par Christopher DeWolf | 31 août 2014

Mango King

Trou­­ver le Mango King n’est pas une chose aisée. « Vous souhai­­tez prendre le chemin sécu­­risé ou le chemin le plus rapide ? » me demande Michael Leung, desi­­gner et avocat de la ferme urbaine. Nous nous bala­­dons entre les étalages du marché de fruits du district de Yau Ma Tei, à Hong Kong, situé au beau milieu de la pénin­­sule Kowloon. Nous optons pour la voie rapide, qui nous emmène à travers un dédale de bretelles et de sorties de route. Il y a vingt ans de cela, cette zone était entou­­rée d’eau, mais des travaux d’amé­­na­­ge­­ment et des récla­­ma­­tions terri­­to­­riales ont eu raison du paysage et l’ont trans­­formé en un no man’s land, voisin de la région la plus peuplée de Hong Kong.

Au lieu de mettre sur pied un système de symbiose entre les cita­­dins et la nature, Hong Kong a choisi de se débar­­ras­­ser de toute verdure

Perdu au milieu du trafic se trouve une parcelle de terre aména­­gée en ferme illé­­gale. « On l’ap­­pelle le Mango King parce qu’il adore les mangues », raconte Leung, après être monté dans le taxi avec moi. Le Mango King est un des nombreux fermiers présents à Hong Kong, un de ceux qui opti­­misent l’es­­pace offert par la minus­­cule ville, afin de produire sa propre nour­­ri­­ture. Actuel­­le­­ment, il fait pous­­ser des patates douces, quarante-cinq papayers, cinq manguiers, trois bana­­niers et deux arbres à litchis, le tout sur une surface de 65 m². Hong Kong est l’une des villes les plus densé­­ment peuplée du monde, une ville égale­­ment connue pour ses gratte-ciels auda­­cieux et ses rues illu­­mi­­nées au néon. Mais la majeure partie de son terri­­toire, envi­­ron 1 100 km², est sous-déve­­lop­­pée. Les parkings occupent à eux seuls la moitié de la surface de la ville. Au lieu de mettre sur pied un système de symbiose entre les cita­­dins et la nature, Hong Kong a choisi de se débar­­ras­­ser de toute verdure, bien que la ville soit entou­­rée d’une magni­­fique proces­­sion de montagnes verdoyantes et de rivages escar­­pées. Cette rupture avec la nature n’est pas sans consé­quences. Au début des années 1990, un tiers des fruits de Hong Kong étaient produits par les Nouveaux Terri­­toires, l’ar­­rière-pays qui s’étend de Kowloon aux fron­­tières de la Chine. Aujourd’­­hui, ce nombre est tombé à 2,3 %, et la plupart des produits sont direc­­te­­ment impor­­tés. Les pommes viennent des États-Unis, les kiwis d’Ita­­lie et les oranges d’Afrique du Sud. Ces dernières années ont connu un regain d’in­­té­­rêt pour la culture biolo­­gique locale chez la popu­­la­­tion née entre les années 1980 et 1990, une pratique qui n’a cepen­­dant pas mis fin aux impor­­ta­­tions de produits jusqu’au port de Hong Kong. Chan­­ger les atti­­tudes quoti­­diennes d’une popu­­la­­tion n’est pas aussi facile que cela. C’est là que Leung fait son appa­­ri­­tion. Né à Londres de parents hong­­kon­­gais, il s’est installé dans la ville en 2009 à l’âge de 26 ans. Il s’est depuis lancé dans des projets qui combinent l’art, le design, les travaux commu­­nau­­taires et l’agri­­cul­­ture urbaine. L’une de ses plus célèbres initia­­tives se trouve être le HK Honey, une coopé­­ra­­tion entre les apicul­­teurs et les habi­­tants d’ap­­par­­te­­ments qui souhaitent fabriquer leur propre miel sur le toit de l’im­­meuble ou sur leur balcon. Une alliance placée sous le signe du respect de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment et évidem­­ment des béné­­fices géné­­rés par le miel. Leung est actuel­­le­­ment occupé par le projet HK Farm, un système de jardins de toits autour de la région de Yau ma Tei, une des banlieues les plus anciennes de Hong Kong qui n’a jamais vu se déve­­lop­­per de programme écolo­­gique aupa­­ra­­vant.

