par Clémence Postis | 7 août 2015

Les propos ayant servi à réali­­ser cette histoire ont été recueillis au cours d’un entre­­tien avec Neville John­­son. Les mots qui suivent sont les siens.

Une voca­­tion

J’ai construit ma carrière en Cali­­for­­nie. J’ai grandi à Los Angeles, où je suis allé au lycée jésuite de Loyola. J’ai d’abord été diplômé de l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie à Berke­­ley, où je me suis passionné pour le jour­­na­­lisme, et par la suite, je suis allé étudier le droit à la South­­wes­­tern School of Law. J’en suis ressorti diplômé en 1975. Mon envie de deve­­nir avocat remonte à mes 12 ans. Un ami de mon père, un grand avocat, est devenu juge à cette époque et j’ai alors réalisé que c’était le métier idéal pour moi, qui adore débattre et argu­­men­­ter. En paral­­lèle de cette voca­­tion, j’ai toujours été fasciné par la pop culture contem­­po­­raine. Les films, la télé­­vi­­sion, le rock… À l’école de droit, j’ai compris que je pouvais inté­­grer cette passion à la profes­­sion juri­­dique. Ainsi, pendant mes études, je me suis foca­­lisé au maxi­­mum sur l’in­­dus­­trie du diver­­tis­­se­­ment et des domaines comme les droits d’au­­teurs et la propriété intel­­lec­­tuelle.


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Neville John­­son
Crédits : Kirk McKoy

Lorsque j’ai débuté ma carrière, je ne m’in­­té­­res­­sais qu’aux négo­­cia­­tions de contrats dans l’in­­dus­­trie musi­­cale. J’ai eu mon premier poste dans un cabi­­net qui travaillait avec des artistes comme Fleet­­wood Mac et de grandes maisons de disque. Après ça, j’ai passé un an en tant qu’a­­vo­­cat commis d’of­­fice pour les mineurs délinquants, puis j’ai travaillé pour un autre cabi­­net pendant envi­­ron un an et demi. C’est là-bas que j’ai commencé à m’oc­­cu­­per des conten­­tieux en plus des négo­­cia­­tions de contrats. J’ai fondé mon propre cabi­­net en 1978, avec un asso­­cié qui a travaillé avec moi jusqu’en 2005. Je m’oc­­cu­­pais quasi exclu­­si­­ve­­ment de contrats et de ruptures tran­­sac­­tion­­nelles de contrats de travail. En 1981, je suis devenu l’avo­­cat de Yoko Ono, et pendant plusieurs années je me suis essen­­tiel­­le­­ment occupé des droits d’au­­teur des Beatles. Et puis, en 1984, quelqu’un est entré dans mon bureau et m’a raconté qu’il s’oc­­cu­­pait d’un litige avec le groupe Earth, Wind & Fire. Cela m’a convaincu de me lancer sérieu­­se­­ment dans les affaires de conten­­tieux. C’est une vraie passion, je n’ai pas eu le choix. L’in­­dus­­trie du diver­­tis­­se­­ment m’a choisi. Je savais très jeune que je devien­­drais un avocat, et que je travaille­­rais dans l’in­­dus­­trie du diver­­tis­­se­­ment. Je pensais passer ma vie entière à négo­­cier des contrats, mais une chose en entraî­­nant une autre, je me suis lancé dans le droit des conten­­tieux.

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Les locaux de John­­son & John­­son LLP
Crédits : www.jjll­­plaw.com

