par Crofton Black | 9 octobre 2016

Studio Camp Victory

Grâce à cette enquête, nous sommes en mesure d’af­­fir­­mer que le Penta­­gone a versé plus d’un demi-milliard de dollars à une agence de commu­­ni­­ca­­tion britan­­nique contro­­ver­­sée, pour diri­­ger un programme de propa­­gande top secret en Irak. Les produc­­tions de Bell Pottin­­ger incluaient de courtes séquences de repor­­tage télé­­visé réali­­sées dans le style des chaînes d’in­­for­­ma­­tion arabes, ainsi que de fausses vidéos d’in­­sur­­gés. D’après un ancien employé de l’agence, elles auraient été utili­­sées pour loca­­li­­ser les personnes qui les avaient vision­­nées.

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La base améri­­caine Camp Victory à Bagdad
Crédits : DR

Les employés de l’agence travaillaient aux côtés de hauts respon­­sables de l’ar­­mée améri­­caine dans leur base irakienne de Camp Victory, à Bagdad. Pendant qu’au-dehors, l’in­­sur­­rec­­tion faisait rage. L’an­­cien président de Bell Pottin­­ger, le baron Timo­­thy Bell, a confirmé au Sunday Times que son entre­­prise avait travaillé sur une opéra­­tion mili­­taire clan­­des­­tine, « tenue au secret par diffé­­rentes clauses de confi­­den­­tia­­lité ». Selon ses dires, Bell Pottin­­ger desti­­nait son travail en Irak au Penta­­gone, à la CIA et au Conseil de sécu­­rité natio­­nale améri­­cain. Tim Bell, un des conseillers en rela­­tions publiques les plus renom­­més de Grande-Bretagne, serait le prin­­ci­­pal arti­­san de l’image de Dame de fer de Marga­­ret That­­cher, et il aurait aidé le Parti conser­­va­­teur anglais à rempor­­ter trois élec­­tions. L’agence dont il est le cofon­­da­­teur compte parmi ses clients un certain nombre de gouver­­ne­­ments auto­­ri­­taires, ainsi qu’Asma el-Assad, l’épouse du président syrien.


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Lord Timo­­thy Bell
Crédits : Bell Pottin­­ger

Le monteur vidéo Martin Wells nous a confié que la période durant laquelle il avait travaillé au Camp Victory avait été « choquante ». « Cela m’a ouvert les yeux et changé la vie », avoue Martin. Il s’agis­­sait de la première inter­­­view qu’un employé de Bell Pottin­­ger donnait à propos du travail effec­­tué pour l’ar­­mée améri­­caine en Irak. Il affirme que les commandes de l’agence étaient approu­­vées par l’an­­cien géné­­ral de l’ar­­mée améri­­caine David Petraeus lui-même – alors comman­­dant des forces de la coali­­tion en Irak –, ou par de hauts respon­­sables de la Maison-Blanche à certaines occa­­sions. Bell Pottin­­ger a réalisé de très nombreux conte­­nus pour le Penta­­gone, et une partie de celui-ci allait bien au-delà d’un travail de commu­­ni­­ca­­tion stan­­dard. Nous avons pu retra­­cer les acti­­vi­­tés de l’agence en Irak grâce au recen­­se­­ment des contrats de l’US Army, aux rapports de l’ins­­pec­­teur géné­­ral du dépar­­te­­ment de la Défense améri­­cain, aux histo­­riques de tran­­sac­­tions du gouver­­ne­­ment fédé­­ral, ainsi qu’aux docu­­ments internes de Bell Pottin­­ger et à des publi­­ca­­tions spécia­­li­­sées de propa­­gande mili­­taire. Nous nous sommes égale­­ment entre­­te­­nus avec une demi-douzaine d’an­­ciens respon­­sables et de contrac­­tants impliqués dans ce type d’opéra­­tions d’in­­for­­ma­­tion mili­­taires en Irak.