Le designer Michael Leung fait partie d'une communauté d'agriculteurs urbains à Yau Ma Tei © Christopher DeWolf
Les toits de Hong Kong
Le desi­­gner Michael Leung
Crédits : Chris­­to­­pher DeWolf

« Faire pous­­ser de la nour­­ri­­ture ne devrait pas être un luxe réservé aux Nouveaux Terri­­toires, cela devrait pouvoir se faire égale­­ment dans les banlieues urbaines », avance Leung. « Cela pousse les gens à repen­­ser les origines de la nour­­ri­­ture et à recon­­si­­dé­­rer l’es­­pace dans lequel ils évoluent, leur propre quar­­tier… Il y a de nombreuses régions à Hong Kong qui n’ont pas d’es­­prit de quar­­tier du tout. » À Yau Ma Tei, Leung s’est frayé son chemin dans une commu­­nauté restreinte mais passion­­née d’ar­­tistes, d’ac­­ti­­vistes et de rési­­dents de longue date qui nour­­rissent l’idée de faire ressur­­gir la vie sur le béton armé. Le King Mango est un homme d’âge mur aux cheveux grison­­nants, le visage buriné par le temps, arbo­­rant des jeans usés par la boue. Il habite un appen­­tis, à l’ombre d’un arbre, au beau milieu du trafic routier. Après nous être faufi­­lés à travers le trou d’une barrière, nous arri­­vons face à lui et lui offrons un sac de mangues, en retour de quoi il nous fait visi­­ter sa ferme avec joie. « Dix ans : c’est le mini­­mum de temps qu’il faut à une graine de mangue pour se trans­­for­­mer en manguier », nous raconte-t-il en nous montrant les minus­­cules graines. « Mais si on utilise des boutures, c’est deux ans. » Les boutures sont des portions de l’arbre qui peuvent être plan­­tées dans le sol. Non loin de là, quelques ananas sortent leurs têtes du sol aux côtés des plants de patates douces. « Cela ne fait qu’un an que je me suis installé ici, mais il y a des travaux tout prêt et les ingé­­nieurs m’ont dit qu’ils allaient peut-être devoir me délo­­ger », raconte-t-il, « mais cela ne sera pas avant au moins six mois, et d’ici là j’au­­rai récolté mes fruits et légumes. »

Culture des rues

Culti­­ver de la nour­­ri­­ture au milieu de cette jungle de construc­­tions n’est pas une tâche aisée. Il n’y a pas d’eau courante, le Mango King doit donc marcher jusqu’aux maga­­sins pour remplir ses bouteilles en plas­­tique. Et lorsqu’il cuisine, les passants s’inquiètent de voir de la fumée et alertent les pompiers. Mais la plupart du temps, les auto­­ri­­tés le laissent tranquille. J’ai demandé au Mango King pourquoi il avait entre­­pris tout cela, et surtout, pourquoi il l’avait fait ici. Il est resté évasif et a préféré me répondre en me parlant de sa jeunesse : « Dans mon village en Chine, on parti­­ci­­pait aux travaux de la ferme avec mes amis, ou plutôt je me conten­­tais de les regar­­der faire », se rappelle-t-il. « Faire pous­­ser des choses est une véri­­table expé­­rience et dépend de votre inves­­tis­­se­­ment. Si nous n’y mettons pas tout notre cœur, rien ne pous­­sera. » Plus tard, Leung nous a raconté que le King Mango n’ai­­mait pas parler de son passé ou de la manière dont il s’est retrouvé à la rue. « Je pense qu’il a eu une vie dure. »

Des boîtes de médicaments reconverties en pots © Christopher DeWolf
Des boîtes de médi­­ca­­ments recon­­ver­­ties en pots
L’agri­­cul­­ture bio made in HK
Crédits : Chris­­to­­pher DeWolf

