par Clancy Martin | 6 décembre 2016

Cellule 5C

Je ne savais pas pourquoi j’avais été arrêté et personne ne voulait rien me dire. Mais je n’ai jamais eu aussi peur que dans l’as­­cen­­seur, avec le gardien qui me condui­­sait à la cellule 5C. Je portais mes tongs en caou­t­chouc orange et bleu. J’avais mon mate­­las sous le bras. Il était aux envi­­rons de 10 heures du matin. J’avais été arrêté à mon domi­­cile à l’aube. « Qu’est-ce que tu as fait ? » m’a demandé le gardien. Il me toisait avec un mélange de scep­­ti­­cisme et de respect méfiant. Il devait avoir la cinquan­­taine, bel homme quoique rondouillard, avec des cheveux poivre et sel coupés près du crâne. « Je suis pas bien sûr », ai-je dit. « Je pense que ça a quelque chose à voir avec ma vieille bijou­­te­­rie. »

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La prison d’Ar­­ling­­ton, au Texas
Crédits : ArlNow

Un flic m’avait appelé d’Ar­­ling­­ton, au Texas, où j’avais été par le passé proprié­­taire de plusieurs bijou­­te­­ries avec mes deux frères. Nous avions déclaré l’une d’elles en faillite, et certaines pièces en consi­­gna­­tion – dans ce cas précis, une bague de fiançailles en diamant appar­­te­­nant à un avocat d’Ar­­ling­­ton – s’étaient retrou­­vées coin­­cées par le chapitre 11 de la loi sur les faillites améri­­caine. Je ne m’en doutais pas à l’époque, mais l’avo­­cat en colère avait convaincu un de ses amis dans la police de m’ac­­cu­­ser de vol et de me faire recher­­cher comme fugi­­tif. Au moment où je me trou­­vais dans l’as­­cen­­seur avec le gardien, tout ce que je savais c’est qu’un flic m’avait appelé d’Ar­­ling­­ton en lais­­sant plusieurs messages sur mon répon­­deur. Il me deman­­dait de bien vouloir le rappe­­ler. Ce que je n’avais pas fait, évidem­­ment. J’es­­pé­­rais, comme c’était souvent le cas à l’ap­­proche de mes 30 ans, que le problème fini­­rait par dispa­­raître tout seul, d’une manière ou d’une autre. Je suppo­­sais donc que c’était la raison pour laquelle ces deux types qui préten­­daient être venus « véri­­fier une fuite de gaz » avaient bous­­culé ma petite amie sur le pas de la porte pour donner l’as­­saut dans notre chambre à coucher, me tirer du lit, me jeter au sol et me passer les menottes.

Pendant ce temps, je les suppliais de me lais­­ser mettre mes lunettes et mon amie deman­­dait à voir leurs badges. « Ben quoi que tu aies fait, ça doit être grave. Je t’em­­mène à la 5C. Tu passe­­ras pas la nuit, là-bas. » Il avait les yeux rivés sur son presse-papiers en disant cela. Puis il m’a regardé de nouveau en m’adres­­sant ce curieux sourire contrit qu’ont les gens qui vous annoncent des nouvelles qui sont mauvaises pour vous mais pas pour eux. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’était un sourire d’en­­foiré, parce que je voyais bien qu’il était sincè­­re­­ment désolé pour moi. Il ne se réjouis­­sait pas de me voir dans cette posi­­tion. Mais il ne pouvait pas s’em­­pê­­cher de sourire. Je connais ça. J’ai souri de cette façon-là à des gens de nombreuses fois. « Ne m’em­­me­­nez pas à la 5C dans ce cas-là. Emme­­nez-moi ailleurs. S’il vous plaît. »

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L’en­­trée prin­­ci­­pale du centre de déten­­tion
Crédits : ArlNow

Ce n’était que mon troi­­sième séjour en prison – avant ça, j’étais allé en taule à Austin (à 22 ans) et à Dallas (à 29 ans) –, mais je savais déjà qu’il était inutile de discu­­ter avec le gardien. « Un prison­­nier découvre l’im­­pos­­si­­bi­­lité de s’échap­­per, aussi bien lorsqu’il est confronté à l’obs­­ti­­na­­tion du geôlier que lorsqu’il fait face aux murs et aux barreaux qui l’en­­tourent », écri­­vait David Hume en 1748. « Et lorsqu’il tente de recou­­vrer sa liberté, il choi­­sit plutôt de s’at­­taquer au fer et à la pierre des uns qu’à la nature inflexible de l’autre. » Pour faire court : mieux valait creu­­ser un tunnel sous la prison plutôt que d’es­­sayer de convaincre le gardien de me chan­­ger de cellule. « Ce n’est pas moi qui décide des règles, mon pote », a-t-il dit. « Je ne fais que suivre les ordres. Mais je verrai ce que je peux faire. » C’était vrai­­ment un chic type : le troi­­sième jour, il s’est pointé dans notre cellule avec son presse-papiers à la main pour me dire qu’il avait eu la permis­­sion de me trans­­fé­­rer dans une cellule au troi­­sième étage. « Tu seras plus à ton aise, là-basElle est faite pour… un autre genre de délinquants. » Mais à ce moment-là, je m’étais déjà fait de bons amis dans la 5C. J’étais sous la protec­­tion d’un homme surnommé « Eel ». Sans comp­­ter qu’on avait une grande fenêtre et une bonne vue depuis la cellule – je pouvais voir ma petite amie dans la rue quand elle venait me rendre visite, si je grim­­pais aux barreaux. Je ne voulais pas partir.

