par Colette Suzana Gros | 0 min | 15 juin 2016

Nous sommes en avril et les combats sont dans l’im­­passe. Une partie des forces de l’ar­­mée irakienne campe dans le village de Kudi­­lah, en Irak, inca­­pables d’avan­­cer plus loin à cause de la résis­­tance achar­­née qu’op­­posent les combat­­tants de l’État isla­­mique. Je fais partie d’une équipe de recherche venue ici pour la première fois en février, dans le but de parler aux combat­­tants de tous les camps de cette bataille féroce. Elle était censée être termi­­née, ou du moins sur le point de l’être, mais nous conti­­nuons à réali­­ser des entre­­tiens. Notre objec­­tif est de mieux comprendre ce qu’est la « volonté de se battre ». Pour le président Barack Obama et son direc­­teur du rensei­­gne­­ment natio­­nal James Clap­­per, la situa­­tion actuelle est due à la fois à une sures­­ti­­ma­­tion de la capa­­cité des alliés à détruire les forces de l’État isla­­mique, et une sous-esti­­ma­­tion de l’ap­­ti­­tude des terro­­ristes à leur résis­­ter. ulyces-kudilahfront-01 À Kudi­­lah, les combat­­tants de l’État isla­­mique (qu’on connaît égale­­ment sous les acro­­nymes EI, ISIS pour les Améri­­cains et Daech pour leurs adver­­saires du Moyen-Orient) affrontent une coali­­tion consti­­tuée d’hommes issus des tribus arabes sunnites de la région, des Kurdes de l’ar­­mée irakienne et des pesh­­mer­­gas du Gouver­­ne­­ment régio­­nal du Kurdis­­tan. La bataille a été plani­­fiée par des conseillers mili­­taires et des contrac­­tants privés améri­­cains et alle­­mands, qui veulent tester les forces de la coali­­tion qui pren­­dront part à l’as­­saut de la ville voisine de Mossoul – la deuxième plus grande métro­­pole d’Irak et de loin le plus vaste centre de popu­­la­­tion sous contrôle de l’État isla­­mique. Nous pensions donc que la « bataille de Kudi­­lah » nous four­­ni­­rait un terrain d’ex­­pé­­ri­­men­­ta­­tion idéal pour nos études psycho­­lo­­giques et anthro­­po­­lo­­giques portant sur la morale et l’en­­ga­­ge­­ment.

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Un combat­­tant de Daech prison­­nier passe des tests
Crédits : Scott Atran

Qu’est-ce qui lie les récentes attaques de Paris, de San Berna­­dino, de Bruxelles et à présent d’Or­­lando à cette bataille éloi­­gnée qui fait rage dans le nord de l’Irak, et que presque toutes les parties impliquées (les pesh­­mer­­gas, l’ar­­mée irakienne et les combat­­tants sunnites) décrivent comme la plus diffi­­cile de leurs vies ? Pourquoi tant de jeunes gens aban­­donnent leurs maisons et leurs familles pour endu­­rer la misère et la souf­­france dans le but de tuer autant de « mécréants » que possible – qu’ils parti­­cipent à des batailles le long d’un front de plus de 3 000 kilo­­mètres en Irak et en Syrie, ou à des atten­­tats terro­­ristes qui ont eu lieu jusqu’ici dans une ving­­taine de pays depuis que l’EI a pris Mossoul et établi son cali­­fat. Quant à la coali­­tion de troupes au sol brico­­lée par les États-Unis : est-elle vrai­­ment capable de reprendre Mossoul ? La lutte pour la prise de Kudi­­lah, qui impliquait initia­­le­­ment 700 combat­­tants entre les murs et aux alen­­tours de ce village de 150 maisons, pour­­rait nous en apprendre beau­­coup sur la tour­­nure que pren­­dront les événe­­ments dans le futur. La bataille est passée quasi­­ment inaperçue dans la presse inter­­­na­­tio­­nale, à tel point que seule la victoire initiale de la coali­­tion sur les forces de l’État isla­­mique a fait les gros titres, même après que Daech a repris la ville. Le plus frap­­pant était le manque de coor­­di­­na­­tion et d’en­­ga­­ge­­ment qui régnait parmi les membres de la coali­­tion anti-EI, comparé à la profonde déter­­mi­­na­­tion dont ont fait preuve les mili­­ciens de Daech pour tenir Kudi­­lah à tout prix.