Toute personne qui devient avocat doit apprendre les bases du droit : les procé­­dures civiles, les preuves, les contrats… Pour s’im­­pliquer dans l’in­­dus­­trie du diver­­tis­­se­­ment, il faut étudier les champs qui lui sont propres : le copy­­right, la diffa­­ma­­tion et la vie privée. Et il faut avant tout comprendre le fonc­­tion­­ne­­ment l’in­­dus­­trie elle-même, ses codes et ses acteurs. Ainsi, quand j’ai débuté dans la musique, j’ai appris qui étaient les acteurs de l’in­­dus­­trie musi­­cale et comment elle fonc­­tion­­nait léga­­le­­ment, humai­­ne­­ment, commer­­cia­­le­­ment ; et je conti­­nue d’ap­­prendre chaque jour, comme c’est le cas pour l’in­­dus­­trie du cinéma et de la télé­­vi­­sion. Mais plus impor­­tant encore, il faut se consti­­tuer un réseau solide – et ce quels que soient la profes­­sion ou le domaine visé. Il faut rencon­­trer un maxi­­mum de personne. On m’a dit un jour que la chose la plus impor­­tante pour un avocat était d’avoir des clients. Il faut donc être capable de faire sa promo­­tion pour que les gens connaissent vos compé­­tences et sachent quels services vous pouvez leur rendre. Les avocats existent car les indi­­vi­­dus ou les compa­­gnies ne peuvent pas régler eux-mêmes les problèmes auxquels la société les confronte. Aux États-Unis, le système juri­­dique est régi par le common law. Mon métier consiste à aider les gens à navi­­guer dans les eaux troubles de ce système et à faire face à des situa­­tions cruciales et diffi­­ciles. Être au fait de la loi et y être sensible permet de comprendre et d’in­­té­­grer le cadre social de son pays et de ceux des autres. Connaître son histoire juri­­dique et ses erreurs passées permet de saisir quels progrès ont été réali­­sés et quels autres restent à accom­­plir. Être avocat me permet égale­­ment de faire face à tous les problèmes de l’exis­­tence, de la nais­­sance à la mort, car la loi inter­­­vient à toutes les étapes d’une vie.

Je démêle les mensonges des gens, je suis comme un détec­­tive.

Lorsque vous êtes juriste, vous appre­­nez constam­­ment de nouvelles choses, notam­­ment quand vous travaillez dans le droit des conten­­tieux. Quand j’étais dans le droit du travail, je m’oc­­cu­­pais unique­­ment des contrats dans la musique, c’était devenu très répé­­ti­­tif. Toujours le même contrat, encore et enco­­re… Et quand je repré­­sen­­tais un artiste, je ne béné­­fi­­ciais quasi­­ment d’au­­cun pouvoir. Les grandes compa­­gnies et les maisons de disques étaient si puis­­santes qu’elles dictaient leurs propres termes. J’avais beau faire de mon mieux, cela se passait toujours de la même façon. Dans le droit des conten­­tieux je suis toujours en train d’ap­­prendre, de rencon­­trer de nouvelles personnes, de décou­­vrir de nouvelles façons de gérer l’in­­dus­­trie du diver­­tis­­se­­ment. Je démêle les mensonges des gens, je suis comme un détec­­tive. Mon métier consiste à décou­­vrir qui dit la vérité et qui ne la dit pas. Je n’af­­firme pas que mes clients sont toujours du bon côté, mais aller au fond des choses et comprendre tous les tenants et les abou­­tis­­sants d’une affaire demande beau­­coup de persé­­vé­­rance et de pers­­pi­­ca­­cité. C’est un des nombreux aspects passion­­nants de ce métier. Les plus grands drames humains se déroulent dans un tribu­­nal. Deux personnes sont face à face et l’une d’elles ne dit pas la véri­­té… Déter­­mi­­ner qui a tort et qui a raison est le travail du juge et des jurés, une grande partie du mien consiste à réus­­sir à atteindre le procès et passer au travers de toutes les tenta­­tives du camp adverse de nous décou­­ra­­ger. Le travail de la défense est de m’en empê­­cher.