Zone inter­­­dite

À cette époque en Irak, trois types d’opé­­ra­­tions média­­tiques étaient géné­­ra­­le­­ment utili­­sées, comme l’ex­­plique un contrac­­tant mili­­taire fami­­lier du travail réalisé là-bas par Bell Pottin­­ger. « Blanc signi­­fie “attri­­bué” : l’agence qui a réalisé le contenu est indiquée sur l’étiquette », dit-il. « Gris signi­­fie “non-attri­­bué”, et noir sert aux fausses attri­­bu­­tions. Ce genre d’opé­­ra­­tions clan­­des­­tines, utili­­sées pour loca­­li­­ser la ou les personnes qui visionnent le contenu, étaient des pratiques rela­­ti­­ve­­ment répan­­dues dans l’in­­dus­­trie à l’époque. » Le travail de Bell Pottin­­ger en Irak consti­­tuait une opéra­­tion média­­tique colos­­sale, qui coûtait en moyenne plus de 100 millions de dollars par an. Un docu­­ment sur lequel nous avons mis la main prouve que l’en­­tre­­prise employait une équipe compo­­sée d’en­­vi­­ron 300 Britan­­niques et Irakiens à un moment de son acti­­vité  à Bagdad. L’agence de commu­­ni­­ca­­tion basée à Londres a fait ses débuts en Irak peu après l’in­­va­­sion améri­­caine. En mars 2004, elle a été char­­gée par l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion tempo­­raire du pays de faire la « promo­­tion des élec­­tions démo­­cra­­tiques » – une « acti­­vité de la plus haute impor­­tance », clai­­ron­­nait son rapport annuel.

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Martin Wells, le monteur engagé par Bell Pottin­­ger
Crédits : Bureau of Inves­­ti­­ga­­tive Jour­­na­­lism

Au bout de quelques temps, l’agence a cessé de crier ses acti­­vi­­tés sur les toits. Nous avons iden­­ti­­fié des tran­­sac­­tions d’une valeur totale de 540 millions de dollars entre le Penta­­gone et Bell Pottin­­ger, sur une série de contrats émis entre mai 2007 et décembre 2011. Cet inves­­tis­­se­­ment massif servait à la réali­­sa­­tion d’opé­­ra­­tions d’in­­for­­ma­­tion et d’opé­­ra­­tions psycho­­lo­­giques. Il semble­­rait qu’un contrat simi­­laire – 120 millions de dollars l’an­­née – était déjà en vigueur en 2006. Le baron Bell a expliqué au Sunday Times que le gros de l’argent couvrait les coûts de produc­­tion et de distri­­bu­­tion. L’agence réali­­sait envi­­ron 15 millions de livres de béné­­fices par an. Martin Wells, leur ancien employé, confesse qu’il n’avait aucune idée de ce dans quoi il s’em­­barquait lorsqu’il a passé son entre­­tien pour le job chez Bell Pottin­­ger en mai 2006. Il travaillait comme monteur free­­lance lorsqu’il a reçu un coup de télé­­phone de son agence, lui propo­­sant de se rendre à Londres pour passer un entre­­tien pour un nouveau boulot. « Vous travaille­­rez sur des images d’ac­­tua­­li­­tés en prove­­nance du Moyen-Orient », lui a-t-on dit. « J’ai pensé que ça pouvait être inté­­res­­sant », se souvient Wells. « Je me suis donc rendu dans cet immeuble, où j’ai été escorté jusqu’au sixième étage. À la sortie de l’as­­cen­­seur, il y avait des mili­­taires qui montaient la garde. Je me suis demandé dans quoi j’étais tombé. Il s’est avéré qu’on me propo­­sait de travailler pour la Navy, en gros. De ce que j’ai compris, il s’agis­­sait d’une unité de rensei­­gne­­ment média­­tique. »

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Le géné­­ral David Petraeus en 2008
Crédits : DoD

