par Chip Brown | 20 août 2015

Par une jour­­née radieuse, cela aurait été une randon­­née épique, une traver­­sée en soli­­taire de l’aube jusqu’au soir à travers les plus hauts sommets du New Hamp­­shire. Par la pire des jour­­nées, l’his­­toire a tourné au cauche­­mar. Une autre page drama­­tique à inscrire dans les annales d’une chaîne de montagnes dont les versants accueillants et les modestes hauteurs contre­­disent des condi­­tions clima­­tiques parti­­cu­­liè­­re­­ment violentes.

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Kate Matro­­sova au sommet du mont Elbrouz
Crédits : Char­­lie Farhoodi

Les prévi­­sions météo­­ro­­lo­­giques du 15 février 2015 annonçaient dans les montagnes Blanches des maxi­­males de –28°C et des vents d’al­­ti­­tude entre 72 et 97 km/h, pouvant atteindre 129 à 160 km/h en milieu de mati­­née, avec des rafales jusqu’à 200 km/h et une tempé­­ra­­ture ressen­­tie de -60°C. Mais lorsque Kate Matro­­sova se fixait un objec­­tif, il n’était pas aisé de l’en dissua­­der. À 32 ans, elle débor­­dait d’éner­­gie, en plus d’être dotée d’un esprit brillant. Elle parlait trois langues et s’était construite une solide carrière dans la finance, notam­­ment grâce à son talent pour l’ana­­lyse de risques. Elle était jeune et en excel­­lente santé, et se savait capable de grandes choses.


À New York, elle s’en­­traî­­nait chaque jour à monter en courant les 42 marches de son esca­­lier avec un sac à dos conte­­nant une haltère de 9 kilos et 18 kilos de litière pour chat. Lorsqu’elle vivait en Floride, elle avait remporté des combats de judo contre des hommes pesant presque 45 kilos de plus qu’elle, et elle était sur le point d’ob­­te­­nir sa cein­­ture noire. Mais sa déter­­mi­­na­­tion la condui­­sait parfois à prendre des risques. Prison­­nière d’une prise d’étran­­gle­­ment, elle aurait préféré s’éva­­nouir plutôt que de taper sur le tatami pour y mettre fin.

La passion des hauteurs

Sa passion pour la montagne et les grands espaces s’est enflam­­mée il y a quatre ans, lors de son ascen­­sion du Kili­­mandjaro. En 2012, elle a gravi les 5 642 mètres de l’El­­brouz, le plus haut sommet d’Eu­­rope. L’an­­née suivante, elle a suivi un stage de l’as­­so­­cia­­tion Inter­­na­­tio­­nal Moun­­tain sur le mont Rainier et appris les tech­­niques de croche­­tage, de construc­­tion d’abris dans la neige et d’an­­crage. L’an dernier en Alaska, elle a esca­­ladé le mont McKin­­ley – aussi appelé Denali –, qui culmine à 6 194 mètres, et l’Acon­­ca­­gua argen­­tin, haut de 6 962 mètres : les plus hauts sommets d’Amé­­rique du Nord et du Sud. Elle avait égale­­ment jeté son dévolu sur l’Eve­­rest et le reste des Sept Sommets, les points culmi­­nants de chaque conti­nent. Elle voulait enfin deve­­nir la première femme à gravir le mont Denali en hiver.

 Matrosova pendant son ascension du Mt Elbrouz Crédits : Charlie Farhoodi
Matro­­sova pendant son ascen­­sion du mont Elbrouz
Crédits : Char­­lie Farhoodi

La nouvelle passion de Matro­­sova lui deman­­dait des inves­­tis­­se­­ments consi­­dé­­rables en matière de temps et d’argent : elle devait écono­­mi­­ser pour finan­­cer ses expé­­di­­tions et passait des mois à s’en­­traî­­ner, mais aussi à voya­­ger à l’étran­­ger pour s’ac­­cli­­ma­­ter, lais­­ser passer le mauvais temps et se confron­­ter aux épreuves qu’un alpi­­niste doit surmon­­ter pour avoir droit à son instant de bonheur exta­­tique. En paral­­lèle, elle enfi­­lait un tailleur tous les matins et randon­­nait au milieu du vacarme et des émana­­tions de Midtown, le quar­­tier d’af­­faires de Manhat­­tan, jusqu’à l’Axa Center. Situé sur la Septième Avenue, elle y travaillait comme tradeuse dans les déri­­vés de crédit au siège nord-améri­­cain de BNP Pari­­bas, la quatrième banque mondiale. C’était un travail grati­­fiant en soit, mais elle le voyait aussi comme un moyen de parve­­nir à ses fins. Elle avait au-dessus de son bureau une repré­­sen­­ta­­tion des Sept Sommets, et l’écran de veille de son ordi­­na­­teur affi­­chait une photo de son ascen­­sion de l’Acon­­ca­­gua.