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L’équipe de John­­son & John­­son
Crédits : www.jjll­­plaw.com

L’argent

Mon asso­­cié actuel, Douglas John­­son – avec qui je n’ai aucun lien de parenté –, a une ving­­taine d’an­­née de moins que moi. Il a commencé au cabi­­net en tant que stagiaire il y a 18 ans et depuis, il a presque toujours travaillé pour moi. Alors, lorsque mon premier asso­­cié est parti, Douglas l’a tout natu­­rel­­le­­ment remplacé. Mes autres asso­­ciés sont cinq avocats jeunes et brillants qui travaillent dur. Nous travaillons en équipe, un peu à la manière d’une rédac­­tion de maga­­zine. Tout ce que nous faisons, nous le faisons en colla­­bo­­ra­­tion : nous travaillons à plusieurs sur chaque affaire, chacun à son niveau, et nous parta­­geons constam­­ment les infor­­ma­­tions obte­­nues à chaque nouvelle étape. Avant d’ac­­cep­­ter une affaire, nous devons en premier lieu déter­­mi­­ner si elle en vaut la peine, s’il y a assez d’argent en jeu. Une fois lancés, nous faisons appel à un expert pour déter­­mi­­ner ce qui est juste ou non dans la comp­­ta­­bi­­lité, nous passons en revue la loi, et parfois nous essayons de négo­­cier avant de lancer les hosti­­li­­tés. Ces dernières années, nous faisons quelque chose d’in­­ha­­bi­­tuel dans l’in­­dus­­trie du diver­­tis­­se­­ment : nous lançons des recours collec­­tifs contre les studios de cinéma, notam­­ment pour récla­­mer une meilleure rétri­­bu­­tion de nos clients sur les produits vidéo. Cette pratique qui consiste à sous payer les artistes doit cesser. C’est pourquoi je réunis des équipes d’avo­­cats pour combattre celles des studios.

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Neville et Douglas
Crédits : www.jjll­­plaw.com

C’est un métier intel­­lec­­tuel­­le­­ment très stimu­­lant, parfois amusant, et parfois lucra­­tif. Et si vous parve­­nez à combi­­ner les trois, c’est que vous êtes un très bon avocat. Je pratique le droit depuis main­­te­­nant quarante ans, on peut donc raison­­na­­ble­­ment dire que c’est toute ma vie. Être avocat, plai­­der au tribu­­nal, cela m’a sauvé la vie. Le droit m’a offert une desti­­née, une profes­­sion, une iden­­tité, une voie à suivre. Un but. Nous essayons tous de trou­­ver notre place dans ce monde, et c’est une attrac­­tion puis­­sante et incon­­trô­­lable qui m’a mené à cette profes­­sion, à ma juste place je crois. J’ai toujours eu cette passion intense pour les affaires. Et les années passant, j’ai grandi, mûri, je me suis créé un vaste réseau dans le monde des affaires, même hors de l’in­­dus­­trie du diver­­tis­­se­­ment. Je connais des avocats et des juristes dans toute la Cali­­for­­nie et le reste du monde – j’ai notam­­ment beau­­coup travaillé en Europe. Désor­­mais, je suis capable à cette étape de ma vie de réunir tout cela, et les combats que je mène sont de plus en plus grands. C’est exci­­tant, je joue à un très haut niveau dans mon domaine et je contri­­bue à des chan­­ge­­ments posi­­tifs. Le monde change sans cesse, et le droit évolue avec lui. Chaque jour, il existe de nouveaux moyens d’abu­­ser les artistes, de trou­­ver des moyens de ne pas les payer. Les écri­­vains – surtout eux –, les acteurs, les produc­­teurs et les réali­­sa­­teurs sont tout en bas de la chaîne alimen­­taire dans cette indus­­trie. Mais je ne travaille pas unique­­ment dans l’in­­dus­­trie du diver­­tis­­se­­ment, mon cabi­­net s’oc­­cupe aussi du droit des consom­­ma­­teurs. Nous défen­­dons des personnes qui ont été abusées par des banques ou des compa­­gnies d’as­­su­­rance, ou bien dont la vie privée a été violée. J’ai égale­­ment de solides connais­­sances pratiques en jour­­na­­lisme et en matière de lois rela­­tives à la diffa­­ma­­tion et à la protec­­tion de la vie privée. J’ai gagné une affaire qui a fait beau­­coup de bruit aux États-Unis, impliquant le droit à la vie privée. Une célèbre émis­­sion, Prime­­time, avait utilisé des camé­­ras cachées pour enquê­­ter sur mes clients qui étaient des voyants et des carto­­man­­ciens. J’ai remporté le procès : c’était la première fois dans toute l’his­­toire des États-Unis qu’on exigeait plus d’un dollar de répa­­ra­­tions auprès des jour­­na­­listes pour atteinte à la privée, et la première fois que des dommages et inté­­rêts supé­­rieurs à neuf dollars étaient obte­­nus !