Vingt minutes plus tard, nous arri­­vons à So Boring, un café infor­­mel à prix libre, équipé de tables pliantes dispo­­sées sur le trot­­toir de Ferry Street. Toute la nour­­ri­­ture distri­­buée ici est issue de l’agri­­cul­­ture biolo­­gique et produite loca­­le­­ment. Le café offre égale­­ment les restes des récoltes au Mango King, comme des bouts d’ana­­nas. Nous rejoi­­gnons une demi-douzaine d’em­­ployés et de clients. Leung me présente à Fredma, une femme de 72 ans à l’air impo­­sant. Après avoir décliné un plat de citrouille au curry – j’avais déjà mangé –, elle insiste en me disant : « Ho mei, c’est déli­­cieux, vous verrez. » J’ab­­dique, et elle avait raison : doux, terreux, un peu épicé. Leung et Fredma se sont rencon­­trés grâce à Woofer­­ten, un groupe d’ar­­tistes-acti­­vistes qui gère un espace artis­­tique commu­­nau­­taire situé à côté. Fredma, surnom­­mée ainsi car son fils s’ap­­pelle Fred, y parti­­cipe acti­­ve­­ment jour après jour et se consi­­dère elle-même comme une amatrice d’agri­­cul­­ture urbaine. L’an­­née dernière, le maga­­zine Modern Farmer a présenté son Typhoon Tea, qu’elle a inventé un jour de tempête, à base de poivre, de miel et de citron qu’elle avait récolté sur le toit de Leung. Par bien des aspects, Fredma est dotée d’une qualité précieuse à Hong Kong : une atti­­tude volon­­taire et débrouillarde qui permet d’ac­­com­­plir de grandes choses et de trou­­ver des solu­­tions inno­­vantes face aux diffi­­cul­­tés des condi­­tions de vie urbaine. Cette même ingé­­nio­­sité peut se retrou­­ver à Canton Road, où M. Pang, proprié­­taire d’une phar­­ma­­cie de méde­­cine chinoise, a détourné le panneau de la phar­­ma­­cie pour y faire pous­­ser un plant de basi­­lique et d’autres herbes aroma­­tiques. « J’avais pour habi­­tude de conser­­ver quelques plantes sur le parvis devant chez moi, mais il n’y avait pas assez de lumière, alors elles ne pous­­saient pas très bien », précise Pang au cours de ma visite chez lui, un après-midi. Ce quinqua­­gé­­naire à la peau bron­­zée et marquée s’as­­soit derrière son comp­­toir. Derrière lui s’élève un mur recou­­vert de bocaux et de pots dans lesquels sont préser­­vées les plantes. « J’ai regardé le panneau et je me suis dit : “Pourquoi ne pas l’uti­­li­­ser comme tuteur ?” C’est comme si j’avais un jardin dans le ciel. » Inspiré par l’ini­­tia­­tive de Pang, Michael Lang et Woofer­­ten ont installé plusieurs panneaux dans les rues du quar­­tier, pour ensuite colla­­bo­­rer avec les commerçants pour déci­­der quoi plan­­ter et leur apprendre comment entre­­te­­nir les plantes. Pang utilise un maté­­riel de fortune qui consiste en un pot en plas­­tique atta­­ché par une longue corde qui déverse de l’eau lorsqu’on tire dessus. « Ils pensent qu’ils ne font que faire pous­­ser des choses, mais nous le voyons comme une véri­­table guérilla des jardins, qui prend peu à peu posses­­sion des espaces publics vacants », explique Leung. Les voisins semblent ravis de l’ini­­tia­­tive. Pendant que je discute avec Pang, l’un de ses amis nous rejoint. « Il est très créa­­tif ! » me précise cet ami en souriant. « Il devrait dépo­­ser le brevet. » Il se retourne ensuite vers Pang. « Fais atten­­tion quand même, le gouver­­ne­­ment ne te ratera pas si une de tes plantes tombe sur la tête de quelqu’un. »

Les toits de Yau Ma Tei

Les agricultures urbaines tendent à briser l'espace entre la ville et la nature © Christopher DeWolf
La nature dans la ville
L’agri­­cul­­ture urbaine sauvage à Hong Kong
Crédits : Chris­­to­­pher DeWolf