Lors de leur dernière Saint-Valen­­tin, Matro­­sova et son mari, Char­­lie Farhoodi, ont troqué Manhat­­tan pour une chambre au Royalty Inn à Gorham, dans le New Hamp­­shire. Le lende­­main, à cinq heures du matin le dimanche 15 février, Farhoodi a garé leur voiture de loca­­tion sur un parking de la Route 2, là où commence la piste très fréquen­­tée de Valley Way Trail. Il était non seule­­ment symbo­­lique pour Matro­­vosa de s’en­­traî­­ner pour son ascen­­sion de l’Eve­­rest durant le week-end du Presi­­dents Day, mais aussi de célé­­brer par la même occa­­sion l’ob­­ten­­tion de sa citoyen­­neté améri­­caine en s’aven­­tu­­rant dans la « chaîne prési­­den­­tielle » des montagnes Blanches et sur les sommets des monts Madi­­son, Adams, Jeffer­­son et Washing­­ton.

Un mois aupa­­ra­­vant, Farhoodi et elle avaient fait la même randon­­née. Ils avaient esca­­ladé le mont Madi­­son et campé la nuit près du refuge Madi­­son Spring Hut, fermé à cette époque de l’an­­née. La météo était clémente pour le mont Washing­­ton : –11°C au sommet avec des vents souf­­flant à une moyenne de 87 km/h. Le lende­­main, Matro­­sova voulait s’at­­taquer au mont Adams, à envi­­ron une heure de marche du Madi­­son, qu’il domine de plus de 120 mètres, mais Farhoodi préfé­­rait redes­­cendre. Ils ont sué dans leurs combi­­nai­­sons et avancé tant bien que mal, en portant un sac d’équi­­pe­­ment qu’ils gardaient prêt pour les impré­­vus. Même quand elle persua­­dait Char­­lie de l’ac­­com­­pa­­gner dans ses aven­­tures, elle se préoc­­cu­­pait toujours de son bien-être. Aussi ont-ils fait demi-tour.

Plusieurs fois, elle l’a amené à se dépas­­ser. Malgré sa peur des hauteurs, elle l’a convaincu de sauter en para­­chute. Au Kili­­mandjaro, alors que tout le monde s’en remet­­tait à des porteurs, elle l’a persuadé qu’ils devraient porter leur équi­­pe­­ment eux-mêmes pour rendre l’ex­­pé­­rience plus diffi­­cile. En accord avec ses prin­­cipes, elle a aussi appris le swahili avant son voyage en Afrique, et emporté avec elle une valise pleine de jouets et de jeux pour une école maasaï. Il n’y avait rien de faux ou d’égoïste chez Kate, elle surpre­­nait les gens par son enthou­­siasme indé­­fec­­tible.

« Être entraîné dans son sillage était quelque chose d’in­­croyable », se souvient Farhoodi.

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Avant son ascen­­sion du Kili­­manjaro, en août 2011
Crédits : Char­­lie Farhoodi

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Juste avant l’aube d’un matin de février, elle a pris la route une fois de plus – seule cette fois-ci. Elle avait évoqué avec Farhoodi la possi­­bi­­lité qu’il l’ac­­com­­pagne, mais tous deux savaient qu’il la ralen­­ti­­rait. Elle a emporté de l’eau et de la nour­­ri­­ture. Même sans sa combi­­nai­­son, elle était bien équi­­pée pour faire face à un trek glacial au-dessus des cimes des arbres : une bonne veste d’hi­­ver, un panta­­lon isolant, une cagoule, un masque de ski, des guêtres, des cram­­pons, des bâtons, et les chaus­­sures doublées La Spor­­tiva Span­­tik qu’elle avait reçues lors de son ascen­­sion du mont Rainier. Elle a emporté avec elle son appa­­reil photo. Ils n’avaient pas réussi à trou­­ver de perche à selfie, mais Farhoodi en avait confec­­tionné une avec du ruban adhé­­sif et un cintre. Elle avait un télé­­phone satel­­lite et un GPS pour enre­­gis­­trer ses dépla­­ce­­ments, ainsi qu’un appa­­reil que Farhoodi avait acheté et insisté pour qu’elle emporte avec elle, même si elle pensait ne pas en avoir besoin et que c’était là une dépense inutile. Il s’agis­­sait d’une balise de loca­­li­­sa­­tion person­­nelle (BLP) ACR ResQLink, que Farhoodi avait enre­­gis­­tré auprès des auto­­ri­­tés fédé­­rales, qui surveillent toutes les balises de ce type aux États-Unis.