Après une brève discus­­sion, Martin a demandé quand est-ce qu’il saurait s’il était pris. La réponse l’a surpris. « Vous l’êtes déjà », lui a-t-on dit. « Nous avons déjà fait nos recherches sur vous. » C’était un vendredi après-midi et il devait prendre l’avion lundi pour commen­­cer. Il a alors demandé où il travaille­­rait et la réponse a été un nouveau choc : Bagdad. « J’avais litté­­ra­­le­­ment 48 heures pour rassem­­bler tout ce dont j’avais besoin pour aller vivre dans le désert », dit Wells. Trois jours plus tard, l’avion de Wells a dû atter­­rir en zigza­­guant pour éviter les tirs des insur­­gés à l’aé­­ro­­port de Bagdad. Il pensait qu’on le condui­­rait quelque part dans la zone verte, d’où les respon­­sables de la coali­­tion admi­­nis­­traient l’Irak, mais il a été conduit à Camp Victory, une base mili­­taire. Il a appris par la suite que l’agence de commu­­ni­­ca­­tion britan­­nique travaillait au cœur d’une véri­­table opéra­­tion de rensei­­gne­­ment mili­­taire. Une marée de violence défer­­lait sur la capi­­tale irakienne lorsque Martin a débuté son contrat. Le mois de son arri­­vée, il y avait eu cinq atten­­tats-suicides dans la ville, dont une attaque à la voiture piégée près de Camp Victory, qui avait tué 14 personnes et blessé six autres. Martin raconte qu’il a d’abord été trou­­blé par son envi­­ron­­ne­­ment de travail, très diffé­rent de tout ce qu’il avait connu jusqu’ici. « C’était un immeuble très sécu­­risé », se souvient-il, avec « des panneaux qui disaient : “N’en­­trez pas, vous êtes dans une zone clas­­si­­fiée. Il est inter­­­dit d’en­­trer sans auto­­ri­­sa­­tion.” » À l’in­­té­­rieur se trou­­vaient deux ou trois pièces avec de nombreux bureaux, dont une section était réser­­vée au staff de Bell Pottin­­ger et l’autre à l’ar­­mée améri­­caine. « J’ai fait l’er­­reur de péné­­trer dans une des zones réser­­vées aux mili­­taires, et un soldat améri­­cain à la mine pati­­bu­­laire m’a foutu dehors. Il m’a crié que la zone m’était inter­­­dite en toutes circons­­tances, que c’était haute­­ment clas­­si­­fié et que je devais déguer­­pir immé­­dia­­te­­ment – tout ça avec la main sur son arme. C’était une bonne entrée en matière », raconte Martin. Il est bien­­tôt devenu évident qu’il ferait davan­­tage que de monter des repor­­tages d’ac­­tua­­lité.

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Les images de basse qualité typiques des produc­­tions de Bell Pottin­­ger

La chaîne de comman­­de­­ment

Il produi­­sait trois types de conte­­nus. Il y avait d’abord des publi­­ci­­tés télé­­vi­­sées faisant un portrait néga­­tif d’Al-Qaïda. Puis des séquences d’ac­­tua­­li­­tés réali­­sées de manière à faire croire qu’elles avaient été « créées par les chaînes arabes », dit Martin. Bell Pottin­­ger envoyait des équipes filmer des vidéos en basse défi­­ni­­tion d’at­­ten­­tats d’Al-Qaïda, qu’ils les montaient comme s’il s’agis­­sait d’ex­­traits de repor­­tages. Les images étaient commen­­tées en arabe et distri­­buées aux chaînes TV de la région, selon Martin. L’ori­­gine améri­­caine de ces séquences était parfois cachée, à dessein : en 2005, il avait été révélé que l’agence de commu­­ni­­ca­­tion Lincoln Group avait aidé le Penta­­gone à placer des articles dans les jour­­naux irakiens, présen­­tant l’ac­­tua­­lité sous un angle biaisé. Une enquête du dépar­­te­­ment de la Défense avait été ouverte. Le troi­­sième type de programmes décrit par Martin – le plus sensible – étaient de faux films de propa­­gande d’Al-Qaïda. Il rece­­vait des instruc­­tions précises pour réali­­ser les vidéos. « “Nous devons utili­­ser des images d’Al-Qaïda” », lui a-t-on dit. « Ils voulaient que les vidéos durent une dizaine de minutes et qu’elles soient dans un format précis. Et il fallait les enco­­der d’une certaine manière. »

23583Il leur remet­­tait ensuite des CD, que les marines emme­­naient en patrouille. Ils les aban­­don­­naient dans des endroits clés, profi­­tant du chaos pour ne pas être vus. « Quand ils entraient dans une maison et qu’ils foutaient le bordel en cher­­chant des choses, ils lais­­saient simple­­ment tomber un CD dans la bataille », raconte-t-il. Les vidéos gravées sur le CD ne pouvaient être lues qu’a­­vec Real Player, un lecteur vidéo popu­­laire à l’époque qui devait se connec­­ter à Inter­­net pour fonc­­tion­­ner. Martin explique que l’équipe de Bell Pottin­­ger inté­­grait un code dans la trame de la vidéo qui les liaient à un compte Google Analy­­tics. Par la suite, chaque fois que quelqu’un vision­­nait les images, une nouvelle adresse IP appa­­rais­­sait sur le compte, permet­­tant de loca­­li­­ser l’or­­di­­na­­teur utilisé. La liste des personnes habi­­li­­tées à accé­­der au compte Analy­­tics était très réduite, d’après Martin : il y avait lui, qui récep­­tion­­nait les données ; un membre confirmé de l’équipe de direc­­tion de Bell Pottin­­ger ; et un des comman­­dants de l’ar­­mée améri­­caine.