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Un espace commu­­nau­­taire
Crédits : ArlNow

« Tu veux rester dans la 5C ? Je ne vais pas pouvoir faire ça deux fois. Tu auras un lit dans la nouvelle cellule. » Il a légè­­re­­ment froncé les sour­­cils, comme s’il me soupçon­­nait de parler sous la contrainte. Il a promené son regard dans la cellule pour voir si quelqu’un écou­­tait notre conver­­sa­­tion. « Je suis désolé », lui ai-je dit. « J’ap­­pré­­cie ce que vous avez fait pour moi. Ça ne me gêne pas de dormir sur le sol. Je pense que je suis mieux ici. » « Bon d’ac­­cord », a-t-il dit avant de toquer à la fenêtre du gardien pour qu’on le délivre du sas de sécu­­rité donnant sur notre cellule. « Je m’en lave les mains. » Mais avant que je ne fasse le récit de tout ce qu’il m’est arrivé dans la 5C et au cours de mes quatre séjours suivants en prison, je ferais mieux de commen­­cer par les fois précé­­dentes, au cours desquelles j’ai progres­­si­­ve­­ment appris l’étiquette carcé­­rale.

Aux États-Unis, les centres de déten­­tion locaux sont le pire endroit du monde. J’ai parlé avec de nombreuses personnes qui ont été incar­­cé­­rées ou le sont encore, et elles insistent toutes sur le fait que les centres de déten­­tion sont pires que la prison fédé­­rale. En règle géné­­rale, il y a des moments où l’on quitte sa cellule en prison. En centre de déten­­tion, ce n’est pas le cas. En prison, on peut faire de l’exer­­cice. Pas en centre de déten­­tion. En prison, il arrive qu’on puisse passer du temps en plein air. Pas en centre de déten­­tion. En prison, on a parfois un peu d’in­­ti­­mité. Ce n’est jamais le cas dans les centres de déten­­tion, où l’air qu’on respire est saturé de la puan­­teur des uns et des autres. Dans les centres de déten­­tion, la seule inti­­mité se trouve dans les cellules d’iso­­le­­ment – l’en­­fer total – ou sous la douche. C’est-à-dire, pour un grin­­ga­­let comme moi, cinq minutes à l’aube avant que les autres ne se réveillent. En prison, tout le monde sait quand il sortira – si vous sortez un jour (j’ai rencon­­tré des gens dans la 5C qui ne seraient jamais relâ­­chés). On vous donne la date à laquelle vous serez libéré. C’est diffé­rent dans les centres de déten­­tion, où la plupart des déte­­nus attendent leur procès ou sont condam­­nés à de courtes peines. Ils s’ima­­ginent qu’ils ne reste­­ront pas long­­temps, mais ils ne savent jamais exac­­te­­ment quand ils sont suppo­­sés sortir, ni même s’ils sorti­­ront un jour. L’es­­poir d’être relâ­­ché est une décep­­tion constante : chaque fois qu’un gardien appelle un nom, ce n’est pas le vôtre, mais ça aurait pu.

La première fois

Austin, au Texas, 1990. Je rentrais chez moi à pieds dans la Sixième Rue, bourré, marchant de travers, les bras tendus comme un zombie. Une voiture de police s’est arrê­­tée à ma hauteur et la vitre est descen­­due. « Fiston, on te raccom­­pagne chez toi ? »

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La prison de Travis County, près d’Aus­­tin
Crédits : ArlNow

Il n’y a qu’à Austin, me suis-je dit, que les flics s’ar­­rêtent pour vous recon­­duire sain et sauf à votre appar­­te­­ment. Il me restait trois kilo­­mètres de marche, donc j’ai accepté. Ils m’ont conduit tout droit au 500, West Tenth Street – en taule. C’était à quatre minutes de là. Je beuglais que j’avais des droits et qu’ils étaient bafoués alors qu’ils me faisaient patien­­ter dans une longue file d’at­­tente. C’était une de leurs rafles mensuelles, durant lesquelles ils écument le centre-ville en arrê­­tant tous ceux qui ont l’air saoul. J’ai conti­­nué à protes­­ter quand ils nous ont fait entrer en cellule, et j’ai redou­­blé de protes­­ta­­tions quand ils m’ont collé en isole­­ment dans une cellule de d’1,50 m sur trois dépour­­vue de fenêtres. J’ai refait savoir que j’avais des droits lorsqu’ils m’ont menotté les mains et les pieds ensemble derrière le dos, et qu’ils les bafouaient lorsqu’ils m’ont jeté sur le sol avant de m’at­­ta­­cher à la grille de l’uri­­noir, trem­­pée de pisse. Je n’avais pas eu le droit à un coup de télé­­phone, ils ne m’avaient pas donné la raison pour laquelle ils m’ar­­rê­­taient, ils ne m’ont rien dit du tout.

J’ai conti­­nué à gueu­­ler. J’avais 23 ans, j’étais pinté et je ne compre­­nais rien de ce qu’il m’ar­­ri­­vait. Les deux flics sont reve­­nus sans leurs badges et m’ont dit que si je ne fermais pas ma gueule, je conti­­nue­­rais à crier à l’hô­­pi­­tal. Le premier m’a écra­­bouillé les mains avec ses pompes, l’autre m’a grati­­fié de plusieurs coups de pieds dans l’es­­to­­mac. Un autre flic s’est joint au duo en menaçant de me bâillon­­ner. Pendant tout ce temps, j’ai conti­­nué à profé­­rer des menaces idiotes. Et quand je me suis retrouvé à court d’ima­­gi­­na­­tion, j’ai déclamé « La Terre vaine », de T. S. Eliot, que je connais­­sais par cœur à l’époque, ainsi que des poèmes plus courts et de longs extraits de Macbeth. Fina­­le­­ment, l’équipe de nuit a été rele­­vée, et avant que les nouveaux flics n’ar­­rivent, ils m’ont déta­­ché de la grille pisseuse et m’ont foutu sur le banc en béton de la cellule. « Il y a des gens qui essaient de dormir ici, t’es au courant ? » m’ont-ils dit. Je n’avais pas vu les choses sous cet angle. Quand ils nous ont fait faire la queue au petit matin pour passer devant le juge, menot­­tés les uns aux autres, je suis sorti les fers aux pieds. Les gardiens se plai­­gnaient de moi et l’un d’eux a prononcé mon nom.