Flash­­back

Ce n’est pas notre première visite sur le front. Nous avons réalisé une étude de terrain dans un autre village du nom de Rwala, l’an­­née dernière. Peu après notre retour en Irak au mois de février, nous avons appris qu’il avait été la cible d’une attaque au gaz chloré. L’État isla­­mique utilise souvent des armes chimiques impro­­vi­­sées ou récu­­pé­­rées dans une des réserves non-décla­­rées du gouver­­ne­­ment. L’an­­née dernière, ses combat­­tants ont frappé le village d’Aliawa avec 48 roquettes de type Katiou­­cha trans­­por­­tant du gaz moutarde. Il est impos­­sible de prédire quand tombera la prochaine pluie empoi­­son­­née.

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Une senti­­nelle kurde domine Kudi­­lah
Crédits : Scott Atran

Connaître l’his­­toire et la géogra­­phie de la région est vital pour qui veut comprendre d’où vient cette volonté de se battre. En regar­­dant en arrière, au mois d’août 2014 – notez que c’était il y a moins de deux ans –, nous avions l’im­­pres­­sion que personne ne pour­­rait arrê­­ter Daech. L’or­­ga­­ni­­sa­­tion terro­­riste s’était empa­­rée de Mossoul en juin en ne rencon­­trant pratique­­ment aucune résis­­tance, et elle défer­­lait à présent sur le nord de l’Irak. Au sud et à l’est, ses combat­­tants avaient traversé le Tigre jusqu’à atteindre la ville de Makh­­mour. Plus au nord, ils étaient parve­­nus jusqu’aux rives du Grand Zab, un affluent du Tigre, dans la ville de Gwer. L’État isla­­mique était alors à portée de frappe d’Er­­bil, la capi­­tale du Gouver­­ne­­ment régio­­nal du Kurdis­­tan irakien (GRK), un quasi-État arra­­ché aux mains de Saddam Hussein et établi en 1992 sous la zone d’ex­­clu­­sion aérienne améri­­caine. Une partie des 500 000 habi­­tants d’Er­­bil ont quitté la ville en hâte, conscients de la rapi­­dité avec laquelle l’EI avait été capable de prendre Mossoul. L’ar­­mée irakienne avait pour­­tant l’avan­­tage numé­­rique, sans comp­­ter qu’elle avait été entraî­­née et équi­­pée par les États-Unis. Mais les Kurdes et les chré­­tiens d’Er­­bil étaient encore plus terri­­fiés par la nouvelle de l’en­­cer­­cle­­ment du mont Sinjar par Daech, à l’ouest. Les forces pesh­­mer­­gas du GRK, répu­­tées pour leur bravoure, avaient battu en retraite plutôt que de défendre les membres de la mino­­rité ethnico-reli­­gieuse connus sous le nom de Yézi­­dis. L’État isla­­mique a alors eu le champ libre pour les exter­­mi­­ner, aux moyens d’armes auto­­ma­­tiques, en les déca­­pi­­tant, en les brûlant vifs, ou bien en les accro­­chant entre deux voitures avant de les démem­­brer. Paral­­lè­­le­­ment à ces atro­­ci­­tés, l’EI pour­­chas­­sait les femmes yézi­­dies pour abuser d’elles et les vendre comme esclaves, tandis que les enfants et les vieillards qui avaient fui dans la montagne mouraient chaque jour par centaines des suites de la déshy­­dra­­ta­­tion. Les choses se sont enve­­ni­­mées à tel point que le président du GRK Masoud Barzani, qui est égale­­ment à la tête des forces pesh­­mer­­gas, a averti le comman­­de­­ment central améri­­cain que ce n’était qu’une ques­­tion d’heures avant que le Kurdis­­tan irakien ne tombe, et avec lui peut-être toute l’Irak. Le président Obama, tiré d’un restau­­rant de Washing­­ton D.C. où il dînait avec sa femme, a été à son tour averti que sans l’in­­ter­­ven­­tion immé­­diate de l’avia­­tion améri­­caine dans la bataille, la région toute entière risquait d’être perdue. Les seules forces qui ne pliaient pas devant l’en­­nemi étaient les Kurdes de Turquie du PKK – un groupe marxiste-léni­­niste figu­­rant sur la liste améri­­caine des orga­­ni­­sa­­tions terro­­ristes –, en première ligne à Makh­­mour, et leur branche syrienne des YPG. Ces derniers étaient en train d’ou­­vrir un couloir étroit à travers les rangs de l’État isla­­mique, depuis la fron­­tière syrienne jusqu’au mont Sinjar, dans l’ouest irakien, dans une tenta­­tive héroïque de sauver les Yézi­­dis assié­­gés.