Sur son itiné­­raire rédigé à la main, Matro­­sova avait détaillé des horaires qui reflé­­taient la confiance qu’elle avait en sa rapi­­dité. Elle avait l’in­­ten­­tion d’ar­­ri­­ver au sommet du mont Madi­­son vers les huit heures du matin, n’ayant prévu que trois heures pour parcou­­rir les 6,4 kilo­­mètres et les 1 220 mètres qui séparent le point de départ de la cime. Elle comp­­tait arri­­ver au sommet du mont Adams à neuf heures du matin, du mont Jeffer­­son à 11 heures, en haut du mont Clay à 13 heures et enfin sur la cime du mont Washing­­ton aux alen­­tours de 15 heures, la crête de la chaîne culmi­­nant à 1 917 mètres. Son itiné­­raire ne lui lais­­sait que trois petites heures de soleil pour descendre l’Am­­mo­­noo­­suc Ravine Trail, qui se termine au bas du premier arrêt de chemin de fer du mont Washing­­ton. Elle avait montré à Farhoodi les raccour­­cis qu’elle pour­­rait prendre si elle avait du retard.

Ils se sont dits au revoir. Matro­­sova a allumé sa lampe fron­­tale et a commencé à marcher dans les bois. Farhoodi avait prévu d’al­­ler skier, mais il s’est surpris à s’at­­tar­­der sur le parking, inca­­pable de démar­­rer. Ce n’était pas la première fois qu’il voyait sa femme partir à l’aven­­ture. Elle était intré­­pide, et il l’ai­­mait pour cela. Depuis le premier jour, il l’avait aimée pour toutes leurs diffé­­rences. Elle était toujours reve­­nue.

Itiné­­raire d’une aven­­tu­­rière

Cet esprit d’aven­­ture et cette joie de vivre avaient poussé Ekate­­rina Matro­­sova à enta­­mer l’as­­cen­­sion du Velley Way Trail à travers ce qui devien­­drait d’ici quelques heures une des pires tempêtes que le mont Washing­­ton a connu depuis de nombreux hivers. C’était ce même élan qui l’avait pous­­sée à partir seule en Amérique, avec à peine plus qu’une valise.

Matro­­vosa a grandi à Omsk, en Sibé­­rie
Crédits

L’aî­­née de deux sœurs, Kate a grandi dans une famille pauvre en Sibé­­rie occi­­den­­tale, à Omsk, une ville indus­­trielle de taille moyenne. Après l’im­­plo­­sion de l’Union sovié­­tique, ses parents ont ouvert un maga­­sin qui impor­­tait des chaus­­sures depuis Moscou. Son père avait été engagé dans l’Ar­­mée rouge et avait reçu deux médailles pour service rendu à Tcher­­no­­byl. À l’âge de 12 ans, Matro­­sova écono­­mi­­sait l’argent gagné grâce à un stand de citron­­nade pour payer ses four­­ni­­tures scolaires. Elle a étudié la finance à l’uni­­ver­­sité péda­­go­­gique d’État de Omsk, et en 2002, alors qu’elle avait 20 ans, elle a obtenu un visa pour partir étudier et travailler aux États-Unis.

Elle a décro­­ché un petit boulot dans un restau­­rant de Montauk, dans l’État de New York, à la pointe Est de Long Island. Elle s’y est liée d’ami­­tié avec Lily Kirejen­­doka, une Litua­­nienne qui travaillait et étudiait égale­­ment aux États-Unis. Plus tard cet été-là, elles ont démé­­nagé à Chicago ensemble et ont été embau­­chées dans une disco­­thèque. Par une nuit pluvieuse, à deux heures du matin, alors qu’elles étaient serrées dans un studio avec quatre autres personnes et qu’il faisait trop chaud pour dormir, Matro­­sova a lancé : « Allez, viens, on va danser sous la pluie ! »

Kirejen­­kova se souvient : « Elle a dit que ce serait drôle, et elle avait raisonNous avons dansé sous la pluie en pyjama et nous avons sauté dans les flaques comme des enfants de cinq ans. Kate était douée pour persua­­der les gens de faire quelque chose. Tout ce qu’elle faisait, elle le faisait à fond. Et elle savait toujours ce qu’elle voulait, elle avait toujours un but bien précis en tête. »