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Une cellule d’iso­­le­­ment
Crédits : DR

« C’est toi Clancy Martin ? » a demandé l’homme auquel j’étais menotté. Il faisait envi­­ron deux fois ma taille. « Oui », ai-je répondu. J’avais peur que ce ne soit l’un des types que j’avais empê­­chés de dormir. « T’es un bon ! » m’a-t-il dit en levant son pouce. Puis nous avons recom­­mencé à essayer de ne pas croi­­ser le regard des uns ou des autres – une compé­­tence utile en prison. Une heure plus tard, le juge a ordonné qu’on me relâche, sans charges rete­­nues contre moi. Ils m’ont permis de passer un coup de télé­­phone et m’ont placé dans une cellule pour deux, avec un autre détenu. « Si tu les emmerdes, ils remettent ton dossier au bas de la pile à chaque fois qu’il arrive en haut », m’a-t-il expliqué en souriant. Il n’a pas été relâ­­ché ce jour-là et je ne suis sorti qu’en fin d’après-midi. Je me suis étendu sur la couchette en comp­­tant les cafards qui grouillaient sur les murs. C’était la cellule la plus dégueu­­lasse dans laquelle j’ai jamais été enfermé. C’est aussi la seule fois où j’ai été physique­­ment malmené par des flics ou des gardiens pendant un séjour en déten­­tion. Natu­­rel­­le­­ment, j’au­­rais pu l’évi­­ter faci­­le­­ment. C’est ce jour-là que j’ai appris la première règle de l’étiquette carcé­­rale : ne te biffe jamais avec un flic ou un gardien. Ce n’est pas toi qui as les cartes en main.

TX

Six ans se sont écou­­lés avant que je ne retourne en prison. Ma petite amie et moi avions eu une violente dispute. Je vivais dans un loft à Dallas et je descen­­dais Elm Street pour me venger d’elle en me bour­­rant la gueule. (Oui, l’his­­toire se répète : quatre de mes sept incar­­cé­­ra­­tions sont la consé­quence directe de mon ébriété. Je suis un ancien alcoo­­lique.) Je me rappelle avoir essayé d’en­­trer dans un bar, de m’être fait jeter, puis d’avoir trouvé un hall où pion­­cer. Je me souviens qu’un flic m’a demandé où je vivais, avant de me dire que j’étais libre de rentrer chez moi… si j’en étais capable. Je me rappelle de l’ar­­rière de son véhi­­cule et de la cellule de dégri­­se­­ment juste après. Il y avait au moins 50 poivrots dans cette pièce qui faisait la moitié de la taille d’un gymnase. Tout le monde restait près des murs, l’es­­pace au centre était vide et personne ne s’y aven­­tu­­rait. Nous étions divi­­sés en groupes : les Hispa­­niques, les Blacks et les Blancs. La plupart d’entre eux ronflaient avec leurs pieds tour­­nés en direc­­tion du no man’s land. J’ai pris un mate­­las en vinyle bleu en haut de la pile et suis allé me vautrer à côté d’un vieil homme hispa­­nique qui se trou­­vait à la fron­­tière entre les Hispa­­niques et les Blancs.

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Un « drunk tank »
Crédits : ArlNow

« Tu devrais aller te mettre ailleurs », a-t-il dit. « Je n’ai peur de personne ici », ai-je répondu – ce qui était vrai, car j’étais encore plein comme une huître. Pour le lui prou­­ver, j’ai marché jusqu’au centre de la salle et j’ai boxé dans le vide. Je me souve­­nais d’une nouvelle de Bukowski dans laquelle il faisait ça en prison. Ce geste auda­­cieux lui permet­­tait de rester loin des ennuis. Mais la vie c’est pas comme les romans. Plusieurs types ont crié en espa­­gnol, d’autres en anglais. « Tu aimes te battre ? Tu aimes te battre ? Tu veux boxer ? » « Couche-toi ! » m’a dit le vieil homme. J’ai vu les mecs commen­­cer à se lever et j’ai suivi son conseil. Un des types, plus jeune et plus petit que moi, s’est appro­­ché de ma paillasse en me toisant. Sec et couvert de tatouages, il portait un débar­­deur et un panta­­lon de chan­­tier couvert de pein­­ture. « Eh, monsieur bagarre », a-t-il dit. « Eh, monsieur le boxeur, tu veux te battre ? » Il a ri. Je me suis retourné sur mon mate­­las en l’igno­­rant. Le vieil homme lui a dit quelque chose que je n’ai pas compris. Le type s’est dirigé au milieu de la pièce et a commencé à m’imi­­ter, en gueu­­lant en espa­­gnol. Des rires ont fait écho. Il a conti­­nué pendant quelques minutes. « Qu’est-ce qu’il dit ? » ai-je demandé au vieil homme. « Tu veux pas savoir », m’a-t-il répondu.

~

Mon troi­­sième séjour en prison a eu lieu dans la fameuse cellule 5C, dont je repar­­le­­rai plus tard. La quatrième fois, j’ai été placé en déten­­tion à l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal de Dallas-Fort Worth. J’avais emmené ma famille – ma femme enceinte, ma mère, ma belle-mère et mes deux filles – passer un mois en Italie, et nous retour­­nions à Kansas City, où j’étais à présent profes­­seur de philo­­so­­phie à l’uni­­ver­­sité du Missouri.

Je me rappel­­le­­rai toujours les regards dont les gens m’ont grati­­fié tandis que je marchais les menottes au poignet.

