que des paniers, des cartes de vœux, et d’autres biens vendus dans les marchés label­li­sés « commerce équi­table » en Europe et en Amérique du Nord. « Deux mois avant Noël – après cela, on a trop de travail, explique Agina. Mais les gens ont besoin de manger toute l’an­née. » Il devait trou­ver le moyen d’ai­der ses ouvriers quali­fiés à déve­lop­per des acti­vi­tés annexes, afin de leur permettre de conti­nuer de gagner leur vie en dehors des périodes de rush au cours desquelles le KICK a besoin d’eux, mais sans toute­fois l’aban­don­ner. Et ses employés n’al­laient pas contrac­ter des prêts pour se lancer – le plupart ne dispo­saient même pas de compte en banque. Alors Agina a commencé à colla­bo­rer avec une société de micro-crédit appe­lée Kiva Zip, basée aux États-Unis. Ancrée à San Fran­cisco, cette entre­prise fait le lien entre de petits épar­gnants qui s’ac­com­modent de faibles taux d’in­té­rêt sur leurs place­ments – certains d’à peine 25 dollars – auprès d’en­tre­pre­neurs agréés. On attend natu­rel­le­ment de ces derniers qu’ils remboursent leurs dettes, et le taux de rembour­se­ment Kiva s’élève à 99 %. Les prêts comme les rembour­se­ments de Kiva se font numé­rique­ment. Agina est un des « admi­nis­tra­teurs » de Kiva, c’est-à-dire un parte­naire en qui la société a confiance, et qui lui permet de recom­man­der de bons candi­dats pour la contrac­tion d’un emprunt et de son rembour­se­ment. Les montants octroyés varient entre 10 000 et 70 000 shil­lings. Agina sait que son rôle change des vies.

Elle tirera de ses fruits une poignée de shil­lings qui lui permet­tront de rembour­ser son micro-prêt.

Au-delà des fenêtres du petit bureau sans préten­tion d’Agina s’étend une cour pous­sié­reuse où les employés de KICK s’af­fairent comme des elfes travaillant pour le Père Noël. Il y a là Milka, qui porte des tongs et un tablier. Il recycle des formu­laires déchi­rés en les trans­for­mant en cartes de vœux. Patrick et William cisaillent des canettes de soda qu’ils changent en bicy­clettes et en trot­ti­nettes. Quant à Felix, c’est un genre de Profes­seur Foldingue à la veste macu­lée de pein­ture, qui évis­cère des géné­ra­teurs pour les vider de leurs fils de cuivre – à partir desquels Fred fabrique des jambes, des bras, des mains et des cœurs. Chaque arti­san dispose aujourd’­hui d’un revenu annexe, rendu possible grâce à des prêts dont les sommes sont dépo­sées sur leurs télé­phones – des prêts qu’ils solli­citent, dont Agina se porte garant, et dont les arti­sans assurent collec­ti­ve­ment le rembour­se­ment. Milka et Apollo possèdent une dizaine de ruches. « Les abeilles sont parfaites, dit Apollo. Vous n’avez pas besoin de les nour­rir et elle assurent elles-mêmes leur sécu­rité. » Patrick élève des bergers alle­mands pour les vendre, et fait du gardien­nage de chèvres et de volaille. Willaim vend des sodas sur le marché en plein-air du centre-ville, Fred tient un petit salon de barbier et Agina s’oc­cupe en paral­lèle de ses propres affaires.

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Plus loin dans les terres, à quelques kilo­mètres de la fron­tière ougan­daise dans une ville appe­lée Bungoma, je retrouve Gertrude Wamalwa. Elle bêche ses terres, une écharpe couleur de rouille nouée autour du front, ses mains calleuses enser­rant étroi­te­ment sa machette. Gertrude et ses voisins semblent à mille lieues de l’uni­vers numé­rique du paie­ment mobile. En vérité, alors qu’elle se tient debout dans la cour de sa maison, faite de boue et de chaume, elle paraît étran­gère à toute idée de méca­ni­sa­tion et de rende­ment – elle ne porte même pas de chaus­sures. Et pour­tant, sa ferme dépend du M-Pesa.