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Sinjar dévas­­tée
Crédits : Cengiz Yar

La volonté de se battre

Lorsque notre équipe de recherche est arri­­vée pour la première fois en Irak au début de l’an­­née 2015, Makh­­mour et Gwer étaient à nouveau aux mains des Kurdes et le front s’était stabi­­lisé quelques kilo­­mètres plus à l’ouest, grâce aux forces aériennes françaises et améri­­caines. Le soutien de l’avia­­tion étran­­gère avait permis aux pesh­­mer­­gas – de formi­­dables combat­­tants des montagnes avant l’éta­­blis­­se­­ment du GRK qui se sont retrou­­vés au chômage tech­­nique par la suite – de s’adap­­ter à des condi­­tions de combat qui leur étaient étran­­gères, sur les plaines sans relief de Méso­­po­­ta­­mie, et de réaf­­fir­­mer leur esprit comba­­tif. De nombreux pesh­­mer­­gas avec lesquels nous nous sommes entre­­te­­nus et auxquels nous avons fait passer des tests dans le cadre de nos études psycho­­lo­­giques sur « la volonté de se battre » avaient été bles­­sés, certains plusieurs fois. Pour­­tant, même les vété­­rans à qui il manquait des membres et les volon­­taires plus âgés, qui avaient rejoint les rangs des pesh­­mer­­gas pour la première fois dans les années 1950, combat­­taient sur le front. Ils étaient prêts à mourir pour ce qu’ils appellent la « kurdité », une notion sacrée que les fron­­tières du Kurdis­­tan sont censées proté­­ger. Sur le front de la guerre contre Daech, les Kurdes sont deve­­nus de loin les combat­­tants les plus effi­­caces, mais ils opèrent davan­­tage comme des senti­­nelles que comme une avant-garde boutant l’EI hors des terri­­toires non-kurdes. Au début de notre seconde visite en Irak, en février de cette année, la plus grande partie du mont Sinjar et de ses alen­­tours était à nouveau contrô­­lée par les Kurdes, grâce à l’ef­­fort combiné des pesh­­mer­­gas, du PKK, des YPG et de milices yézi­­dies récem­­ment formées. Les forces kurdes sont à présent en capa­­cité de mener la bataille et reprendre Mossoul. Les nouvelles unités irakiennes compo­­sées de Kurdes, d’Arabes sunnites et de combat­­tants chiites postées aux abords de Makh­­mour et de Gwer pour­­raient leur permettre d’avan­­cer sur Mossoul tout en empê­­chant la retraite des forces de l’État isla­­mique vers Sinjar, qui domine la route prin­­ci­­pale qui s’étend entre Mossoul et Racca – la capi­­tale de l’État isla­­mique en Syrie sur les rives de l’Eu­­phrate.