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Une couver­­ture du New Enqui­­rer

J’ai perdu en appel, mais l’af­­faire est remon­­tée jusqu’à la cour suprême de Cali­­for­­nie. Nous avons fina­­le­­ment gagné à l’una­­ni­­mité. Cette affaire est depuis étudiée dans toutes les écoles de droit en Amérique et elle a contri­­bué à faire admettre que les jour­­na­­listes n’ont pas le droit d’en­­freindre la loi pour collec­­ter des infor­­ma­­tions, qu’ils sont des citoyens comme les autres. Je me suis occupé de plusieurs cas de diffa­­ma­­tion au fil des ans. En ce moment, je suis en procès avec The Natio­­nal Enqui­­rer, un tabloïd améri­­cain qui a publié une série d’ar­­ticles clamant que notre cliente avait eu une liai­­son avec Barack Obama alors qu’elle était en charge de sa campagne pour le Sénat. Je m’oc­­cupe égale­­ment de vol d’idée et de viola­­tion de copy­­right. Nous avons beau­­coup de cas de produc­­teurs qui ont eu une idée de concept dont ils ont fait part à d’autres produc­­teurs et créa­­teurs, qui l’ont volée par la suite. Dans les cas de viola­­tion de la propriété intel­­lec­­tuelle, je travaille sur des chan­­sons qui sont des tubes, des hits mondiaux, mais qui n’en ont pas moins été volées à mes clients. Ces cas sont toujours passion­­nants. Nous colla­­bo­­rons avec des musi­­ciens et des experts en musi­­co­­lo­­gie qui analysent les parti­­tions note par note et déter­­minent les simi­­la­­ri­­tés. Je ne fais jamais la même chose, tout est toujours diffé­rent, quelle que soit l’af­­faire ou le client. Quant aux affaires d’idées volées, lorsque des produc­­teurs sans scru­­pules s’em­­parent d’idées qui ne sont pas les leurs, c’est dans l’ADN de l’in­­dus­­trie, car c’est l’idée qui aura du succès. Et cela n’ar­­rive pas unique­­ment dans le cas de séries télé­­vi­­sées ou d’émis­­sions clas­­siques, c’est de plus en plus dans la télé­­réa­­lité. C’est un milieu compé­­ti­­tif où les limites de la loi sont souvent fran­­chies. J’ai toujours détesté les brutes et les petits tyrans qui utilisent leur pouvoir de façon injuste. La loi est un spec­­tacle dont les buts idéaux sont la justice et l’éga­­lité. J’iden­­ti­­fie donc de quel côté elles se trouvent et qui est la victime, faible face au système, qui a été mani­­pu­­lée ou abusée. Je repère égale­­ment les grosses compa­­gnies, les maisons de disques et les studios de produc­­tion audio­­vi­­suelle, qui sont chaque fois repré­­sen­­tés par de gigan­­tesques et pres­­ti­­gieux cabi­­nets d’avo­­cats. Je n’ai jamais choisi de travailler de ce côté-ci de la barrière, je n’ai même jamais saisi la moindre oppor­­tu­­nité de m’en­­ga­­ger sur cette voie.