« Êtes-vous Clancy Martin ? » m’a demandé l’agent des douanes. « Euh, oui », ai-je dit. L’homme était déjà sur ses gardes car ma mère s’était faite voler son passe­­port lorsque nous étions à Pise et la pape­­rasse de l’am­­bas­­sade était un vrai foutoir. C’était durant l’été 2006 : le 11 septembre n’avait pas encore cinq ans, je ne suis pas un citoyen améri­­cain (je suis cana­­dien) et les douanes améri­­caines n’étaient pas aussi magna­­nimes qu’elles le sont aujourd’­­hui. « Mettez-vous là, s’il vous plaît », m’a-t-il dit en faisant signe de venir à un autre agent. Ils ont échangé quelques mots sans que je puisse les entendre, et le second doua­­nier m’a pris par le bras pour m’es­­cor­­ter – sous les yeux de mes proches, silen­­cieux et confus – vers une petite pièce, où une ving­­taine d’entre nous étions assis sur des chaises en alumi­­nium. À l’avant de la salle, deux agents des douanes passaient en revue une pile de passe­­ports, nous appe­­lant un par un. Une heure plus tard, ça a été mon tour. « M. Martin. Avez-vous déjà été arrêté ? » J’ai commencé à racon­­ter mes histoires. « En ce cas, je vais vous deman­­der de suivre mon collègue. » Un autre doua­­nier m’a fait passer une seconde porte qu’il a refer­­mée derrière moi. Nous avons emprunté un couloir, puis il m’a fait entrer dans une pièce d’ap­­pa­­rence très ordi­­naire, de la taille d’un salon, avec une table pliante et deux chaises instal­­lées de part et d’autre. Des stores obscur­­cis­­saient les fenêtres. Je les ai rele­­vés pour leur montrer que je n’avais rien à cacher. Puis je me suis dit que cela devait sembler suspect, alors je les ai bais­­sés de nouveau. L’un d’eux est resté coincé de travers. Deux ou trois heures ont passé. Quelqu’un a fini par venir et m’a proposé une bouteille d’eau. Il est reparti aussi sec. Fina­­le­­ment, une poli­­cière est entrée. Elle m’a confirmé que j’étais bien Clancy Martin.

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Les centres sont surveillés de toutes parts
Crédits : ArlNow

« Vous êtes en état d’ar­­res­­ta­­tion », m’a-t-elle dit. « En état d’ar­­res­­ta­­tion ? Pourquoi ? » « Remise de chèques sans provi­­sion. » « Je n’ai jamais fait une chose pareille. » « Ce n’est pas ce qu’on m’a dit. » Elle m’a passé les menottes et m’a fait traver­­ser tout l’aé­­ro­­port jusqu’à son véhi­­cule, garé sur le trot­­toir. Je me rappel­­le­­rai toujours les regards apeu­­rés, éton­­nés et irri­­tés dont les gens m’ont grati­­fié tandis que je marchais dans l’aé­­ro­­port les menottes au poignet : norma­­le­­ment, quand on vous passe les menottes en public, les gens ne vous regardent qu’a­­vec de la pitié ou du mépris. L’agent de police m’a fait monter à l’ar­­rière de sa voiture de patrouille et nous avons fait un court trajet en passant près de champs jaunes, brûlés par le soleil, jusqu’au petit centre de déten­­tion de l’aé­­ro­­port. Il ressem­­blait davan­­tage à un centre commer­­cial tombé en désué­­tude ou à une biblio­­thèque de banlieue. Elle s’est garée et a disparu à l’in­­té­­rieur. J’étais toujours assis à l’ar­­rière de la voiture, sur le banc de plas­­tique dur, les mains menot­­tées dans le dos. Je suis parvenu à les faire passer devant moi et j’ai attendu. Le moteur était éteint, les fenêtres fermées. Ils commençait à faire chaud. Il était aux envi­­rons de trois heures de l’après-midi et en quelques minutes, j’ai dû me pencher sur les grilles d’aé­­ra­­tion pour respi­­rer. Il faisait bien 35°C là-dedans. Je ne voyais personne à des kilo­­mètres à la ronde. J’ai tenté de crier mais c’était inutile. Je ne pouvais pas m’al­­lon­­ger sur le dos car une arête de plas­­tique sépa­­rait le banc en deux, mais j’ai fait ce que je pouvais pour me donner un effet de levier et j’ai commencé à donner des coups de pieds dans les fenêtres. Je commençais à paniquer. L’air chaud se refer­­mait autour de moi comme une housse mortuaire. J’ai frappé plus fort. J’ai essayé de briser la vitre avec mes talons, mais rien n’y faisait. J’ai recom­­mencé à crier. Puis je me suis laissé retom­­ber, à bout de souffle. J’ai compris. Voilà, c’est comme ça que ça arrive. J’al­­lais crever à l’ar­­rière de cette voiture de police.

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Un gardien de prison face à ses écrans
Crédits : DR

Puis elle est ressor­­tie. J’ai cessé de crier. Elle a ouvert la porte de mon côté. « Il faisait un peu chaud ici », ai-je dit en m’ex­­tir­­pant de la voiture. Je dégou­­li­­nais de sueur. « Oups », a-t-elle dit. « Je pensais avoir laissé tour­­ner le moteur. » Je pouvais voir trois cellules à l’in­­té­­rieur de la prison, et après mon expé­­rience en isole­­ment à Austin, j’ai demandé si je pouvais avoir une cellule avec des barreaux. « Ça m’ai­­de­­rait de voir l’ex­­té­­rieur de la cellule », ai-je expliqué. « On se fout pas mal ce qui serait plus confor­­table pour toi », m’a dit l’un des poli­­ciers du poste. « Tu iras dans la cellule où on te mettra. Et tu y reste­­ras le temps qu’on te trans­­fère à Austin. » « Qu’on me trans­­fère à Austin ? » « Travis County. C’est là que vous avez émis les chèques. Et c’est là qu’a été émis le mandat d’ar­­rêt. Si vous êtes vrai­­ment claus­­tro­­phobe, on peut vous instal­­ler dans la plus grande cellule », a dit la poli­­cière qui m’avait arrêté. Je voyais bien qu’elle se sentait mal de m’avoir laissé comme ça dans la voiture. « Vous êtes claus­­tro­­phobe ? » Allez savoir pourquoi, j’ai hésité à mentir. « Ben, je n’ai jamais été diagnos­­tiqué. Mais je panique dans les espaces confi­­nés. » Après quelques échanges, ils ont fini par me faire entrer dans la grande cellule avec les barreaux.