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Un vété­­ran kurde sur le front de Makh­­mour
Crédits : Scott Atran

Nous nous sommes rendus sur le front de Makh­­mour deux semaines après la bataille de Kudi­­lah, situé à 2,5 kilo­­mètres de l’avant-poste de l’ar­­mée irakienne connu sous le nom de Burj. Des conseillers mili­­taires et des contrac­­tants privés améri­­cains, accom­­pa­­gnés d’une poignée de soldats alle­­mands, avaient mis au point le plan de bataille en colla­­bo­­ra­­tion avec les chei­­khs des tribus arabes sunnites locales, dont les terres sont à présent aux mains de l’État isla­­mique. Le véri­­table danger, nous ont dit les pesh­­mer­­gas, était que les combat­­tants de l’État isla­­mique installent des canons 57 mm sur les hauteurs de Kudi­­lah. Ils domi­­ne­­raient ainsi le passage étroit sur la route entre Makh­­mour et le Tigre, qui repré­­sente la seule voie de ravi­­taille­­ment pour les dizaines de villages de la région aux mains de Daech. Les chei­­khs ont affirmé aux Améri­­cains qu’ils étaient capables de reprendre Kudi­­lah et de tenir la ville, avec l’ap­­pui de l’avia­­tion améri­­caine. Si tout allait bien, ils pour­­raient ensuite avan­­cer jusqu’à Qayya­­rah, sur les berges du Tigre. Les Améri­­cains insis­­taient de leur côté pour que les pesh­­mer­­gas et les unités de l’ar­­mée irakienne (majo­­ri­­tai­­re­­ment consti­­tuées de Kurdes) restent à l’ar­­rière, à moins que les choses ne tournent vrai­­ment mal. Les conseillers améri­­cains du centre de comman­­de­­ment de Makh­­mour (que certains appellent le « camp Coca-Cola ») voulaient montrer que cette année passée à entraî­­ner les hommes des tribus arabes sunnites avait porté ses fruits, et qu’ils pour­­raient prendre les choses en main quand le temps vien­­drait de reprendre Mossoul et ses envi­­rons, habi­­tés en majeure partie par des sunnites. Le manque de person­­nel mili­­taire supé­­rieur améri­­cain sur place ainsi que le rôle consi­­dé­­rable des merce­­naires – qui n’ont ni le bagage cultu­­rel, ni l’ex­­pé­­rience de ce terrain parti­­cu­­lier – n’était pas censé être un problème. Mais l’ex­­pé­­rience des tribus des montagnes d’Af­­gha­­nis­­tan n’est pas d’une grande aide pour inter­­a­gir avec celles des plaines de la Méso­­po­­ta­­mie. Les chei­­khs voulaient montrer qu’ils pouvaient reprendre leurs villages des mains de Daech, bien que nombre de leurs pairs se battent dans les rangs de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion terro­­riste. Nos entre­­tiens avec eux montrent clai­­re­­ment qu’ils ont en premier lieu – tout comme l’écra­­sante majo­­rité des tribus arabes sunnites – accueilli Daech comme un mouve­­ment révo­­lu­­tion­­naire qui pour­­rait reprendre Bagdad aux chiites. Mais ils ont bruta­­le­­ment déchanté quand les combat­­tants de l’État isla­­mique ont commencé à les dépos­­sé­­der de leur pouvoir et de leurs proprié­­tés, en tuant quiconque se mettait en travers de leur chemin. L’his­­toire ne s’est pas arrê­­tée là, cepen­­dant. De nombreux Arabes sunnites voyaient encore en Daech un allié pouvant être utile à leurs riva­­li­­tés, leurs jalou­­sies et leurs rancœurs person­­nelles. D’autres se sont retrou­­vés pris au piège dans ses rangs. Amis et membres de la même famille se sont retrou­­vés à combattre dans des camps oppo­­sés.

Les pesh­­mer­­gas et les forces de l’ar­­mée irakienne sont scep­­tiques à propos des plans des Améri­­cains.