Après avoir engagé un avocat pour prolon­­ger son visa, elle a écono­­misé de l’argent en travaillant comme serveuse et comme hôtesse. Elle a suivi des cours dans un collège commu­­nau­­taire de Chicago avant de s’ins­­crire à l’uni­­ver­­sité DePaul. Elle y a étudié la finance, le marke­­ting et la comp­­ta­­bi­­lité, et a obtenu son diplôme avec « mention hono­­ri­­fique » en 2006. Fraî­­che­­ment diplô­­mée, elle a débuté chez J.P. Morgan et a été envoyée six semaines à New York pour un programme de forma­­tion. Là, elle a rencon­­tré Farhoodi, gestion­­naire de patri­­moine avisé et plein d’es­­prit. Ils avaient tous les deux 24 ans et étaient canton­­nés dans des loge­­ments d’en­­tre­­prise, sortant le soir en groupes dans les bars, le long de Blee­­cker Street. Kate, qui révi­­sait pour son examen d’in­­dus­­trie de la sécu­­rité, a proposé à Char­­lie de révi­­ser avec elle.

Kate Matrosova et son mari Charlie FarhoodiCrédits : Facebook
Kate Matro­­sova et son mari Char­­lie Farhoodi
Crédits : Face­­book

« Elle révi­­sait et moi je la regar­­dais faire, j’es­­sayais de la faire rire. » Elles prenait toujours des photos lorsqu’ils étaient ensemble : les endroits où ils allaient, leurs dîners, leur sortie en vedette sur l’Hud­­son vers la Statue de la Liberté. Une nuit de fin d’été, alors qu’ils avaient marché pendant plusieurs heures, ils se sont assis sur un perron dans le quar­­tier de Chel­­sea à New York et se sont endor­­mis. À leur réveil, le porte­­feuille de Char­­lie et le sac à main conte­­nant l’ap­­pa­­reil photo de Kate avaient été volés. « Oh non, elles ont disparu ! » Farhoodi a tenté de la conso­­ler en lui assu­­rant qu’ils pouvaient toujours ache­­ter de nouveaux porte­­feuilles et un nouveau portable. « Non, elles ont disparu. Nos photos ont disparu ! » Les photos étaient tout ce qui lui impor­­tait, elle se moquait bien de son sac à main ou de son télé­­phone. Comme il l’a expliqué aux parents et à la famille de la défunte écou­­tant son éloge funèbre neuf ans plus tard, c’est à ce moment précis qu’il est tombé amou­­reux de sa femme.

En 2008, elle a emmé­­nagé chez lui, dans son appar­­te­­ment de West Palm Beach en Floride. Un an plus tard, ils étaient mariés. Son travail, qui consis­­tait à gérer le porte­­feuille de S. Daniel Abra­­ham, créa­­teur des produits minceur Slim-Fast, lui lais­­sait beau­­coup de temps libre à l’heure du déjeu­­ner. Elle a repris les entraî­­ne­­ments de judo et se rendait à vélo au dojo, situé à Hypo­­luxo, soit à plus de quarante kilo­­mètres.

« Elle et moi, nous étions pareil, se souvient son sensei, Hector Vega. Je disais aux durs à cuire : “Essayez un peu de battre cette fille”, et Kate n’en faisait qu’une bouchée. C’était le genre de personne qu’on n’ou­­blie jamais. Elle avait une endu­­rance incroyable, elle était vrai­­ment en excel­­lente condi­­tion physique. À présent, au dojo, on dit :Allez, entraî­­nons-nous comme Kate.” Elle ne décla­­rait jamais forfait lorsqu’elle combat­­tait, et elle ne faisait jamais les choses à moitié. Nous parlions de la vie comme d’un combat de judo, de cette néces­­sité de se prépa­­rer à toutes les éven­­tua­­li­­tés. »

En 2012, dési­­reuse de trou­­ver un emploi plus stimu­­lant, Matro­­sova a postulé pour le master en ingé­­nie­­rie finan­­cière à la Haas School of Busi­­ness de l’Uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie à Berkely. Elle faisait partie des soixante-huit étudiants accep­­tés. Avant de commen­­cer le programme, elle a dû suivre des cours de stochas­­tique, de calcul, de statis­­tique, et apprendre le langage de program­­ma­­tion C++. Elle a égale­­ment dû lire des textes complexes comme la Quant Bible, ou encore Options, futures et autres actifs déri­­vés, de John Hull.