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Une vidéo montée par Martin Wells

Martin clari­­fie leur valeur pour le rensei­­gne­­ment améri­­cain. « Si un CD était visionné dans un autre endroit au cœur de Bagdad, ce pouvait être le signe qu’une cellule terro­­riste y était établie », dit-il. « Si un CD réap­­pa­­rais­­sait 48 heures ou une semaine plus tard dans une autre partie du monde, c’était une infor­­ma­­tion plus précieuse encore. C’est ce qu’ils recher­­chaient en prio­­rité, car cela leur donnait des pistes sérieuses. » Les CD réap­­pa­­rais­­saient dans des lieux comme l’Iran, la Syrie et même les États-Unis, se souvient-il. « Je faisais une impres­­sion des résul­­tats de la jour­­née, et s’il y avait quoi que ce soit d’in­­té­­res­­sant je le trans­­met­­tais à mes supé­­rieurs, qui prenaient alors les choses en main », dit-il. Le Penta­­gone a confirmé que Bell Pottin­­ger avait bien travaillé pour eux en Irak, en tant que contrac­­tant au sein de l’Infor­­ma­­tion Opera­­tions Task Force (IOTF), pour produire du contenu qui n’était divul­­gué qu’aux forces de la coali­­tion – quand il l’était. Ils ont insisté sur le fait que tout le contenu produit par l’IOTF était « véri­­dique ». Mais il s’avère que l’IOTF n’était pas l’unique mission sur laquelle travaillait Bell Pottin­­ger. Martin affirme que certains de leurs travaux étaient réali­­sés dans le cadre du Joint Psycho­­lo­­gi­­cal Opera­­tions Task Force (JPOTF), ce qu’un respon­­sable du minis­­tère de la Défense améri­­cain a confirmé.

Les réali­­sa­­tions de Bell Pottin­­ger étaient approu­­vées par le comman­­dant des forces de la coali­­tion en Irak.

Ce dernier ajoute qu’il lui est impos­­sible de commen­­ter en détail les acti­­vi­­tés du JPOTF. « Nous ne divul­­guons pas nos méthodes de collecte de rensei­­gne­­ments, pour des opéra­­tions passées ou présentes. » Le baron Bell, qui avait été promu président de Bell Pottin­­ger plus tôt cette année-là, a confié au Sunday Times que le déploie­­ment de dispo­­si­­tifs de repé­­rage comme ceux décrits par Martin Wells était « parfai­­te­­ment possible », mais il n’en avait person­­nel­­le­­ment jamais entendu parler. Les réali­­sa­­tions de Bell Pottin­­ger étaient approu­­vées par le comman­­dant des forces de la coali­­tion en personne. Martin s’en souvient parfai­­te­­ment : « Nous faisions venir les deux colo­­nels pour qu’ils regardent ce qu’on avait fait, puis nous allions voir le géné­­ral Petraeus. » Certains projets néces­­si­­taient même l’ap­­pro­­ba­­tion d’un éche­­lon supé­­rieur de la chaîne de comman­­de­­ment. « Quand Petraeus ne pouvait pas signer, ça remon­­tait jusqu’à la Maison-Blanche. Le feu vert redes­­cen­­dait jusqu’à nous quelques temps plus tard. » Petraeus est devenu direc­­teur de la CIA en 2011, avant de démis­­sion­­ner suite à une affaire d’adul­­tère avec sa biographe, la jour­­na­­liste Paula Broad­­well.

Une guerre de commu­­ni­­ca­­tion

Le fait qu’une entre­­prise britan­­nique ait décro­­ché un si gros contrat au service du Penta­­gone a créé du ressen­­ti­­ment. Les agences de commu­­ni­­ca­­tion améri­­caines se bous­­cu­­laient à l’époque pour travailler en Irak – c’est ce que raconte un ancien employé d’un des rivaux de Bell Pottin­­ger.