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alias Trevor McShane
L’avo­­cat mène en paral­­lèle une carrière de chan­­teur
Crédits : Gina Ferazzi

Cela implique de faire un choix, car si vous déci­­dez d’al­­ler à l’en­­contre d’une grande compa­­gnie, il y a fort à parier que plus aucune d’entre elles ne voudra plus jamais vous enga­­ger, car elles en déduisent que vous êtes opposé à leurs prin­­cipes et à leur mode de fonc­­tion­­ne­­ment. Par exemple, si vous êtes l’avo­­cat d’un employé victime d’un acci­dent du travail, vous ne pour­­rez jamais être à l’ave­­nir l’avo­­cat de la société incul­­pée. C’est ainsi que les choses fonc­­tionnent aux États-Unis, dans un sens comme dans l’autre. Je me suis retrouvé impliqué dans l’in­­dus­­trie du cinéma grâce à mes clients, ce sont eux qui sont venus à moi. Des auteurs, des acteurs, des produc­­teurs créent une émis­­sion ou une série à succès, qui rapporte beau­­coup d’argent, mais ne touchent pas le moindre centime dessus. Ils viennent donc me trou­­ver avec cette ques­­tion qui les taraude : « Où est mon argent ? »

Les royal­­ties

Pour ne pas rému­­né­­rer correc­­te­­ment les artistes, les studios se rendent coupables de pratiques fonda­­men­­ta­­le­­ment malhon­­nêtes, en désac­­cord avec les contrats signés. Peu d’émis­­sions réalisent des profits. Et quand elles y parviennent, c’est souvent des années après leur créa­­tions. Le seul moyen de quan­­ti­­fier ces béné­­fices est alors de réali­­ser un audit. Cela peut prendre plusieurs années et les audits coûtent extrê­­me­­ment chers. Ils coûtent entre 20 000 et 30 000 dollars, et les artistes ne dépensent pas autant d’argent s’ils ne sont pas sûrs que cela en vaille la peine. Mais il y a un autre facteur qui entre en jeu : les artistes sont terri­­fiés à l’idée de s’op­­po­­ser aux studios, qui pour­­raient alors les black­­lis­­ter. Parmi les affaires qui m’op­­posent à Univer­­sal, je suis actuel­­le­­ment impliqué dans un conflit les oppo­­sant au produc­­teur Glen Larson, qui a lancé un très grand nombre de séries célèbres aux États-Unis comme K-2000, Quincy ou Magnum. Quincy a duré huit saisons, entre 1976 et 1983,  elle figu­­rait à l’époque dans le top cinq des meilleures émis­­sions améri­­caines. Mais Univer­­sal assure que cela n’a pas rapporté d’ar­­gent… Comme cela semble haute­­ment impro­­bable, nous les pour­­sui­­vons pour leur mauvaise comp­­ta­­bi­­lité. (Il y a d’autres grosses affaires sur lesquelles je travaille dont je n’ai pas le droit de parler.)

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Quand Jack Klug­­man, l’ac­­teur de Quincy, a suspecté les studios de lui devoir plusieurs millions de dollars, il a fait appel à Neville John­­son. Crédits : Univer­­sal Studios Home