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Un écran de contrôle des cellules
Crédits : ArlNow

Les cellules compor­­tant des barreaux sont souvent pour­­vues d’un télé­­phone qu’on peut utili­­ser. Il était déjà tard et ma femme et mes enfants avaient manqué l’avion pour Kansas City. Ils passaient la nuit chez mes parents à Fort Worth et tentaient de trou­­ver la bonne personne pour négo­­cier la caution. J’ai pu entendre une conver­­sa­­tion sur mon cas entre les poli­­ciers. Quand il a été l’heure de la relève, les poli­­ciers en service ont dû expliquer à leurs remplaçants quelle était la situa­­tion de chaque prison­­nier. « Des chèques sans provi­­sion ? C’est un petit délit, on ne peut pas le garder ici pour ça. » « Je ne sais pas. Ils l’ont envoyé ici, à l’aé­­ro­­port. Ils l’ont attrapé alors qu’il entrait dans le pays. Ils sont suppo­­sés l’ex­­pé­­dier à Travis County. On doit le garder jusqu’à ce que le bus arrive depuis Dallas County. » « On ne trans­­fère pas les gens pour des chèques sans provi­­sion. On ne les arrête pas pour ça. Eh, Clancy Martin. Vous avez fait autre chose que d’émettre des chèques sans provi­­sion ? Il y a eu un problème à l’aé­­ro­­port ? Vous vivez où ? » « Non ! J’étais même pas au courant que… Je vis à Kansas City. » « On ne peut pas le garder ici. Il faut qu’on le relâche. Eh, Martin. Vous avez quelqu’un qui peut venir vous cher­­cher ? » « Oui ! Ma femme ! Elle ne va pas tarder ! Elle est tout près ! » « OK, dans ce cas appe­­lez-la et vous n’au­­rez qu’à l’at­­tendre en cellule. À moins que vous ne préfé­­riez l’at­­tendre dehors. » « J’at­­ten­­drai dehors. » Ils m’ont relâ­­ché et je me suis assis à l’ex­­té­­rieur du poste de police, sur l’herbe sèche. C’était une chaude nuit étoi­­lée au Texas, et je n’ai pas tardé à voir les phares de la petite Volks­­wa­­gen de ma mère émer­­ger derrière les clôtures métal­­liques pour venir me sauver.

Plus de peur…

Les cinquième et sixième fois où je me suis retrouvé en déten­­tion, j’étais au Kansas. Il est beau­­coup plus agréable d’être détenu là-bas qu’au Texas.

C’était un homme repous­­sant, mais je pensais tout de même qu’il pouvait m’ai­­der.

La numéro cinq était la plus effrayante, malgré tout, car la dernière chose dont je me souve­­nais était que mon serveur favori m’avait servi un scotch comme on servi­­rait un thé glacé, mais sans glace. L’ins­­tant d’après, j’ai été réveillé par des bruits autour de moi. J’ai tout de suis compris où j’étais, donc je n’ai pas pris la peine d’ou­­vrir les yeux. Je sentais déjà le poids de la gueule de bois. J’ai vague­­ment compris ce qui avait dû arri­­ver, mais je n’ai rien trouvé dans ma mémoire. Juste ce grand verre de whisky et ce bar plein d’amis. Je savais que ma femme allait être très, très en colère – je n’étais plus censé boire. J’ai ouvert les yeux. J’étais allongé sur la couchette du bas d’un lit super­­­posé. J’ai regardé autour de moi : la cellule donnait sur une grande salle commune et la porte était ouverte. Je suis sorti et j’ai vu deux étages de cellules construits en cercle autour d’un vaste espace au centre, qui compor­­tait des tables de pique-nique rive­­tées au sol et devait faire la taille d’un terrain de basket. Il devait y avoir deux douzaines de cellules et une tren­­taine de prison­­niers. Un gardien était assis à un bureau face au sas de sécu­­rité, quelques télé­­phones accro­­chés au mur près de lui. Le bureau était surélevé à envi­­ron un mètre du sol, si bien que lorsqu’on voulait parler au gardien, on avait l’im­­pres­­sion d’être à l’école primaire. Je me suis appro­­ché. Je me rappelle très bien de lui, vu ce qui est arrivé ensuite. Il avait les yeux bleus, la quaran­­taine, des cheveux bruns coif­­fés derrière les oreilles, et son visage avait l’air mou et fait de couches super­­­po­­sées, comme une pile de pancakes. Il avait les lèvres épaisses et viola­­cées. C’était un homme repous­­sant, mais je pensais tout de même qu’il pouvait m’ai­­der. « Mon nom est Clancy Martin », ai-je dit. « Mh-hm. » « Pouvez-vous me dire ce que je fais là ? » « Répé­­tez-moi votre nom. Quand est-ce que vous êtes arrivé ? C’est pas un bureau d’in­­for­­ma­­tion, ici. » Nous avons joué à ce petit jeu pendant encore quelques temps. Il a fini par me trou­­ver dans son ordi­­na­­teur.

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Le parloir d’une prison texane
Crédits : ArlNow

« Conduite sous l’em­­pire d’un état alcoo­­lique. » « Est-ce que ça dit quoi que ce soit d’autre ? Y a-t-il eu un acci­dent ? Est-ce que ça dit si j’ai blessé quelqu’un ? » « C’était grave. C’est tout ce que ça dit », m’a-t-il répondu. « Rien d’autre, mais je vois bien que c’était grave. » « Comment le savez-vous ? Qu’est-ce que ça dit ? » « Je ne peux rien vous dire de plus. Vous pouvez deman­­der à votre avocat. » J’ai tenté de me rappe­­ler quoi que ce soit à propos de la voiture ou de gens que j’au­­rais percu­­tés. J’es­­sayais de ne pas pleu­­rer. C’est une carac­­té­­ris­­tique propre aux expé­­riences de ce genre : Norma­­le­­ment, on ne pleure pas avant de parler au télé­­phone aux gens qui vous aiment. L’inquié­­tude dans leur voix vous fait vous apitoyer et les larmes montent. J’ai vu des hommes pleu­­rer en prison sans que personne ne se moque d’eux. Mais je recom­­mande de suivre le conseil qu’on vous donne dans les films : serrez les dents et rava­­lez vos larmes, c’est ce que j’ai toujours fait à une ou deux excep­­tions près, quand le télé­­phone était dans un coin et que je pouvais cacher mon visage, en essayant de garder les épaules aussi droites que possible. Il y a une autre chose capi­­tale à savoir : il faut mémo­­ri­­ser les numé­­ros impor­­tants. À l’époque, les télé­­phones de la taule ne vous permet­­taient pas d’ap­­pe­­ler les portables, mais heureu­­se­­ment, ma femme avait insisté pour que nous ayons un fixe. Main­­te­­nant ça a changé, on peut appe­­ler n’im­­porte quel télé­­phone avec une surtaxe. Mais cela ne vous est d’au­­cun secours si vous ne connais­­sez que le nom de vos contacts et ne pouvez pas vous rappe­­ler leur numéro. Sans comp­­ter qu’on est toujours pressé dans ces situa­­tions, car l’ac­­cès au télé­­phone est limité.