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Un village isolé
Campagne kényane
Crédits : Doug Benson

Chaque année, Wamalwa achète des graines et de l’en­grais à crédit, rembour­sant ses inté­rêts auprès d’une ONG nommée One Acre Fund. Son taux d’in­té­rêt s’élève à 17 %, l’équi­valent de ce qui se pratique dans une banque kényane clas­sique, mais elle est dispen­sée de nombreuses contraintes. Norma­le­ment, rembour­ser un tel prêt à un orga­nisme clas­sique l’obli­ge­rait à voya­ger sur de longues distances, les poches pleines de billets, peut-être gagnés en bradant ses récoltes, afin d’as­su­rer ses rembour­se­ments à temps – et ne lui permet­tant pas d’éco­no­mi­ser le moindre sou. C’est ainsi que la pauvreté s’est dura­ble­ment instal­lée dans ces régions, où elle fait toujours des ravages au sein des petites exploi­ta­tions. Des groupes comme One Acre Fund tentent d’équi­li­brer l’équa­tion en permet­tant aux fermiers de rembour­ser leurs emprunts de manière plus souple, l’une des méthodes étant celle du micro-paie­ment. Quelques dollars de plus ou de moins sortis de la poche des agri­cul­teurs lors des échéances peuvent faire une grande diffé­rence. Wamalwa marche à travers ses rangées de maïs, de hari­cots et de millet pour se rendre auprès des bana­niers qu’elle a plan­tés il y a 18 mois. En se proté­geant du soleil d’une main, elle regarde ses régimes de fruits jaunes, surmon­tés d’une grosse fleur marron. Elle en tirera une poignée de shil­lings qui lui permet­tront de rembour­ser son micro-prêt. Elle manie sa machette pour se frayer un chemin parmi les herbes folles, attrape la fleur et la cueille. L’arbre ploie vers le sol, ses feuilles nour­ri­ront les vaches.

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Au hasard des rues
Une boutique M-Pesa dans un village
Crédits : Michael Burmann

Sur le terrain, les agents de One Acre Fund sillonnent le pays à la rencontre des 80 000 fermiers qui ont des emprunts en cours chez eux. Cela implique qu’ils trans­portent avec eux une certaine quan­tité d’argent liquide. Ils ont déjà été volés par le passé, et la fraude demeure une menace sourde. Aujourd’­hui, plutôt qu’une collecte hebdo­ma­daire, ils utilisent le M-Pesa pour dépo­ser de l’argent sur le compte de leurs clients. La prochaine étape, toujours en phase de test, permet­tra aux fermiers d’en­voyer direc­te­ment leur micro-rembour­se­ment au compte central de One Acre Fund. Cette démarche s’ins­crit dans une tendance plus large qui vise à faire de la tech­no­lo­gie mobile et du paie­ment incré­men­tal un moyen de faci­li­ter l’ac­cès aux services clas­siques à une popu­la­tion qui en a été long­temps privée. Des socié­tés comme Angaza Design, Off Grid Elec­tric, Mobi­sol et M-Kopa Kenya micro-financent des instal­la­tions de panneaux solaires dans le centre du pays. Tone Kwa Tone Pata Pump (« du goutte-à-goutte jusqu’à la pompe » en swahili) décalque cette initia­tive sur le domaine de l’ir­ri­ga­tion, et Sustai­nable Water & Sani­ta­tion in Africa – qui milite pour un accès à l’eau potable – a installé des distri­bu­teurs d’eau propre qui acceptent les paie­ments en M-Pesa. Plus tard dans l’après-midi, je retrouve Wamalwa sur un marché, au bord de la route. Ses bananes, envi­ron une ving­taine de kilos, sont étalées sur une couver­ture ocre. Combien ? Wamalwa me montre cinq doigts. J’es­saie de négo­cier, à la kényane. J’en obtiens 400 shil­lings. « – Bon prix, me dit un homme. – Un prix juste, renché­rit un autre. – Ok, dis-je. 300. » Et je lui tends la main. Wamlawa rit et sort un télé­phone des plis de sa robe. Alors que je rentre son numéro dans mon Huawei, j’en­tends le bip annon­cia­teur de la récep­tion d’un nouvel SMS. C’est Geoff. Il veut savoir si j’ai besoin d’un taxi pour rega­gner l’aé­ro­port.


Traduit de l’an­glais par Benoit Marchi­sio d’après l’ar­ticle « Ten Days in Kenya With No Cash, Only a Phone », paru dans Bloom­berg Busi­ness­week. Couver­ture : Une échoppe M-Pesa par Josh Palmers. Créa­tion graphique par Ulyces.

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