 « Elle ne recher­­chait pas le danger mais la réus­­site. »

— Li Sun

L’un de ses premiers projets était l’écri­­ture de programmes d’éva­­lua­­tion des produits déri­­vés pour GF Secu­­ri­­ties, une banque d’in­­ves­­tis­­se­­ment chinoise. Son collègue, Li Sun, qui travaille aujourd’­­hui pour Morgan Stan­­ley, avait obtenu un docto­­rat à Prin­­ce­­ton. Sa thèse, « Évalua­­tions Multi­­dis­­ci­­pli­­naires de la Struc­­ture et de la Fonc­­tion de la Vita­­mine B12, Enzyme Dépen­­dante Étha­­no­­la­­mine Ammo­­na­­clyase », fait passer Options, futures et autres actifs déri­­vés pour de la chick lit.

« C’était une aven­­tu­­rière, mais je ne crois pas qu’elle courait après le danger, me confie Li. Elle voulait décou­­vrir, accom­­plir diffé­­rentes choses, voya­­ger dans diffé­­rents endroits. Elle n’avait pas le goût du risque mais de la réus­­site. »

Matro­­sova a aidé Li à écrire un programme pour une appli­­ca­­tion d’éva­­lua­­tion des options qui est toujours dispo­­nible sur l’App Store. Elle a lancé, avec quelques cama­­rades, une société de conseil appe­­lée Blue Moun­­tain. En mars 2014, elle était l’un des six membres qui compo­­saient l’équipe de Berke­­ley qui a remporté la troi­­sième place au pres­­ti­­gieux Concours Inter­­na­­tio­­nal de Tran­­sac­­tions Rotman à Toronto. Chaque année, pendant trois jours, des équipes d’étu­­diants du monde entier s’af­­frontent sur une simu­­la­­tion de marché finan­­cier.

« Je crains de ne jamais retrou­­ver un étudiant comme elle », déplore Linda Kreitz­­man, respon­­sable du programme. « Elle avait un esprit proli­­fique, et pas seule­­ment pour la finance. C’est l’his­­toire tradi­­tion­­nelle de l’im­­mi­­grant qui doit travailler d’au­­tant plus dur. Elle est née avec une immense déter­­mi­­na­­tion et elle n’avait pas d’in­­ten­­tions cachées. C’est une qualité qu’on retrouve chez les enfants. Si vous l’ai­­miez, elle vous aimait en retour. Je sais que les gens se disent : “Si c’était son métier de mesu­­rer les risques, pourquoi n’a-t-elle pas mesuré ceux de cette randon­­née ?” Mais elle est la seule personne que je connaisse qui pouvait tenter tout ce qu’elle a fait, et je sais qu’elle n’était pas le genre de personne à dire : “Je vais aller défier la mort.” »

Dans la tempête

Dans la mati­­née du 15 février, aux alen­­tours de l’heure où elle aurait dû s’ap­­pro­­cher du sommet du mont Jeffer­­son, elle s’est prise en photo au Madi­­son Spring Hut. Elle avait relevé son masque et souriait. C’est la dernière photo de son appa­­reil.

Matrosova était parfaitement entraînéeCrédits : Facebook
Matro­­sova était parfai­­te­­ment entraî­­née
Crédits : Face­­book

Elle avait accu­­mulé beau­­coup de retard sur son programme, mais quelle en était la raison ? S’était-elle tordue la cheville en s’en­­fonçant dans la neige trop molle ? S’était-elle bles­­sée au genou en glis­­sant sur des rochers ? Peut-être s’était-elle attar­­dée devant le panneau jaune du Service des forêts des États-Unis pour évaluer les riques, à l’en­­droit où le Valley Way Trail quitte les bois pour donner sur les hauteurs de la chaîne de montagnes ? « STOP », aver­­tit le panneau. « La zone au-delà de ce panneau connaît la pire météo d’Amé­­rique du Nord. Plusieurs personnes y sont mortes d’hy­­po­­ther­­mie, même en été. Faites demi-tour immé­­dia­­te­­ment si les condi­­tions météo­­ro­­lo­­giques sont défa­­vo­­rables. »