J’at­­taque égale­­ment les studios pour prise abusive d’in­­té­­rêts. Ils ponc­­tionnent sur les reve­­nus des émis­­sions des inté­­rêts qu’ils ne devraient pas prendre et se remboursent de l’argent qu’ils n’ont jamais emprunté. Ils exigent égale­­ment des taxes de diffu­­sion, sans que ce soit prévu par les contrats. Des mesures doivent donc être prises. Dans l’une des affaires que nous avons eues, plus l’émis­­sion rappor­­tait d’argent, plus son défi­­cit augmen­­tait. Ce n’est pas juste, c’est contraire aux prin­­cipes améri­­cains, il ne doit pas être possible de signer un contrat qui stipule que vous perdrez toujours de l’argent. Les studios utilisent tous les trucs et coups tordus possibles. À chaque fois qu’il y a deux chemins possibles pour une histoire de comp­­ta­­bi­­lité, ils choi­­sissent la voie qui leur rapporte le plus, sans le moindre sens de la logique ou de la justice. En matière de comp­­ta­­bi­­lité, le monde entier se réfère à ce qu’on appelle les prin­­cipes comp­­tables, qui dictent les codes qui régissent les rentrées et les sorties d’argent d’un service comp­­table. Il en va ainsi dans le monde entier. Mais pas pour l’in­­dus­­trie du cinéma, qui n’uti­­lise pas les prin­­cipes comp­­tables. Ils disposent de leurs propres codes absurdes qu’ils ont créé eux-mêmes, et depuis les quinze ou vingt dernières années, ils n’ap­­pellent même plus les béné­­fices des béné­­fices. Ils appellent ça une « compen­­sa­­tion au quota ». C’est injuste envers les artistes, car ce sont eux qui travaillent le plus et le plus dur pour arri­­ver là où ils en sont, et bien souvent sans faire de profits. Aussi, quand ils en font, ils devraient pouvoir profi­­ter de cet argent sur une base juste. Mais les studios ne veulent rien savoir.

Je suis actuel­­le­­ment sur six affaires avec les studios, toutes des recours collec­­tifs.

L’une de nos prin­­ci­­pales missions est ainsi de s’as­­su­­rer que les artistes sont payés juste­­ment. Et grâce aux recours collec­­tifs, nous sommes capables d’ai­­der ceux qui ne pour­­raient autre­­ment pas s’ai­­der eux-mêmes, pour des raisons poli­­tiques ou écono­­miques. Un conten­­tieux coûte des centaines de milliers de dollars, pour gagner au final 15 ou 20 000 dollars. Avec cette tactique, je fais en sorte que cet argent leur revienne, je le fais pour eux. Dans de nombreux pays, comme la France ou l’Al­­le­­magne, il y a des lois qui assurent une date de paie­­ment pour les artistes, notam­­ment pour les auteurs et parfois pour les acteurs et les réali­­sa­­teurs. Ils sont payés lorsque leur travail est diffusé dans leur pays, au cinéma ou à la télé­­vi­­sion. Les studios de cinéma collectent l’in­­té­­gra­­lité de cette part depuis des années et la garde pour eux. À la fin des années 1990, les syndi­­cats ont établi des accords avec les studios sur les parts à parta­­ger. Mais cela est en désac­­cord avec les lois améri­­caines sur le copy­­right. Les membres des syndi­­cats, les auteurs et les réali­­sa­­teurs de la Writers Guild of America et de la Direc­­tors Guild of America, sont venus me voir car les syndi­­cats récu­­pé­­raient cet argent mais ne le redis­­tri­­buait pas. Sur plus d’une décen­­nie, ils ont ainsi récu­­péré plus de 50 millions de dollars en ne payant pas leurs adhé­­rents. Je suis donc allé leur récla­­mer cet argent. Ils ont lutté féro­­ce­­ment pendant plusieurs années, mais nous avons fini par réus­­sir à obte­­nir l’argent des syndi­­cats et par mettre en place un système qui assure aux artistes d’être rétri­­bués équi­­ta­­ble­­ment à l’ave­­nir. C’est l’une des affaires dont je suis le plus fier. Je travaille actuel­­le­­ment sur six affaires impliquant les grands studios, toutes des recours collec­­tifs. Je repré­­sente des centaines d’ar­­tistes, d’au­­teurs, d’ac­­teurs, de produc­­teurs… Les copies vidéos – à l’époque il s’agis­­sait de cassettes VHS – sont arri­­vées sur le marché à la fin des années 1970. Les deux premières années, il s’agis­­sait vrai­­ment d’un produit de niche, mais c’est rapi­­de­­ment devenu quelque chose d’énorme. Et en 1981, les studios de cinéma ont compris que ces copies vidéo allaient être une source énorme de profits. ulyces-hollywoodlawyer-08 Quand la vente de ces copies a débuté, une compa­­gnie en parti­­cu­­lier a décidé de ne redis­­tri­­buer que 20 % du béné­­fice total des ventes à la Twen­­tieth Century Fox, pour le droit de distri­­buer ses produits. Le studio a alors sauté sur l’oc­­ca­­sion pour décla­­rer que tous les contrats stipu­­le­­raient désor­­mais que les artistes devaient être payés sur 20 % des ventes à la diffu­­sion unique­­ment. Bien évidem­­ment, les repré­­sen­­tants des artistes ont dit que c’était injuste, qu’ils devraient toucher des royal­­ties sur 100 % des ventes. Mais le studio était si omni­­po­tent qu’ils ont simple­­ment dit : « C’est à prendre ou lais­­ser, ce n’est pas une négo­­cia­­tion. » Et c’est ainsi que sont calcu­­lées les royal­­ties sur les ventes de copies vidéos depuis 1981. Mais qu’en est-il des artistes et de leurs produc­­tions d’avant 1981 ? Toutes les stars de cinéma et les personnes qui ont parti­­cipé à l’in­­dus­­trie avant cette date ? Ce sont eux que je repré­­sente actuel­­le­­ment, ils ont des accords qui leur garan­­tissent norma­­le­­ment d’être payés sur 100 % des ventes, mais les studios ont arbi­­trai­­re­­ment décidé qu’ils rému­­né­­re­­raient tout le monde sur la base de ces 20 %. Qu’im­­porte ce qu’ils ont décidé en 1981, un contrat est un contrat. Nous réunis­­sons tous les clients que nous repré­­sen­­tons, toutes leurs expé­­riences et tous les argu­­ments éthiques que nous trou­­vons ; nous avons même contacté des avocats qui opèrent hors de l’in­­dus­­trie du diver­­tis­­se­­ment. Nous sommes déci­­dés à chan­­ger le système. Cela dure depuis des années main­­te­­nant, et nous venons tout juste de régler une affaire avec Univer­­sal. Mais nous conti­­nuons notre combat, il nous reste encore cinq autres cas.