Il n’a ri qu’à moitié. En effet, le gouver­­ne­­ment de Hong Kong n’est pas très friand de cette guérilla des jardins. Il diffuse des spots publi­­ci­­taires pour condam­­ner les plan­­ta­­tions illé­­gales et infor­­melles de fruits et légumes que certaines personnes âgées font pous­­ser n’im­­porte où, sous prétexte qu’elles provoquent une augmen­­ta­­tion du nombre de mous­­tiques et qu’elles pour­­raient causer des glis­­se­­ments de terrains sur les zones pentues. Pour­­tant, il n’y a pas d’al­­ter­­na­­tive : on ne dénombre que vingt-deux jardins gérés par le gouver­­ne­­ment à Hong Kong. La demande est si forte que les terrains ne peuvent être loués que quatre mois d’af­­fi­­lée. Et même si le plan du gouver­­ne­­ment, le Gree­­ning Master Plan, a permis de favo­­ri­­ser l’in­­ser­­tion de la nature dans les espaces publics en plan­­tant de nombreux arbres et des fleurs le long des routes et dans des espaces entiè­­re­­ment béton­­nés aupa­­ra­­vant, ce plan ne four­­nit pas d’aide aux jardins pota­­gers. « Nous appliquons essen­­tiel­­le­­ment la poli­­tique du “bon produit au bon endroit” lorsqu’il s’agit de faire pous­­ser quelque chose », me rappelle une porte-parole du Dépar­­te­­ment du Déve­­lop­­pe­­ment et du Génie Civil lorsque je demande pourquoi le nouveau plan écolo­­gique ne tient pas compte de ces jardins pota­­gers qui four­­nissent de la nour­­ri­­ture à tout le monde. Pendant ce temps-là, le gouver­­ne­­ment s’est appliqué à élaguer acti­­ve­­ment tous les arbres frui­­tiers dans les parcs et le long des rues, en les remplaçant par des arbres qui demandent moins d’en­­tre­­tien, comme les palmiers. « Avant, il y avait un papayer à ce coin de rue, mais les voisins affirment qu’il a été rasé », me rapporte Sum Wing Man, une artiste de 28 ans que j’ai rencon­­trée sur le toit d’un immeuble qu’elle parti­­cipe à entre­­te­­nir, une oasis appa­­rue au septième étage, entou­­rée de tours en béton de part et d’autre. « Mais même lorsqu’il y a des fruits, on ne peut pas les manger parce qu’ils les recouvrent de produits chimiques. » Sum a eu la main verte après avoir démé­­nagé dans un studio à la campagne. « Je ne faisais pas d’art, j’ap­­pré­­ciais simple­­ment la vie, je cuisi­­nais tous mes plats et je plan­­tais ma propre nour­­ri­­ture », se rappelle-t-elle. Cela l’a conduite à fonder Mapopo Farm, une fonda­­tion d’agri­­cul­­ture biolo­­gique locale à Hong Kong, une fonda­­tion qui l’a menée à travailler avec Yau Ma Tei Garde­­ner, un groupe de jardi­­niers qui s’oc­­cupent des instal­­la­­tions sur les toits. Sum explique que le groupe a commencé après que son fonda­­teur, l’ar­­tiste Vangi Fong, a loué un studio sur Shan­­ghai Street et en a profité pour faire pous­­ser des légumes sur le toit. Un jour, Fong a retrouvé une lettre dans une de ses plantes. « Elle disait : “Nous parta­­geons la passion du jardi­­nage. Peut-être pour­­rions-nous être amis », raconte Sum. « La lettre était signée “Oncle Mui”. » Mui vivait au premier étage depuis plus de quarante ans, et n’avait jamais eu l’op­­por­­tu­­nité de mettre sa main verte à profit, si ce n’est pour l’en­­tre­­tien de ses quelques plantes en pots. Une chose en entraî­­nant une autre, une douzaine de personnes se sont retrou­­vées sur le toit à entre­­te­­nir le jardin collec­­tif et à animer des ateliers de jardi­­nage. « Nous faisions des bombes de graines, c’est-à-dire des boulettes de terreau conte­­nant des graines, et nous les lancions sur les toits, dans les parcs, dans les espaces aban­­don­­nés », témoigne Sum. « Au début, ce n’était pas un franc succès. La plupart de ces bombes étaient ramas­­sées par les éboueurs. »

Sum Wing-man et Step Au sont membes du groupe de Yau Ma Tei Gardener © Christopher DeWolf
Sum Wing-man et Step Au
Deux membres du groupe de Yau Ma Tei
Crédits : Chris­­to­­pher DeWolf

Nous sommes assis sur le toit de l’im­­meuble et Step Au, une jardi­­nière de Yau Ma Tei, nous rejoint. Sum et elle me font faire le tour du toit, où le gingembre, le citron, les ananas et les pommes de terre poussent dans divers bacs en plas­­tique recy­­clé, dans des tiroirs de commode ou encore dans des boîtes de médi­­ca­­ments données par des phar­­ma­­cies de méde­­cine chinoise. J’ai demandé aux deux filles pourquoi elles consa­­craient autant de temps à faire pous­­ser des légumes sur les toits et à lancer clan­­des­­ti­­ne­­ment des bombes de graines. « Tout est une ques­­tion de droit à l’es­­pace public », m’a répondu Au, « et j’aime bien le fait qu’on ne se contente pas de plan­­ter pour faire joli. On plante pour chan­­ger le contenu de nos assiettes. Et c’est jour après jour que cela se travaille. » En quit­­tant le toit, j’ai emprunté un esca­­lier étroit. La mélo­­die des violons d’une asso­­cia­­tion de vieux musi­­ciens du second étage est parve­­nue à mes oreilles. J’ai pris à droite en sortant du bâti­­ment, et en traver­­sant un passage piéton sur Shan­­ghai Street, j’ai remarqué que quelque chose pous­­sait sur le panneau de circu­­la­­tion. Je me suis appro­­ché : des piments rouges.


Traduit de l’an­­glais par Delphine Sicot d’après l’ar­­ticle « Hong Kong’s Guer­­rilla Garde­­ners », paru dans Roads & King­­doms. Couver­­ture : Chris­­to­­pher DeWolf.

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