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Une campagne d’af­­fi­­chage en Irak
Crédits : Karim Sahib

« Personne ne compre­­nait pourquoi une société anglaise rece­­vait des centaines de millions de dollars de fonds améri­­cains quand il y avait des agences toutes aussi capables de faire le travail à la maison », explique Andrew Garfield, qui travaillait à l’époque pour Lincoln Group. Il est aujourd’­­hui cher­­cheur au Foreign Policy Research Insti­­tute. « Les agences de commu­­ni­­ca­­tion améri­­caines étaient furieuses. » Ian Tunni­­cliffe, un ancien soldat britan­­nique, était à la tête d’une commis­­sion de trois personnes manda­­tée par l’Auto­­rité provi­­soire de la coali­­tion (CPA) – le gouver­­ne­­ment tran­­si­­tion­­nel en Irak à la suite de l’in­­va­­sion de 2003. C’est elle qui a accordé à Bell Pottin­­ger leur contrat de 2004 pour faire la promo­­tion des élec­­tions démo­­cra­­tiques. D’après Tunni­­cliffe, le contrat, qui s’éle­­vait à 5,8 millions de dollars, a été accordé après une prise de conscience du CPA. Leurs efforts internes pour expliquer à la popu­­la­­tion comment fonc­­tion­­nait léga­­le­­ment cette struc­­ture tran­­si­­toire et comment elle prépa­­rait les élec­­tions étaient un échec. « Nous avons orga­­nisé un appel d’offre un peu préci­­pité mais néan­­moins compé­­ti­­tif, auquel plusieurs agences de commu­­ni­­ca­­tion ont parti­­cipé », se souvient Tunni­­cliffe. Il explique que le consor­­tium Bell Pottin­­ger était un des trois compé­­ti­­teurs en lice pour décro­­cher le contrat et que leurs propo­­si­­tions étaient tout simple­­ment plus convain­­cantes que celles de leurs rivaux. L’Irak repré­­sen­­tait une oppor­­tu­­nité juteuse pour de nombreuses agences de commu­­ni­­ca­­tion. Nous avons décou­­vert qu’entre 2006 et 2008, plus de 40 socié­­tés ont été enga­­gées pour réali­­ser des place­­ments radio et TV, des produc­­tions vidéo, de l’af­­fi­­chage, des publi­­ci­­tés et des sondages d’opi­­nion. Elles incluaient des entre­­prises améri­­caines telles que Lincoln Group, Leonie Indus­­tries et SOS Inter­­na­­tio­­nal, ainsi que des agences basées en Irak comme Cradle of New Civi­­li­­za­­tion Media, Baby­­lon Media et Iraqi Dream. Mais les sommes les plus impor­­tantes que nous avons pu retra­­cer ont toutes été versées à Bell Pottin­­ger.

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Les mili­­taires améri­­cains réunis à Camp Victory
Crédits : DoD

En 2006, Glen Segell travaillait au sein d’une équipe char­­gée de coor­­don­­ner certaines opéra­­tions d’in­­for­­ma­­tion en Irak. Il raconte qu’ils faisaient appel aux agences en partie parce que l’ar­­mée n’avait aucune exper­­tise en interne, et d’autre part car elles œuvraient dans un flou juri­­dique. Dans un article qu’il a écrit en 2011, Segell explique que le droit améri­­cain inter­­­dit au gouver­­ne­­ment de faire usage de propa­­gande sur la popu­­la­­tion des États-Unis. Or, dans un envi­­ron­­ne­­ment média­­tique mondia­­lisé, les opéra­­tions qu’ils réali­­saient en Irak pouvaient théo­­rique­­ment être vues sur le sol améri­­cain. C’est pourquoi il était « léga­­le­­ment prudent pour l’ar­­mée de ne pas se char­­ger elle-même de toutes ces… acti­­vi­­tés », écrit Segell. Il soutient que ces opéra­­tions « d’in­­for­­ma­­tion » ont fait la diffé­­rence sur le terrain, ce dont certains spécia­­listes doutent. Une étude de 2015 menée par la RAND Corpo­­ra­­tion, un think tank mili­­taire, a conclu que « produire des analyses dans le but d’in­­for­­mer, d’in­­fluen­­cer et de persua­­der des popu­­la­­tions a eu des résul­­tats miti­­gés pour le gouver­­ne­­ment améri­­cain et son dépar­­te­­ment de la Défense ».

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Les opéra­­tions de Bell Pottin­­ger pour le compte du gouver­­ne­­ment améri­­cain ont pris fin en 2011, lorsque les troupes améri­­caines se sont reti­­rées d’Irak.