Les artistes

Depuis que le cinéma a été inventé, cela a toujours été rude pour les artistes, et ce n’est pas prêt de s’ar­­ran­­ger. Un des plus grands problèmes est que les studios exigent que tous les conflits passent en premier lieu par ce qu’ils appellent « un arbi­­trage privé ». Ils s’ex­­priment devant un juge privé et tout ce qui y est dit est stric­­te­­ment confi­­den­­tiel. C’est un problème énorme auquel nous faisons face, car cet arbi­­trage coûte une fortune, le média­­teur est payé à l’heure, entre 500 et 900 dollars de l’heure. S’ils veulent tout garder secret, c’est parce que cela leur permet de ne pas avoir de précé­­dent…

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Le Comcast Buil­­ding
Siège de NBCU­­ni­­ver­­sal, les proprié­­taires de Univer­­sal Pictures
Crédits : David Shank­­bone

La loi se base sur les précé­­dents : pour prendre une déci­­sion, les juges ont besoin de consul­­ter des situa­­tions simi­­laires. Un précé­dent faci­­lite égale­­ment la possi­­bi­­lité d’ob­­te­­nir un procès pour une infrac­­tion ou une cause qui a déjà été pour­­sui­­vie en justice. Quand il est ques­­tion d’ar­­bi­­trage privé, cela devient impos­­sible car tout est tenu secret. Le problème, c’est que les artistes n’ont aucune influence, à l’ex­­cep­­tion de quelques super­­s­tars. Et cela n’in­­clut pas unique­­ment les acteurs, mais égale­­ment les auteurs, les réali­­sa­­teurs et les produc­­teurs. Il y a tant de personne sans emplois qui accep­­te­­raient n’im­­porte quel accord, n’im­­porte quel contrat, quel qu’il soit… Il existe des syndi­­cats qui repré­­sentent les réali­­sa­­teurs, les auteurs et les acteurs, mais ils ont leurs propres soucis à gérer, notam­­ment avec les négo­­cia­­tions collec­­tives. Nombre d’entre eux affirment sans détour qu’ils ne sont pas aussi puis­­sants qu’ils le devraient pour défendre et assu­­rer les droits de leur membres. Nous avons fini par pour­­suivre ces syndi­­cats, car ils ne faisaient pas du bon travail en termes de rému­­né­­ra­­tion. Ils accordent unique­­ment à leurs membres ce qu’ils appellent les « taxes à l’étran­­ger », d’obs­­cures royal­­ties consti­­tuées des droits d’au­­teurs et de diffu­­sion à l’étran­­ger, plutôt que de payer leur véri­­table part. On parle d’une centaine de millions de dollars qu’ils n’au­­raient pas versés aux artistes.