En raison des assas­­si­­nats et des confis­­ca­­tions systé­­ma­­tiques de l’État isla­­mique, les diffé­­rents degrés d’al­­lé­­geance ont à présent mué en un conflit moral plus profond. « Des amis m’ont appelé sur ordre de Daech pour me convaincre de reve­­nir en ville et de me mettre au service de la révo­­lu­­tion, car j’étais un leader en qui les gens avaient confiance », raconte un cheikh sunnite qui a pris part à la bataille de Kudi­­lah. « Mais je savais par d’autres amis que le plan était en réalité de me tuer. » Un autre cheikh est resté dix jours aux côtés de l’EI mais il a fui quand on l’a averti qu’ils comp­­taient l’exé­­cu­­ter : « Quand Daech est arrivé nous étions heureux. Nous pensions qu’ils allaient établir un nouveau gouver­­ne­­ment à Bagdad. Mais ensuite, ils ont commencé à tuer les nôtres. » Depuis le début, les pesh­­mer­­gas et les forces de l’ar­­mée irakienne se montrent scep­­tiques à propos des plans des Améri­­cains et ils doutent des apti­­tudes au combat des chei­­khs. Pour autant, les Kurdes de tous rangs – des respon­­sables du gouver­­ne­­ment aux comman­­dants de l’ar­­mée, en passant par les simples soldats – insistent sur le fait qu’ils n’ont ni le désir, ni l’in­­ten­­tion de partir en campagne sur les terres des sunnites au-delà de ce qu’ils consi­­dèrent comme les fron­­tières natu­­relles du Kurdis­­tan. À savoir leur ligne de front actuelle, à peu de choses près, déli­­mi­­tée par des remparts de fortune et des tran­­chées qui s’étendent sur 1 050 km à travers le nord de l’Irak, et jusqu’en Syrie et en Iran. Ils sont prêts à appor­­ter leur aide lors d’une offen­­sive pour reprendre les terri­­toires arabes sunnites, mais pas à mener la bataille ou à s’ins­­tal­­ler ici.

La bataille commence

La bataille de Kudi­­lah a débuté sous un épais brouillard, à l’aube du 3 février, avec des bombar­­de­­ments menés par des avions de chasse améri­­cains. On comp­­tait 120 à 150 combat­­tants sunnites marchant face à un groupe de 90 à 100 mili­­ciens de l’État isla­­mique, retran­­chés dans la ville et divi­­sés en trois groupes d’en­­vi­­ron 30 hommes chacun (d’après les listes de noms et d’armes retrou­­vées sur le cadavre d’un comman­­dant de l’EI).

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Les séquelles de la guerre n’ar­­rêtent pas les soldats kurdes
Crédits : Scott Atran