« Ce n’était pas un mauvais jour, mais on enten­­dait le vent commen­­cer à rugir comme un train de marchan­­dises qui se met en marche », témoigne Mike Pelchat, respon­­sable du Parc d’État du Mont Washing­­ton, et membre de l’Équipe de recherche et de sauve­­tage de l’An­­dros­­cog­­gin Valley, qui a retrouvé le corps de Matro­­sova. « La tempête est arri­­vée très rapi­­de­­ment, plus tôt que prévu. Une chose que les gens ne comprennent pas, c’est que chaque fois que la vitesse du vent gagne 16 km/h, sa force augmente de plus de 16 %. Quand les vents vont à une vitesse d’en­­vi­­ron 130, 145 ou 160 km/h, on ne peut ni avan­­cer ni même rester debout, on est à quatre pattes et on attend que ça se calme. Si on essaie de rele­­ver notre masque, le vent emporte nos bras en arrière. Si la tempé­­ra­­ture descend en dessous de –6°C et qu’une ferme­­ture Éclair se casse ou que l’on perd un gant, les choses peuvent vite se gâter. L’hy­­po­­ther­­mie nous prend par surprise, et c’est là qu’on commence à prendre de mauvaises déci­­sions. »

La tempête s'est levée plus vite que prévuCrédits
La tempête s’est levée plus vite que prévu
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Le dimanche midi, la tempé­­ra­­ture a chuté à –25°C et les vents, qui avaient main­­te­­nant la force d’un oura­­gan, hurlaient depuis le nord à une vitesse de 120 km/h, et à plus de 135 km/h à treize heures. La tempé­­ra­­ture bais­­sait égale­­ment : à quinze heures, il faisait presque –30°C, et –35°C au coucher du soleil.

Farhoodi, qui était de retour à l’hô­­tel de Gorham, était de plus en plus inquiet. Il n’avait pas réussi à appré­­cier sa jour­­née au ski pendant que sa femme randon­­nait. Lorsqu’il a consulté la webcam du mont Washing­­ton pour accé­­der aux images du contenu payant, il s’est aperçu qu’il ne pouvait pas les voir.

À 15 h 30, son télé­­phone a sonné. C’était un opéra­­teur qui l’ap­­pe­­lait depuis le Centre de coor­­di­­na­­tion de sauve­­tage de l’Air Force à la Tyndall Air Force Base, située près de Panama City en Floride et d’où sont relayés les signaux de balise de loca­­li­­sa­­tion person­­nelle. Matro­­sova avait activé l’ap­­pa­­reil dont elle s’était moquée, et Farhoodi a tout de suite compris qu’elle devait être dans une situa­­tion déses­­pé­­rée. Il a appelé les secours et le répar­­ti­­teur de la police d’État a contacté les agents de conser­­va­­tion du Dépar­­te­­ment de la pêche et de la chasse du New Hamp­­shire, qui ont commencé à mettre en place une tenta­­tive de sauve­­tage.

Farhoodi a fourni au sergent Mark Ober une descrip­­tion des vête­­ments, de la taille, du poids, de la condi­­tion physique et de l’iti­­né­­raire de Matro­­sova. Il a rentré les données de la BLP dans un logi­­ciel de carto­­gra­­phie de son ordi­­na­­teur portable, puis a appelé Rick Wilcox, un homme ayant réussi l’as­­cen­­sion de l’Eve­­rest – il est l’ac­­tuel président du Service de sauve­­tage en montagne depuis près de quarante ans, un orga­­nisme béné­­vole basé à North Conway, dans le New Hamp­­shire. Trois agents de conser­­va­­tion et une équipe de quatre personnes, réunie par Wilcox, ont pris la route dans les ténèbres, éclai­­rés par la lumière de leurs lampes fron­­tales, pour trou­­ver l’em­­pla­­ce­­ment indiqué par un deuxième signal émis par la balise de loca­­li­­sa­­tion person­­nelle de Matro­­sova, large­­ment à l’écart du sentier tracé, sur le versant nord-est du mont Madi­­son. Plus tard dans la soirée, une autre équipe du Service de sauve­­tage en montagne est venue leur prêter main forte.