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Une cellule indi­­vi­­duelle
Crédits : ArlNow

Je me suis rappelé le numéro et ma femme a décro­­ché. « Qu’est-ce qui s’est passé ? Où es-tu ? Tu es en prison ? » « C’est ça, tu as tout compris. Je ne sais pas si j’ai blessé quelqu’un. Appelle la prison de Kansas City. Mon Dieu, et si j’ai tué quelqu’un ? » J’ai commencé à pleu­­rer. Je me suis repris avant que quiconque ait pu s’en aper­­ce­­voir. Il s’est trouvé que le flic m’avait menti. Quand je me suis retrouvé dans le bureau de mon avocat à Lawrence, quelques jours plus tard, il m’a dit que j’étais rentré dans l’ar­­rière d’une voiture sur l’au­­to­­route, mais que je ne l’avais même pas esquin­­tée. J’ai essayé de fuir par la bande d’ar­­rêt d’ur­­gence en crevant mes pneus au passage. Quand la voiture a fini par s’ar­­rê­­ter, je l’ai aban­­don­­née et je suis parti en courant. « Ils ont filmé la plus grande partie de la scène », m’a-t-il dit. Mon avocat avait à peu près mon âgé, mais il était barbu, bel homme et athlé­­tique. Ses enfants avaient envi­­ron le même âge que mes filles. Ma femme avait fait son droit à Lawrence, donc nous avions des tas de choses à nous dire. « J’ai l’en­­re­­gis­­tre­­ment ici. Tu veux voir ? C’est assez drôle. Ça pour­­rait t’ai­­der à voir le côté amusant de la situa­­tion. » « Non, merci. » « Je peux pas t’en vouloir », a-t-il conclu. J’avais le même avocat quand, envi­­ron un an plus tard, je me suis enivré après une confé­­rence que je donnais à l’uni­­ver­­sité du Missouri du nord. Je me suis perdu en rentrant à la maison. Cette fois-là, je me suis réveillé dans une voiture de flics et je les ai suppliés la voix pleine de larmes de ne pas m’em­­me­­ner en prison. Lorsqu’ils m’ont retrouvé, j’étais à 130 km plus au sud d’où je vivais – à la sortie d’Em­­po­­ria, au Kansas. « Mec, tu as bien failli y passer. Tu étais garé sur le bord de l’au­­to­­route en pleine tempête de neige. On doit t’ar­­rê­­ter. » « Mais je ne condui­­sais pas. J’étais juste fati­­gué. » « Tu es quand même ivre. Comment tu es arrivé là si ce n’est en condui­­sant ? »

~

La dernière fois que j’ai été arrêté, c’était il y a cinq ans. Les enfants allaient être en retard à l’école, et la plus jeune refu­­sait de s’as­­seoir dans son siège pour enfants. J’ai donc dit à sa grande sœur, qui était devant, de la prendre avec elle et de la mettre sous sa cein­­ture. (Oui, je sais, je suis un très mauvais parent. J’avais mis 20 minutes à lui enfi­­ler ses chaus­­sures.) J’étais telle­­ment pressé que j’ai grillé une prio­­rité au coin de la rue. Les lumières rouge et bleu se sont mises à cligno­­ter devant moi. C’était un van blanc bana­­lisé. Pourquoi ils m’ont arrêté pour une prio­­rité ? Aucune idée. Je suis un aimant à flics.

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Un détenu conduit au centre de déten­­tion
Crédits : ArlNow

Le gros agent de police était scan­­da­­lisé par la situa­­tion chao­­tique à l’in­­té­­rieur de l’ha­­bi­­tacle. Il y avait trois enfants, âgés de 17, sept et cinq ans, dont aucun n’était correc­­te­­ment assis ou atta­­ché. Je ne me rappelle plus, mais il est possible que je ne l’ai pas été moi-même. « M. Martin, je vais vous deman­­der de bien vouloir descendre de la voiture. » « J’es­­saie d’ame­­ner mes enfants à l’école. Je vais la mettre dans son siège, main­­te­­nant. Je suis désolé. J’étais pressé. » « Désolé, monsieur. Le fait que votre enfant ne soit pas dans son siège et qu’elle se trouve à l’avant repré­­sente une grave infrac­­tion. C’est est très dange­­reux. Les filles, il faut toujours atta­­cher votre cein­­ture, c’est d’ac­­cord ? Il faut que vous soyez dans vos sièges. M. Martin. Descen­­dez de la voiture, s’il vous plaît. » J’ai réalisé qu’ils allaient m’ar­­rê­­ter. Je conti­­nuais à nier l’évi­­dence sur le trajet à l’ar­­rière du van. Ma fille de 17 ans est rentrée à la maison avec sa plus jeune sœur dans les bras. Celle de sept ans la suivait en marchant. Dieu merci, nous n’étions qu’à une rue de la maison.