Mais l’avan­­cée des combat­­tantes sunnites a été stop­­pée à quelques centaines de mètres de Kudi­­lah par des engins explo­­sifs impro­­vi­­sés, les pous­­sant à battre en retraite. Pendant ce temps, une unité de l’ar­­mée irakienne bapti­­sée « Groupe de feu », placée sous les ordres du major Amin, a commencé à s’avan­­cer depuis l’avant-poste de Burj jusqu’à Kudi­­lah avec 40 hommes embarqués à bord d’un véhi­­cule de combat blindé Badger, de quatre Hummer, deux jeeps, et suivis de près par 200 pesh­­mer­­gas formant une colonne de deux Badger et d’en­­vi­­ron 20 Hummer. Les Hummer avaient été repris à l’État isla­­mique, qui détiennent 1 600 autres véhi­­cules déro­­bés en 2014 aux forces de l’ar­­mée irakienne, alors majo­­ri­­tai­­re­­ment compo­­sées d’Arabes sunnites. Pour stop­­per leur avan­­cée, Daech a envoyé quatre kami­­kazes à bord de voitures piégées : des avions de la coali­­tion en ont fait sauter deux, un missile anti-tank Milan de fabri­­ca­­tion française en a frappé un troi­­sième, et le quatrième a explosé avant de toucher sa cible. Les pesh­­mer­­gas avaient terminé de nettoyer le village avant midi puis ils sont retour­­nés à l’ar­­rière après avoir déployé les combat­­tants sunnites à travers la ville. Les forces du major Amin sont restées toute la nuit pour désa­­mor­­cer envi­­ron 80 EEI afin de sécu­­ri­­ser la route entre Kudi­­lah et l’avant-poste de Burj. Entre 21 h et 22 h le lende­­main, l’État isla­­mique a lancé une contre-attaque menée par 17 ingha­­masi (« ceux qui plongent dans les profon­­deurs », les combat­­tants portant des gilets explo­­sifs qui mènent souvent les batailles). Elle a fait cinq morts dans les rangs des combat­­tants sunnites et en a blessé plusieurs autres. Ils se sont empa­­rés d’une des deux posi­­tions en hauteur de Kudi­­lah. D’après l’un des chei­­khs qui ont mené l’as­­saut initial sur Kudi­­lah, « la plupart des ingha­­masi étaient origi­­naires du Caucase et n’avaient ni barbes, ni cheveux ». L’un des kami­­kazes, iden­­ti­­fié par les rapports de l’EI comme Mahmoud Lhebi, s’est fait sauter en prenant dans ses bras un soldat de la coali­­tion. Il venait de la faction tribale du cheikh, et le cheikh n’a pas mâché ses mots : « C’était le fils d’une pute. Deux hommes sont morts à cause d’elle. Quand son mari a décou­­vert qui était l’homme avec qui elle couchait, il a tué le type. Et la famille du type a tué le mari. C’est ce genre de personnes qui rejoignent Daech ! » Au cours d’un précé­dent entre­­tien, le cheikh nous avait confié : « Nous savons qu’un grand nombre des hommes qui se battent aux côtés de Daech viennent de notre tribu. Cela m’at­­triste beau­­coup mais ils ont choisi la mauvaise voie. » Des soldats de l’ar­­mée irakienne racontent que les combat­­tants sunnites ont commencé par tenir leurs posi­­tions mais qu’ils « tiraient sauva­­ge­­ment », sans véri­­table disci­­pline ou cible précise, jusqu’à ce qu’ils tombent à court de muni­­tions et prennent la fuite.

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L’avant-poste de Burj
Crédits : Scott Atran

De prime abord, les hommes du major Amin ont pensé que le pick-up qui appro­­chait d’eux toutes lumières éteintes était un véhi­­cule bardé d’EEI conduit par un kami­­kaze, mais ils ont réalisé au dernier moment qu’il s’agis­­sait en réalité de la voiture du cheikh. Il trans­­por­­tait un mort et deux bles­­sés graves. « Le cheikh était débous­­solé », raconte Amin. « Il avait peur que Daech ne le déca­­pite mais je l’ai aidé à retrou­­ver son calme et nous sommes retour­­nés avec mes hommes jusqu’aux maisons », sur l’autre posi­­tion en hauteur de la ville. La version de l’his­­toire racon­­tée par le cheikh est quelque peu diffé­­rente. Il affirme que ce sont les Améri­­cains qui l’ont laissé tomber. « Regar­­dez ce qu’ils m’ont donné ! » dit-il, criant à l’un de ses hommes d’al­­ler lui cher­­cher « cette Kala­ch­­ni­­kov égyp­­tienne toute pour­­rie ». « Ils m’en ont donné 125 comme celle-ci, 13 BKC [des mitrailleuses 7,6 mm de fabri­­ca­­tion russe] et cinq pick-ups que les balles pénètrent comme du beurre. La plupart des flingues ne marchent pas. J’ai dépensé près de 50 000 dollars pour ache­­ter des armes et des muni­­tions [il nous a montré une liste pour un total de 49 500 dollars]. Cette bataille me coûte énor­­mé­­ment. » Le cheikh raconte égale­­ment que l’État isla­­mique utilise ses proches comme boucliers humains. Mais il est encore plus amer à l’évo­­ca­­tion des bombar­­de­­ments améri­­cains, qui manquent fréquem­­ment leurs cibles :