Matro­­sova, qui avait activé sa balise à 15 h 30, n’avait proba­­ble­­ment plus long­­temps à vivre et même si les coor­­don­­nées initiales avaient été bien rensei­­gnées, elle n’au­­rait pas été retrou­­vée vivante. Mais le second signal était faussé, peut-être à cause de l’angle de l’an­­tenne ou de la tempé­­ra­­ture, en dessous la limite des –20°C que peut suppor­­ter l’ap­­pa­­reil. Si toutes les coor­­don­­nées enre­­gis­­trées se trou­­vaient dans un rayon de moins de 1,6 km du Madi­­son Spring Hut, la première vague de secou­­ristes a commencé à cher­­cher Matro­­sova sur le mauvais versant du mont Madi­­son, se frayant un passage à travers la brousse dans les premières heures de la mati­­née, pour suivre ce qui s’est révélé être une fausse piste, de la neige montant jusqu’à la poitrine alors que les tempé­­ra­­tures s’ap­­pro­­chaient dange­­reu­­se­­ment des –35°C. Lorsqu’ils sont retour­­nés au parking à trois heures du matin, des stalac­­tites étaient accro­­chées à leurs sour­­cils. Les recherches ont repris plus tard le lundi matin.

Au retour elle a dû lutter contre des torrents d’air glacial qui se déplaçaient à la vitesse d’un oura­­gan.

D’autres signaux de la BLP avaient loca­­lisé Matro­­sova sur la face nord du mont Adams, sur la piste de King Ravine près de la Gulf­­side Trail qu’elle avait prévu d’em­­prun­­ter pour atteindre le mont Washing­­ton. Mais l’équipe dont Pelchat faisait partie s’est concen­­trée sur les signaux venant de l’est, qui indiquaient que Matro­­sova se trou­­vait dans le col situé entre le mont Madi­­son et le mont Adams, près de la Star Lake Trail. Cette dernière longe le flanc Est d’un pic satel­­lite, le mont Quincy Adams, et conti­­nue jusqu’au sommet du mont Adams.

Au premier passage, ils n’ont rien vu. Ils ne l’ont trou­­vée qu’au second passage, envi­­ron 135 mètres en dessous de la petite plaine gelée de Star Lake, hors du sentier de Star Lake Trail. Elle était allon­­gée sur le dos, et sa jambe était prise au piège dans la partie rabou­­grie d’un sapin baumier. Son sac, dans lequel se trou­­vait sa balise, gisait envi­­ron cinq mètres plus bas sur la pente. Elle portait toujours ses gants et son masque. « Une rafale de vent l’a proba­­ble­­ment empor­­tée en dehors de la piste, et elle aura atterri dans cette posi­­tion », suppose Pelchat.

Le lieu­­te­­nant Wayne Saun­­ders a appelé Farhoodi et lui a annoncé qu’ils avaient retrouvé le corps de sa femme. Cause du décès : hypo­­ther­­mie.

Les agents de conser­­va­­tion ont examiné les enre­­gis­­tre­­ments des coor­­don­­nées GPS de Matro­­sova et ont dit à Farhoodi que selon eux, elle avait esca­­ladé le mont Adams – la montagne qu’elle avait voulu gravir le mois précé­dent, lorsqu’elle avait cédé à Farhoodi pour redes­­cendre. Après avoir atteint le sommet du mont Adams, il semble­­rait qu’elle ait décidé de rentrer, rebrous­­sant chemin, à une grande diffé­­rence près : à l’al­­ler, le vent était dans son dos, mais au retour elle a dû lutter contre des torrents d’air glacial qui se déplaçaient à la vitesse d’un oura­­gan. Elle n’avait aucune chance de s’en sortir.

Olya Lapina, qui a trouvé en Matro­­sova un alter ego lorsqu’elle l’a rencon­­trée au camp de base d’Acon­­ca­­gua, en Argen­­tine en 2014, affirme : « Je sais qu’elle a consulté les prévi­­sions météo, c’est évident. Elle n’a peut-être pas vu venir la tempête, il n’est pas toujours facile de les prévoir. Pour moi, il est impen­­sable qu’elle n’ait pas consulté la météo. Il s’est peut-être passé quelque chose… Elle est peut-être tombée et a perdu connais­­sance. Il est impor­­tant de comprendre ce qu’elle défen­­dait et qui elle était. Ce n’était pas une idiote qui jouait à l’al­­pi­­niste, elle était coura­­geuse. Certaines personnes repoussent sans cesse leurs limites, et Kate était très forte. Ses quali­­tés d’al­­pi­­niste déter­­mi­­nait la personne qu’elle allait deve­­nir. C’était un moyen pour elle de comprendre et de renfor­­cer son carac­­tère. Ce qui s’est passé est un tragique acci­dent. »