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Il est ferme­­ment défendu d’en­­trer ici
Crédits : Martin Wells

Bell Pottin­­ger a changé de proprié­­taire après son rachat en 2012 et sa struc­­ture actuelle n’en­­tre­­tient aucun lien avec l’unité pour laquelle Martin Wells travaillait, qui a été dissoute en 2011. Bien sûr, ceux de ses diri­­geants qui travaillaient au sein de cette unité nient toute impli­­ca­­tion dans le logi­­ciel de repé­­rage décrit par Martin. Ce dernier a quitté l’Irak après moins de deux ans : il ne suppor­­tait plus le stress lié au fait de travailler en zone de guerre et le vision­­nage quoti­­dien d’images d’atro­­ci­­tés. Lorsqu’il repense à ces années passées à créer de la propa­­gande pour l’ar­­mée améri­­caine, Martin a un senti­­ment ambi­­guë. Il explique que le but avoué du travail de Bell Bottin­­ger en Irak était de faire connaître la violence effroyable d’Al-Qaïda. À l’époque, il pensait que ce n’était pas sans fonde­­ment et que leur travail pouvait être béné­­fique. « Mais plus tard, quelque part dans ma conscience, une petite voix s’est deman­­dée si c’était vrai­­ment la bonne chose à faire », dit-il. Le baron Bell a confié au Sunday Times qu’il était « fier » du travail de Bell Pottin­­ger en Irak. « Nous avons fait beau­­coup pour aider à résoudre le conflit », assure-t-il. « Pas assez. Nous n’avons pas pu stop­­per le chaos qui a fini par émer­­ger, mais cela faisait partie de la machine de propa­­gande améri­­caine. » Personne ne sait vrai­­ment si les conte­­nus réali­­sés par Bell Bottin­­ger ont produit l’ef­­fet escompté, conclut Martin. « Si on regarde la situa­­tion aujourd’­­hui, je n’ai pas l’im­­pres­­sion que ça ait marché. Mais en même temps, si ça a permis de sauver ne serait-ce qu’une seule vie, c’est que c’était la bonne chose à faire. »


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « How the Penta­­gon paid a British PR firm $500M for top secret Iraq propa­­ganda », paru dans le Bureau of Inves­­ti­­ga­­tive Jour­­na­­lism et The Sunday Times. Couver­­ture : Un homme filme un atten­­tat à Bagdad.


SUR LE FRONT IRAKIEN : QUI SE BAT CONTRE QUI ET POURQUOI

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Au nord de l’Irak, une bataille sans merci a lieu pour le contrôle du village de Kudi­­lah. Elle en dit long sur l’ave­­nir du conflit.

Nous sommes en avril et les combats sont dans l’im­­passe. Une partie des forces de l’ar­­mée irakienne campe dans le village de Kudi­­lah, en Irak, inca­­pables d’avan­­cer plus loin à cause de la résis­­tance achar­­née qu’op­­posent les combat­­tants de l’État isla­­mique. Je fais partie d’une équipe de recherche venue ici pour la première fois en février, dans le but de parler aux combat­­tants de tous les camps de cette bataille féroce. Elle était censée être termi­­née, ou du moins sur le point de l’être, mais nous conti­­nuons à réali­­ser des entre­­tiens. Notre objec­­tif est de mieux comprendre ce qu’est la « volonté de se battre ». Pour le président Barack Obama et son direc­­teur du rensei­­gne­­ment natio­­nal James Clap­­per, la situa­­tion actuelle est due à la fois à une sures­­ti­­ma­­tion de la capa­­cité des alliés à détruire les forces de l’État isla­­mique, et une sous-esti­­ma­­tion de l’ap­­ti­­tude des terro­­ristes à leur résis­­ter. ulyces-kudilahfront-01 À Kudi­­lah, les combat­­tants de l’État isla­­mique (qu’on connaît égale­­ment sous les acro­­nymes EI, ISIS pour les Améri­­cains et Daech pour leurs adver­­saires du Moyen-Orient) affrontent une coali­­tion consti­­tuée d’hommes issus des tribus arabes sunnites de la région, des Kurdes de l’ar­­mée irakienne et des pesh­­mer­­gas du Gouver­­ne­­ment régio­­nal du Kurdis­­tan. La bataille a été plani­­fiée par des conseillers mili­­taires et des contrac­­tants privés améri­­cains et alle­­mands, qui veulent tester les forces de la coali­­tion qui pren­­dront part à l’as­­saut de la ville voisine de Mossoul – la deuxième plus grande métro­­pole d’Irak et de loin le plus vaste centre de popu­­la­­tion sous contrôle de l’État isla­­mique. Nous pensions donc que la « bataille de Kudi­­lah » nous four­­ni­­rait un terrain d’ex­­pé­­ri­­men­­ta­­tion idéal pour nos études psycho­­lo­­giques et anthro­­po­­lo­­giques portant sur la morale et l’en­­ga­­ge­­ment.

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