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L’AK-47 égyp­­tien
Crédits : Scott Atran

« J’ai déplacé l’un de mes pick-ups de quelques mètres et j’ai immé­­dia­­te­­ment reçu un appel des coor­­di­­na­­teurs de la coali­­tion qui m’ont dit de recu­­ler le véhi­­cule. Comment se fait-il qu’ils puissent voir mon pick-up bouger de quelques mètres mais pas les voitures-suicide de Daech ? Je leur ai répondu : “Il y a un jet au-dessus, dites-lui de bombar­­der les posi­­tions de Daech s’il vous plaît.” Mais on m’a dit qu’il était à court de muni­­tions… Nous aussi on a fini par tomber à court. J’ai dit à mes hommes de battre en retraite. Ils ne voulaient pas partir mais je leur ai ordonné de le faire. Certains d’entre eux pleu­­raient parce qu’ils ne voulaient pas bouger. » Le cheikh est convaincu que les Améri­­cains ne sont pas sérieux dans leur volonté de renver­­ser l’État isla­­mique car ils veulent que le monde arabe sunnite reste faible et divisé. Nombre de pesh­­mer­­gas, sinon la plupart, voient égale­­ment Washing­­ton comme les complices du fait que Daech soit encore à flot – même ceux qui aime­­raient voir les Améri­­cains s’en­­ga­­ger davan­­tage dans le conflit – mais pour des raisons diffé­­rentes : « Pourquoi l’Amé­­rique donne tout son soutien à l’ar­­mée irakienne ? Pourquoi ses avions arrivent-ils en retard et ratent les cibles de Daech ? Pourquoi la plus puis­­sante armée de la planète ne peut pas tout simple­­ment les détruire une fois pour toutes ? » La réponse des Kurdes à cette ques­­tion rhéto­­rique est que les Améri­­cains veulent qu’ils restent en posi­­tion de faiblesse – soit parce qu’ils sont de mèche avec la Turquie ou l’Iran, soit parce qu’ils veulent tout simple­­ment conser­­ver leur emprise sur la région. Par ici, les théo­­ries du complot ne manquent pas, surtout celles qui semblent appa­­rem­­ment en prise avec la réalité. L’État isla­­mique n’a pas tardé à occu­­per la majeure partie du village. Les derniers combat­­tants sunnites se sont reti­­rés sous les feux d’une arrière-garde. Les pesh­­mer­­gas sont reve­­nus faire le ménage au village et, aux alen­­tours de 23 h 30, tout était à nouveau calme. Un comman­­dant pesh­­merga a ensuite escorté la presse locale à l’in­­té­­rieur de Kudi­­lah pour que les jour­­na­­listes puissent être témoins de la « victoire ». Il a déclaré à la presse que ni les combat­­tants sunnites ni les unités de l’ar­­mée irakienne n’étaient parve­­nus à tenir le village à cause de « leur manque d’ex­­pé­­rience », ce qui a blessé les Arabes et rendu furieux les Kurdes de l’ar­­mée irakienne. « Nous étions lessi­­vés par le combat », nous a confié l’un des hommes d’Amin, « on n’en avait rien à faire de la presse. Tout ce qu’on voulait c’était s’étendre par-terre et se repo­­ser. Mon frère m’a appelé pour me racon­­ter ce que disait l’ar­­ticle. J’étais fou de rage. »

LISEZ ICI LA SUITE DE L’HISTOIRE

QUELLE SERA L’ISSUE DE LA BATAILLE ?

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Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « On The Front Line Against ISIS: Who Fights, Who Doesn’t, And Why », paru dans le Daily Beast. Couver­­ture : Un combat­­tant irakien dans les envi­­rons de Mossoul.
 

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