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Le 30 juin, Apple a lancé son service de strea­­ming musi­­cal. Les trois premiers mois d’uti­­li­­sa­­tion étant gratuits, ils avaient l’in­­ten­­tion de ne pas rému­­né­­rer les artistes sur cette période. Les artistes ne seraient pas payés pour leur travail, cela coûte­­rait trop à Apple. Apple, qui a quelque chose comme 80 milliards de dollars sur son compte en banque. Taylor Swift s’est ferme­­ment oppo­­sée à cette déci­­sion. Elle est certai­­ne­­ment aussi bonne femme d’af­­faires que chan­­teuse. Je suis ravi qu’elle ait pris la parole et elle avait tota­­le­­ment raison. C’est une des rares artistes à être assez influente pour se battre, et je pense que tout le monde est d’ac­­cord avec elle. Les musi­­ciens connaissent vrai­­ment des temps diffi­­ciles. L’in­­dus­­trie de la musique est passée de 12 milliards de dollars de béné­­fice par an à envi­­ron 7 milliards, en grande partie à cause du pira­­tage. Plus personne ne veut payer pour la musique. Il est donc encore plus néces­­saire pour eux de faire respec­­ter leur droit à être payé juste­­ment. Heureu­­se­­ment, il existe des solu­­tions légales pour aider les artistes à obte­­nir au tribu­­nal l’argent qui leur revient de droit, et Taylor Swift aide à mener l’of­­fen­­sive. Les gens ne se rendent pas toujours compte que l’art, le cinéma, les séries télé­­vi­­sées, les livres repré­­sentent envi­­ron 3 % du PIB d’un pays. L’in­­fluence cultu­­relle d’un pays est trop impor­­tante que les artistes et ceux qui vendent leur art ne soient pas payés juste­­ment. Comment peut-on faire fonc­­tion­­ner une affaire sans salaire ?

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Neville John­­son sur scène
Crédits : Gina Ferazzi

Toutes les choses que j’ai accom­­pli dans ce domaine font que le soir, lorsque je range les armes et que j’ar­­rête d’être avocat, je peux dormir tranquille en sachant que j’ai fait quelque chose de bien pour l’in­­dus­­trie, en obte­­nant des rému­­né­­ra­­tions plus juste pour ses acteurs. J’ai égale­­ment eu l’im­­pres­­sion de lais­­ser ma marque dans l’his­­toire du droit lorsque j’ai obtenu le droit à l’équité et au respect des sujets dans la pratique du jour­­na­­lisme. Mais il est néces­­saire d’avoir une vie équi­­li­­brée, il est impos­­sible travailler dur tout le temps. Il y a bien d’autres joies dans l’exis­­tence que celle d’être avocat. Plus je vieillis et plus je réalise à quel point il est impor­­tant d’avoir une vie bien remplie et variée. Je suis le leader d’un groupe de rock, j’écris des livres sur le droit, je suis marié à une femme magni­­fique et je suis entouré de nombreux amis. Il y a des années, pour me présen­­ter à un inconnu, la première chose que j’au­­rais dit de moi était que j’étais avocat. Ce n’est plus vrai­­ment le cas aujourd’­­hui.


Traduit de l’an­­glais pas Clémence Postis. Couver­­ture : Un milliard de dollars. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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