Cette fois-là, la dernière, j’ai passé la majeure partie de l’après-midi atta­­ché à un banc, dans le couloir bondé de l’en­­trée réser­­vée à la police et aux suspects de l’énorme centre de déten­­tion du centre-ville de Kansas City. Puis je me suis briè­­ve­­ment retrouvé en cellule avec trois ou quatre autres types, où j’ai pu appe­­ler ma femme. « Je ne peux plus faire ça », m’a-t-elle dit, « il faut que ce soit la dernière fois que je te sors de prison. » Après quoi je me suis retrouvé dans une cellule de béton avec deux jeunes types, la ving­­taine. L’un des deux se compor­­tait bizar­­re­­ment. Il se levait du banc puis se rasseyait, il fermait les yeux et secouait la tête, puis il se mettait à sauter partout avec ses mains sur les oreilles en nous dévi­­sa­­geant. Il nous criait dessus et j’ai dit à l’autre type quelque chose comme : « On dirait qu’il s’est gouré de trai­­te­­ment. »

A guard stands behind bars at the Adjustment Center during a media tour of California's Death Row at San Quentin State Prison in San Quentin, California December 29, 2015. America's most populous state, which has not carried out an execution in a decade, begins 2016 at a pivotal juncture, as legal developments hasten the march toward resuming executions, while opponents seek to end the death penalty at the ballot box. To match Feature CALIFORNIA-DEATH-PENALTY/ Picture taken December 29, 2015. REUTERS/Stephen Lam - RTX21EDY
Un milieu claus­­tro­­phobe
Crédits : Stephen Lam

Fina­­le­­ment, alors qu’il se remet­­tait à crier, l’autre garçon lui a mis un violent coup de poing dans le nez. Il est tombé en arrière puis s’est assis dans un coin, tenant son nez ensan­­glanté dans ses mains. « Moi j’ai rien vu, et toi ? » m’a-t-il demandé. « Rien du tout », ai-je répondu. Nous sommes restés là plusieurs heures, jusqu’à ce qu’on paye ma caution et que je sorte à nouveau. Ce jour-là, j’ai dû dépo­­ser mon alliance en entrant (ils prennent vos bijoux et votre porte­­feuille quand ils vous arrêtent, et vous laissent vos fringues si tout va bien). Quand je suis allé cher­­cher mes affaires, l’al­­liance avait disparu. C’était prémo­­ni­­toire.

Retour vers la 5C

Chaque fois que je me suis fait arrê­­ter, les charges ont été aban­­don­­nées ou dras­­tique­­ment réduites, habi­­tuel­­le­­ment sans l’aide d’un avocat. Presque à chaque fois. Ce qui nous ramène à l’his­­toire de la 5C, dans laquelle quatre avocats étaient impliqués : les deux avocats qui m’avaient fait arrê­­ter ; mon avocat incom­­pé­tent de Wilming­­ton, qui m’avait dit que j’al­­lais proba­­ble­­ment passer un mois ou plus en déten­­tion, « sans parler de ce qui va t’ar­­ri­­ver dans les prisons des petites villes sur la route d’ici au Texas » (rappe­­lez-vous, j’étais arrêté comme fugi­­tif) ; et mon amie et ancienne cliente de la bijou­­te­­rie, Irene, avocate péna­­liste à Arling­­ton. Elle a contacté le chef de la police de Wilming­­ton et l’a menacé d’in­­ten­­ter un procès contre lui à moins qu’il n’aban­­donne immé­­dia­­te­­ment les charges et ne me présente des excuses en bonne et due forme. Ce qui est arri­­vé… mais pas avant que je n’ai passé une semaine dans la 5C. Quand j’ai traversé le sas pour entrer dans la cellule, elle avait l’air vide, à l’ex­­cep­­tion d’un type qui était assis sur une couver­­ture nouée aux barreaux, suspen­­due à deux mètres du sol. Il y avait une unique fenêtre derrière les barreaux, longue et étroite, mais elle ne servait qu’à lais­­ser entrer la lumière. Les déte­­nus y grim­­paient et s’en servaient pour fabriquer un siège en y atta­­chant une couver­­ture. Ainsi, ils pouvaient regar­­der dehors. C’est ce que ce type faisait. Il m’a regardé du haut de son perchoir. Je l’ai regardé aussi. « Laisse-moi devi­­ner », a-t-il dit. « Cyber­­cri­­mi­­na­­lité ? »

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À l’heure du repas
Crédits : ArlNow

Je n’ai pas tardé à apprendre que la 5C était la cellule de Wilming­­ton dans laquelle ils enfer­­maient les meur­­triers avant qu’ils ne soient trans­­fé­­rés dans un péni­­ten­­cier, ou sur le chemin d’une prison à l’autre. Je n’ai jamais saisi la logique qu’il y avait à garder tous les meur­­triers dans la même cellule, ni pourquoi ils avaient pensé que j’avais ma place parmi eux. J’avais pour projet d’ap­­prendre les histoires sanglantes de tous les déte­­nus de la 5C. C’était compliqué, car tout le monde n’est pas prompt à confes­­ser son crime dans une cellule. Mais j’ai fini par en connaître la plupart. « T » avait tué sa femme au cours d’une dispute. « Je ne voulais pas la tuer, j’es­­sayais juste de la ralen­­tir. C’est elle qui m’at­­taquait. C’était de la légi­­time défense. D’ha­­bi­­tude, les gens ne meurent pas avec une seule balle. » Un autre type, dont je ne me souviens plus du nom, avait battu sa petite amie et ses deux enfants à mort avec un aspi­­ra­­teur. Et il s’en vantait. Il était du genre à s’as­­seoir à côté de moi sur mon mate­­las – malheu­­reu­­se­­ment pour moi, mon mate­­las au sol était devenu un genre de lieu de rassem­­ble­­ment pour les éche­­lons les plus bas de la hiérar­­chie sociale de la 5C, surtout pour jouer aux cartes.