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Farhoodi est retourné à New York avec tout le maté­­riel de montagne de Matro­­sova dans un sac poubelle, secoué par mille émotions. Ils n’avaient emmé­­nagé à New York qu’à l’au­­tomne dernier. Farhoodi avait été muté à un poste de vice-président dans les bureaux new-yorkais de J.P. Morgan Chase, et Matro­­sova était colla­­bo­­ra­­trice du groupe de négo­­cia­­tions de crédit à taux fixe de BNP Pari­­bas. Farhoodi s’est débar­­rassé des tickets pour la repré­­sen­­ta­­tion de Carmen qu’ils étaient sensés voir la semaine suivante. Une lettre est arri­­vée, décla­­rant que son examen de citoyen­­neté était programmé pour le 13 avril à 9 h 30. Cela ne servait plus à rien. Il a sorti la litière pour leur chat, Carotte, que Matro­­sova avait porté jusqu’en haut des esca­­liers durant ses entraî­­ne­­ments. Il évitait de lire les récits sur sa mort, surtout les commen­­taires ridi­­cules qui la quali­­fiaient de banquière blonde et arro­­gante, affir­­mant qu’elle méri­­tait un Darwin Award – cette récom­­pense sarcas­­tique décer­­née aux personnes mortes ou stéri­­li­­sées à la suite d’un compor­­te­­ment stupide de leur part.

Kate Matrosova avait un parcours brillantCrédits : Charlie Farhoodi
Kate Matro­­sova avait un parcours brillant
Crédits : Char­­lie Farhoodi

Un mois après sa mort, il a orga­­nisé un service commé­­mo­­ra­­tif. Les parents de Farhoodi ont fait le voyage depuis Dallas. Lapina, qui avait gravi le Manalsu, son premier sommet de plus de 8 000 mètres, est venue de San Fran­­cisco. De son côté, Vega a fait le dépla­­ce­­ment depuis son dojo, en Floride, et Kirejen­­kova a fait la route depuis Chicago. Ce dernier parlant russe, c’est lui qui a dû appe­­ler les parents de Matro­­sova, à Omsk, pour leur annon­­cer la terrible nouvelle.

Plus de cent personnes se sont rassem­­blées au Harvard Club. Farhoodi a raconté l’his­­toire de sa première nuit avec Kate, lorsqu’elle l’a invité dans son appar­­te­­ment à deux heures du matin pour manger un sand­­wich, avant de lui deman­­der soudai­­ne­­ment s’il voulait aller faire du roller. « En géné­­ral ou tout de suite ? » avait-il répondu. Tout de suite, bien sûr, et elle s’est mise à pati­­ner le long du couloir. « Ses yeux n’étaient jamais aussi bleus que lorsqu’elle était en montagne », raconte-t-il d’une voix étran­­glée. Il n’avait toujours pas la moindre idée de ce qu’il allait faire de ses cendres, et il songeait, dans un demi fantasme, à les répandre au sommet de l’Eve­­rest.

Ses pensées ne cessaient de reve­­nir à la dernière image qu’il a eu d’elle, lorsqu’il était dans la voiture au départ du sentier et qu’elle montait sur une congère pour aller en direc­­tion du défilé de la Valley Way. « À chaque fois que je lui disais au revoir, même si elle allait seule­­ment faire du vélo avec ses écou­­teurs sur les oreilles, je me deman­­dais si j’al­­lais la revoir, juste parce qu’elle était celle qu’elle était. »

Il n’est pas du genre à croire aux prémo­­ni­­tions, et pour­­tant il s’était attardé sur le parking. Pourquoi ? Il pensait qu’elle ferait peut-être direc­­te­­ment demi-tour. Il avait du mal à ne pas se deman­­der ce qu’il aurait fait, ce qu’il aurait pu ou dû faire. Est-ce qu’il aurait pu courir après elle et la dissua­­der de s’en­­ga­­ger dans cette aven­­ture qu’elle était si déter­­mi­­née à vivre ? Est-ce qu’il aurait pu la sauver d’elle-même ? Mais c’est telle­­ment facile à dire avec le recul. Mais qui serait-elle, qui seraient-ils, l’un comme l’autre aujourd’­­hui, s’il l’avait empê­­chée d’être celle qu’elle était vrai­­ment ? Il a regardé la lumière de sa lampe fron­­tale faiblir dans la pénombre, comme s’éva­­nouit la lumière d’une luciole. Il l’a regardé jusqu’à ce qu’elle s’éteigne complè­­te­­ment.

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Sur les hauteurs
Crédits : Char­­lie Farhoodi

Traduit de l’an­­glais par Marine Bonni­­chon d’après l’ar­­ticle « The Trader in the Wild », paru dans Bloom­­berg.

Couver­­ture : Kate Matro­­sova en pleine randon­­née, par Char­­lie Farhoodi.

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