Un jour, il m’a accusé de tricher alors que j’avais simple­­ment oublié de poser une carte. Tous ces gars puants s’as­­seyaient, suaient et pétaient sur mon mate­­las toute la jour­­née, et c’était là que j’étais censé dormir la nuit. Sans parler de l’hu­­mi­­lia­­tion que cela repré­­sen­­tait. Mais je n’ai pas protesté pour m’en­­tendre avec eux, j’avais besoin de tous les amis possibles. Celui qui me fasci­­nait le plus était Mirror. On l’ap­­pe­­lait Mirror parce qu’il passait beau­­coup de temps à se bros­­ser les dents méti­­cu­­leu­­se­­ment en se regar­­dant dans un miroir en inox. Le premier jour, je suis resté dans mon coin et Mirror m’a laissé tranquille. Il m’ob­­ser­­vait. Le deuxième jour, j’ai trouvé le courage de m’as­­seoir à une table de pique-nique durant le repas – j’ai mangé très rapi­­de­­ment avant de déguer­­pir – et j’ai joué quelques parties d’échecs avec diffé­­rents types. Après le dîner du deuxième jour, Mirror est venu vers moi. Je savais que ça sentait mauvais, car il était accom­­pa­­gné par trois ou quatre de ses gars. J’étais assis à la table de pique-nique et je m’ap­­prê­­tais à jouer un coup. « Qu’est-ce que tu branles, mec ? » m’a-t-il demandé. « Lève-toi ! Lève-toi quand je te parle ! »

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Certains déte­­nus travaillent à l’in­­té­­rieur de la prison
Crédits : ArlNow

Les insultes ont conti­­nué. Ses potes s’y sont mis aussi. Ils me hurlaient dessus et me montraient du doigt. Tout ça est arrivé très vite. Il me plaquait contre les barreaux de la cellule. J’ai compris que je n’avais pas beau­­coup d’op­­tions. J’ai choisi la seule qui avait des chances de réus­­sir : j’ai bombé le torse face à lui. Il a bombé le torse lui aussi. Je ne me rappelle plus ce qu’on disait. Je me souviens avoir pensé que je n’avais jamais fait ça aupa­­ra­­vant, et je me deman­­dais si j’ar­­ri­­ve­­rais à lui faire une clé de bras. Ce type devait peser 20 kilos de plus, il était bien plus fort et n’avait pas peur de moi. Inté­­rieu­­re­­ment, je me pissais dessus et j’es­­pé­­rais bien que personne ne le voyait. Et puis ça s’est arrêté. « Je n’ai pas de temps à perdre avec toi », a-t-il dit, et lui et sa bande sont retour­­nés dans leur moitié de cellule : la moitié pres­­ti­­gieuse, où se trou­­vaient le télé­­phone, la douche et la fenêtre par laquelle on nous passait les repas. Je suis retourné sur mon mate­­las. Deux types m’ont tapoté dans le dos. Le lende­­main, alors que je jouais aux échecs avant le repas, Mirror s’est assis face à moi après avoir poussé celui avec qui je jouais. Il a remis la partie à zéro. « J’ima­­gine que tu joues les blancs », a-t-il dit en riant. Après que je l’ai battu plusieurs parties d’af­­fi­­lée – le club d’échecs a fini par faire ses preuves –, il a déclaré, d’une voix forte et sympa­­thique : « Merde alors ! On va t’ap­­pe­­ler Chess­­mas­­ter. » Ce jour-là, la moitié des types de la cellule sont venus se présen­­ter et je n’ai plus jamais eu peur dans la 5C.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Jail Is Where You Don’t Want to Be », paru dans VICE. Couver­­ture : Un homme en cellule. (DR/Ulyces)


AUJOURD’HUI JE SUIS JOURNALISTE, AVANT J’ÉTAIS TRAFIQUANT DE DROGUE

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Incar­­céré à l’âge de 19 ans pour trafic de drogue, Seth Ferranti est devenu, au cours de ses 21 ans d’in­­car­­cé­­ra­­tion, un auteur proli­­fique.

Les propos ayant servi à réali­­ser cette histoire ont été recueillis par Arthur Scheuer au cours d’un entre­­tien avec Seth Ferranti. Les mots qui suivent sont les siens. Je ne me suis jamais consi­­déré comme un crimi­­nel, je me consi­­dère comme un hors-la-loi. Un hors-la-loi, c’est quelqu’un qui enfreint une loi lorsqu’il a la convic­­tion qu’elle est mauvaise. Un crimi­­nel tient plus du psycho­­pathe, il n’hé­­site pas à jouer de son flingue. Je ne ferais jamais un truc pareil. Si j’ai vendu de la marijuana et du LSD, c’est parce que je pensais – et je le pense toujours – que le monde finira par arri­­ver à la conclu­­sion que ce genre de drogues ne devraient pas être inter­­­dites. Quand je dealais de la drogue, j’étais un hors-la-loi, pas un crimi­­nel.

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Seth a écrit l’es­­sen­­tiel de son œuvre en prison
Crédits : Seth Ferranti

I. Rock star

Quand j’étais gamin, je jouais dans des groupes. Je chan­­tais, je jouais de la guitare. J’ai toujours eu une nature créa­­tive ; j’écri­­vais de la poésie et je me prenais pour Jim Morri­­son. J’avais 13 ans, c’était mon héros. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être une rock star. Mais il faut croire que je ne chan­­tais pas assez bien pour atteindre ce niveau. Il a fallu que je trouve un autre moyen de m’ex­­pri­­mer : je suis devenu trafiquant de drogue. J’ai grandi dans la banlieue de L.A., et à l’époque, je suivais les Grate­­ful Dead. J’étais fan du groupe et je me suis rappro­­ché d’une bande de types qui les suivaient en tour­­née. On les appe­­lait les Deadheads, et ces mecs prenaient beau­­coup d’hé­­roïne. J’avais 16 ans quand j’ai décou­­vert ce milieu, et les types que j’ad­­mi­­rais n’avaient pas plus de 19 ou 20 ans. Lorsque j’ai commencé à traî­­ner avec eux, ils dealaient de la marijuana et du LSD – je les ai pris pour exemple et je m’y suis mis. C’étaient des modèles, pour moi. Ensuite ils se sont mis à trafiquer d’autres drogues, comme la coke et l’hé­­roïne, et sont deve­­nus accros. Ça les a mis en porte-à-faux avec leurs four­­nis­­seurs.

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